CHAPITRE SEPTIÈME
4778. — Projets, échecs et déceptions. — Les trois âges de l'Opéra^ Matroco,
le Jugement de Midas et V Amant jaloux.
La Fausse magie et Céphale et Procris furent les deux derniers ouvrages dus à la collaboration de Marmontel et Grétry que le public put applaudir au théâtre ; à partir de l'année 1778, nous voyons le musicien se tourner successivement vers plusieurs poètes, sans revenir jamais à son premier librettiste ; de son côté , Marmontel se consacre à la refonte des opéras de Quinault, et il fournit à Piccinni les tragédies revues et corrigées de Didon, Atys, etc. Pour quel motif les deux auteurs
« Journal de Pans du 59 jain 1781. Les morceaux de Céphale et Procria chantés dans ce concert étaient : Pair de Céphale « De mes beaux jours », le duo « Donne-la moi v, l'air « Filie cruelle de Pamour », le chœur « Vengeons la gloire de Diane », Tair de Procris a Témoins de ma naissante flamme » et la scène « Ai-je bien mérité? »
de Zémire et Azor se séparèrent-ils ainsi définitivement, alors que la carrière des succès leur était ouverte? Les Mémoires de Marmontel renferment, à l'adresse de Grétry, quelques phrases aigres-douces où l'on devine l'amour-propre jaloux d'un auteur vaniteux. Une curieuse lettre d'Hoffman, le spirituel critique du Journal de l'Empire ^ lettre adressée à Fayolle au moment de la publication posthume des Mémoires de Marmontel, nous en apprend bien davantage sur cette rupture et nous donne d'intéressants détails sur Grétry :
« Paris, le 1:2 pluviôse an XIII.
» Monsieur,
» J'étais, il y a quelques jours, au foyer des acteurs de » rOpéra-Comique , où les musiciens se rassemblent avant de » descendre à l'orchestre. Grétry vint, les musiciens le reçurent » avec des claquements de mains et des bravos. Ils fermèrent » la porte du foyer en disant : « Jurez-nous, notre père, de nous » faire encore un opéra. » Grétry leur dit : « Mes amis, je suis » très sensible à l'accueil dont vous m'honorez, mais avant » tout, il faut me confier un bon poème. » Il alla se mettre au » coin de la cheminée, moi je m'assis derrière lui et j'entendis » qu'il disait à son voisin : « Il n'y a qu'heur et malheur en ce » monde; vous voyez le plaisir dont je jouis ce soir, eh bien! » ce matin, on m'a lu les passages qui me regardent dans les » Mémoires de Marmontel, et j'en ai conservé un mal d'esto- » mac affreux. » J'ai cherché. Monsieur, les passages dont » Grétry était affecté et je vais y répondre. Je ne suis pas » comédien, mais je suis parfaitement du secret de la comédie.
» Marmontel lui reproche son ingratitude après l'avoir fait » connaître. Il est de mauvaise foi, car Grétry ne l'a pas aban- » donné. Il avait d'abord coihposé six morceaux du Connais- » seur, qui fut refusé et comme Marmontel le dit lui-même; » mais ce qu'il ne dit pas, le voici : il fit les Statues en quatre » actes. Grétry, ne doutant pas que ce poème ne fût reçu, en fit
» deux actes , qu'il jeta ensuite au feu , le poème ayant été » refusé après deux échecs. Marmontel fit le Mari Sylphe ; même » refus de la part des comédiens; il fit Sigisbé, qui eut le » même sort. Alors Marmontel se fâche, dit que les comédiens » sont des ignorants, des bêtes, annonce à tout le monde qu'il » ne veut plus rien faire pour eux. C'est alors que Grétry tra- » vailla avec d'Hel et Sedaine. Il est clair qu'il ne fut point » ingrat envers Marmontel. Il dit dans un autre endroit que » les musiciens ont la fatuité de croire qu'ils peuvent faire de » bonne musique sur de mauvaises paroles et que Grétry (avec » de l'esprit) la possède au suprême degré. Ouvrez, Monsieur, » les Essais sur la musique de Grétry; dix fois, il dit le con- » traire, et dix fois il exalte les talents de Marmontel, auquel » il ne cesse de manifester sa reconnaissance. A quoi donc » attribuer cette tiédeur pour Grétry, avec qui il a eu tant de » succès, et cette chaleur pour Piccinni, jusqu'à faire un poème » à sa louange? N'en doutons pas, c'est que la musique de » Grétry a été préconisée dans les journaux, dans la Corres- » pondaiice de La Harpe, et toujours elle a été regardée comme » supérieure aux paroles. Dans une épitre, Rhulières a dit :
Mais comme un faible enfant bronchant dans la carrière, Il fit choix de Grétry pour tenir sa lisière.
» Lorsqu'on donna Zémire et Azor, le public disait : « La » musique est la belle et le poème est la bête. » On avait tort, » peut-être, mais le musicien n'en était pas responsable. Avec » Piccinni, Marmontel jouit de plus d'égalité; excepté Dirfow » qu'on donne rarement, aucun de leurs ouvrages n'est resté » au théâtre. Ah ! Monsieur Marmontel, fallait-il en imposer » ainsi sur le bord de votre tombe? fallait-il dans le cours de » vos Mémoires llétrir l'âme de cent et cent personnes qui ne » peuvent plus donner de larmes à vos cendres?
» J'ai l'honneur de vous saluer, Hoffman.
» P. S. J'oublie de vous dire que Marmontel se ravisa après » quelques années. Il fit le Dormeur éveillé pour leThéâtre-Ita-
» lien. Il fut reçu avec acclamation ; Clairval s'écria : « Quelle » musique notre Grëtry va faire là-dessus! » Marmontel se » leva gravement et dit : « C'est le grand Piccinni qui fait la » musique. — Tant pis pour vous, Monsieur ! » dit une petite » voix de femme qui était derrière les rangs. Après deux ou » trois représentations, on sait que le Dormeur ne se réveilla » plus 1. »
Nous voici suffisamment éclairé en ce qui concerne la rupture des relations de Marmontel et Grétry; il nous reste à raconter des ennuis du même genre éprouvés par le musicien à propos d'autres pièces, et l'on verra que nous aurions pu intituler ce chapitre : Tribulations d'un compositeur malheureux. — Au moment (1777) où les comédiens italiens refusaient les Statues de Marmontel, dont Grétry avait déjà composé deux actes, ils repoussaient aussi une pièce que leur présentait l'artiste et qui n'était autre que ce Midas, destiné à obtenir plus tard un si grand succès 2 ; en 1776, Grétry s'occupait d'une partition de Pygmalion, dont les paroles étaient de du Rozoy, et il y travaillait avec tant d'ardeur qu'il l'emportait avec lui dans son voyage à Liège, pour ne point la perdre de vue 3 ; ce fut encore un travail inutile : pour des causes aujourd'hui inconnues, le maître n'acheva point ce Pygmalion, qui fut représenté à Paris en décembre 1780 avec de la musique de Bonesi.
En 1778, Grétry composait pour l'Académie royale de musique une tragédie lyrique, Iphigénie en Tauride, que le poète Guillard lui avait confiée, après l'avoir offerte à Gluck sans pouvoir la lui faire accepter. Le travail de Grétry ét^it
* Celte lettre d'Hoffman a été insérée par Fayolle en 1805 dans le Recueil intitulé Les quatre saisons du Parnasse; M. Paul Lacroix (bibliophile Jacob) Ta publiée de nouveau dans le numéro du 1«' août 1864 de V Amateur (Vautographes, revue historique et biographique fondée par G. Charavay; troisième année, n» 63, pp 229-230.
* La Harpe, Correspondance littéraire, t. Il, p. 114. ' Ch. Piot, ouvrage cité, pp. 424-423.
probablement déjà fort avancé quand Gluck se ravisa et reprit le poème. Ce fut pour l'artiste liégeois un amer désappointement, dont on trouve l'expression dans ce fragment d'une lettre adressée à Guillard :
« M. Gluck, de son côté, nourrissait mon espoir par un éloi- » gnement marqué pour le travail et par son apparente réso- » lution de ne pas se charger de votre ouvrage, en m'exposant M souvent les causes qui le déterminaient à cette renonciation ; » la veille même de son départ [à la fin de février 1778], je fus » immédiatement après vous lui renouveler le témoignage de » tout mon attachement et de mes sincères regrets de le voir » partir. Eh bien, Monsieur, il eut la cruauté de ne point » détruire mon erreur et de me protester de nouveau qu'il » ne se chargerait pas de votre Iphigmie. M. Gluck pendant » huit mois me provoqua au sommeil, et durant ce temps, je » fus bercé d'un songe flatteur, je ne m'attendais pas à mon » réveil de me voir frustré d'un bien qui semblait m'appar- » tenir et que je devais tenir de son honnêteté et de sa délica- » tesse ^. »
La même année, à propos d'une autre tragédie lyrique, Andromaque, ce furent des contrariétés et des déceptions d'un nouveau genre. Dans son numéro -du 19 mai 1778, sous la rubrique Académie royale de musique, le Journal de Paris disait : « On prépare actuellement à ce spectacle la tragédies » d' Andromaque, niusique de M. Grétry. » Dès le lendemain, le directeur de l'Opéra, de Vismes, reçut des comédiens français une lettre à laquelle il ne s'attendait guère et qui vint interrompre désagréablement les répétitions du nouvel ouvrage. En date du 20 mai 1778 on lui écrivait :
a Les comédiens français ordinaires du roi, informés que » l'on prépare à l'Opéra un ouvrage sur le sujet â! Andromaque, » sujet qui appartient à tout le monde, ont droit d'être inquié-
' Vamateur d'autographes, août 1867, sixième année, p. 237. — Desnoi- RESTERRES, La musique française au XVI I h siècle, Gluck et Piccinni, in-8", p. i54. La lettre de Grctry à Guillard n'a pas été publice en entier.
» tés du bruit qui court que, soit pour épargner de l'ouvrage à » l'auteur des paroles, soit que les vers de Racine paraissent » meilleurs que ceux qu'on ferait aujourd'hui, soit enfin qu'ils » aient frappé à juste titre le génie de M. Grétry, l'on a pris les » vers entiers de la tragédie de Racine et peut-être les scènes » pour faire l'ensemble de cet ouvrage. Dans cette incertitude » la Comédie-Française ne peut rien faire de mieux que de » s'adressera vous-même pour savoir au juste ce qui en est; » vous n'ignorez certainement pas, Monsieur, à quel point les » propriétés sont respectables ; que nos pièces ne peuvent pas » plus appartenir au théâtre de l'Opéra que les airs de l'Opéra » n'appartiennent à la Comédie-Française. Les comédiens fran- » çais ordinaires du roi, résolus à ne se point laisser dépouiller » de leurs ouvrages, croient devoir, par respect même pour le » public, ne point attendre que cet opéra soit représenté pour )) former leur opposition légale ; en conséquence. Monsieur, » c'est à votre probité qu'ils font la demande qui doit servir » de base à leur conduite ; c'est d'elle qu'ils attendent une » réponse précise qui les instruira si, dans l'opéra d'Andro- » moque, qui est annoncé et que l'on répète, il y a des vers » ou des scènes de Racine.
» Signé : d'Auberval, Mole, Dazincourt, Auge, Monvel ^. » De Vismes, en répondant le 21 mai aux comédiens français, fut bien forcé de leur avouer que c< l'auteur des paroles n'avait » pas eu d'autre dessein que d'arranger la tragédie de Racine » aux convenances du théâtre de l'Opéra ; » mais il leur rappelait que cette question avait déjà été débattue par eux, un mois auparavant, dans une de leurs assemblées, en présence des intendants des menus et des gentilshommes de la chambre, et qu'ils avaient décidé de ne former aucune opposition à la représentation à'Andromaqiie. Cependant la lettre qu'il venait de recevoir ne laissait pas que de l'inquiéter, et nous pouvons penser qu'elle devait fortement contrarier Grétry. La chose prit uiie apparence plus sérieuse très peu de jours après : le 26 mai,
* Archives nationales, ancien régime, 0*625.
les comédiens français firent signifier à de Vismes, par ministère d'huissier, une opposition formelle aux représentations et répétitions d'Andîvtnaque, Le directeur de l'Opéra, qui avait fait de nombreuses dépenses pour cette pièce et qui comptait beaucoup sur son succès, se hâta de prévenir son avocat et d'écrire au Ministre d'Etat : « Je vous supplie, Monseigneur, » de vouloir bien donner vos ordres le plus tôt qu'il sera pos- » sible afin que rien ne puisse plus arrêter la représentation » d'un ouvrage que le public attend et qui m'est d'autant plus » nécessaire dans ce moment-ci que la révolution que la nou- » velle musique a produite vient d'anéantir le répertoire im- » mense dont l'Académie était en possession ». En même temps, dans un mémoire plus développé, de Vismes demandait que son affaire fût évoquée au conseil du roi, mais qu'il lui fût d'abord permis « par provision » de représenter Andromoque, « attendu que toutes les dépenses des décorations et des » habits sont faites, que la pièce est apprise , sue et en état » d'être donnée au public qui l'attend ». Il faisait valoir dans son mémoire la différence totale du genre des deux spectacles, le droit qu'ont les auteurs de choisir leurs sujets dans l'histoire ou dans la fable: il rappelait que VIphigénie m AtUide de Gluck était une adaptation de la tragédie de Racine et qu'elle avait été représentée sans opposition ; enfin son ressentiment contre le Théâtre -Français se traduisait par des plaintes sur ce que les comédiens n'avaient pas le droit d'entretenir, ainsi qu'ils le faisaient, un orchestre et un corps de ballet^. En marge de cette pièce, une autre main, sans doute celle du Ministre, écrivit : « Rien à faire, la sommation ne » doit arrêter en rien ». On doit croire que ce ne fut point l'avis du conseil du roi, car les comédiens français parvinrent à empêcher la représentation d*Andromaque; l'opéra ne fut joué qu'en 1780, ainsi que nous le verrons plus tard, et de Vismes en fut pour ses frais de décors et de répétitions. Quant à Grétry, qui avait eu l'espoir de donner cette année
* Archives nationales, ancien régime, 0<6^5.
à l'Académie de musique Iphigénie en Taui^ide et Andromaque, il dut se contenter d'y faire jouer les Trois âges de l'opéra.
C'était une pièce de circonstance que de Vismes lui avait demandée au moment où il fut nommé directeur de l'Opéra, et dont les paroles étaient de son frère, de Vismes de S'-Alphonse. La représentation donnée le 27 avril 1778 précéda de quelques semaines l'afïaire d'Andromaque. Par les Trois âges de Fopéra, le librettiste entendait représenter les trois styles qui s'étaient succédé depuis un siècle dans la musique française, et qui se personnifiaient en Lully, Rameau et Gluck. Les deux premiers de ces maîtres paraissaient entourés des principaux personnages de leurs pièces ; Melpomène était destinée à représenter Gluck. Grétry avait eu pour tâche d'encadrer et de rejoindre l'un à l'autre des morceaux empruntés à ces artistes. Les trois âges de l'opéra, intitulés : Prologue en un acte, n'eurent point de succès ^, et Bachaumont les qualifie de « Pot- pourri » détestable » 2. Le Journal de Paris en ayant rendu compte d'une manière flatteuse, en disant que le musicien avait « parfaitement réussi » et que la partition prouvait « com- » bien ce célèbre artiste est sensible aux beautés qu'il ren- » contre, même dans les ouvrages de ses contemporains 3 », Grétry adressa aux rédacteurs une lettre de remercîments qui fut publiée le 9 mai :
a Permettez , Messieurs , que je me félicite d'avoir jusqu'à » ce jour obtenu votre suffrage sur les différentes produc- » tions que j'ai publiées. Il me serait encore plus doux de » les mériter. Je vous dois en particulier des remercîments » d'avoir bien voulu rendre justice aux sentiments qui m'ont » fait entreprendre la musique des Trois âges de l'opéra.
» Quelques personnes me reprochent, dit-on, de m'étre
' lis obtinrent onze représentations, suivant les programmes des spectacles du Journal de Paris.
* Mémoires secrets, t. XI, p. 247.
3 Journal de Paris du 28 avril 1778, n» 118.
» occupé de cet ouvrage du moment. Mais lorsqu'il s'agissait » de la gloire de l'art que je cultive, pouvais-je refuser mes » efforts pour y contribuer, et n'était-ce pas une heureuse » occasion de payer mon tribut d'admiration au génie et aux » talents de ces illustres artistes, sur le théâtre même de leur » renommée?
» J'ai l'honneur d'être, etc. Grétry ^ ».
L'année 1778 fut une des plus fécondes de la carrière de Grétry ; on ne compte pas moins de quatre ouvrages nouveaux de ce compositeur représentés pendant cet espace de temps sur les théâtres de Paris : Matroco, le 23 février; les Trois âges de V opéra, le 27 avril; le Jugement de Midas, le 27 juin; l'Amant jaloux, le 23 décembre. Le succès de ces deux dernières pièces le dédommagea enfin de ses ennuis multipliés, de ses travaux perdus et de l'échec de Matroco, dont nous devons d'abord nous occuper.
Ce « drame burlesque » de Laujon était bien la plus singulière invention qu'un poète pût offrir à un musicien, et Grétry ne le mit point en musique par goût, mais par complaisance pour la cour 2. Matroco fut composé et exécuté tout d'abord à Chantilly, chez le prince de Condé 3, et représenté ensuite à Fontainebleau, devant le roi, le 21 novembre 1777 4-, A Chantilly, la pièce avait cinq actes : sous prétexte que « les plus courtes folies sont les meilleures », on la réduisit en quatre actes pour la cour 5. Louis XVI, qui aimait tant les
* Journal de Paris du 9 mai 1778, d« 129. — La parlition des Trois âges ne fut pas gravée.
* Grétrt, Essais, 1. 1, p. 294.
' Mémoires secrets, t. XI, pp. 144, 145.
* Journal des théâtres, n® 27, décembre 1777, p. 36. 5 Courrier de V Europe, 23 novembre 1 777.
farces italiennes , se montra fort satisfait de la bizarre élucubration de Laujon, et déclara que jamais opéra ne l'avait autant diverti ^. Paris, connaissant ce jugement — qui avait naturellement entraîné un grand succès à la cour, — se montrait fort désireux de connaître le nouvel ouvrage ; Grétry ne se souciait guère de le laisser représenter à la Comédieitalienne 2. Il y parut cependant le 23 février 1778, et le public, tout au rebours du roi, le trouva très ennuyeux; la première représentation, à laquelle assista la reine, ne fut point suivie de beaucoup d'autres ; Matroco, joué six ou sept fois avant la clôture de Pâques, ne fut pas repris à la réouverture 3. Grétry, mécontent de sa partition, la brûla, et nous ne pouvons plus nous faire une idée de Matroco que par le livret de Laujon et par les jugements des contemporains.
« L'auteur de ce drame burlesque n'a eu d'autre but que » celui de travestir les héros et les héroïnes des poèmes et des » romans de chevalerie.
» Dans les tableaux variés que présentent les ouvrages de ce » genre il a choisi les incidents qui prêtent le plus à la plai- » santerie, pour la faire ressortir de la pompe même du spec- » tacle. Les cérémonies et sacrifices magiques, les métamor- » phoses, les désenchantements, les délivrances de chevaliers, » leurs combats avec les géants et les nains, les attaques et » brisements de tours sont les principaux objets que l'on a » réunis dans un même sujet, pour les présenter sous le » masque de la Parodie... L'on jugera sans peine que l'on » s'est occupé de donner un spectacle de plaisanteries et non » pas d'intérêt. Aussi a-t-on affecté dans cette folie dramatique » de mêler aux différents morceaux de musique les refrains
^ Mémoires secrets, t. XI, pp. U4, 145. — Dans les registres de dépenses de la cour, au moment du voyage à Fontainebleau, on trouve une gratification de 1,000 livres « au sieur Grétry, auteur de Matroco », et une indemnité de 575 livres 5 sous pour ses déboursés. (Archives nationales, 0*2938.)
* Mémoires secrets, loc. cil. — Grétry, Essais, t I, p. 291.
' Journal de Paris, 1778, aux programmes des spectacles.
» d'airs et de vaudevilles qui leur servent de contrastes et » souvent même de parodies ^. »
C'est ainsi que Laujon s'exprime dans l'avertissement de son livret, et pendant toute la durée de la pièce il oblige le compositeur à mélanger d'une manière grotesque des airs populaires avec des thèmes nouveaux, faisant ainsi de la partition entière une succession de rébus et de charades.
« Les musiciens, dit Grétry, sentirent combien de difficultés » j'avais eu à vaincre pour former un ensemble de ces anciens » airs et d'une musique nouvelle; mais qu'espérer de cette » manière de composer en logogriphes ? Les airs connus de » nos vaudevilles sont presque tous triviaux, et il aurait fallu » faire un rapprochement tel qu'ils ne fissent qu'un seul corps » avec des airs noblement exagérés 2. »
On doit pourtant regretter que le maître ait détruit sa partition ; il eût été très curieux de voir comment il s'était acquitté de la singulière mission que lui avait confiée le poète; et d'ailleurs, il y avait dans la musique de Matroco quelques morceaux entièrement nouveaux que les contemporains vantèrent : « Il y a dans la musique, dit Grimm, des choses charmantes, » entre autres un duo sur la Gazette, très neuf et très original ; » mais ce sont des beautés perdues, et l'on a regret du temps » que M. Grétr>^ a daigné employer pour un ouvrage aussi peu » digne de son talent 3 ».
Grétry ne tarda pas à prendre avec un nouveau poète sa revanche de l'échec que Laujon lui avait fait éprouver. Un jour, Suard était venu lui présenter un jeune Anglais nommé Haies, dont l'esprit vif et tout français semblait tout à fait approprié au genre de l'opéra-comique ; il avait écrit deux livrets, Midas et r Amant jaloux, et venait les offrir au célèbre musicien. Ces pièces spirituelles et d'un tour nouveau séduisirent Grétry,
* Œuvres choisies de P. Laujon, l. III, pp. 1 à 77, Matroco; extrait de l'avertissement, p. 3. Paris, Collin et Palris, iSii. « Grétry, Essais, 1. 1, pp 292, 293.
s Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, elc , l. XII, p. 8fi.
qui les accepta. Haies maniait la prose française aussi bien, et mieux peut-être, que beaucoup d'auteurs parisiens, mais il s'avouait incapable de rimer une ariette ; il fallut donc appeler à son aide d'autres écrivains ; le soin de versifier les scènes chantées fut confié à Anseaume pour la pièce de Midas, et à Levasseur, simple amateur, ancien capitaine de dragons, pour V Amant jaloux^.
Lorsque Grétry eut composé la musique de la première de ces comédies, il l'offrit aux acteurs du Théâtre-Italien et aux gentilshommes de la chambre, chargés du service des spectacles de la cour ; Midas fut refusé par les uns et les autres ; la nationalité du poète était un motif de défiance, et ceux mêmes à qui l'on montrait sa pièce ne pouvaient croire qu'un Anglais écrivît si correctement en notre langue.
Grétry fréquentait, avec d'autres artistes, le salon de M°»« de Montesson; on sait que cette femme distinguée, peintre de fleurs, auteur, poète, actrice charmante, musicienne agréable, avait épousé secrètement, en 1773, du consentement du roi, le duc d'Orléans. Ses salons du Palais-Royal étaient le rendezvous d'une société brillante, attirée par le charme de la marquise et par l'siifabilité du duc. Grétry ayant parlé un soir de son opéra de Midas, que refusaient les comédiens, le duc exprima le désir de l'entendre ; on fit en sa présence une lecture du poème, et dans les premiers mois de 1778 il fut représenté avec la musique de Grétry sur le théâtre de M°»« de Montesson, qui se chargea elle-même du rôle de Chloé. On avait invité à cette soirée les comédiens italiens; ils semblèrent conserver d'abord toutes leurs préventions, mais cependant ne tardèrent pas beaucoup à mettre à l'étude le nouvel opéracomique.
Il fut répété sous le titre des Oreilles de Midas 2, et représenté sous celui du Jugement de Midas, le 27 juin 1778; quelques jours après, le 3 juillet, les acteurs se transportèrent
» Grétry, Essais, 1 1, pp. 298 et suiv.
» Journal de Paris, 8 juin 1778.
à Versailles pour l'exécuter devant le roi et la reine. Les critiques qui s'élevèrent à la cour à propos de cet ouvrage donnèrent lieu à un quatrain de Voltaire, que M"® Denis, la nièce du poète, remit au compositeur :
La cour a dénigré tes chants Dont Paris a dit des merveilles; Grétry, les oreilles des grands Sont souvent de grandes oreilles ^
A Paris, le succès avait été très vif, et Grétry, chaleureusement demandé à la fin du spectacle, avait dû paraître et saluer ; l'auteur des paroles, appelé en même temps, s'esquiva, et Narbonne, un des acteurs , vint apprendre au public son nom étranger 2 : il s'écrivait Haies, se prononçait Hèle ; en le répétant, on en fit d'Hèle, d'Hel, Dhell ; l'orthographe en est on ne peut plus variable dans les recueils du temps.
Le sujet du Jiigement de Midas était tiré d'une pièce anglaise ; il mettait en scène d'une manière comique et presque bouffonne Apollon, Pan et Marsias, se disputant le prix du chant devant le tribunal de Midas, que d'Hèle transforme en bailli de village. Grétry, s'emparant de cette donnée, plaça dans sa partition une satire piquante de l'ancien style musical français, et
* Il existe trois versions de ce quatrain; celle-ci est donnée par Grétry dans ses Essais; c'est, croyons-nous, la seule exacte. La deuxième a été publiée par M Vander Straeten dans sa brochure sur Voltaire musicien :
La cour a sifflé tes talents, Paris applaudit tes merveilles.
Grétry, etc.
La troisième est citée par M. A. Houssaye, dans sa Galerie du XVIll^ siècle,
t. IV:
Nos seigneurs ont sifflé tes chants
Dont Paris a dit des merveilles.
Grétry, etc.
M. Houssaye écrit que le Jugement de Midas u fut sifiQé par les grands seigneurs sur le théâtre de M"» de Montesson » (ouvrage cité, t. IV, p. 373). C'est une erreur : Topera ne fut siflQé ni au Palais-Royal, ni à la cour.
« Journal de Paris du 28 juin 1778, n«179.
en caractérisant chaque rôle d'une manière distincte, il fit de Pan la personnification complète du vieux et vulgaire vaudeville, et de Marsias la caricature spirituelle du chant classique de grand-opéra ; il n'était pas fâché de se moquer un peu de cette manière affectée et surannée dont ses airs de Céphaie et Procris avaient eu à souffrir.
Le public français n'était plus assez attaché à ces antiques traditions pour se formaliser d'une si vive moquerie, et il applaudit franchement les épigrammes du musicien qui, du reste, avait répandu d'autres agréments dans les rôles d'Apollon, de Palémon et des deux jeunes filles. La pièce et la musique furent, accueillies avec une égale bienveillance et, quelques jours après la première représentation, les heureux auteurs reçurent cette pièce de vers :
Honneur aux deux auteurs charmauts Qui , par une heureuse harmonie, Ont uni leurs rares talents Et font triompher le génie Du mauvais goût de l'ancien temps.
De l'excellent comique, d'Hèle, Tu viens nous montrer le tableau, Malgré l'arrêt et le faux zèle De plus d'un lourd Midas nouveau Qui se proposait pour modèle.
Et toi . Grétry, des passions Interprète et chantre fidèle.
Que tu sais bien saisir les tons De cette langue universelle, Dont tu charmes les nations Attentives à tous les sons Qu'enfante ta lyre immortelle < !
La presse se fit l'écho de l'opinion publique; le lendemain de la première représentation, le Journal de Paris disait : « Cette pièce est d'une gaieté charmante; elle a eu le plus » grand succès. Les paroles sont pleines de saillies, de finesse
* D'Origny, Annales du Théâtre-Italien, t. II, pp. 123, 124.
» et de traits d'esprit. Le dialogue en est vif et naturel. On croi- » rait difficilement que c'est un étranger qui en est Fauteur.
y> La musique est remplie d'agréments et d'ingénieuses épi- » grammes ; elle porte l'empreinte du génie de l'auteur qui » embellit encore les productions sur lesquelles il travaille. » On a surtout applaudi le rôle de Marsyas, qui est tout en » chant français et dans lequel M. Grétry s'est beaucoup) égayé » aux dépens de cet ancien genre *. »
Quelques jours après, la même feuille ajoutait : « Quels » éloges ne doit-on pas à la musique ! Le style en est piquant » et varié ; c'est une mélodie enchanteresse : chaque caractère » est peint des couleurs qui lui sont propres 2. » On trouve de semblables louanges dans toutes les publications contemporaines.
Quoique les allusions et les épigrammes des rôles de Pan et de Marsyas aient fait du Jugement de Midas un ouvrage d^actualité, le temps ne lui a pas fait perdre tout son piquant ; pour le public actuel, encore peu instruit, l'opéra serait énigmatique ; mais le musicien familiarisé avec les procédés des écoles disparues apprécie toute la saveur de cette amusante plaisanterie. D'ailleurs, en dehors des morceaux où sont ridiculisés les défauts de la vieille école française, il y a dans cette partition des fragments du meilleur comique, et dès le commencement du premier acte, on doit citer le duo d'Apollon et de Palémon : « D'abord, je donne de bons gages », dans lequel une déclamation pleine de fmesse souligne avec esprit le plaisant de la scène.
Grétry nous apprend dans l'un de ses écrits qu'il avait une prédilection toute particulière pour le livret du Jugement de Midas et qu'il « l'aimait au-dessus de tous les poèmes dont il avait fait la musique 3 ». On s'aperçoit de cette préférence par le soin que le musicien a mis à caractériser différemment tous
< Journal de Paris du 28 juin 1778, n« 179.
* /demduSjaillet, n"184.
» Grétry, De la vérité, t. III, p. 122.
les personnages. Cependant on doit reconnaître que, dans cet opéra, l'élément comique est plus heureusement disposé que la partie purement lyrique; Apollon qui, dans la pensée des auteurs, doit faire ressortir la supériorité de la musique italienne sur la musique française, du chant large sur les méthodes conventionnelles , Apollon chante plusieurs morceaux évidemment au-dessous de ce qu'on pouvait attendre de Grétry. L'artiste lui-même s'en rendait compte et s'en est expliqué dans ses Mémoires :
« L'abbé Arnaud disait aux peintres : « Ne peignez pas le » soleil ». Je voudrais dire à mon tour aux musiciens : « Ne » faites pas chanter Apollon ni Orphée ». Les auditeurs sont » trop prévenus en faveur de ces illustres personnages de la » Fable. Les prodiges que décrivent les poètes sont un écueil » infaillible pour celui qui croira exécuter en chant ce que » leur imagination brillante a décrit. Il est en effet bien plus » aisé de raconter des miracles que de les mettre en action...
» Lorsque j'entendis, à la première répétition, l'air d'Apol- » Ion : « Doux charme de la vie, divine mélodie », je ne pus » m'empêcher de dire que cet air me paraissait triste et insuf- » fisant pour le Dieu de l'harmonie, et je me confirmai de plus » en plus dans cette opinion. A la seconde répétition, d'Hèle » avait ajouté quelques mots à la prose qui précède cet air et » faisait dire à Apollon : « Je suis d'une lassitude et d'une » tristesse ! » — Fort bien, d'Hèle, lui dis-je, je vous remercie. » L'auteur des paroles, sentant que je n'avais pu atteindre à » la sublimité d'Apollon, s'efforçait, en homme d'esprit, de » le rabaisser jusqu'à moi ^. »
L'ouverture du Jugement de Midas est un des plus curieux fragments de musique instrumentale qui soient sortis de la plume de Grétry; c'est un morceau de scène dans le genre pittoresque et dont le poète avait fourni le programme au compositeur :
« Le théâtre représente une plaine terminée par des mon-
< Grétry, Essais, 1. 1, pp. 302, 303..
» tagnes. L'ouverture, qui ne commence que quand la toile » se lève, imite le bruit silencieux. qui annonce l'aurore; » insensiblement elle prend le caractère de l'orage. On voit les » éclairs, on entend le tonnerre, qui va toujours en augmen- » tant. Enfin, la foudre tombe avec le plus grand fracas, » et Apollon est précipité du ciel. Dans le même instant, un » pâtre qu'on aperçoit à peine dans le lointain se sauve tout » effrayé et laisse tomber son manteau ; l'ouverture reprend » peu à peu son premier carî^ctère, en marquant davantage le )) lever du soleil ; Apollon sort des broussailles, où il avait été » précipité ^. »
Apollon, comme on le voit, tombait de l'olympe sur la terre ; ce fut l'occasion d'un jeu de mots qui circula dans le public : « Votre pièce, disait-on aux auteurs, tombe des nues, » il faut bien qu'elle y retourne 2 ».
La satisfaction que dut faire éprouver à Grétry le succès du Jugement de Midas fut troublée par une perte d'argent à laquelle ij ne resta pas insensible ; une sœur du musicien avait épousé Lacombe, homme de lettres, éditeur et l'un des rédacteurs du Mercure ; depuis quelque temps Lacombe s'était lancé dans des opérations financières hasardeuses. Il vint un jour avec sa femme supplier Grétry de lui prêter une somme qui devait, disait-il, rétablir ses affaires et sauver son honneur ; l'artiste lui confia 30,000 livres qui furent englouties dans la faillite ; les deux beaux-frères se brouillèrent , et Grétry ne recouvra jamais la somme que Lacombe, revenu à une situation meilleure, se dispensa de lui rendre 3.
* Partition d'orchestre du Jugement de Midas, p. 1.
• Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., l. XII, p. 1 19.
5 L.-V. Flamand-Grétry, Itinéraire historique, biographique et topogrohphique de la vallée d'Enghien-Montmorency, précédé des Mémoires de Pauleur et de i'hisioire complète du procès relatif au cœur de Grétry, etc., in-S», l I, pp. 78, 79. Paris, Arthus-Bertrand, 1826.
La deuxième comédie due à la collaboration de d'Hèle et Grétry fut représentée à la cour, à Versailles, le 20 novembre 1778 , sous le titre de : Les fausses apparences ou V Amant jaloux; un mois après, le 23 décembre, la pièce était jouée et applaudie au Théâtre-Italien, avec cette distribution :
Alonzo . . .
. . Clairval.
LODÊZ .
. . Nainville.
Florival . .
. . Julien.
Léonore . .
. . M"»* Trial.
Isabelle . .
. . M"»« BiLLIONI.
Jacinthe . .