‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 40 · M°>« DUGAZON · texte numérisé non relu

M°>« DUGAZON

<c Nous ne connaissons point de pièce à ce théâtre d'un » aussi bon comique et dont l'intrigue soit plus heureusement » nouée, dit le Journal de Paris ; la musique est de M» Grétry ; » le chant, les accompagnements, tout en est agréable ; il y a » un trio dans le premier acte qu'on peut mettre à côté de tout » ce que cet artiste célèbre a fait de mieux ^. »

La deuxième représentation fut retardée par une indisposition de M"® Dugazon, qui dut céder son rôle de Jacinthe à M"*® Billioni , laquelle fut remplacée par M"® Colombe dans celui d'Isabelle. L'amant jaloux reparut avec ces changements d'interprétation le 9 janvier 1779.

« La suspension d'une pièce, dit encore le Journal de Paris, » quel qu'en soit le motif, nuit d'ordinaire à son succès ; mais » l'impression qu'avait faite cette comédie était si marquée, » que l'attente de plusieurs semaines n'a pu ralentir l'empres- » sèment du public... Du reste la cour et la ville sont parfai- » tement d'accord sur le mérite de cette pièce, où le poète et

* Journal de Paris du 26 décembre 1778, n® 360.

» le musicien semblent se disputer avec un égal succès, à qui ». plaira davantage. Lundi 19 du courant (janvier 1779) elle "» doit être jouée à la cour pour la troisième fois ^. »

L'idée première de cette comédie n'appartenait point à d'Hèle; selon Grimm, il en avait pris le sujet dans une ancienne pièce anglaise, the Wonder, le Miracle, ou la femme qui garde un secret 2 ; selon La Harpe, il l'avait emprunté à la comédie française de Lagrange les Contretemps, depuis longtemps disparue de la scène 3. Mais il avait tiré de ces emprunts un parti si heureux qu'il s'était en quelque sorte substitué aux auteurs primitifs, et cela sans les faire regretter.

Dans VAnw/nt jaloux, d'Hèle offrait à Grétry une pièce d'un genre tout nouveau pour le théâtre lyrique, plus fortement intriguée qu'aucune de celles du répertoire, et remplie des effets comiques les plus favorables à la musique. L'union des deux arts est si étroite dans cet ouvrage qu'il est presque impossible de les séparer et d'apprécier l'un sans l'autre ; la pièce perd beaucoup de son mérite quand on la lit sans la musique ; et la musique de Grétry est tellement scénique , si bien adaptée aux paroles et aux situations, qu'on ne peut en jouir complètement si l'on essaye de la détacher de son cadre, si l'on veut la lire ou l'exécuter par fragments. U Amant jaloux est bien un des opéras de Grétry les plus dignes d'être étudiés, et nous sommes tenté de nous associer à La Harpe pour placer cet ouvrage au premier rang de ceux que produisit au XVni® siècle l'école française d'opéra-comique :

' Journal de Paris du 1 1 janvier 1779, n** 1 1 Voici, diaprés les programmes des spectacles du même journal, quelques noies sur les représentations d*ouvrages de Grétry à la cour dans les trois premiers mois de 1779; la Comédie- Italienne se transportait environ une fois par semaine à Versailles pour y jouer Topera. Elle y représenta, le 19 janvier, r Amant jaloux; le 21, la Favsse magie; le 29, le Jugement de Midas; le 5 février, le Tableau parlant; le 12, le Huron; le 5 mars, l'Amant jaloux pour la quatrième fois; le 19 mars, r Amant jaloux pour la cinquième fois.

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc, t. XII, p. 198.

s La Harpe, Court de littérature, t. XIV, p. 278.

« S'il fallait, dit le célèbre critique, donner le prix à Ten- » semble le plus parfait et le plus étonnant conçu entre Tau- » teur et le compositeur, et le plus longtemps soutenu avec » autant de variété que de justesse, je me rangerais à l'avis de » ceux qui ont assigné cette palme à V Amant jdovx. Je préfère » assurément le talent de Favart à celui de d'Hèle, et celui-ci, » comme écrivain, le cède à son devancier; mais Favart n'a » point eu un Grétry, et grâces à tout l'esprit que ce grand » artiste a réuni à celui de d'Hèle, V Amant jaloux me paraît » jusqu'ici le chef-d'œuvre de l'opéra-comique ^. »

Les amateurs modernes ne connaissent plus guère qu'un morceau de ce bel ouvrage, la sérénade que Florival chante dans la coulisse, au deuxième acte, avec accompagnement de deux violons, deux mandolines et une basse, placés comme lui derrière la scène ; ce délicat niotif forme un épisode du duo d'Alonzo et Léonore. Bien d'autres passages seraient encore applaudis par le public actuel s'il les voyait au théâtre : le finale du premier acte, le duo de Florival et Lopez : « La gloire » a tant d'attraits », la scène III du troisième acte : « Seigneur, » sans être trop indiscret », ont des qualités scéniques d'esprit, de verve et de naturel que le temps n'a pu altérer. Cette musique charmante et spirituelle a eu l'honneur d'être admirée, étudiée et même imitée par les plus illustres maîtres, et par le plus grand de tous, Mozart : l'auteur de la Flûte enchantée, non content d'avoir entendu à Paris, en 1778, plusieurs opéras de Grétry, voulut les lire et les étudier ; un jour, un de ses amjs le trouva entouré des partitions de l'auteur de Silvain. M. V. Wilder, en comparant le finale des Nozze di Figaro : « Esci omai » garzon mal nato », avec celui de r Amant jaloux : « Plus » d'égards, plus de prudence », a trouvé des ressemblances si frappantes de plan et même de mélodie, qu'il a été « presque » tenté de reprocher un emprunt au plus opulent et au plus » prodigue des maîtres 2 ».

* La Harpe, Coar« de /t//^ra/Mr«, t. XI V, pp. 286, 287.

* V. WiLDER, Mozart, l'homme et l'artiste, în-8», p i I Z.Paris, Heugel, 1880.

Toute l'admiration que nous professons pour Grétry ne nous le fera point placer à côté de Mozart ; Grétry n'a point écrit un Dan Juan; mais c'est un honneur pour lui d'avoir été étudié d'aussi près par l'auteur de cet immortel chef-d'œuvre, et s'il peut dire avec Alfred de Musset :

Mon Terre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre,

il peut être fier aussi d'avoir vu de grands maîtres tremper leurs lèvres dans ce verre et s'inspirer de ses ouvrages.

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