CHAPITRE TREIZIEME
Dernières années de Grétrv.
Pourtant ces jours de sang et de terreur eurent une fin, et les honnêtes gens purent jouir des précieuses libertés si chèrement achetées. La Révolution n'avait pas fait perdre à Grétry seulement ses emplois et la plupart de ses revenus : elle avait transformé le répertoire des théâtres et relégué dans une sorte d'oubli les ouvrages de ce maître; lors même qu'on ne jouait plus de pièces jacobines, les opéras de Grétry ne reparurent point. Le public s'était accoutumé à un genre nouveau de musique; Méhul, Cherubini et leurs émules avaient oflfert des partitions plus mâles, plus nourries d'harmonie et d'instrumentation, des chants d'un souHle plus puissant et plus entraînant. Surpris de ces effets nouveaux, Grétry les blâmait en Tome XXXVL lo
(lisant : « Il semble que depuis la prise de la Bastille on ne » doive plus faire de la musique en France qu'à coups de » canon i »; dans ses dernières partitions, Pierre le Grand, Guillaume Tell, il avait cependant tâché de se les approprier en partie ; mais il sentait combien il en était éloigné par la nature de son talent et il sembla se résigner à laisser passer le torrent.
Ses ouvrages littéraires Foccupaient de plus en plus et Téloignaient de la composition ; il écrivait : « Je le dis franchement, » soit parce que j'avance en Age, ou que les républiques n(^ » sont pas le pays des illusions, aujourd'hui la musique m'in-
» téresse moins qu'autrefois Le langage musical a pour
» moi trop de vague; arrivé presque à la vieillesse, il me faut » quelque chose de plus positif. L'homme de tous les âges est » charmé par l'attrait des beaux-arts, mais leur profession, en » ce qui a rapport au génie, ne convient qu'à l'âge où l'imagi- » nation et ses doux prestiges sont dans toutes leurs forces. Il » est temps de préparer ma retraite, et la philosophie, la » raison , qui sont une même chose , deviennent mon par- » tage -. «
Il écrivait donc, abordant un peu tous les sujets, l'art d'abord, la philosophie, même la métaphysique, les ((uestions de gouvernement, l'économie politique; le premier volume de ses Mémoires ou Essais sur la musique avait paru en 1789; il était consacré à ses souvenirs personnels. En l'an III, il avait terminé les deux suivants, qui furent imprimés aux frais de l'Etat, en l'an V (1797) : on comprit dans cette édition le premier vt)lume, qui fut réimprimé en même temps. Aussitôt (Irétry se remit au travail, et commenta un ouvrage en trois volumes : De la Vérité, ce que nous fûmes, ce que nous sommes, ce que nous devrions être, qui parut en l'an IX (1801) chez Pougens. ("est là qu'il expose ses vues politiques, s'etibrçant de prouver ffu'il est un républicain de vieille date : « C'est sans doute aux
' Grétky, Essais, t. II, p. 37.
' Grétry, I.a vérité j l. 1, pp. x, xv.
» sentiments de républicanisme que j'ai sucés dès mon enfance, » que je dois Tamour de la liberté et l'horreur de l'esclavage. « L'accueil que j'ai reçu de l'ancienne cour, mon goût naturel » pour les manières nobles et aisées, rien n'a pu ployer mon » esprit à d'autres assujétissements que ceux de la Raison i ». Grétry ne se rappelle plus qu'il était directeur de la musique de la reine et que la reine était marraine de sa troisième fdle; il oublie également les dédicaces qu'il adressait au comte d'Artois, à la duchesse de Polignac, à M'"»^ du Barry, au duc de Choiseul, à tous ces nobles dont il ne put « jamais tolérer » la suffisance orgueilleuse fondée sur de faux préjugés 2 ». x\joutons bien vite qu'il réprouve la Terreur et qu'il parle avec dégoût des spectacles de cette époque 3, sans toutefois rappeler qu'il y collaborait. Il vante la modération '^ la tolérance », il croit à l'union des peuples G, il consacre un chapitre aux « vertus principales du républicain ^ », et dans tout son ouvrage présente la vérité comme la première des vertus et la base de toute bonne morale et de toute bonne politique.
On le voit, dans sa correspondance, préoccupé du succès et de la vente de ses écrits; en l'an V, il s'agit des Essais; la vente va bien, vu l'état du commerce, mais les artistes pour lesquels il a composé ce livre ne l'achètent pas 8. Il écrit à (iinguené pour le remercier des démarches qu'il a bien voulu faire auprès du ministre de l'intérieur relativement à l'impression de ces mêmes Essais 9. Il témoigne à Pougens sa satisfaction de l'accueil favorable que l'Institut a fait à son
* Grétry, La vérité, t. I, p. liia.
» Idem, t. I, p. 157.
3 Idtm, t. I, p. cxij.
* Idem, t. m, chapitre XIX.
^ Idem, l. m, chapiue XVI.
•• Idem, 1. 1, avertissement, dernières pages. ^ Idem, t. II, chapitre XI.
8 L'amateur d'autographes, 6« année, [). 237. Grétry à M..., Paris, 7 floréal an V.
'•* Idem. Grélry à Ginguené, Paris, 15 prairial an V.
livre De la Vérité '. Il se plaint des « diables de journalistes » auxquels il faut mâcher la besogne - ». Lorsqu'il publie en l'an XII (1802) sa Méthode pour apprendre à préluder, il demande au ministre de l'intérieur de lui prendre des exemplaires pour une somme de 1,200 francs, et lui représente cette souscription comme « une bonne action -^ ».
D'ailleurs, il prépare d'autres volumes, et son occupation favorite, jusque dans ses dernières années, est la littérature; au moment de sa mort, ses héritiers trouvent chez lui huit volumes manuscrits sous le titre de Réflexions d'un solitaire ^. Déposés chez le notaire de la succession, M" Lahure, où ils étaient encore en 1820 s, ces volumes n'ont pas été publiés. Le tome V, à peu près complet, a été acquis en 1864 par la Bibliothèque nationale; les vingt-cinq chapitres qu'il contient n'ont pas d'autre rapport avec la musique que le nom de leur auteur 6; les autres volumes ont été divisés par chapitres qui se sont éparpillés peu à peu ; on les voit passer fréquemment dans les ventes d'autographes, et leurs titres donnent une idée de la variété des sujets traités. Très peu de fragments sont relatifs à la musique; nous avons eu la bonne fortune de pouvoir lire l'un des plus importants, le chapitre XllI du septième volume, intitulé Convention entre la prosodie et le rythme, dont le manuscrit autographe forme un cahier de 29 pages in-i". L'artiste y répète plusieurs choses déjà dites dans ses Essais; il compare entre elles les langues française et italienne , parle des accents provinciaux, du grec, qu'il regrette de ne point savoir; il insiste sur la nécessité de joindre à la déclamation une mélodie bien rythmée : « La grande rectitude dans la pro- » sodie tue le rythme et le rythme impérieux tue la prosodie.
' L'amateur d'autofjrnpltesj G'' année, |) 2.37. Gréiry à Pougons, de l'Ermitage, 28 thermidor an IX.
' Idem. Grétry à M. Blaze, Paris, 28 brumaire an X. •'' Idem. Gréiry au minisire de l'intérieur, 3 fructidor an Xil. * Flamam)-(;rétrv, L'Ermitage de J.-J. Rousseau et de Gréiry, p. 193. ^ Idem, même page.
^ Bil)liolhè(iue nationale, Ms, fonds français, nouv. acq , n" 1740.
» Il faut donc les faire accorder; il faut qu'ils se fassent des » sacrifices mutuels...; » il revient à sa théorie de l'influence des climats sur la musique et à ses critiques sur les partitions ce toutes noires » de notes de ses contemporains qu'il juge trop savants et trop bruyants. A côté de ces fragments, qui sont intéressants sans offrir pourtant rien de bien nouveau, les Réflexions d'un solitaire comprennent des chapitres complètement étrangers à l'art. Ce sont tantôt des Etudes sur les mœurs parisiennes i ou des Comparaisons entre la vie de Paris et celle de la province '^; tantôt des théories philosophiques sur l'amour et les passions, comme ce chapitre Ai?ne-t-on la vie?, daté du 11 février 1807, qui n'a pas moins de cinquante pages 3, ou celui-ci : Le malheur de lliomme est de n'avoir que des demies (sic) passions ''^, tantôt des questions scientifiques, comme le fragment de 70 pages sur la lumière et le son ^ ; quelques-uns enfin ont des titres très singuliers, comme : Quand un noble extravague, pourquoi est-il plus extravagant qu'un roturier ^ ?
Doit-on réellement regretter la perte d'un grand nombre de ces fragments et l'oubli dans lequel sont tombés les autres? Nous ne le pensons pas; comme l'a dit récemment M. J.-B. Rongé, « Grétry philosophe nous gâte un peu Grélry musi- » cien », et trop de longueurs, trop de théories faibles, tranchons le mot, trop de naïvetés, nous déparent ses écrits, pour que nous regrettions de n'en pas connaître davantage. Ce qu'il y a d'utile, d'intéressant et de vraiment remarquable dans son œuvre littéraire, ce sont les fragments sur la musique; occupant presque en entier ses premiers écrits, ces aperçus, ces théories artistiques deviennent de plus en plus rares dans ses derniers volumes, où ils cèdent le pas aux matières les plus
* Catalogue (Taulographes, Laverdel, 1852, ii" 805.
* Catalogue (V autographes, collection Tréinoiit; Laverdct, 1832, n" 620. 5 Catalogue d'autographes, collection La IkHloy're, 1802, n" 268.
* Catalogue d'autographes, collcclion du vicomle de Fer...; Charavay, 1866, n« 335.
^ L'amateur d'autographes, 6<" année, p. 238.
'' Catalogue d'autographes, collection Valette, 186i, n" 120!).
diverses. Grétry, le vrai Grétry, artiste, musicien plein de finesse, d'esprit et de délicatesse, ne s'y montre plus que par instants.
Est-ce à dire que, comme Fétis l'a assuré, ces volumes aient été rédigés par une plume étrangère? Non certes, l'on y reconnaît assez la main et la tête de Grétry; d'ailleurs l'assertion de Fétis a été nettement démentie par M. Regnard, fils d'un intime ami du compositeur. Grétry, seul, a écrit les Essais, la Vérité et \es Réflexions médites; s'il s'est égaré dans des sujets trop vastes et trop divers, si parfois l'afiectation de son temps imprime sur son style une trop forte empreinte, il sutïît de revenir à ses partitions et aux commentaires qu'il y ajoute pour le retrouver tout entier, et tel qu'on aime à le voir.
D'ailleurs, après la Révolution, Grétry n'abandonna pas entièrement la composition, et il ajouta plusieurs ouvrages à la liste déjà si longue de ses opéras. Une pièce de Reaumarchais , la Mère coupable, l'avait tenté ; dans une lettre non datée publiée par M. de Loménie, on le voit offrir à l'auteur du Mariage de Figaro sa collaboration :
« Je ne rêve qu'à votre Mère coupable. J'ai remarqué que la « musique n'est jamais si bien placée et ne fait jamais plus » d'effet que lorsqu'elle est rare. Voulez-vous que je choisisse y> douze places où vous rimerez votre prose, et voilà tout? Je » vous r('*ponds qu'on parlera un jour, si vous consentez à ma » demande, de la colère d'Almaviva autant qu'on a parlé de la » colère d'Achille. Si vous donnez cette pièce aux Italiens, » elle peut avoir cinquante représentations de suite; si vous » y ajoutez douze ou quinze morceaux de musique, tous capi- » taux et de genres différents, elle doit en avoir cent, et j'aurai )> fait de la musique sur un chef-d'œuvre digne du vieux
y> Grétry ^. »
* De Lomkme, Beaumarchais et son temps, 4' édit., l. H, p. 4o6. Paris, Lévy. — La Mère coupable, jouée d'abord en 1792 sur un petit lliéâlre du Marais, parut à la Coniédie-Frannaise en 1 797.
Ce projet n'eut point de suite, et loin de s'allier à Tun des plus célèbres écrivains de son temps, Grétry dut se contenter de travailler sur les livrets de deux poètes obscurs : Favières lui donna Lisbeth, et Guy, Anacréon chez Polycrate.
Le premier de ces ouvrages, représenté le 10 janvier 1797 |21 nivôse an V) à l'Opéra-Comique, obtint un plein succès. Le poème, tiré d'une nouvelle de Florian, Claudine, et dans lequel l'auteur avait introduit le personnage de Gessner; la mise en scène très soignée et qui reproduisait au second acte les groupes du tableau de Greuze, \ePère de famille ; les acteurs, Chenard, Solié, Jlichu, M"'" Saint-Aubin et Carline, tout fut approuvé, et la musique de Grétry fut appréciée très favorablement par le public et par plusieurs recueils périodiques, le Magasin encyclopédique i, le Courrier des spectacles ^^,\e Censeur di'amatique, qui écrit :
« On serait tenté de croire que les deux auteurs ont pris à « tâche de n'y travailler que dans quelques journées de prin- » temps, sous un ciel pur, loin du tracas et des passions des » villes, en admirant les beautés de la nature 3... »
Dans une lettre à son librettiste Favières, Grétry appelait Lisbeth « les derniers chants du cygne * ». Cependant, au même moment il donnait à l'Opéra, qu'on nommait depuis la Révolution le théâtre des Arts, un ouvrage en trois actes, Anacréon chez Polycrate, joué pour la première fois le 17 janvier 1797 (28 nivôse an V). « Jamais affluence de monde ne fut plus con- » sidérable, » dit le Courrier des spectacles 3, et tous les journaux du temps constatent le succès du nouvel opéra.
c( La musique est gracieuse et douce, dit le Magasin encyclo- » pédique; on lui reproche avec raison quelques réminiscences; )) mais ce sont des réminiscences aimables, et l'auteur peut bien
- ' Magasin encyclopédique, 2^ année, o'^ volume, pp. 263-267.
* Le Courrier des spectacles, n" o, du 22 nivôse an II (20 janvier 1797).
3 Le Censeur dramatique, n" 22, du 10 germinal an VI, t. III de la collection, p. 209.
* Catalogue d'autographes, collection Doilly, 1874, n» 697. ^ Le Courrier des spectacles, u» 12, du '■1^ nivôse an V.
« se ressouvenir de ce qu'il a fait lui-même, quand tout le » monde se le rappelle avec tant de plaisir ^. » L'impression du rédacteur de la Décade philosophique est analogue : « La » musique du célèbre Grétry est bien ce qu'elle doit être, à >) quelques réminiscences près, fraîche et mélodieuse; le musi- » cien s'est encore plus identifié avec Anacréon que le poète » même : mais on accuse avec quelque raison ses airs de ballet » d'un peu de monotonie - ».
Laïs chantait « avec la dernière perfection » le rôle d'Ânacréon, Adrien celui de Polycrate, M""" Henri celui d'Anaïs.
Le succès d'Anacréon chez Polycrate fut vif et de longue durée : cet ouvrage ne disparut de la scène qu'en 1821, après une série de cent trente-six représentations-'^; peu de temps après son apparition il eut deux parodies, VAtie-ù-Créon, joué le 13 mars 1797 (23 ventôse an V) sur le théâtre d'Émulation, et Anacréon à Suresnes , joué le même jour à l'Ambigu- Comique 4.
Un autre opéra de Grétry représenté quelques mois plus tard fut loin d'obtenir le même succès ; le Barbier du village, ou le Revenant, un acte dont les paroles étaient d'André Grétry, neveu du compositeur, fut donné au théâtre Feydeau le 0 mai 1797 (17 floréal an V). Le public se montra indulgent, appela les auteurs; le librettiste parut seul •'>; sa pièce eut une courte existence, et les Annales dramatiques la jugent en peu de mots : « La musique de l'oncle a fait passer les paroles du neveu ^> ».
Après deux ans de repos, (irétry revint au théâtre et donna, le l*"" janvier 1799 (11 nivôse an Vil), à l'Opéra-Comique, Elisca ou l'Amour maternel, comédie en trois actes, paroles de Favières. Le poète fut assez sévèrement traité par la critique : « Lorsqu'un » auteur n'a pas d'idées neuves, il place sa scène dans un pays
* Magasin encyclopéiique, 2<" année, S' volunio. p. 375.
* La Décade philosophique du 10 pluviôse an V, t. XII de la colloclion, p. 235.
' Th. de Lajaute, Catalogue de la bibliothèque de l'Opéra, l. Il, p. 11.
* Le Courrier des spectacles, i\° 66, du 23 ventôse an V. - Idem, n» 121, du 18 floréal an V.
^ Annales dramatiques, t. I, p. 47,".
» dont les mœurs sont difterentes des nôtres, et la nouveauté » du spectacle tient lieu de situations i ». Le public se montra moins exigeant; quant à la musique, elle fut applaudie, et Grétry, appelé par les spectateurs, fut couronné sur la scène.
Le 7 novembre 1801, le nom du célèbre artiste parut encore une fois sur les aftiches de l'Opéra; on représenta ce jour-là un petit opéra en un acte, écrit à l'occasion de la paix d'Amiens; les paroles étaient de Guillard, et l'ouvrage avait pour titre le Casque et les colombes; le lendemain de la première représentation, on donna le nouvel ouvrage en spectacle gratis; la troisième audition annoncée dans les journaux n'eut pas lieu ^.
Delphis et Mopsa, dernier et faible opéra de Grétry, était une comédie lyrique en deux actes dont les paroles lui avaient été fournies par le poète Guy; représenté pour la première fois le 15 février 1803, cet opéra disparut de la scène après une courte série de cinq auditions. La chute fut si évidente, le jour de la première représentation, que les auteurs ne furent pas même nommés 3, Les journaux gardèrent la même réserve : « La » musique, quoique d'un homme connu et estimé, n'est pas » beaucoup meilleure que le poème, « dit le Magasin encyclopédique, qui ne prononce point le nom de Grétry 4.
I*rivé par la Révolution des pensions et des emplois dont il jouissait sous l'ancien régime, Grétry se trouva fort gêné pendant la Terreur. Un livre de dépenses entièrement autographe, embrassant une période de dix ans, de 1793 à l'an XII, nous otfre à ce sujet quelques renseignements curieux *>. En 1793,
' Magasin encyclopédique , \' année, 5» volume, p. 253.
* Th. de Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de l'Opéra, l. Il, p. 24.
^ Correspondance des amateurs musiciens, rédigée par le citoyen Cocatrix n" 13, du 50 pluviôse an XI.
* Magasin encyclopédique, 8<^ année, 5"^ volume, |). 263.
^ Registre des recettes et dépenses de Grelry; Bibliothèque nationale, Ms, fonds français, nouv. acq., u" 1750.
les dépenses du maître sVlevaient à la somme de 14,9o6 1. et ses recettes à 14,982 1. Dans ces recettes figuraient encore en cette année la pension des Italiens et quelques arriérés des pensions de l'Opéra et de la liste civile; cependant Grétry avait déjà dû vendre des jetons pour lo6 1., des boîtes d'or pour 656 1. et un piano pour 600 1. Dans les années suivantes, quoique les dépenses soient inscrites irrégulièrement, on s'aperçoit clairement de la gêne du compositeur. Au mois de germinal an II, il est obligé de vendre « différents bijoux pour » vivre et payer quelques dettes. » Il nous apprend ailk'ui*s que sa femme dut mettre à profit ses talents de peintre au pastel ^, Cet état de choses ne dura pas longtemps et le gouvernement républicain accorda à l'artiste une pension de 2,400 livres -. Bientôt après, sa grande réputation le désigna pour occuper des emplois nouveaux ; lors de la création du Conservatoire de musique, Grétry fut nommé inspecteur des études dans cet établissement; Gossec, 3Iéhul, Lesueur et Cherubini, nommés en même temps, exerçaient les mêmes fonctions ; Grétry figure pendant deux ans seulement (an IV, an V) sur la liste des inspecteurs; dans une pièce datée du 30 prairial an X (9 juin 1802), il déclare « qu'il n'avait accepté cette » place que pour le temps nécessaire à l'installation de cet » établissement indispensable à l'art musical, et que, vu les » hémorrhagies fréquentes auxquelles il était sujet, il était » obligé de donner sa démission (après une année d'exer- » ci ce) 3 ».
De même, lors de la réorganisation des anciennes Académies sous le titre d'Institut de France, en 179o, Grétry fut nommé avec Méhul et Gossec pour représenter la musique dans la classe des beaux-arts. Son nom figura également sur les premières listes des membres de la Lt'gion d'iioinieur; la
♦ Grétry, La vérité, 1. 1, p. 165.
' Grétry, Essais, t. II, p. 413.
3 Lassarathie, Histoire du Conservatoire de musique, in-12, p. l."-!. Paris, Lévy, 1860.
loi du 29 floréal an X (19 mai 1802), qui institua cet ordre, attribuait un traitement de 2o0 francs par an à chaque légionnaire militaire ou civil.
Grétry recevait en même temps des hommages d'un autre genre auxquels il n'était pas moins sensible; invité au diner du Vaudeville, en février 1797, il s'y voyait fêté et acclamé; un auteur dramatique, Radet, chantait au dessert des couplets à sa louange :
D'Anacréon et de Lisbelli, Amis, chantons le peintre aimable, Et chantons le bonheur complet De l'entourer à cette table.
Le vaudeville chevroltant Chanter Grétry, c'est téméraire; Non, mes amis, c'est un enfant Qui donne un bouquet à son père *.
Déjà le public parisien commençait à plaisanter des opéras bruyants qu'il avait admirés exclusivement pendant quelques années; dans une pièce de théâtre improvisée au moment de l'arrivée à Paris de la célèbre statue Apollon du Belvédère, conquise par les armées françaises , on voyait un personnage appelé Tromboner qui interrogeait le Dieu des arts :
Dis-moi quel est celui Qui par sa mélodie Obtient de Polymnie La couronne aujourd'hui?
La voix d'Apollon répond : Grétry. Et Tromboner s'écrie : « Grétry! Voilà un jugement qui m'étonne! Je fais cent fois » plus de bruit que lui 2. » Les trois auteurs de cette pauvre pièce dédièrent leur ouvrage à Grétry et l'invitèrent à la première représentation, donnée sur le théâtre des Troubadours,
* Le Courrier des spectacles, ii» 49, du 6 ventôse an V.
2 L'Apollon du Belvéder, ou l'Oracle, folie-vaudeville impromptu en un acte, par les citoyens Etienne, Moras et Gaugiran-Nanleuil, p. 23. A Paris, chez Roux, an iX, 1800.
' L'Apollon du Behcder, etc., page i2 du lilre. * Bom.i.Y, Mes récapilulattons, t. 111, p. 10a.
rue de Louvois; ils reçui-i'iit du grand artiste la réponse suivante :
« J'ai assisté hier aux Troubadours, citoyens : cétait fête » complète pour moi et pour ma lamille qui m'accompagnait. » L'Apollon du Belveder (sic) auquel j'ai fait la cour pendant » dix ans, a bien voulu me reconnaître à Paris, et c'est ik l'es- » time llatteuse que vous avez de mes faibles talents <iue je dois » cette reconnaissance qui m'honore. Continue/, toujours de » même, citoyens; j'ai tini ma tache, mais j'aime les succès » de mes survivanciers, et une moisson entière vous, reste » encore à cueillir.
» (ÎRÉTIIY ■•. »
En 1799, on reprit la Caravane; en 1803, le Jugement de Midas; en 1805, la Uosière de Salency, les Événements imprévus; puis vinrent liicliard Cœur de Lion, l'Amant jaloux, Colinette à la cour, Raoul Barbe-Bleue, et bien d'autres partitions charmantes auxquelles les talents supérieurs d'Elleviou, de Martin, de Gavaudan, de M""^ S'-Aubin, semblèrent donner un nouvel éclat. L'empereur Napoléon voulut voir Zémire et Azor h Fontainebleau, et fit placer près de lui, pendant la représentation, l'auteur de la musique-; il eut pour Crétry d'autres attentions et lui fit rendre une partie des pensions dont il jouissait sous l'ancien régime.
Le républicanisme de (irétry ne semble pas s'être trop mal accommodé de l'établissement de l'empire; il eut peu de rapports personnels avec le nouveau souverain, mais se montra quehjuefois à la cour, à l'occasion des représentations de ses ouvrages, ou dans les rangs des membres de l'Institut, lors des députations ofticielles. 11 eut des relations plus fréquentes et ' pour ainsi dire plus intimes avec d'autres mendjres de la famille impériale. Nous le voyons écrire à Lucien Bonaparte : « Vos moments les plus agréables sont ceux où vous recevez
)) les remerciements des gens sensibles que vous venez d'obliger « avec la justice qui tient à vos opinions morales et la grâce » qui n'appartient qu'à l'amabilité de votre âge ^ ». Nous ignorons à quel fait se rapportent ces expressions de gratitude, et nous souhaitons que le propriétaire actuel de cette lettre autographe ait la bonne pensée de la publier en entier. Dans un billet adressé en 4808 à M. Desprez, Grétry exprime des sentiments analogues envers la reine Hortense : « S. 31. la reine de » Hollande m'a toujours témoigné de la bonté et je ne suis pas » ingrat. Je l'ai aimée toute ma vie '^ ». Il la complimentait sur ses essais de composition ; la princesse se montrait pour lui pleine de grâce et de déférence ; elle poussa la bienveillance jusqu'à se rendre à l'Ermitage, et n'y ayant point trouvé Grétry, elle lui adressa ce billet, daté du 20 mai 181.3 :
(c M. Grétry, en visitant votre ermitage, je me flattais de » vous y trouver, et j'aurais eu beaucoup de satisfaction à vous » parler du plaisir que m'ont donné vos charmants ouvrages » et qu'ils me donneront toujours. Je suis sensible à ce que » vous voulez bien me dire d'obligeant au sujet de mes faibles » romances, et je me laisse aller à la vanité d'être louée par » celui dont les chants ne périront jamais.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma sincère estime.
» Hortense 3. »
Le frère aîné du compositeur, Joseph Grétry, était venu se fixer à Paris avant la Révolution ; il mourut le 3 floréal an IV *, laissant une veuve et sept enfants, trois fils et quatre filles; l'aînée d'entre elles était mariée depuis quelques mois à Louis- Victor Flamand, tapissier de son état, qui avait le tort de se croire poète, mais qui dans h; fatras de ses œuvres plus ou
' Vamaleur d'aulograplirs, 6" année, p. 238. Grétry à Lucien Bonaparte, avril 1800.
-' hieiii. Grétry à M. Desproz, \o décembn' 1808. 5 Flama.nu-Guétrv, L'Ermilagef p. 223.
* Idem , p. 1 7G.
moins littéraires nous a transmis (luelquos détails sur les dernières années de Grétry. Ce Flamand prit à sa charge avec sa belle-mère, trois de ses beaux-frères et belles-sœurs ; son oncle, le compositeur, recueillit les trois autres, un garçon, Alexis, et deux tilles, Joséphine et Jenny i.
De ce moment Grétry eut de nouveaux devoirs à remplir: il servit de père à ces trois orphelins; lorsqu'il eut perdu sa mère le 24 germinal an VIII -, puis sa femme, qui mourut le 17 mars 18073, ses neveux et ses nièces, qui constituaienttoute sa famille, le préservèrent de l'isolement. Il maria Joséphine à un nommé Garnier; Caroline, à un architecte, Renié, élève de Percier et Fontaine; dans sa correspondance, on le voit sans cesse occupé du sort de cette nombreuse famille, et faisant pour ses neveux le métier de solliciteur. Ici, il s'adresse au comte de Montalivet et lui recommande Garnier : « C'est une espèce de dot, Monsei- « gneur, que je supplie Votre Excellence d'accorder à ma nièce 't » ; là, c'est « une place de page ou un grade militaire en « France ou en Hollande » », qu'il désire pour son neveu Honoré- Gabriel ; l'aînéde ses enfants d'adoption, André, a plus que tout autre besoin de protection, car il est aveugle depuis sa jeunesse : Grétry le recommande à son tour et, faisant valoir son talent de poète, il assure « que feu Lebrun Talfectionnait particu- » lièrement, et qu'il le nommait son successeur *j ». L'artiste eut la satisfaction de voir entrer Alexis à l'Ecole polytechnique en 1800 et Honoré-Gabriel à l'école de S'-Cyr en 1807. Rassuré sur l'avenir de ses neveux et nièces, Grétry put jouir en paix des hommages qui lui parvinrent dans ses dernières années.
En 1805, il vit sa statue se dresser sous le péristyle du théâtre de rOpéra-Comique ; le sculpteur Stouf l'avait exécutée aux
* Flama>d-Grétky, Ilinéraire de la vallée d'Enghien Montmorency, t. I, p. 99.
* Registre des receUes et dépeuses de Grelry. ï Flamand-Grétrt, L'Ermitage, p. 194.
* L'amateur (T autographes, 6< année, p. 2.18. ^ Idem.
*" Idem,
frais d'un amateur, le comte de Livry, qui professait pour les ouvrages de Grétry une admiration sans bornes '.
En 1809, la « Société académique des Enfants d'Apollon » l'inscrivit parmi ses membres et lui offrit une fête musicale pour sa réception solennelle ; le 5 mars, le vieux maître, en entrant dans la salle des séances, vit son buste placé devant une glace sur laquelle on avait peint le soleil avec des rayons portant les noms de tous ses opéras ; il entendit le président Guichard prononcer cette allocution fortement empreinte de l'affectation de ce temps :
« Monsieur,
« Accoutumé depuis longtemps à faire les délices de l'âme
» sensible et délicate, vous n'êtes point étonné sans doute de
)) l'accueil délirant que vous deviez attendre des Enfants
» d'Apollon, à votre entrée dans cette enceinte. Le feu du génie
» qui vous inspire sans cesse devait être en rapport avec le fais-
» ceau des enfants du Dieu des arts. Venez donc, fils chéri du
» Dieu de l'harmonie, venez recevoir l'accolade que je dois
» vous donner au nom de l'assemblée que j'ai l'honneur de
» présider. »
Il y eut ensuite un discours de Bouilly, un concert entièrement composé de morceaux de Grétry, un banquet à la fin duquel on chanta plusieurs couplets de circonstance, entre autres un canon à trois voix, dont Berton avait écrit les paroles tit la musique -.
' L'enthousiasme du même amateur se traduisit aussi par la publication d'un volume intitulé : Becueil de lettres écrites à Grétry ou à son sujet, par Hypoi.ite {sic) DE LivRv, 111-8°; Paris, Ogier, s d. (1806); ouvrage incohérent et grotesque, qui fnl suivi d'une autre brochure : liecueil de mes réj anses aux journal istm et de mes rebuts de journaux , in-8". Paris, Ogier, s. d. (1807).
* Hoiimay^ re,idu à M. Grétrij par la Société académique des Enfants d" Apollon, in-4»; Paris, imp. Plassan, 1809; — voyez aussi : DKcoritCELLE, La Société académique des Enfants d'Apollon, 1741-1880, in-8"; Paris, Durand et Schœuewerk, 1881;— et ({olili.v, Mes récapitulations, t. 111, pp. :237-265.
Dans l'été de la même année 1809, Grétry fit un petit voyage à Orléans, pour assister au mariage de son neveu Alexis, qui était ingénieur au corps des ponts et chaussées, en résidence dans cette ville. Le 2o juillet, les amateurs de musique d'Orléans offrirent au célèbre artiste un petit concert formé de fragments de ses œuvres, et dans lequel on récita des vers à sa louange ; la même scène se renouvela quelques jours après chez un professeur Orléanais, dont la fille offrit à Grétry une pensée et une immortelle, avec ces vers :
De ces moments si courts et pour nous si flatteurs
Puisses-tu garder la mémoire!
Pour te les rappeler daigne accepter ces fleurs.
L'une est l'image de nos cœurs,
L'autre est l'emblème de ta gloire >.
Le 3 juin 1811, la ville de Liège fit l'inauguration solennelle de la place Grétry ; on chanta une cantate de Dumont sur des vers de Henkart, le quatuor de Lucile avec une poésie de circonstance rimée par Rouveroy et des couplets parodiés par Bassenge sur le vaudeville de la Fausse magie-.
L'auteur de Richard Cœur de Lion dut être particulièrement touché de cet hommage; sa ville natale lui avait déjà donné, en 1804, une marque flatteuse de souvenir : dans l'assemblée de canton du chef-lieu du département de l'Ourthe, chargée de désigner les candidats au sénat conservateur, vingt voix se portèrent sur le nom du célèbre compositeur <^. Depuis 1782, Grétry n'était pas allé à Liège; arrivé presque à la vieillesse, il espérait encore y retourner; le lo novembre 1807, il écrivait à Henkart : « C'est bien avec raison que mon cœur est resté » parmi mes compatriotes, dont je suis séparé depuis si long- » temps; j'ose encore espérer de revoir une fois ma bonne » ville de Liège; c'est l'unique vœu qu'il me reste à exécuter,
' Flamand-Guétuy, L'Ermilaiji', pp. l'Jo à 198.
* Ces trois pi('oes de vers ont été réunies dans une brochure de huit pages in-8°, imprimée à I>iége, chez Lalour, 181 1.
3 La Décade phUo>>ophiquc du 30 floréal an Xlil.
» si mes forces me le permettent i ». L'état précaire de sa santé lui fit remettre ce projet, auquel il dut bientôt renoncer définitivement; le 29 décembre 1810, il répondit à Dumont qui l'engageait à venir assister à l'inauguration de la place portant son nom : « Ah ! mon ami, je puis vous dire que je ne supporte- » rais ni le voyage, ni la cérémonie qui me touche de trop » près. Chaque fois que je m'expose au froid, je crache le » sang; voilà où cinquante-cinq opéras sortis de ma pauvre » tête m'ont réduit. Non, dans ma bonne ville, au milieu de » vous, j'étoufferais de joie, et vous ne voulez pas que je meure » encore "^ ».
Depuis plusieurs années, Grétry habitait l'Ermitage qui avait appartenu à Jean-Jacques Rousseau, dans la vallée de Montmorency; l'auteur de la Caravane en avait fait l'acquisition le troisième jour complémentaire an VI, en l'étude de M*^ Paulmier, notaire à Paris 3. C'est là qu'il passa ses dernières années, là qu'il reçut les visites empressées des amis de sa vieillesse; ceux de son âge mûr avaient presque tous disparu : Vernet, Marmontel, Sedaine, Favart, l'abbé Arnaud, l'abbé Rozicr, d'Alembert, Greuze, l'abbé Lemonnier étaient morts. Grétry s'était lié avec d'autres personnages qu'attiraient sa grande réputation, son esprit agréable et son accueil bienveillant'*: pendant l'époque révolutionnaire, il avait connu Rouget de Lisle et le peintre David ; il attirait les jeunes compositeurs et les conseillait volontiers. Berton lui dut le poème de Montano et Stéphanie, que le librettiste Dejaure avait d'abord présenté à Grétry i>. Dalayrac le visitait souvent et profitait de ses exemples et de ses conversations ^ ; Boieldieu habita quelque temps
• Vas Hulst, Grétrij, p. C4.
^ Idem, |). 67.
^ Flamam)-Grétry, L'Ermita(je, p. 171.
* Voi-ez dans le volume de Hébouin, Mosaïque, le cliapilio iiilitiilc > Ma première visite à Grétry ».
^ Pall Smith, Histoire d'Un chef-d'œuvre, Montano el Slcphanie, dans la Revue et Gazette musicale de Paris du 31 octobre 1841. t* GuÉTitv, JSssais, t. III, p. 203.