Tome XXXVI
s'essayait un peu dans tous les genres ; il nous cite un Magnificat à huit voix, écrit pendant le temps de ses leçons; quelques petites symphonies, des scènes italiennes, qui furent exécutées à Home; un air sur des paroles de Jlétastase, composé chez l'ermite; un concerto de flûte pour un amateur anglais, qui s'était intéressé à lui et lui servait une pension en échange de quelques morceaux pour son instrument favori i.
Désireux d'obtenir le titre fort estimé de membre de l'Académie des philharmoniques de Bologne, le jeune artiste S(! soumit à l'épreuve exigée, qui consistait dans la composition d'une antienne dans le style rigoureux du plain-chant. Grétry dut en partie son admission aux utiles conseils du savant et excellent père Martini "^ ; il garda un bon souvenir de ces relations et, (juelques années après son départ d'Italie, il écrivait encore à l'éminent professeur par l'entremise de Burney ^.
Vers la tin de son séjour à Home, Grétry fit un heureux début dans la carrière de compositeur dramatique. Il fut chargé d'écrire pour le théâtre Aliberti, l'un des plus beaux de Rome '', deux intermèdes intitulés les Vendangeuses ; le temps pressait: en huit jours le musicien eut achevé sa partition , et il lui coûtait moins de l'écrire que d'en diriger les trois premières représentations, en tenant le clavecin, suivant l'usage italien. Un vif succès le récompensa de ses peines: le premier soir, un morceau ayant été redemandé par le public, (îrétry ne se fit point prier pour le recommencer. Grande fut sa surprise lorsqu'il fut appelé le lendemain chez le gouverneur pour payer une forte amende; il ne se doutait pas que, pour répéter au théâtre un morceau acclamé, il fallait une permission de l'autorité, et que le signe de cette permission était un mouchoir agité par le gouverneur sur le balcon de sa loge. Grétry, qui
• Grétry, Essais, l. I, pp. 00, 100, 102, 1 10, ITiS. ' Grktry, Essais, I. 1, pp. 1)1,92.
^ BiiiiNEY, Tlie présent state of music iu France and llabj, p. Al.
* Il él:til siluo pros de la place d'Kspagiu'; son nom lui venait de so:i Ibiidaleur, Aliheil, j^entilhomnie français au service de la reine Cliristinc; on l'appelait aussi Tcatro délie Dame. Voy. Lalamie, Voyage, t. VJ, p. iCr2,
n'avait pas pris garde au mouchoir, s'excusa de son méfait avec tant de bonne grâce que le gouverneur le tint quitte du châtiment ^ .
Le succès des Vendangeuses flatta et toucha le jeune compositeur ; ses camarades du Collège liégeois lui offrirent à dîner ; il fut suivi dans les rues par une troupe d'artisans qui chantaient ses chœurs; des amis se firent une fête de lui raconter que Piccinni avait fait publiquement l'éloge de sa musique.
Malgré ce succès et les charmes de la vie qu'il menait à Rome, Grétry ne songeait point à se fixer définitivement dans cette ville; sa patrie, qu'il avait depuis longtemps quittée, lui tenait au cœur et, un concours ayant été ouvert dans le pays de Liège pour une place de maître de chapelle, il y prit part en envoyant son psaume CX, composé quelques années auparavant -. Quoiqu'il eût obtenu la place, il ne partit pas; plusieurs motifs l'en empêchèrent. Premièrement, il avait reçu des commandes : les théâtres Tordinona et délia Pace, jaloux du succès des Vendangeuses, lui avaient demandé des intermèdes pour le prochain carnaval ; d'autre part, un musicien suisse, Weiss, maître de flûte du riche Anglais pour lequel notre jeune artiste composait des concertos, le poussait à le suivre à Genève. La troisième influence n'était pas la moins puissante : la partition de Rose et Colas, opéra-comique français de Sedaine et Monsigny, que venait de lui prêter un attaché de l'ambassade de France, lui avait en quelque sorte mis le doigt sur sa véritable vocation et l'avait enflammé du désir d'écrire sur des livrets analogues 3. Laissant donc ses commandes italiennes, renonçant à la place de maître de chapelle qu'il avait obtenue dans son pays natal, Grétry quitta Rome le !«'' janvier 1767 pour se rendre à Genève, qui fut sa première étape sur la route de Paris.
* (litiiTUY, Essais, 1. 1, pp. 10Ô-106.
2 Voyez ci-dessus p. 17.
'^ GuKTHY, Essais, 1. 1, p. 110.
Durant les liuit années qu'il avait passées à Home, si son talent ne s'était pas trempé par de solides études techniques, du moins son génie s'était mûri par la réllexion, par l'audition des chefs-d'o'uvre scéniques, et il était prêt à se révéler dès qu'il rencontrerait une occasion favorable.
En arrivant en Italie, Grétry avait admiré le spectacle de la nature alpestre verdoyante et souriante sous le chaud soleil de l'été; le voyage de retour la lui fit voir sous un nouvel aspect, sauvage et imposant, au milieu des glaces de l'hiver. Il descendit en traîneau les rampes du mont Cenis, guidé par un Savoyard qui le faisait glisser sur la neige à la manière des schlitteurs des Vosges. A peine débarqué à Genève, il fut présenté par Weiss dans les meilleures familles, et eut bientôt pour le chant une vingtaine d'élèves ; par une faveur spéciale, le Gouvernement lui permit de fixer ses honoraires à un taux plus élevé que celui que les lois de maximum avaient autorisé. Il eut aussi la satisfaction de voir que son nom avait passé les Alpes avant lui, soit par suite du succès des Vendangeuses, soit grâce au zèle amical de Weiss. Le moment était favorable j>our arriver à Genève; des divisions politiques entre le parti des représentants et celui des luhjatij's avaient amené comme médiateurs les ambassadeurs de France, de Zurich et de Berne, et l'austère cité, dérogeant à ses habitudes puritaines, avait fait élever en leur honneur une salle de spectacle, où l'on représentait (les opéras-comi(iues français. C'est là (jue (irétry se trouva pour la première fois en présences du genre (ju'il devait illustrer. Il entendit les œuvres de ses devanciers Philidor et Monsigny, non sans être cho([ué au premier aboi'd de l'alternative du chant et de la parole, qui a été et (jui est encore si souvent reprochée au genre de l'opéra-comicpic. Mais il sut bientôt en distinguer les avantages et se rappela les longs et monotones récitatifs que n'écoutait jamais le public de Home.
« Je sentais déjà, nous dit-il, qu'il est impossible de faire un » récitatif intéressant lorsque le dialogue ne l'est point. Le » poète a une exposition à faire, des scènes à filer, s'il veut » établir ou développer un caractère. Que peut alors le réci- » tatif? fatiguer par sa monotonie et nuire à la rapidité du » dialogue i. »
S'essayer immédiatement dans ce genre, telle fut bientôt sa pensée dominante; dans les maisons où il était reçu, il demandait instamment un livret, mais nul Genevois ne se reconnaissait assez habile pour le satistairc, et d'ailleurs, presque tous étaient absorbés par les discussions politiques. A quelques pas de la ville vivait un grand poète, retiré du monde officiel, mais non de celui des lettres, et vers qui se tournaient à cette époque les regards d'une moitié de l'Europe. La jeunesse est audacieuse : Grétry prit hardiment le parti de recourir à Voltaire et lui adressa une requête qu'il reproduit de mémoire dans ses Essais :
« Un jeune musicien arrivant d'Italie, et établi depuis quel- » que temps à Genève, voudrait essayer ses faibles talents sur » une langue que vous enrichissez chaque jour de vos produc- » tions immortelles ; je demande en vain aux gens d'esprit de » votre voisinage devenir au secours d'un jeune homme plein » d'émulation; les Muses ont fui devant Bellone ; elles sont » sans doute réfugiées chez vous. Monsieur, et j'implore votre » protection auprès d'elles, persuadé que si j'obtiens de vous » cett(î grâce, elles me seront favorables dans cet instant et ne » m'abandonneront jamais 2. »
On devine avec quelle impatience il attendit la réponse, avec (juelle joie il apprit que Voltaire, malade à Ferney, l'invitait à venir le voir. Grétry fut présenté au célèbre vieillard par M""" Cramer, et fut immédiatement captivé par l'amabilité et l'esprit du poète. Voltaire lui serra la main : « c'était mon cœur <ju'il serrait! » s'écrie-t-il. Quant au livret d'opéra-comique,
' Grétky, Essais, 1. 1, pp. l."0. 131 ' Idem, p. \ù-2
l'auteur du Siècle de Louis XIV, sans refuser Grétry, ajourna la question, et lança quelques traits contre ce genre de spectacle, dont la vogue nuisait aux aucccs de Zaïre et de Mahomet. Il invita le jeune musicien à renouveler sa visite et engagea ^[me Cramer à écrire quelque chose pour lui. Connne on peut le penser, Grétry ne tarda point à retourner à Ferney, où il était attiré par l'accueil bienveillant et les entretiens intéressants de Voltaire. M""" Cramer se mit en devoir de lui composer un livret, sous le titre du Savetier philosophe; mais Grétry éprouvait quelque difficulté à le mettre en musique : la langue française l'embarrassait et il ne savait que faire des e muets si fréquents dans notre poésie. Voltaire, qui avait des idées assez fausses sur la prosodie musicale, conseillait tout bonnement à l'artiste de retrancher le plus grand nombre des syllabes muettes et de chanter lui philoHof. Le tin musicien ne d(!vait pas tarder à mieux comprendre le génie de la langue française. Tout récemment, Voltaire avait discuté la même question avec son ami d'Alembert, et fillustre géomètre était bien plus près que lui de la vérité et de la raison lorsqu'il lui écrivait : « Croyez-vous que les (jloire-eu, victoire-eu, etc., cpii sont si » choquants dans notre musique, soient absolument la faute « de notre langue? Je crois que c'est, au moins pour les trois » quarts, celle de nos musiciens, et (ju'on pourrait éviter cette » désinence désagréable, en mettant la note sensible, non » comme ils le font sui' la pénultième, mais sur l'anté-pénul- » tième, et la dernière serait presque muette ; mais il est encore » plus sûr, conune vous le dites, pour éviter cet inconvénient, de » ne terminer jamais le chant que sur des rimes masculines ^. » Ces deux dernières lignes sont une concession faite à Voltaire. Grétry devait prouver à quelques années de là que jamais la rime féminine ne gêne un habile musicien, et il confirmait l'opinion de d'Alembert en écrivant : « Il fuut une note pour
' Correspondance, de Voltaire avec d'Alembert, lome LV des OEuvre.i compléles de Voltaire, p. 55, lettre de d'Alembert du ÎIQ j;uivier 1767; édition Dupont. Paris, 1824.
» IV muet sans élision dans tous les cas ; c est au musicien à le » faire tomber sur un son inutile dans la phrase musicale '. »
Parmi les hôtes de Voltaire à Ferney, se trouvait alors La Harpe ; Grétry s'adressa à lui aussi pour obtenir un livret, mais il essuya un refus formel ; le futur auteur du Cours de littérature répondit qu'il ne se croyait pas le talent nécessaire, et « ce n'était, nous assure-t-il, ni fausse modestie, ni mépris » pour le genre. . . Celui de l'opéra-comique n'est nullement » méprisable. Il a produit des ouvrages charmants. Mais très » réellement je ne m'y suis jamais cru propre -. »
Comme le Savetier philosophe n'avançait pas au gré de ses désirs, Grétry l'abandonna et entreprit d'écrire une nouvelle partition sur une pièce déjà jouée; c'était l'usage d'Italie et, pendant son séjour à Rome, il avait vu les musiciens mettre et remettre en musique les poèmes de Métastase. Parmi les opéras-comiques français représentés à Genève sous ses yeux, l'un des plus jolis quant au livret et des plus faibles quant à la partition, était Isabelle et Gertrude ou les Sylphes supposés, un acte, paroles de Favart, musique de Biaise; ce petit ouvrage, représenté à Paris peu d'années auparavant, en 17(3o, était encore dans sa nouveauté. Ce fut celui que choisit l'artiste liégeois ; en y travaillant, il se familiarisa davantage avec la langue française et sentit qu'elle était « aussi susceptible d'accent qu'aucune autre 3. » Représenté au théâtre de Genève avec la musique de Grétry, l'opéra (Yisabelle et Gertrude obtint six représentations, nombre élevé pour une petite ville ; le premier soir, le compositeur, demandé à grands renforts d'applaudissements, dut paraître sur la scène.
Ce succès devait encourager Grétry, et Voltaire, qui pres-
' Grétry, Essais, 1. 1, •). 1ô4.
^ La Harpe, Lycée ou Cours de littérature, t. XIII, note de la p. ôo6. Paris, Gariiery, 182.3.
3 Grétry, Essais, t. I, p. 140. — Après (irélry, Isabelle et Gertrude fut encore une fois mis en musique par Pacinl et représenté à Paris, au théàire Feydeau, en 1806. Voy. Clément et Larousse, Dictionnaire des opéras, p. 3C6, in-S». Paris, s. d.
sentait pour lui une belle carrière, le pressait de se rendre à Paris. Le jeune artiste ne tarda point à suivre ce conseil ; prenant congé du vieillard de Ferney avec un cœur plein de gratitude pour son bienveillant accueil, il quitta Genève dans l'été de 1767 et partit pour Paris.