‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 24 sur 45 · Tome XXXVl · texte numérisé non relu

Tome XXXVl

millt' tètes exaltt'cs, qui parlaient d'incendie : Dauvergne et Franca'ur tirent rendre l'argent aux rares amateurs déjà placés, et rémeut(;, en voyant sortir du monde et fermer les portes, prit une autre direction •. Le peuple s'achemina vers les petits spectacles d'Audinot et de Psicolet, puis il promena dans Paris les bustes voilés de crêpe de Necker et du duc d'Orlt-ans, (pie l'on croyait aussi exilé -. On sait connnent se produisit, place Vendôme, la rencontre de cette foule hors d'elle-ménu! avec le régiment Royal-Allemand et comment se termina cette fatale journée. On sait aussi que cette émeute fut le prélude d'événements plus graves et que le surlendemain la prise de la Bastille donnait à la Révolution le baptême du sang.

L'Opéra rouvrit ses portes le 21 juillet, avec permission d»i'assendjlée générale des électeurs, qui se tenait à l'hôtel de ville, par une représentation au bénéfice « des pauvres ouvriers fpii ont combattu pour la liberté et la patrie » ; il y eut trois sj)ectacles semblables, le 21, le 20 et le 29 juillet: on donna ce dernier jour Orphée et Panurge, et la recette de 5,188 1.12 s. fui versée à la ville sans déduction d'aucun frais 3.

C'est pendant ces journées d'agitation publi(pu' ^ que ;\[me Dugazon vint présenter à Grétry un jeune auteur de vingt-sept ans, J.-N. Bouilly, de qui les comédiens italiens venaient de recevoir un poème d'opéra -comique, intitule'' Pierre le Grand. Au milieu d'un grand nombre d'ouvrages vieillis et démodés au point d'être |)resque illisibles, Houilly a laissé des mémoires d'un style emphatique et prolixe, mais (pii contiennent sur (îrétry plus d'un détail intéressant. En 1789, le maître habitait la rue Poissonnière, en face la rue Reauregard ; c'est lu que M'"" Dugazon conduisit son jeune

1 Archives iialioiiales, 0'G28. — Miinuscril de [-'rancœur à la l)il)liotlièqiu» (le ropéra. — (;n. Ni ittf.h, L'Opéra en juillet IlSl), dans la Chronique musicale, I. I, |)() 110 et suiv. line oslani|)P du icnips, roproduile dans ce volume, représente le peuple assemblé devanl l'Opéra.

* Hailly, Mémoires, t. I, p. 327. Paris, Baudoin, I8'21. ' Cil i\i iTTKit, L'Opéra en 1789.

* J -N. liouiLLV, Mes récapitulations, t. I, pp. 150-1.30.

protégé, et voici le portrait que Bouilly nous fait du grand nuisicien : « Tout ce que l'esprit et la finesse ont de plus ravis- » sant, était empreint sur sa figure vénérable. A travers cette » dignité d'un grand artiste habitué à d'éclatants hommages, » perçait une bonhomie qui charmait et rapprochait les dis- » tances. Un vieil accent liégeois qu'il avait conservé depuis son » enfance, donnait à ses paroles je ne sais quel attrait qui en » doublait l'expression. Je croyais voir Anacréon rajeuni, ou » bien Orphée ayant pris une nouvelle forme pour enchanter » les mortels par les sons ravissants de sa lyre i... » Comme tous les vieillards qui ont eu une jeunesse heureuse, Grétry aimait les jeunes visages; il fit bon accueil au nouveau poète qui se présentait à lui, et, partant pour Lyon, le pays de sa femme, il promit d'emporter le livret et d'écrire rapidement toute la partition.

Pierre le Grand fut représenté au Théâtre-Italien le mercredi 13 janvier 1790, sous le titre de comédie en quatre actes, en prose, mêlée de chant; indépendamment de la musique de Grétry, du jeu de Chenard, Narbonne, Philippe, de M"'*'' Dugazon, Gonthier, Saint- Aubin, Renaud, l'opéra nouveau répondait trop aux préoccupations et aux passions (kl moment pour ne point obtenir un grand succès. Le compte rendu du Moniteur nous indique nettement l'impression produite par cette pièce sur des spectateurs tout prêts à découvrir des allusions politiques :

« 11 était dirticile de choisir un sujet plus propre à inspirer ')) un très grand intérêt. Le souverain d'un vaste empire, né )) avec un caractère bouillant, impétueux, capable de se porter » aux plus grands excès, quittant ses Etats pour s'instruire et » y faire naître les sciences et les arts ; voyageant comme un » simple particulier; travaillant dans les ateliers; avide de » toutes les connaissances qui peuvent tirer ses sujets de la » barbarie dans laquelle ils sont plongés ; se laissant conduire » par un homme de génie, qui devint son compagnon et son

' J.-N. DoLiLLY, Mt's rcc.ipilululiolis, (. 1, |)i>. 140, l-ll,

« ami le plus intime; oubliant sa naissance, son rang; foulant » aux pieds tous les préjugés qui enchaînent les âmes com- » munes; devenant amoureux d'une jeune Livonienne, veuvr « d'un sergent, et qui a été réduite à l'esclavage, qui n'a point » de fortune, mais qui joint à beaucoup de charmes un esprit » agréable et un courage au-dessus de son sexe ; enfin, plaçant » le diadème sur sa tète : voilà certainement un caractère qui » ne pouvait pas nianciuer de produire un eft'et réel au théâtre, « surtout dans un moment où les droits de l'homme parais- » sent devoir être assurés, et où les citoyens ont l'espoir de » devenir plus libres et plus heureux, par le rapprochement » de toutes les conditions i... »

Tout le monde reconnut Necker dans le personnage de Lefort, l'ami et le guide de Pierre le Grand; M'"" de Staël, qui assistait à la première représentation, envoya son mari téliciter et remercier Bouilly, ({ui fut invité dès le lendemain aux soirées de M'"*^ Necker; dans la même semaine, Grétry se chargea de l'y conduire '^.

l^a pièce nouvelle contenait aussi une allusion directe au roi l^ouis XVI, dans un couplet final, chanté par iM""' Dugazon et que toute la salle applaudit :

Si par des travaux assidus Pierre fit fleurir son empire, Louis par ses grandes vertus Force tous les Français à dire :

Ciel, entends la prière

Qu'ici je fais,

Conserve ce bon père

A ses sujets.

Ghaque soir le public redemandait ce fragment, dans lequel le conq)ositeur avait eu l'ingénieuse pensée de rappeler l'air attribué à Henri IV : « Charmante Gabrielle ». On parla bientôt à la reine du couplet de Pierre le Grand; elle voulut en connaître l'auteur et pria (irétry de lui présenter le jeune Bouilly,

' Monileur universel du dimanche 17 janvier 1790, n" 17. ' J.-N. Bouilly, Mes récajyilulalions, t. I, p. 218,

((Il V'ile reçut avec bonté '. Marie-Antoinette assista quelques semaines plus tard à la quinzième représentation de l'opéra nouveau; le fameux couplet fut chanté debout par tous les spectateurs, qui confondirent la reine et l'artiste dans leurs applaudissements, criant en même temps: Vive la Reine! et Vive Grétry ! Ces ovations touchantes avaient d'autant plus de prix pour Marie- Antoinette qu'elles devenaient déjà rares et ([u'elles semblaient démentir les sombres présages de cette ('j)oque troublée.

[.es allusions libérales mais monarchistes que l'on distinguait dans Pierre le Grand ne devaient pas contenter longtemps les esprits excités, et les théâtres ne tardèrent pas à entrer plus franchement dans la voie des spectacles de circonstance; au moment de la fête de la Fédération (14 juillet 1790), on vit paraître des pièces intitulées : Le Souper du Champ de Mars, la Famille patriote, la Confédération, la Fête du grenadier au retour de la Bastille, etc., qui n'étaient pas encore assez avancées pour satisfaire les patriotes : « Toutes ces esquisses » dramatiques, écrit l'un d'eux, ont présenté aux spectateurs » tout ce qu'il y a de plus respectable dans la Révolution, la » cocarde, la prise de la Bastille, le serment civique, les » décrets de l'Assemblée nationale ; mais on n'a parlé de tout » cela que pour amener les plus fades et les plus dégoûtantes » louanges en l'honneur du roi -. »

L'ouvrage que Grétry préparait en ce moment même ne (levait pas encourir de tels reproches. Sedaine lui avait remis, peu de temps après la représentation de Pierre le Grand, le livret de Guillaume Tell; au moment d'en commencer la partition, l'artiste fut frappé d'un nouveau deuil : il perdit sa stconde fdle, Lucile, qu'on voyait décliner depuis quelques mois, et dont les chagrins d'un mariage malheureux avaient liàté la mort. Lucile expira en mars 1790, le lendemain des

' J -N. BnuiLLY, Mes récapitulations, l. I, p. '2i4.

- Les liécolutûms de l'aris, publiées par Prudhoninie, n" oi, juilk'l 1790. — Tome V de la colloclion, p. 80.

fiançailles de sa jeune sœur Antoinette avec Bouilly. La douleur de Grétry et de sa femme fut navrante. Le maître, ne pouvant plus se résoudre à occuper l'appartement où il avait passé de si heureuses années avec ses deux enfants, prit une nouvelle habitation, boulevard des Italiens, et en attendant le moment où le départ des locataires lui permettrait de s'y installer, il partit pour Lyon avec sa femme et sa dernière fdle.

Grétry emportait le poème de Sedaine, pour en composer au moins quelques fragments. Son absence se prolongea pendant près de six mois, et se termina par un accident qui devait avoir de funestes conséquences : en quittant Lyon, on avait placé la voiture de l'artiste sur le coche d'eau qui remontait la Saône ; Antoinette, en montant dans une barque, fit un faux pas et tomba dans le fleuve; Grétry qui ne savait pas nager, n'écoutant que son instinct paternel, se précipita à sa suite. Tous deux furent sauvés par quelques bateliers, mais l'émotion et l'action physique de l'eau froide hâtèrent le développement de la maladie fatale dont la jeune tille portait le germe ; dès son arrivée à Paris, son fiancé s'aperçut avec eflVoi du changement de son visage. Grétry cependant non plus que sa femme ne semblaient inquiets; le maître avait repris la composition de Guillaume Tell et faisait entendre à sa fille chacun de ses morceaux. Bouilly lui avait offert le livret de la Jeunesse de Henri IV, et Grétry avait immédiatement composé un fragment pour en faire hommage à la reine; c'étaient des stances que le prince chantait en arrosant des lys. Marie- Antoinette se montra sensible à cette attention et fit apprendre au jeune Dauphin le morceau de Grétry.

Chaque jour la pauvre Antoinette se rendait un compte plus exact des progrès de son mal ; l'ouverture de Guillaume Tell fut la dernière page de musique que lui fit entendre son père; on avait placé l'épinette près de son lit, sur une petite table de tric-trac ; elle approuva, en disant : (( Bien, père, cela sent !•' serpolet ». Ce furent presque ses suprêmes paroles ^.

* J.-.N. BoiiLi-Y, Mes rccapilulalions, 1. 1, pp. 57o-i32.

Les répétitions de (luilldume Tell étaient commencées; on les suspendit. L'opéra fut donné pour la première fois le 9 avril 1791, et son bruyant succès ne dut être pour le malheureux père qu'une satisfaction mélangée d'amertume. Le public du Théâtre-Italien avait demandé les auteurs à grands cris; tous deux s'abstinrent de paraître ; les acteurs ne s'étant pas tous rendus à ses tumultueuses invitations, le public impatient franchit les séparations de la salle, déchira le rideau qu'on avait descendu et parcourut la scène en vociférant. Le Moniteur se permit d'adresser des remontrances sévères aux auteurs de ce désordre, et déclara que de telles exigences n'étaient que « l'exercice d'un despotisme très répréhensible de la part d'un » peuple qui ne connaît pas encore les vraies limites de la » liberté i «.

Le sujet héroïque de Guillaume Tell était tout à fait approprié aux passions du moment; « l'ouvrage respire la haine de « l'oppression et l'amour de la liberté, dit le Journal de Paris; « tout ce qui a rapport à ces deux sentiments a été applaudi "^ ». Le Moniteur rappelle la tragédie écrite par Lemierre sur le même sujet a qui plus que jamais, ajoute-t-il, a droit de nous » intéresser-^». Ces deux recueils accordaient à Grétry les plus beaux éloges. Évidemment, le maître s'était identifié avec son livret; il y déployait une énergie peu commune dans son œuvre, et qui n'excluait pas le soin attentif des détails; plusieurs morceaux très remarquables plaçaient cette partition parmi ses ouvrages les plus intéressants, et les contemporains remarquaient avec plaisir l'heureux effet de couleur locale obtenu par l'emploi de quelques thèmes alpestres.

r.rétry ne fut pas aussi bien inspiré par la comédie de Desprez, Clarisse et Ermancé, qu'il mit en musique après Gxiillaume Tell; la première représentation de cet opéra en trois actes fut donnée au Théâtre-Italien, le lundi 10 janvier 1792,

* Moniteur universel du samedi 25 avril 1791, ii" 1 1">. ' Journal (le Paris ihi 11 avril ITOl.nolOi. ' Moniteur, comme ci-dessus.

avec si peu tle succùs que les auteurs durent immédiatement le reprendre pour y faire des changements; la deuxième audition eut lieu le 10 février, sous le titre de Clarisse et Ermamé ou les deux (loueeuts; le résultat n'en fut pas beaucoup plus favorable, et l'ouvrage disparut détinitivemenl après un très |)etil nombre de représentations. On reprochait aa livret troj) d'analogie avec une pièce du Tliéàtre-Francais, les Victimes cloîtrées, et le public, auquel on avait otlèrt depuis quelques années plusieurs sujets de ce genre, se montrait enlin las des épisodes de couvents. Quant à la musique, les journaux du temps en louaient le caractère a riche et dramatique », disant (|u"on y découvrirait de nouvelles beautés à mesure (|u"on l'entendrait davantage -1; on l'entendit très peu et (Irétry ne la til point graver.

Basile ou à trompeur trompeur et demi, i)ièce en un acte tirc'-e par Sedaine de l'épisode des noces de (iamaclie dans lUm Quichotte, et que (irc-try mit en musique, n'obtint pas jdus de succès au mois d'octobi'e 1792 sur le Théâtre-Italien. Sedaine avait eu l'idée de remjdacer Don Quichotte et Sancho par deux gentilshonnnes (|ui lui j)ermettaienl de mettre en scène « l'orgueil, l'ignorance et riiuitilih' » de la noblesse; il reçut des éloges, mais sa pièce ne vécut (|ue (|uel(|ues soirées. Le Moniteur écrivit : « La nmsi((ue a paru digne de (irétry ; on y trouve » plusieurs morceaux (|ui rappelk-nt sa première originalité, » et qui prouvent (jue cette imagination si féconde n'est pas » encore épuist'-e - ».

Parmi les conqiositions de Grétry à cette époque, il ne faut pas oublier la romaïue du Saule d'Othello, (ju'il ('crivil poui' la première représentation de la tragédie de Dueis au TlK-àtre- Français, le 20 novembre 1792. Dans l'avertissement de sa pièce, le poète adresse à l'artiste des louanges et des l'emerciements : « C'est le citoyen Grétry, son nom n'a j)as besoin

< Moniteur wn/rensr/ du 27 janvier 175)2, 10 l'évricM- 17!'2 et juuis suivaiils. — Journal de Paris du l'J janvier 1792. ' Moiiilcur uniirrsel du 22 octobre 1792.

» créloge, cfui en a composé Tair avec son accompagnement. Il » s'est contenté, en grand maître, de quelques sons plaintifs, » douloureux et profondément mélancoliques, conformes à la » scène et à la romance qui semblaient les demander. Ils sont » pour ainsi dire le chant de mort d'une malheureuse amante. » On ne les retient point, ils ne sont point distingués de la » situation et de la scène ; ils se mêlent naturellement avec )) elle, ils s'y confondent, comme une eau paisible qui, sous » des saules, irait se perdre insensiblement dans le cours » tranquille d'un autre ruisseau t.... »

L'aspect de Paris changeait rapidement et les théâtres entraient dans le mouvement révolutionnaire; en 1791, on voyait encore sur l'aflîche du Théâtre-Italien Silvain, rÉjjreuve villcujeoise, Zémire et Azor, rAmi de la maison, la Fausse magie, llaoul liarbe-Iileiie, Aiicassin et Nicolette, V Amant jaloux, le Jugement de Midas; toutes ces pièces n'allaient point tarder à disparaître, pour faire place aux ouvrages d'actualité. En attendant, elles servaient de prétexte aux manifestations des partis : le lundi 20 février 1792, on jouait les Événements imprévus, et .M"'*' Dugazon remplissait le rôle de la soubrette. « La reine » assistait au spectacle, et dans un duo que le valet commence » en disant : « J'aime mon maître tendrement », M"'« Dugazon » qui devait répondre : « Ah ! comme j'aime ma maîtresse », se » tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur son cœur, et

' Othello ou le More de Vemse, tragédie |iar le citoyen Ducis. RepréscDlée |Kiur la première fois à Paris, sur le théâtre de la lîepublique, le lundi 26 noxcinbre 179-2. Paris, Maradan, an 11; avertissement, p. G. — Ducis, à la tin de .sa i)roctiure, place une seconde version de la romance du Saule beaucoup plus développée, en douze coui)lets. « Peut-être, dit-il, celle romance sera-t-elle » agréable à quelques personnes, et surtout aux fenunes tendres et mélancow liques qui trouveront du plaisir à la chanter dans la solitude. Klles pour- « ronl s'accompagner avec la guitare, ou avec la harpe, ou le clavecin, sur V lequel il sera très aisé de transporter la musique du citoyen Grétry .>.

» chanta sa réplique (runc voix ('inuo, en s'inclinant devant la » reine '. » Une partie du public se leva et applaudit; les patriotes qui se trouvaient dans la salle ripostèrent par les cris de Vive la nation ! et « tirent taire la cabale autrichienne... « 11 est douteux, dit un de leurs journaux, que Louis XVJ » et sa compagne viennent à bout par le moyen de leurs » valets et des histrions, de regagner l'estime et la confiance » d'une nation qui rougit enfin d'avoir obéi à une si longue » suite de rois sots ou méchants, et trop souvent l'un et l'autre » ensemble -. »

Bientôt on se rappelle qu'un air de Itidiard Cœur île Lion a été chanté par les gardes du corps dans le banquet de Versailles le !<"■ octobre 1789 : « 0 Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne! » Voilà l'opéra de Grétry proscrit des théâtres, et (juelques patriotes en brûlent solennellement la partition dans un café du Palais-Royal -i L'un d'eux trouve plaisant d'en choisir un autre air pour insulter Louis XVI, captif au Temple; il rythme trois nouveaux couplets sur le thème de Grétry « Que i le sultan Saladin » et les intitule /(• nouveau Grégoire:

Qu'un piisoniiicr de renom Goniisso dans un donjon, Pour avoir trahi la Franco En la livrant sans défense Au sanguinaire Autrichien,

C'est hien, fort bien .

Mais cela ne lui fait rien.

Il pense en tout comme Grégoire

Vivre et bien boire.

Qu'on prenne ses revenus l'our qu'il n'en abuse plus, Kt ([u'on ne lui laisse en place Qu'une somme dont la niasse Ne fournisse aucun moyen, C'est bien, fort bien, etc.

' M™' Vigkc-Lebrdn, Souvenirs, 1. 1, p 140. ' Révolutions de Paris, n" 157; tome XI de la collection, p. 369. ' WEi,sciiiNGF.n, Le thMlre de la Révolution, in-18, p. 99. Paris, Charavay,

Que l'arbre de la liberté Très de sa tour soit planté Et qu'on nart^ue sa faiblesse Par des chants pleins d'allégresse Suivis du plus doux refrain, C'est bien, fort bien, etc. *.

Plus de Richard au théâtre, plus de Pierre le Grand, plus de rois, plus de princes; par ordre du comité de salut public, on substitue la dénomination de père sérieux à celle de père noble -. Grétry essaie de faire reparaître son opéra du Prisonnier anglais sous le titre de Clarice et Belton ; Touvrage, complètement remanié, se joue au théâtre de l'Opéra-Comique national, ci-devant Comédie-Italienne, le 23 mars 1793; il reçoit des applaudissements, des éloges très vifs dans le Journal de Paris 3, mais il ne se soutient pas à la scène, sur laquelle on ne veut plus guère voir que des pièces politiques. Les spectacles doivent suivre l'opinion du peuple et les exigences du gouvernement; on les a fermés pendant plusieurs jours après le 10 août 1792 *: on les ferme en mars 1793 à propos d'un échec de Dumouriez ». Le 1«' août de la même année, la (convention nationale décrète :

« Tout théâtre qui se permettrait de faire représenter des

' [{ii)liotht'(|uc de la ville de Paris, ii" 2-2,843, recueil de chansons républicaines. — Le même air de Grélry serl jiour d'autres chansons : Couplets mir la prise de firuxelles, par Ferru, employé à la commission de commerce, etc. (On les trouve dans le Recueil d'hymnes républicaines qui ont paru à Voccasion de la fête de VÈtre-Supréme, in-24, p. 120. Paris, Barba, an II.) Pelile (jaielé patriotique sur la défaite de Brunswick; dans le Journal de Paris du 23 octobre 1792, reproduite dans VHisloire-Musée de la République française, de M. A. Challamel, t. 1, p. 2ol Paris, Challamel, 1842. — Un air de Pierre le Grand : <■< Jadis un célèbre em|)ereur « sert aussi de thème à umchanson patriotique, La mort des lijra)is, qu'on trouve dans le recueil n" 2-2,850 de la Bibliothèque delà ville de Paris.

■^ Welschinger, Le théâtre de la liévolulion, p. 23.

' Journal de Paris du 25 mars 1793.

* Chai.lamel, Histoire-Musée de la République française, I. I, p. 222.

5 Idem, t. I, p. 2i)8.

» pièces tendantes isici à réveiller la suj)erstition de la royautt-, « sera fermé; et les directeurs en seront poursuivis et punis » selon toute la rigueur des lois i. »

Mais Tabstention de toute manifestation royaliste ne suttit |)as, il faut donner des preuves de civisme, il faut célébrer les actes de la Révolution. Poètes et musiciens se mettent à l'œuvre, et les pièces patriotiques se multij)lient, plus remarqual)les par leur nombre que par leur valeur artistique. Comme Ta très bien dit un écrivain moderne, « cet élan qui faisait naître des » armées, cette formidable lutte soutenue aux frontières jtar » des soldats sans pain et sans souliers, c'était là, semble-t-il, » de quoi enflammer le génie. Eh bien ! Ton cherche vaine- » ment des pièces où de tels sujets aient trouvé des accents » dignes d'eux. Les poètes de valeur se taisaient, connue » Ducis, ou bien ils puisaient leurs œuvres républicaines dans » l'histoire de Tantiquité. Le côté horrible de l'époque semble » avoir porté malheur à ce (ju'elle eut d'héroïque -. »

Grétry apporte sa contribution à ces spectacles révolutionnaires. Au mois de décendjre 1793 frimaire et nivôse an II les annonces de l'Opéra sont suivies de ces mots : « En attendant » la première représentation de la Fête de la liaison '^ «. Cette Fi'te (le la Jiaison est une pièce en un acte, dont la musique est de Crétry et les paroles de Silvain Maréchal ; on l'annonce jus- (|u'au !'■' janvier 1794, mais à cette époque son nom disparaît >ubitement des aftiches de l'Opéra; on ne la donne que huit mois plus tard, le 2 septembre 1794 (Ui fructidor an 11), et sous un autre titre, la Rosière républicaine. Comment expliquer ce fait singulier? Les registres de l'Académie de musique sont incomplets à cette époque de bouleversements politiques, et une lacune de plusieurs mois nous prive des documents otliciels qui éclairciraient infailliblement cette question. Les recueils périodiques du temps, le Moniteur universel, le Journal

' Béoolulions de Paris, ii" 21 1, t. XVII, \>. 0.1.

- Th. Muret, L'histoire par le théâtre, 1. 1, p. 15-2 Paris, Ain.vol, 186.'i.

' Moniteur universel, annonce des speclacifs, du 17 au 51 décembre ITÎ'ô.

de Paris, les Bévolutious de Paris, le Journal de Perlet, ne nous apportent pas de renseignements sur ce sujet; nous sommes donc forcé de nous en tenir au récit de Castil-BIaze, que nous n'acceptons du reste que sous bénéfice d'inventaire. Il écrit dans son ouvrage sur le théâtre de l'Opéra : « La Fête de la )-> Raison, opéra en un acte, devait être ofïért au public le l*"jann vier 1794 ; l'aflîche l'annonçait. On peut juger de l'effroyable » licence de cette pièce par Tordre qui vint en arrêter l'exhibi- » tion et fit rendre l'argent. D'après ce qu'il permettait, on se » fait une idée des choses qu'un tel gouvernement frappait de

» réprobation i Les auteurs firent disparaître les scènes

» dont le comité de salut public condamnait la licence; ils » rajustèrent leur pièce qui fut donnée sous le titre de la » Rosière républicaine -. «

Tel qu'on le représenta le 2 septembre 1794, l'opéra de Maréchal et Grétry était « un outrage sans nom fait au culte catholique 3, » une odieuse et grossière manifestation d'athéisme; on y voyait une troupe de femmes assemblée devant la porte fermée d'une église et s'endormant en récitant le Pater noster et VAve Maria ; la toile du fond changeait, et l'on apercevait la Raison sur l'autel ; on chantait en son honneur un hymne avec chœur :

Divinité de tous les âges, Toi qu'on adore sans rougir, Raison que nos aïeux peu sages Sous le joug de l'erreur firent longtemps gémir, etc.

Puis venait le curé qui déchirait son bréviaire, sa soutane, et paraissait vêtu en sans-culotte, tenant en main le bonnet rouge dont il voulait coiffer le papt;; ensuite deux religieuses qui passaient, étaient invitées à danser par un citoyen et, f|uittant progressivement leur allure timide, finissaient par se

' Casti!.-Bi.aze, Théâtres lyriques de Paris; Académie de inusi'jue, l. Il, !.. 23.

" Idem, l. Il, p. 40.

3 Welschinger, Le Ihéàlre de la Hciolution, p. -271.

mêler à la carmagnole générale. Le Journal de Paris trouvait celte scène « très gaie » et donnait une pleine approbation à l'ouvrage tout entier i, dont la critique moderne ne parle (|u'avec indignation, si ce n'est même avec dégoût -.

La Fêle de la Raison ne fut pas la seule partition composée par (irétry pour les spectacles révolutionnaires ; nous en avons j)arlé (Fabord parce qu'elle fut écrite la première, mais d'autres opéras du même artiste; composés après elle, la précédèrent au théâtre.

Dans les derniers jours de février 179i ou les premiers jours de mars (ventôse an II), l'Opéra-Comique national (ancienne Comédie -Italienne) offrit au peuple de Paris la première représentation du Comjrès des rois, pièce en trois actes. C'était, dit le Journal de Paris, « une suite de caricatures sans liaison » et sans motifs », terminée par une carmagnole que les rois dansaient en bonnet rouge. Les paroles étaient du citoyen Des Maillot. La musique avait été « composée en commun » par plusieurs auteurs célèbres '>■ », parmi lesquels figure Crétry.

Le 5 juin 1794 (17 prairial an II), on donnait sur le même théâtre Joseph Barra, fait historique en un acte, paroles de Lévrier, ci-devant Lévrier de Champrion, musi(]ue de Crétry. La mort récente de l'héroïque enfant était un sujet â l'ordre du jour, (jue les auteurs du temps se disputaient l'honneur de célébrer : le même soir, le théâtre Feydeau représentait 1'.!;^tliéose du jeune Barra, paroles de Léger, musique de Jadin, et

* Journal de l'ari.s national du 18 fructidor an II (4 seplcnibre 179-4), 11" 012.

* Voyez Tu. Muret, L'histoire par le théâtre, 1. 1, pp. loi, 133; Welsciiin- GER, Lo théâtre de la Révolution, pp. "271, 272; Cii. Nuitter, Deux opéras révolutionnaires de Grétry, dans la Chronique musicale, t. I, pp. 236-2(54; Th. de Lajarte, La politique dans le liéperloire de l'Opéra, dans la Nouvelle revue du lo avril 1881; (:astil-I5l.\ze, L'Académie de musique, I. Il, pp. 23, 40,41.

3 Journal de Paris national du 13 vciilùse an II (3 mais 1794), n» 427.

* Journal de Paris national du 13 vonlijse an II.

Ton vit paraître en même temps une quantité d'odes, d'Iiynnies et de romances sur le même sujet. Lévrier, le librettiste de Grétry, eut l'idée ingénieuse d'inviter la mère du jeune Barra à la représentation de sa pièce et d'offrir ainsi au public deux spectacles à la fois '. Joseph Barra eut un petit nombre d'auditions, et les journaux jugèrent la musique très différemment : « Grétry s'est oublié »,dit la Décade philosophique ; a un chœur » neuf et agréable, voilà tout ; c'est trop peu pour Grétry - ». Le Journal de Paris écrit au conti'aire : « La musique du citoyen » Grétry est digne de la réputation de ce célèbre composi- » teur 3 ».

Quelques mois après, parut Denys le Tyran, maître d'école à Syracuse, opéra en un acte, paroles de Silvain Maréchal, nuisique de Grétry, joué le 23 août 1794 (G fructidor an IIi sur le théâtre des Arts (ancienne Académie de musique). La représentation de Denys précéda donc de quelques jours seulement celle de la Rosière républicaine ou la Fête de la Raison, dont nous avons parlé plus haut; l'ineptie du livret de Denys égale la violence du poème de la Fête de la Raison. Les spectateurs peu difficiles de l'époque révolutionnaire y trouvèrent des « situations très gaies * », un ballet « rempli d'originalité et » des scènes pittoresques » ». C'étaient des danses d'écoliers jouant au roi fondu. La musique fut approuvée et le Journal de Paris déclara que cet ouvrage ajouterait à la réputation « de » ce compositeur célèbre, si elle n'était depuis longtemps soli- » dément établie C ».

Le troisième jour complémentaire, ou troisième sans-culot-

' Inventaire de la collection b'illon, ii" :2385, loltro de Lévrier à Palloy, (lu 16 |M-aiiial an II.

* La Décade philosophique, titléraire et politique, par une société de républicains, (iu 10 messidor an II, t. I de la collection, p. 421.

^ Journal de Paris national du 21 prairial an 11 (9 juin I79i), n" o:2d.

* Journal de Paris national du 9 fructidor an II (20 aoùl 1794), n" 603.

'•' La Décade philosophique du 10 fructidor an II, t II de la collection, p. -253.

•^ Journal de Paris, comme ci-dessus.

tide an II (19 s('|)t('ml)re 179ii, parut sur K' tht'àtre do TOpéra- Comifiue Callias uu Anionr et patrie, comédie liéroïciuo en un acte, paroles d'Hoft'niann, musique de Grétry. Cette pièce, dont l'action se passait dans la Grèce antique, nuMIait en scène un père sacrifiant son lils à la patrie : c'était évidennneiit un sujet j)lus digne de la musique que les carmagnoles du Congrès des ruis et de la Fête de la Raison; malgré les apj)laudissements et les éloges qui lui furent accordés lors de son aj)pariti()n, Callias n'était pas destiné à vivre plus longtemps que ses aini's.

C'est à la même époque que l'on voit Sedaine ajouter à sa pièce de Guillaume Tell ce curieux avertissenuMit, dans lequel il propose d'introduire « les braves sans-culottes de la natit»n » française » et l'air des Marseillais dans le (h'-nouement de l'opéra ; il ajoute en même temps au titre de Guillaume Tell ces mots caractéristiques : a ou les sans-culottes suisses i ». De tous les anciens opéras de Grétry, c'était à peu près le seul qui lut encore au répertoire ; il figurait sur la liste des spectacles gratuits offerts au peuple conformément aux décrets de la Convention '^, et dont les» passages civiques » étaient toujours soulignés par de vifs applaudissements '^.

Après avoir cité V Hymne pour la plantation de l'arbre de la liberté, composé sur des vers de Malu-rault, nous en aurons fini avec les ouvrages de circonstance fournis par Grétry aux spectacles de la Révolution 'i'.

Il est ditlicile de concilier les grossières parodies de la Fête de la Raison avec ce que l'artiste écrivait en 1789 dans le premier volume de ses mémoires : « J'ai toujours été curieux des » cérémonies d'église lorsqu'elles sont observées avec toute la » décence et la dignité qu'elles exigent ^ ». Dans les écrits qu'il publia en 1797 et en 1801, Grétry ne dit pas un mot de ses

' Livret de Guillaume Tell, iniprinio à Paris, chez Maiatlaii, an II.

* Wklschlngek, Le Uicâlre de la liévoluliun, p. 51. ^ Idem, p. 174.

* Grélry composa encore un opéra en un acte, Diogène et Alexandre, sui' dos paroles de Silvain Maréchal; cet ouvrage ne fut jamais représenté.

5 Grétry, Essais, t. I, p. 2i8.

pièces révolutionnaires, sauf de Callias dont le sujet était incomparablement plus élevé que ceux de Deiiys le Tyran ou du Congrès des rois.

Est-ce par conviction, est-ce par crainte que l'auteur de Richard Cœur de Lion avait ainsi associé son talent aux détestables pièces de Silvain Maréchal? Il a probablement été poussé à la fois par ces deux sentiments, et la seule excuse de sa faiblesse, c'est qu'en ce temps d'abaissement général, Méhul, Cherubini, Kreutzer, Dalayrac, Berton, Devienne, Solié, Jadin, Trial fils, Blasius et Deshayes ont collaboré avec lui à la musique du Congrès des rois.

Page 1