CHAPITRE DIXIÈME
I/Ëprcuve villageoise. - Ilichard Cœur de l.ioti. — Travaux des années I78() et 1787
Pour ne pas interrompre le réeit des travaux de (irétry à l'Académie de nmsique, nous avons laissé de côté les opéras comiques qu'il composa en 1784, après la représentation de la Caravane et avant celle de Panurqe. Trois fois dans cet espace de temps, le nom du maître parut à la Comédie-Italienne, avec une fortune diverse.
Théodore et Paulin, comédie en trois actes de Desforges, musique de Crétry, fut représenté pour la première et dernière fois sur ce théâtre, le jeudi 18 mars 1784; malgré le mérite de la musique, dont le public applaudit les a chants variés, tour à » tour pleins de sensibilité, de grâce, de gaieté, et toujours » simples et faciles ' », malgré le jeu des acteurs, M"* Adeline (rôle de Denise), M™^ Trial (Théodore), Trial (André), Michu (le marquis^ Meunier (Lafrance), la pièce fut à peine écoutée jusqu'au bout, et la seconde représentation, annoncée pour le 20 mars, n'eut pas lieu. Théodore et Paulin, représenté à la cour peu de temps auparavant, n'avait j)as obtenu plus de succès, et avait même « fort ennuyé la reine - ».
On réclamait des changements : les auteurs, retirant leur pièce, la soumirent à une transformation complète. Elle était ù double intrigue : ils supprimeront l'action principale, réduisirent le nombre des rôles, raccourcirent l'ouvrage en le mettant en deux actes. Le litre lui-même fut changé et l'opéra, rendu presque entièrement nouveau, fut joué le 24 juin 1784,
' Journal de Paris du 19 mars 1784, n» 79. - Mémoires secrets, l. XXV, p. :204.
sous le nom de VEpreuve vilkujeoise. Cette fois il obtint un plein succès; dès le premier soir, le public applaudit « avec trans- » port » , il redemanda les couplets de Denise, et appela les auteurs à la fin du spectacle : Grétry et Desforges parurent aux acclamations de la salle ) .
La pièce n'entrait pas pour une grande part dans cet enthousiasme du public, et son unique mérite était de servir de cadre aux airs naïfs, simples et scéniques de Grétry.
L'Épreuve villageoise est une de ses plus heureuses compositions dans le genre des paysanneries, qu'il a plusieurs fois traité et qui était fort à la mode à la veille de la Révolution. Tandis que déjà l'orage grondait dans le lointain, tandis qu'un levain de haine et de revendication fermentait dans l'âme du peuple, la société brillante et insouciante qui formait la cour et les salons de Paris, se plaisait aux idylles et aux tableaux rustiques; la reine jouait à la paysanne dans la prairie de Trianon, et le théâtre mettait sans cesse en scène, sous les plus fausses couleurs, le campagnard et le prolétaire, faisant du paysan inquiet et sombre un « bon villageois, doux, humble, » reconnaissant, simple de cœur et droit d'esprit, facile à con- » du ire - ».
Plusieurs fois, Grétry contribue à ces peintures illusoires; il choisit ses chants les plus frais, les plus naïfs, ses couleurs les plus sereines, pour la Rosière de Salency, pour Colinette à la cour, pour l'Epreuve vilUmeoise. A la même époque, d'autres musiciens exploitent la même mine de succès, et c'est par vingtaines que l'on peut compter les pièces villageoises sur la scène de l'Opéra et sur celle de la Comédie-Italienne. L'un des ouvrages les mieux accueillis sur ce dernier théâtre avait été les Trois fermiers, paroles de Monvel, musique de Dezède,joué
* /ounia/rfe Pam du 23 juin 178-i, n" 177. — Le roi de Suède, Gustave III, qui voyageait sous le nom du comte de Haga, assistait à la première représentation de rÉpreuve villageoise {Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XIII, p. 550).
* Taine, Origines de la France contemporaine, l'ancien régime, p. 63.
en 1777, et dont les représentations s'étaient multipliées aux acclamations du public. Le neveu de Grétry nous apprend que les auteurs de cet heureux ouvrage se brouillèrent, et que Monvel, ayant écrit Biaise et Bahet, vint Totlrir à l'auteur de l'Amant jaloux. Le maître, en refusant sa collaboration, engagea vivement l'auteur des paroles à se rapprocher de Dezède et à lui confier sa pièce i. Grétry regretta peut-être de n'avoir point composé Biaise et Babet, en voyant le succès obtenu par cet opéra, qui mit le comble à la réputation de Dezède, en 1783; mais bientôt l'Epreuve villageoise lui permit de produire des tableaux du même genre, auxquels le public ne ménagea point les applaudissements.
Peu de mois après la représentation de cette agréable paysannerie, Grétry donna avec Sedaine à la Gomédie-Italienne ce beau et fameux Richard Cœur de Lion, resté classique et presque populaire, et que son mérite supérieur, non moins que sa célébrité universelle, ont fait souvent regarder comme le chefd'œuvre du musicien. A ce double titre, l'ouvrage offre un intérêt tout particulier, et demande une étude détaillée.
On connaît les traits généraux de l'histoire de ce roi Richard d'Angleterre, que sa bravoure et son caractère aventureux avaient fait surnommer Cœur de Lion ; on sait comment, au retour de la croisade, au mois de janvier 119I-), en traversant l'Europe sous un déguisement, il fut reconnu et conduit par les soins du duc d'Autriche l^éopold V au château de Dûrenstein sur le Danube. « Cette capture vaut de l'or et des dia- » mants! » s'écria l'empereur Henri VI, dès qu'il apprit cette nouvelle, et il se promit d'arracher à son royal prisonnier une forte rançon avec une Hotte de cinquante vaisseaux ({ui l'aidât à triompher de ses ennemis. Richard resta j)lusieurs mois captif dans la forteresse de Dùrenstein; dans la semaine de ff Pâques 1193, il fut conduit à la diète de Spire, pour discuter les conditions de « l'ambitieux et avare » empereur d'Allemagne, qui le retint ensuite prisonnier au château impérial de
• Grétry neveu, Grétry en famille, p. 20.
Trifels, en Alsace, jusqu'à l'arrivée de sa rançon, c'est-à-dire pendant près de deux ans "•.
Protecteur des poètes et des trouvères, Richard était luimême instruit dans « la gaie science, » et l'on a conservé des vers composés à Trifels par le souverain captif '^ ; les premières voix qui se firent entendre en Europe en sa faveur furent celles de deux troubadours du Midi , Pierre Vidal et Pierre de la Caravane. Mais la légende attribue un rôle bien plus important à un troisième poète chanteur, Blondel de Nesle, trouvère picard, dans lequel on croit voir tantôt le protégé reconnaissant du roi d'Angleterre , tantôt son maître dans l'art de la poésie chantée.
Blondel, conduit par un providentiel hasard auprès du château de Dùrenstein, et chantant un air composé par Richard, entendit le roi lui répondre de l'intérieur de sa prison; d'autres récits font achever par le trouvère le couplet commencé par le prince, mais il importe peu. Blondel, transporté de joie, chercha le moyen de parvenir auprès de Richard, et, se présentant comme trouvère au gouverneur de la forteresse, prouva ses talents par quelques contes, et parvint à pénétrer ainsi dans le château.
Cette poétique et romanesque anecdote, racontée par quelques chroniqueurs du moyen âge — par la chronique de Normandie, par la chronique deRains, — fut accueillie et imprimée au XVI® siècle par le président Fauchet; depuis lors, elle a été successivement reproduite , attaquée ou défendue par les historiens; on cite parmi ceux qui la regardent comme authentique, Ginguené, Sinner, Guillaume de Massieu, Sismondi, Henri Martin, Warton, Goldsmidt 'à; d'autres la révoquent en
• Jules Zeller, La captivité de Richard Cœur de Lion en Allemagne, 1 193- 1194, d'après des travaux récents en Angleterre et en Allemagne; dans le Journal des savants, livraisons de décembre 1880 el janvier 1881.
• Ces vers ont été publiés et traduits par M. J. Zeller dans le travail que nous venons de citer, livraison de janvier 1881, p. 58.
3 H. La voix, Histoire de Blondel; dans la Revue et Gazette musicale de Paris du 2G octobre 1873, quarantième année, pp. 539-341.
cloute, et la critique historique semble aujourd'hui la rejeter définitivement dans le domaine de la légende •.
Légende ou réalité, l'épisode est assurément émouvant et bien fait pour tenter un auteur dramatique et un compositeur de théâtre. Comment vint-il à la connaissance deSedaine, poète « très peu versé assurément dans la science du moyen âge, « c'est ce ({u'il est assez intéressant de rechercher. Depuis l'impression du livre de Fauchet au XVl" siècle, l'histoire de Ilichard et Blondel avait été quelque peu oubliée; en 1703, parut un singulier roman broché sur ce thème par M"^ L'Héritier de Valandon, sous le titre de « la Tour ténébreuse et les «jours lumineux, contes anglais accompagnés d'historiettes » et tirés d'une ancienne chronique composée par Richard, » surnommé Cœur de Lion, roi d'Angleterre ^ ». Longtemps après, on vit reparaître les noms de Blondel et du souverain, et cette fois à propos d'une pièce de théâtre : le 24 juillet 1780, les comédiens italiens représentèrent liosanie, pièce en ti'ois actes, dont la musique était de Rigel ; Fauteur anonyme des paroles avait mis en action un des contes chantés par Blondel au gouverneur pour obtenir ses bonnes grâces. Le Mercure, en rendant compter de cet opéra, résuma toLi((? l'histoire de la découverte de Richard par le trouvère, et apprit à ses lecteurs que Rosanie était tirée d'un ancien faldiau : « Les merveilleuses » aventures de Richard 1 et de son nic-nestrol -^ ». A cette époque, Sedaine venait précisément de doniici' .iucansin et JSkolette, dont il avait puise'' le sujet dans un vieux i)oème; le compte rendu du Mercure et la pièce de liosanie attirèrent son attention sur l'histoire de Blondel, dans laquelle son rare instinct dramatique lui fit sans doute apercevoir immédiatement un sujet favorable au théâtre et à la musique.
Il se mit bientôt à l'ouvrage, mais, chose curieuse, ce ne fut l^ point à Grétry qu'il porta le poème terminé de Richard Cœur y
' J. Zeller, La captivité de Uichard Cœur de Lion.
* Lavoix, Histoire de Blondel.
' Mercure de France, août 1780, pp. 45, 44.
de Lion : il paraît même le lui avoir d'abord refusé, pour l'offrir à Monsigny, son ami, son ancien collaborateur, avec lequel il avait partagé naguère plus d'un brillant succès. Monsigny avait vieilli depuis Rose et Colas et sentait la fatigue le gagner: renonçant à composer la musique de Richard, il engagea Sedaine à reporter sa pièce à Grétry : « Voilà, mon ami, votre » manuscrit de Bichard Cœur de Lion. Ne doutez pas que
» Grétry ne fasse la musique de cette pièce à l'égard de
» votre premier refus, il aurait tort de se fâcher de la préfé- » rence que vous m'aviez accordée ; si elle n'était pas due pour » le talent, je la méritais à un autre titre. Dans ce moment ce » n'est pas à mon refus que vous la lui ofirez ; c'est au con- » traire moi-même qui vous dis : Je ne puis faire votre pièce, » prenez Grétry. Bonjour, mon ami, etc. ' «.
Bientôt le public apprit que Sedaine et Grétry composaient ensemble un nouvel opéra; le titre de l'ouvrage ainsi que les noms des auteurs inspiraient une vive curiosité : l'attente fut longue et dura plusieurs années, si l'on s'en rapporte aux Mémoires secrets 2. Enfin arriva le jour de la première repn''sentation, le 24 octobre 1784 : l'indisposition d'un chanteur faillit la faire ajourner, ou en compromettre le succès. Les auteurs avaient confié le rôle de Richard à Philippe, bon acteur, encore près de ses débuts, et qui n'avait jamais créé de rôle. « A plusieurs rép('titions, dit Grétry, la beauté de la » situation, la sensibilité de l'acteur, jointes au désir de bien » remplir son rôle, exaltaient son imagination, au point que » ses larmes l'étouftaient lorsqu'il voulait répondre à Blondel :
« Un regard de ma belle » Le jour de la première repré-
» sentation, cet acteur, plein d'ardeur et de zèle, fut attaqué » subitement d'une extinction de voix; il n'était plus temps de
' Hkooi :i.\, Mosaïque, iii-8". Paris et Valcnciennes, 1850; la petite leUre de Monsijiny, dont M. Hédouin possédait l'autographe et qu'il a publiée à la page 538 de son livre, est datée de « Saint-Cloud, 2 octobre », sans indication d'année.
* Mémoires secrets, 1. XXVI, p. 306.
» changer le spectacle, la salle était pleine; il me lit appeler « dans sa loge. — Voyons, chantez-moi votre romance. Il articula » quelques sons avec peine. — C'est bien là, lui dis-je, la voix » d'un prisonnier ; vous produirez Tefiet que je désire ; chantez » et soyez sans inquiétude i. « xAlalgré les encouragements du compositeur, Philippe crut nécessaire de réclamer l'indulgence du public -, et son enrouement retarda la deuxième représentation jusqu'au 30 octobre •^. Clairval remplissait le rôle de Blondel « d'une manière inimitable », nous dit Grétry.
Biclutrd Cœur de Lion eut beaucoup de succès, et les deux auteurs furent appelés à la tin du spectacle avec de grands applaudissements; ils résistèrent à ces instances, qui devenaient moins flatteuses à force d'être prodiguées, et ne parurent point. Le Mercure les en approuva beaucoup et dit : « Leurs » confrères suivront-ils cet exemple? Ainsi soit-il ''. «Pourtant les louanges étaient mêlées de critiques : on blâmait le troisième acte et le dénouement de la pièce, que La Harpe définit en quelques mots : « Des situations, des effets de théâtre, et » des fautes de toute espèce rachetées par la nuisiqui' •> ».
La partition elle-même ne fut pas placée par les critiques au rang élevé que notre temps lui attribue : les Mémoires secrets, ((ui parlent deux fois de Ricluird (M'ur de Lion, ne disent rien d(^ la musique; La Harpe écrit : « Elle est de (irétry »; \c Mernire, qui consacre vingt-cinq pages à la Caravane, parle trèvS brièvement de Richard : « La musique est d'un genre facile et » agréable. On a entendu avec transport une foule de petits » airs, de rondes, de vaudevilles écrits d'un style gracieux v.l » piquant. Quelques grands morceaux richement et largement n composés, ont fait reconnaître le musicien célèbre à qui » nous devons ce nouvel opéra-comique ». Le Journal de Paris et la correspondance de Grimm sont, il est vrai, plus louan-
' Grétry, Essais, 1. 1, \>. 570.
* Mémoires secrets, t. XXVi, p. 50G.
3 Journal de Paris du 50 octobre 1784, ii" 504.
* Mercure de France, 50 oclol)ro 1784, p. 254.
s La Harpe, Correspondance littéraire, l. IV, p. 2(56.
ceux ; mais, en 1813, Martine écrit encore que « la plupart des
> morceaux de cet opéra ne peuvent être mis à côté de ceux ) qu'offrent souvent d'autres ouvrages de Grétry ^ ». Il semble [u'il faille arriver à notre époque pour trouver une appréciaion équitable de ce bel ouvrage, et nous la rencontrons dans m ouvrage consacré à Wagner, le grand réformateur de la nusique moderne, par un de ses plus courageux défenseurs, i. Ed. Schuré :
« Si nous écoutons Richard Cœur de Lion après certains opé- • ras modernes, nous éprouvons la sensation soulageante d'un I homme qui se verrait transporté subitement d'un de nos 1 vulgaires et bruyants jardins publics dans la vraie campagne ' aux collines ondulées, aux brises rafraîchissantes. La poitrine se dilate, l'œil se repose, l'âme se retrouve. Dans cette musique, rien de faux ni de prétentieux, tout est naturel et ' sain. Au point de vue du drame sans doute les formes sont I conventionnelles et nous ne sortons pas de la stricte chan- I son; mais au moins les situations sont-elles toujours inté-
> ressantes, l'accentuation toujours juste, et la mélodie can-
> dide s'accorde parfaitement avec le vers. Jamais les mots i ne sont tordus et hachés par le rythme musical, comme on I se le permettra plus tard. Le rythme de la mélodie suit tou- ' jours le rythme de la langue. Enfin, dans la scène de recon- ' naissance entre Blondel et le roi, quand celui-ci, du fond de
> son cachot, entend la voix de son ménestrel sur l'air : « Une I fièvre brûlante », et qu'il l'entonne à son tour, la grande émo- ' tion humaine nous saisit; car ici le chant devient action et ' la nmsique rend pleinement une situation palpitante ^. »
L'hésitation de la critique et du public en 1784 avait pour-
* Mémoires secrets, t. XXVI, pp. 506 el 524; La Harpe, Correspondance Ittéraire, t. IV, p. 266; Mercure de France du 50 octobre 1784, pp. 230-254; ournal de Paris du 22 octobre 1784, n" 296; Correspondance littéraire de irimm, Diderot, elc , t. XIV, p. 60; Martine, De la musique dramatique en 'rance, p. 200.
* Schuré, Le drame musical, t. I, pp. 322, 525. Paris, Sandoz el Fisch- .acher. 1875-1876.
tant une excuse : Hkliard Cœur de Lion n'était pas , à ce moment, tel que nous l'admirons aujourd'hui; le dénouement de la pièce était défectueux, au point de refroidir l'enthousiasme excité dans la salle par les scènes précédentes : « On » engageait le gouverneur à rendre Richard; il cédait par rai- » son, et quoiqu'il dît à Laurette que son amour pour ellej » n'y avait point de part, les spectateurs le croyaient et blâ- » niaient le gouverneur qui manquait à son devoir ' ». Cette fin était tellement antipathique au public que des amateurs s'appliquaient à en imaginer une autre, et proposaient ensuite aux auteurs leurs inventions; (Iréîry ne fut pas le dernier à chercher un meilleur dénouement, et trois jours après la première représentation, le 28 octobre 1784, pendant l'indisposition de Philippe qui empêchait l'ouvrage de reparaître, il ('crivit à Sedaine pour lui proposer un changement :
« Mon ami, tout Paris fait un dénouement pour liicliard, ou » ne lui donne pas moins (jue le succès de Figaro, si It; roi » était délivré d'une manière triomphante et par un coup de » théâtre qui frappe les spectateurs; j'y ai donc rêvé aussi de » mon côté et voici ce que je viens vous proposer et ce qu'il » serait très aisé de faire pendant l'enrouement de Philippe. » D'abord dans la scène entn? Marguerite et Hlondel, au troi- » sième acte, il faudrait (jue liloudcl dise à cette princesse : » Employons toutes les raisons, Madame, pour le persuader » que son maître est un traître. Si Klorestan ne reste pas per- » suadé, je vous quitterai cl à la tête de votre nombreuse » escorte j'irai chercher le roi ou je |)er(lrai la vie. Le gouver- » neur viendra, aura sa scènt; avec Laurette, ensuite Williams, » ensuite celle de la comtesse; pendant le chu'ur « liendez-nioi » ce héros que j'aime », nous ferons dire à Florestan deux ou » trois fois des petits mots comme par exemple : « Que je suis » malheureux... je voudrais renqjlir vos v(eux... mais mon » devoir, mon honneur... » Blondel pari là-dessus et cette » sortie est je crois effrayante pour le spectateur; alors nous
* GniiTrn, Exftais. l I, p. ô7o.
» pourrions donner h Laurette un petit air de reproches vifs » à son amant ou entendre derrière le théâtre deux ou trois » coups de canon, quoique la poudre ne fût peut-être pas » inventée dans ce temps-là, ou un roulement de tambour. La » toile du fond se lèvera comme dans votre Déserteur, et l'on » verra Blondel, l'épée à la main, amenant Richard, et la gar- » nison arrêtée par les chevaliers de l'escorte de la comtesse. » Ce tableau doit être dessiné par un artiste : Robert fera notre » affaire. La comtesse voudra courir dans les bras de Richard, » se trouvera mal en voulant s'élancer ; Richard se précipite à » ses pieds, William et Laurette retiennent le chevalier, et le » dernier chœur tel qu'il est. Vous voyez, mon ami, qu'il n'y a » pour nous que l'ouvrage d'un quart d'heure pour faire ces M changements qui, je crois, feraient le plus grand effet.
» Je vous embrasse de tout mon cœur,
» Grktrv 1.
» Paris, ce 23 octobre 1784 ».
Cette lettre nous montre Grétry sous un aspect nouveau, celui d'auteur dramatique; le dénouement qu'il proposait à son collaborateur ne fut point accepté. Sedaine, en général récalcitrant à la critique, avait mis presque deux ans à se décider au remaniement dWiicassiii et Mculette : il lui fallut à peu près autant de temps pour se résoudre à retoucher Richard Cœur de Lion, dont les représentations se succédaient à intervalles moins rapprochés qu'on ne pourrait le croire : quatorze mois après son apparition, l'opéra fut annoncé en quatre actes au lieu de trois, le 22 décembre 178.j; c'était sa trente-cinquième représentation -. Sedaine avait raccourci le troisième acte et inventé pour le quatrième un dénouement qui n'était en rien préférable au précédent; le public applaudit, comme il en avait l'habitude, les deux premiers actes avec une grande
' Le fdc-simile de ceUe lettre autographe de fJréiry a été [lulilié pour la première fuis dans la Chronique musicale, 1. 11, pp. lôU-157. - Journal de Paris du "22 décembre 1783, n" ôoG.
ardeur, mais no se montra point satisfait des deux derniers, où Grétry avait cependant ajouté « de très beaux morceaux de » musique ' ». Dès le lendemain , Sedaine annonça , par une lettre insérée au Journal de Paris, qu'il s'occupait de nouveaux | changements, et le jeudi i29 décembre 1785, liirltard Cœur de. Lion reparut en trois actes, avec le dénouement du siège, quel le public accueillit favorablement et (|ui fut publié dans la partition d'orchestre '^.
A partir de cette époque, le succès de ce i)el ouvrage s'établiti solidement. Dans la suite do notre travail, il nous faudra revenir sur SOS beautés musicales si saillantes, sur les circonstances historiques auxquelles il se trouva mêlé. Dans l'histoire de Grétry, Richard Cœur de Lion est un pôle vers lequel nous serons plusieurs fois forcément attiré.
L'année 4 78(5 va nous présenter Grétry sous un aspect nouveau, celui de professeur. Le 29 juillet, les comédiens italiens donnèrent la première représentation du Mariaife d'Antonio, comédie en un acte, dont les paroles étaient de M""' de Beaunoir, et la musique de M"« Lucile Grétry, la seconde tille du ' compositeur, celle que nous avons vu naître le i5 juillet 177i et baptiser le lendemain sous les noms d' « Angélique-Dorothé(!-Louiso -^ ».
Le jour même de cette première représentation, Grétry fit
' Journal de Parts du iô décembre 178ri, n» 557.
' Richard Cœur de Lion a été doté récenimeiil d'un quatrième dénouement, adopté pour la reprise à l'Opéra-Couiique eu 1874, et qui est à peu de cliose près celui que (Irélry proposait dans sa lettre à Sedaine; il a été imprimé dans la partition de Richard pour piano et cliant, |)ul)!iée à Paris, chez Hcugel, 1874, iii-8", avec une notice historique par M. Victor Wilder.
» Voyez ci -dessus, p. 81. On voit que la seconde fille de Grétry ne portail pas l'un des prénoms qu'elle avait reçus au bapléme, mais celui de l'héroïne d'un des opéras de son père.
|)araître dans le ,/oï/y//ft/ de Paris une lettre explicative, dans laquelle il déclarait que sa tille avait composé tous les chants du nouvel opéra avec leur basse et un léger accompagnement de harpe, mais qu'il avait lui-même écrit la partition et rectifié les ensembles; l'artiste exposait ensuite ses procédés d'instruction musicale, et c'est à ce titre surtout que sa lettre doit nous intéresser i.
Dans cette lettre, comme dans tous ses écrits, comme dans ses partitions, Grétry nous montre clairement sa prédilection exclusive pour la musique dramatique, vers laquelle il avait été porté par son génie, et vers laquelle aussi il s'efïorçait de diriger ses élèves ; séparant ensuite avec soin les divers éléments artistiques qui constituent la musique de théâtre, il choisissait une branche spéciale, qu'il isolait pour la mieux étudier, et dont il scrutait avec une finesse sans égale les plus petits détails : c'était la déclamation. Les leçons qu'il donnait à sa fille, celles que plus tard M'"'' de Bawr reçut de lui roulaient presque continuellement sur cette partie de l'art, qu'il connaissait mieux que personne; dès les commencements d'une éducation musicale, Grétry dirigeait de ce côté les facultés de l'élève : « Il lui donnait à mettre en musique quelques vers, » pris au hasard, mais qui peignaient toujours un sentiment n quelconque. Alors il taisait sentir à l'élève toutes les fautes » d'expression ou de déclamation qu'elle avait pu commettre. » Il entrait dans les détails les plus intéressants sur le fond et » les ressources de l'art, et, pour se faire mieux comprendre, » il composait lui-môme un chant, toujours vrai, toujours » mélodieux que lui inspirait la situation qu'il fallait peindre, •» Ces leçons, si précieuses pour la personne qui les recevait, » le fatiguaient prodigieusement; mais il prétendait ne pas « pouvoir en donner d'autres '^ ».
Cependant ce musicien si fin, cet instituteur si soigneux
' La lettre de Grétry, publiée dans le Journal de Paris du 29 juillet 1786, n" 210, a élé reproduite dans ses Essais, 1. I, pp. 381-584.
' M™'' DE Bawr, Mes souvenirs, iu-S", pp. 25 el suiv. Paris, Passard, 1855.
dans tout ce (jui concernait la déclamation, était loin de connaîti'f aussi bien et de pouvoir enseigner avec autant d'autorité d'autres parties de son art; nous avons dit déjà et nous g serons forcé de répéter encore que la technique musicale lui était imparfaitement connue. Il éprouvait donc quelque embarras à l'expliquer à ses disciples, et c'est une chose singulière de m voir un musicien de génie obligé de recourir h d'autres artistes pour compléter l'éducation de ses élèves; sa tille Lucile, à laquelle il apprenait à composer des chants d'un accent vrai, avait un professeur d'harmonie, l'organiste Tapray • ; de même il choisit l'abbé Hoze pour enseigner la théorie nmsicale à M""^ de Bawr : « Montrez-lui, mon ami, dit-il au professeur, » montrez-lui ce que j'ai oublié; car maintenant il faut savoir». 11 répéta deux fois ce mot « il faut savoir », et peut-être alors, ajoute l'élève qui nous a conservé ce récit, « peut-être l'auteur » de quarante ouvrages ravissants faisait-il un retour pénible » vers le temps de ses études - ».
Grétry avait pour principe qu'il faut changer souvent de maître; il disait que l'élève doit « tout voir, tout connaître, tout » comparer » , et que mieux vaut s'égarer dans les systèmes opposés de plusieurs professeurs que « devenir la copie d'un » seul homme ^ ». Lui-même avait mis cette doctrine en pratique, et si son instruction technique avait des lacunes, du moins son originalité était demeurée intacte. Combien il serait | intéressant d'étudier dans les oeuvres de ses élèves le résultat de ses leçons! Maître sans rival dans l'art de la déclamation musicale, il s'efforçait d'en définir les lois, d'en transmettre la ■ science aux jeunes gens (pu enviaient ses précieuses qualités de compositeur dramaticiue. Par malheur, nul d'entre eux ne
' GnÉTHY. Lettre au Journal de Paris, citée plus haul. — Tapray, lié à Gray, en 1758. mourut en 1819. — D'après le jugement do Fétis, ses compositions sont « ('ail)ies de slyie et d'invention ». Grélry le qualifie d' « excellent maître ».
* M"'" i)E liAWU, [Histoire de la musicjuc, hi-li, i)|). ^255, 25C. Paris, Audot,
' Gréthy, Essais, l. I, pp. 3^5, 386.
nous a laissé d'œuvres propres à cette analyse. Absorbé par ses travaux incessa'nts de composition, l'auteur de Zémire et Azor accepta peu d'élèves; on n'en connaît que quatre auxquels il ait donné des leçons d'une manière suivie : sa fille Lucile, qui mourut à dix-huit ans, et dont les premiers essais ne sont que des espérances; Darcis, que Grétry enseigna depuis l'âge de neuf ans, mais qui fut tué en duel, très jeune, après avoir mené la vie la plus orageuse , laissant deux petits opéras propres tout au plus à faire bien augurer de son avenir ^ ; M"^ Caroline Vuiet qui, pouvant être « un compositeur distingué 2 », préféra se consacrer à la littérature; enfin iW"*^ Changran, qui devint M™^ de Bawr, et n'étudia la musique qu'en amateur.
Dans ses vieux jours, Grétry se plut à enseigner les éléments de l'art à l'une de ses nièces , et il publia le résumé des leçons qu'il lui avait données, sous le titre Méthode simple pour apprendre à préluder 3. Dans un temps où la musique instrumentale était encore regardée comme un genre inférieur, les amateurs ne cherchaient point à acquérir un talent qui leur permît d'exécuter et d'analyser des œuvres sérieuses de musique de chambre; ils se livraient à leur propre instinct musical, et l'art de préluder, c'est-à-dire d'improviser, était le but ordinaire de leurs études. Désirant acquérir quelques connaissances théoriques, ils entendaient se borner au strict nécessaire, et la bibliographie musicale du dernier siècle comprend
' Grétry, Essais, l. 111, pp. 586 el suiv. — Fétis, Biographie des musiciens, l. 11, .p 429. Les deux 0[)éras de Darcis sont la Fausse peur, un acte, 1776, t'i le Bal masqué.
* Grétry, idem. — Fétis, idem, l. Vlll, p. .i?6. M">^ Viiiel épousa le colonel Auffdieiiei', qui était au service du Portui,'al; elle a donné, en 1786, un petit opéra, r Heureuse erreur, dont elle avait écrit les paroles et la musique.
5 Méthode simple pour apprendre à préluder en peu de temps avec toutes les ressources de l'harmonie, par A.-E.-M. Grétry, membre de l'Institut national des sciences et des arts, de l'Académie des philharmoniques de Bologne, de l'Académie royale de Stockholm et de la Société d'émulation de Liège, iu-8», 8i pages. A Paris, de l'imprimerie de la République, an X. Tome XXXVI. 13
maint ouvrage (rcnsoignenient sommaire destiné aux gens du monde. Uien, dans notre art, ne vieillit plus vite que les livres d'instruction, et Ton compterait par centaines les méthodes de toutes sortes reléguées dans un juste oul)li par le progrès de l'enseignement moderne. Celle de Grétry n'était point de nature à se soustraire à cette loi commune, et le seul nom de ) son auteur lui donne encore quelque intérêt. Le musicien s'y montre, comme dans plusieurs chapitres de ses Essais, l'ennemi déclaré de la science : c'est un point de son esprit sur lequel nous aurons à revenir.
Les meilleures leçons que pût donner Grétry, c'étaient ses opéras ; c'est là que les jeunes musiciens de son temps étudiaient l'art de la scène ; c'est là que plus d'un compositeur moderne pourrait trouver d'utiles exemples et apprendrt; l'art souvent trop négligé de la déclamation musicale.
En 1785, Grétry est arrivé au faîte de la céléhrité; cette année marque l'apogée de son talent et de sa vogue. A quarante-cin(i ans, il compte déjà dans son œuvre plus de vingtcinq opéras, accueillis pour la plupart avec enthousiasme, et (jui sont presque tous regardés comme des chefs-d'œuvre. La Caravane à l'Opéra, Hicltard (Àvur de Lion à la Comédie-Italiennes ont paru dépasser encore pour le mérite et pour le succès, tout ce qu'il pouvait faire espérer : ces deux ouvrages représentent en ([uelque sorte le maximum dv son g(''nie, et désormais, quoi qu'il fasse, il ne les dépassera point.
Ce n'est pas que Grétry se repose sur ses lauriers et qu'il laisse ralentir son activité productrice ; nous avons à mentionner plusieurs travaux importants dans le cours de l'année 178(); le lo mars, il domie à la cour son grand opéra d'.lmphilryon, cjue nous retrouverons à l'Académie de musique deux | ans plus tard ; le 29 juillet, les comédiens italiens représentent leMariaije d'Antonio, (pie l'on peut presque compter parmi les œuvres de Grétry, puisqu'il avait lui-même corrigé, agencé les ^ mélodies de sa fille, se chargeant d'écrire les ensembles et l'instrumentation : une part doit donc lui revenir dans le succès de ce petit ouvrage, que le public accueillit avec une bienveil-
lance marquée '; — le 30 octobre, au Théâtrel-talien, on reprend l'Amitié à l'épreuve, que Favart et Grétry viennent de remanier encore une fois, et qui paraît en trois actes, avectrois rôles nouveaux et plusieurs morceaux de nuisique composés tout exprès; cette reprise obtient le plus heureux succès, et le public enchanté ayant appelé les auteurs, Grétry se présente conduisant le vieux Favart à demi aveugle -. — Le 7 novembre, à la cour, à Fontainebleau, les comédiens italiens représentent les Méprises par ressemblance, comédie en trois actes de Patrat (ît Grétry; le [?> novembre ils donnent, aussi à la cour, le Comte (l'Albert, comédie en deux actes, de Sedaine et Grétry, avec la Suite, en un acte.
Le premier de ces deux ouvrages, les Méprises, fut joué à Paris le 16 novembre 1786, par M"^' Adeline, M"«' Carline, Philippe, Trial et Menier; moins bien accueilli qu'à la cour, il n'obtint qu'un succès modéré. Le Journal de Paris nous assure que c( la musique a obtenu les plus grands applaudissements. » G'est toujours ce talent aussi varié qu'inépuisable , qui a » enrichi de tant de chefs-d'œuvre nos deux théâtres lyri- )i ques, etc. 3. » La correspondance de Grimm s'exprime tout dittéremment : « Quant à la musique, on a applaudi ce carac- » tère spirituel (\m distinguera toujours le talent de M. Grétry ; )) mais le public a paru s'apercevoir souvent, dans cet ouvrage, » de l'espèce de négligence avec laquelle il travaille aujourd'hui « tout ce qu'il fait ; on regrette que ce charmant musicien, « dédai gnant trop le soin de sa gloire pour ne s'occuper que )) de sa fortune, au lieu de soigner ses productions, ne songe n plus qu'à en multiplier le nombre '«^ ».
Voilà deux jugements bien ditiérents, et le second paraît sévère : c'est pourtant vers l'opinion de Grimm que l'on penche après une lecture consciencieuse de la partition des
' Journal de Paris du -30 juillet 1786, ii" 211. — Correspondance litléraire de Grimm, Diderot, etc., t. XiV, p. 459. 2 D'Origny, Annales du Théâlre- Italien, I. III, p. 280.
* Journal de Paris du 17 Dovcmbre 1786, n» 321.
* Correspondance litléraire de Grimm, Diderot, etc., t. XIV, p. 527.
Méprises; Grétry,qui nous donno tant de détails sur ses précédents ouvrages, se borne à nommer celui-ci ; faut-il voir dans cette abstention un indice de défaveur? Le fait n'aurait rien d'improbable, puisque dans le même volume le maître parle avec plaisir du Comte d'Albert qui fut composé en même temps, mais ne parut au Théâtre-Italien (jue le 8 février 1787.
Sans pouvoir compter parmi les cliefs-d'u'uvre de Grétry, le Comte d'Albert tient une place honorable dans la liste de ses ouvrages; les deux actes de la comédie contiennent plusieurs morceaux dignes d'une attention particulière ; l'air du comte dans la prison, le duo des deux jeunes filles, la prière de la comtesse sont des pages d'un accent profondément senti. Le petit acte intitulé la Suite du Comte d'Albert, (jui continue et termine l'opéra, oliVe un tableau riant, contrastant heureusement avec les scènes pathétiques qui l'ont précédé. Grétry trouvait dans ses interprètes de remarquables auxiliaires : Philippe, dans le rôle du comte, Trial, dans celui d'Antoine, M"« Carline, qui paraissait seulement dans la Suite, recevaient j chaque soir les applaudissements de tous les spectateurs; mais l'actrice excellente ({ui renq:>lissait le rôle de la comtesse surpassait encore ses camarades : « 11 est impossible, dit le » Mercure, de ne pas parler avec enthousiasme du jeu de » j\l""' Dugazon dans la comtesse, rôle où elle a déployé toutes » les ressources du talent le plus décidé, de la sensibilité la » plus expansible (sic;, et (jui ne peut qu'ajouter à sa réputa- » tion 1 ».
Peu de temps après la représentation du Comte d'Albert, les comédiens italiens donnèrent, le 22 mars 1787, un deuxième ouvrage de la tille de Grétry, sous le titre de Toinette et Louis, divertissement en deux actes; les paroles étaient de Palrat, le médiocre auteur des Méprises par ressemblance. Le public applaudit vivement un couplet qui terminait l'ouvrage :
Jeunes rosiers, jeunes tiilents Ont besoin du secours du maître.
' Mercure de France, février 1787, pp. 140, 141.
Un pptit auteur de treize ans Est un rosier qui vient de nailrc.
Il n'offre qu'un bouton nouveau; Si vous voulez des fleurs écloses.
Daignez éiayer l'arbrisseau.
Quelque jour vous aurez des roses.
Cependant Toinette et Louis n'eut qu'une seule représentation; quelques personnes demandèrent l'auteur, et comme un artiste venait répondre qu'on l'avait cherché inutilement, une voix du parterre cria qu'il était sans doute retourné à l'école i.
La chute du Prisomiier anglais, comédie en trois actes, de Desfontaines et Grétry, fut bien autrement rude; la première représentation de cette pièce (26 décembre 1787) donna lieu à un tumulte sans précédent au Théâtre-Italien; le parterre mécontent passa bientôt toutes les bornes : c'étaient des huées et des sifllets sans tin, des cris insultants pour les artistes, auxquels on jetait des pièces de menue monnaie , des boutons d'habits, des pelures d'orange. Le public réussit à faire interrompre la pièce, et continua le désordre après la chute du rideau, demandant la comédie des Étourdis, et refusant la Servante maîtresse, que proposaient les acteurs aux abois. Le tapage se prolongea bien au delà du moment habituel de la fermeture des spectacles jusqu'à onze heures du soir; il semblait que le parterre se fût grisé de bruit et de désordre '^.
Pour ne pas voir se renouveler un pareil scandale, les comédiens italiens prirent le parti d'asseoir le parterre, ainsi que l'avaient déjà fait leurs collègues du Théâtre-Français. Cette réforme, qui était, selon Grimm, « désirée par tous les hon- » nêtes gens », semblait de nature à calmer le public, et rendait en tous cas la surveillance plus facile. Elle permit de donner, le 18 février 1788, la seconde représentation du Prisonnier anglais. Dans l'intervalle, le librettiste Desfontaines avait fait
• Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., l. XV, p. 4-1.
' Mercure de France, janvier 1788, pp. 41 et suiv. — Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, elc, l. XV, pp. 192, 193. — La FIarpe, Correspondance, t V, pp. 134, 153.
à sa pièce des changements très nécessaires, qui ne suftirent point encore à lui assurer un réel succès. Malgré les morceaux de Grëtry, malgré le jeu et le talent de M""^ Dugazon, de M"^ Kenaud, de Philippe, de Chenard, Topera nouveau ne se soutint pas au théâtre. iSous le verrons reparaître un peu plus tard sous un autre titre, sans obtenir plus de succès.