‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 20 sur 45 · Tome XXXVL · texte numérisé non relu

Tome XXXVL

à reprendre le célèbre ouvrage de Rameau, (Castor et Polliix, mais en le faisant retoucher par plusieurs musiciens qui lui prêteraient de nouveaux charmes propres à attirer le public; le premier acte serait confié dans ce but à Langlé, le deuxième, à (îossec, le troisième, à Piccinni, le quatrième, à Sacchini; quant au cinquième, « il est froid, sans intérêt et fort désagréable à n faire. Il n'a dû son succès qu'à la pompe du spectacle. Ce » ((ui peut le rendre intéressant c'est beaucoup de variété dans » les airs de ballet. M. Grétry, s'il voulait s'en charger, pourrait » nous faire espérer de terminer agréablement cet ouvrage i. »

En décembre 1784, Gossec refuse pour sa part cet arrangement, qui est abandonné. — Le 17 juin '178o, on lit au comité le poème des Américains, tragédie en trois actes, de M. Devarennes, qui est proposé à Grétry; le 2 décembre 1785, on lit un opéra héroïque en trois actes, de Lourdet de Santerre, intitulé Zimeo : « la musique sera faite par M. Grétry »; en 1787, c'est Corisandre, « ouvrage de genre en trois actes, tiré de M la Piicelle, par M. le comte de Linière. Cet ouvrage d'un » genre neuf et plaisant serait on ne peut mieux entre les « mains de M. Grétry î^. » Zimeo et Corisandre furent joués à quelques années de là avec de la musique de Martini et de Langlé; nous ignorons si Grétry en avait commencé la composition avant de les céder à ces deux artistes : on en sait davantage sur OEdipe à Colone, que le poète Guillard lui confia en 1785.

Le 3 janvier 1784, Louis XVI avait institué un concours pour la composition de trois poèmes de tragédie lyrique, et l'ouvrage de Guillard avait été couronné l'année suivante, en S même temps que la Toison d'or de Chabanon et Cora de Valadier; on se rappelle que Guillard avait déjà collaboré avec Grétry pour le malheureux opéra d'Emilie, et que sa tragédie (Vlphiyénie en Tauride, représentée avec la musique de Gluck, avait failli paraître avec celle de Grétry. Ce fut encore à ce der-

* Archives nalionales, 0*626.

• Académie royale de musique, sommaire général (manuscrit de Francœur conservé aux archives de l'Opéra); t. 1 , pp. 89, 90, 92.

nier que Guillard, sur les instances de Suard, remit OEdipe à Colone, et comme il était fort gêné, il accepta du musicien une avance de 3,000 livres. 11 ne tarda point à se repentir de sa décision, en voyant Grétry apporter des retards sans nombre dans la composition de cet ouvrage ; un soir, chez W"^ Berton, veuve du directeur de l'Opéra et mère du futur auteur de Montano et Stéphanie, Guillard se mit à réciter en présence de Sacchini, plusieurs fragments de sa tragédie lyrique : « Chacun d'applaui> dir, et surtout Sacchini, qui témoigna vivement ses regrets » de ne pouvoir exercer ses talents sur un ouvrage aussi tou- » chant, et de n'avoir pas mille écus à donner à Grétry pour » obtenir qu'il se désistât. M"'" Berton, fort reconnaissante des » leçons que Sacchini donnait à son fds, offrit la somme néces- » saire, et M. Fillette-Loreaux, le futur auteur de LodoisJia, se » chargea, comme avocat, de conduire cette importante affaire. » Il se rendit sur l'heure chez Grétry, qu'il trouva malade au » lit, et lui comptant les mille écus, redemanda le manuscrit. » Le maître ne consentit à le rendre qu'avec peine; cependant » il céda et témoigna même une grande satisfaction en appre- » nant quel musicien on avait choisi pour le remplacer ^. »

L'auteur de la Caravane dut en effet éprouver quelque peine à se dessaisir d'un livret dont il avait composé déjà tout un acte; il brûla sa partition commencée -. Mais ses regrets ne le rendirent point injuste envers l'œuvre de son rival, et dans ses écrits il montre une estime toute particulière pour le poème et la musique d'OEdipe à Colone 3. Le sujet de cette tragédie convenait mille fois mieux au génie de Sacchini qu'à celui du maître liégeois, et l'on doit quelque reconnaissance à Grétry pour cette renonciation, qui nous a valu un admirable chefd'œuvre.

' Ad. Jullien, La courel rOj.érasous Louis XM, in-18, pp. 93, 9i. l'aris, Didier, 1878.

* Grétry neveu, Grétry en famille, anecdotes littéraires et musicales, elc, |). 13.

3 Gretry, De la vérité, t. ii, p. 20.

Page 1