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ÉLOGE DE LA CARAVANE PAR UN ARABE

Amis, vive la Caravane!

Lisez l'article de Suard, Nargue à Didon, vive /a Caravane!

Atys est l'opprobre de l'art; Fi de Renaud, vive la Caravane!

Oreilles à Suard pourtant ne manquent pas , Mais oreilles qu'avait le palefroi de Jeanne, Et que l'on voit en pareil cas Orner la tête de Midas.

Pour ces oreilles-là, vive la Caravane! -

Si l'opéra nouveau ne se fût pas acquis un grand succès par son propre mérite, il eût été puissamment soutenu par le parti Gluckiste, qui mit à l'applaudir autant de chaleur que les Piccinnistes avaient mis d'aigreur à l'attaquer; le Journal de Paris et le Mercure de France rivalisèrent de louanges, et chacun de ces deux importants recueils consacra plusieurs articles à la Caravane, Dès le lendemain de la première représentation, \e Journal de Paris, rendant compte du poème et de la musique, écrivait :

« Le premier acte, dans son entier, présente le spectacle le » plus agréable, le plus imposant, et en même temps le plus » nouveau. Le musicien a parfaitement profité de la variété » des situations ; le chœur des esclaves, en opposition avec celui

* La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 207.

• Correspondance littéraire de Grimm el Correspondance de La Harpe, loc. cil.

» des voyageurs libres, contraste d'une manière très agréable... i) le départ de la caravane termine cet acte de la manière la » plus heureuse, parce que le compositeur a trouvé un motif ?> qui rend agréablement l'idée d'un tel départ;... le spectacle » du bazar a produit le plus grand effet; il présente à la fois » la richesse, la variété des costumes, la pompe des décoray> tions et la réunion de tous les talents. Le succès a été aussi » complet qu'il peut l'être à une première représentation... On » ne fait point de difficulté de compter cet ouvrage au nombr« » des chefs-d'œuvre de M. Grétry, et l'on sait combien ce com- » positeur en a déjà produits ^. » Après la seconde représentation, qui fut donnée le 17, la même feuille revient sur l'opéra et ses interprètes :

« Cette pièce, entièrement dans le genre où M. Grétry a » donné des preuves si multipliées du plus grand talent, prë- » sente les tableaux les plus variés et les fêtes les plus agréa- » blés... On ne peut trop applaudir au zèle soutenu de M. Lar- » rivée; il est fort applaudi dans le petit rôle de Florestan, » mais surtout dans le morceau : « Ah ! si pour la patrie! » Gei » air est regardé comme le meilleur air de basse-taille qui soit » sorti de la plume de M. Grétry 2. » Et encore le 13 mars : « Cet opéra éprouve le sort du petit nombre des véritablement » bons ouvrages, qui gagnent à être vus plus souvent 3 ».

Le Mercure entre dans de bien plus longs détails dont nous ferons grâce à nos lecteurs ; il revient à cinq ou six reprises sur l'opéra de Grétry, et lui consacre au total plus de vingt-cinq pages ^^ auxquelles nous n'emprunterons que quelques lignes;

* Journal de Paris du 16 janvier 1784, n» 16. « Ibidem du 20 janvier, n» 20.

3 Ibidem du 13 mars, n» 73.

♦ Mercure de France Le 17 janvier 1784, analyse du poème (volume de janvier, pp. 124-130). — Le 24 janvier, compte rendu de la première représentation (pp. 167-172).— Le 31 janvier, nouveau compte rendu f pp. 228-233).

— Le 7 février, analyse détaillée de la musique (volume de février, pp. 32-42).

— En mai, annonce de la partition publiée comme œuvre XXIJ, et nouvel éloge de la musique (volume de mai, pp. 191-102).

le 31 janvier on lit : « C'est, et pour Faction théâtrale, et pour » la musique, un des spectacles les plus riches, les plus élé- » gants et les plus variés qu'on ait vus sur ce théâtre, et nous » croyons que plus on en entendra la musique, mieux on en » sentira le mérite et les beautés ». Le 7 février, Suard exa* mine la Caravane y scène par scène : « Le premier acte, dit-il, )) nous paraît un modèle pour l'ensemble, l'unité et la simpli- » cité de la composition... », et il loue successivement les prin* cipaux morceaux.

La Caravane fut un des plus grands succès que mentionne l'histoire du théâtre de l'Opéra; reprise fréquemment jusqu'en 1829, elle atteignit le chiffre énorme de cinq cent six représen* tations et rapporta plus d'un million de recette ^. Ce fut une source de fortune pour Grétry, qui toucha de beaux honoraires : en mars 1784, l'Opéra lui remet 1,400 livres; en avril, 4S0; en mai, 450; en juin, 300^ etc.; en novembre, il touche 500 livres de gratification à l'occasion de la quaran-* tième représentation 2 ; les règlements de l'Académie de musique accordent aux auteurs 60 livres en plus des honoraires pour chaque représentation qui excède le nombre de quarante 3, et Grétry a droit bientôt à ce supplément pour la Caravane et pour Colinette, dont les auditions se continuent.

Moins de quinze jours après la première représentation, /a Caravane avait déjà l'honneur d'une parodie : le 27 janvier, on jouait à la Comédie-Italienne le Marchand d'esclaves *, pièce bouffonne dans laquelle le livret de l'Opéra était suivi pas à pas, et dont le dénouement était d'un assez bon comique; on y voyait Florestan , le père de S*-Phar, arrivant en ballon au secours de son fils, et cette invention avait un double intérêt pour les spectateurs de 1784, puisqu'elle parodiait à la fois l'opéra du jour et les récentes ascensions aérostatiques tentées

* Th. de Lâjarte, Catalogue de la bibliothèque de VOpéra, 1. 1, p. 338.

* Archives nationales, 0^625.

» Ibidem, 0*632.

* Journal de Paris du 28 janvier 1 784, n» 28. — Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., l. XIII, p. 479.

par Charles et Robert. L'auteur de cette parodie ne s'était fait aucun scrupule d'introduire dans sa pièce un grand nombre de vers de la Caravane; quand le poète Morel lui fit une réclamation, le parodiste répondit avec le plus beau sang-froid qu'il ne croyait pas lui avoir dérobé la moindre rime, que ces vers depuis longtemps étaient à tout le monde, puisqu'au moment des ëtrennes chacun les voyait reproduits sur les enveloppes des bonbons.

Etienne Morel de Chefdeville n'avait signé que d'un M. le livi'et de la Caravane du Caire ou Vheureux esclavage; on ne le connaissait encore, comme auteur, que par le poème de l'opéra Alexandre aux Indes , représenté sans grand succès en 1783, avec la musique de Lefroid de Méreaux; la vogue subite et éclatante de la Caravane, le succès obtenu l'année suivante par Panurge, dont la musique fut aussi composée par Grétry, lui attirèrent des jaloux, et malgré leur médiocrité, ses ouvrages lui furent contestés; Morel était beau-frère du puissant in» tendant des menus-plaisirs, la Ferté, et la protection de son parent acheva d'exciter l'envie. On fit pleuvoir sur lui les moqueries, les épigrammes ; on prétendit qu'il profitait de ses entrées dans les bureaux de l'Opéra pour fouiller les cartons des pièces non représentées et y puiser le sujet, le plan, les scènes, voire même les vers de ses livrets ^. On s'acharna surtout contre Panurge et la Caravane, dont les succès excitaient plus particulièrement la curiosité du public et la jalousie de ses rivaux; près de vingt ans après la première représentation dePanurge, la publication d'une curieuse brochure vint donner plus de consistance à ces accusations de plagiat : Moutonnet- Glairfons se fit l'éditeur et le défenseur anonyme d'un ballet comique non représenté, Panurge, de Fr. Parfaict, et il écrivit que Morel en avait volé le manuscrit pour le copier à peu près d'un bout à l'autre 2 Depuis cette époque, d'autres récits se sont

* Biographie Michaud, 2« édil , 1. 1, art. Morel, par Després.

« Panurge, ballet comique en trois actes, par Fr, Parfaict et M*** (Morel), dénoncé au public comme le plus grand des plagiaires, avec des notes et des preuves matérielles de ses plagiats (Mouton net-Clairfons), in-S». Paris, Dabin, an XI, 1803.

produits, d'après lesquels l'auteur des livrets de la Caravane et de Panurge aurait eu pour collaborateur le comte de Provence, frère de Louis XVI, et plus tard roi de France sous le nom de Louis XVIII ; il est difficile de préciser l'époque à laquelle ces bruits commencèrent à s'accréditer, et il est plus difficile encose de les affirmer ou de les nier avec certitude. Un proverbe dit qu'on ne prête qu'aux riches : il ne s'agit pas tout à fait ici de richesses littéraires, mais il faut cependant se souvenir du goût de Louis XVIII pour les lettres, des petits vers que, dans sa jeunesse, il envoyait au Mercure de France sous des noms empruntés ^, des petits billets à la Dorât qu'il composait avec grand soin dans ses vieux jours, pour les adresser à ses familiers 2. En 1784, Morel était attaché à sa maison, avec le titre de « secrétaire du conseil de Monsieur », et il pouvait fort bien avoir l'honneur de partager les distractions littéraires de son royal maître; on a même écrit qu'il n'était qu'un prête-nom, et que les livrets de la Caravane et de Panurge n'avaient point d'autre auteur que le comte de Provence 3 ; en ce cas les plagiats dont on accusait si formellement Morel auraient été commis par le prince; comme l'ont dit les rédacteurs d'un recueil biographique publié sous le règne de Charles X, a cette » réclamation n'est flatteuse ni pour le poète, qu'on juge inca- » pable d'avoir fait cet opéra, ni pour celui qu'on croit capable » de l'avoir fait ^ ».

* M™» Campan, Mémoires, 1. 1, |». 1^5.

* De Vaulabelle, Histoire des deux restaurations, t. IV, p. 569, eu note. ' Gastil-Blaze, Théâtres hjriques de Paris; l* Académie impériale de

musique, de /64o à 1Hn5, l I, p. 450. Paris, l'auleur, 1855. • La Caravane esl » pourtant la meilleure pièce que Morel ail donnée sous son nom. La raison, » c'est qu'il ne l'avait pas faite; ce livret est du comte de Provence »» etc. - PoisoT, Histoire de la musique en France, in-lH, p. 124 Paris, Denlu, 1860 Dans la « nomenclature des principaux ouvrages représentés à l'Opéra : ... 4<» la Caravane du Caire, livret du comte de Provence, mis en musique par Grétry; ...?<> Panurge, dû à l'heureuse collaboration du comte de Provence et de Grétry - .

* Biographie nouvelle des contemporains, par MM. Arnault, Jay, Jouy, Norvins, etc., t. XIV, p. 138, article Atorel Paris, 1824 — L*auteur anonyme

Pour apprécier avec équité la partition de la Caravane du Cfltre et s'expliquer son prodigieux succès, il faut se transporter, par un effort d'imagination, au temps où elle fut représentée, «t faire abstraction complète de tout ce que la science, la poésie, la peinture, la musique nous ont appris depuis quarante 2Lm sur l'Orient; il faut se. rappeler qu'en 1784 et pendant bien de^ années après, c'est à peine si de temps en temps quelque voyar ^eur courageux entreprenait ces excursions en Egypte ou w Asie, qui sont aujourd'hui si fréquentes, et pour ainsi dire si faciles; il faut oublier à la fois les vers de Victor Hugo et les tableaux de Decamps, et surtout mettre à l'écart les chants arabes notés par les voyageurs et qui ont inspiré le Désert de Félicien David. Ni le poète, ni le musicien de la Caravane du Caire ne cherchaient et ne pouvaient trouver les effets de couleur locale que d'ailleurs personne ne leur demandait, et leur opéra, qui différait par l'action, le décor, le costume, des tragédies lyriques du répertoire, semblait offrir UjUe description exacte et nouvelle des mœurs d'un autre climat.

La surprise et le ravissement du public furent au comble, en voyant au premier acte l'arrivée de la caravane, spectacle animé, nouveau, soutenu par une musique fraîche et vive, et dont le décor et l'aspect semblaient un tableau de genre « dans la » manière de Le Prince ^, » peintre fort goûté en ce temps; l'irruption des Arabes pillards, le combat qui avait lieu sur la scène, le départ de la caravane, qui se remettait en route pour le Caire, achevaient de remplir cet acte toujours applaudi , et

de La vie privée, politique et littéraire de Louis X VU f, in-18 (Paris, Persan, 1825), reproduil plusieurs petites pièces de vers du comte de Provence, et se borne, en ce qui concerne les livrets d*opéras, à dire qu'on attribue au prince une part dans leur composition. — C'est ainsi que Fentendent plusieurs auteurs modernes : MM. G. Chouquet (Histoire de la musique dramatique en France, |>p. 366, 367. Paris, Didol, 1873); de Lajarte {Catalogue de la bibliothèque musicale de r Opéra, 1. 1, pp. 338, 348); V. Wilder (Notice historique sur la Caravane, en tête de la réduction de cet ouvrage pour piano et chant, publiée chez Michaëlis).

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XIII, p. 374.

dans lequel Grétry avait répandu sans compter des motifs heu* reux, qui devinrent bientôt célèbres.

Le deuxième acte, qui se passait dans Tappartement du pacha, puis dans le bazar du Caire, formait un ensemble moins homogène; il fut l'objet de quelques critiques qui portaient^ 4e croirait-on, sur la moralité ()u spectacle : le public du XVIII® siècle, si peu rigide en d'autres cas, s'effaroucha un moment de voir vendre des esclaves sur le théâtre de l'Opéra; en revanche il applaudit des scènes qui nous sembleraient ridicules, comme celle où le pacha chante :

Oui, oui, toujours j aimai la France.

Le Français est joyeux,

Sensible et généreux; Son air galant, sa noble aisance

Le font adorer en tous lieux;

II semble né pour plaire;

Sensible et généreux,

Des peuples de la terre

Il est le plus heureux.

Sitôt que la trompette sonne, Brûlant de voler aux combats, Le sang dans ses veines bouillonne :

En vain Tamour veut arrêter ses pas.

Ceux mêmes qui avaient ri de voir dans l'Embarras des richesses un Grec parler de dimanche et d'écus, ne s'étonnèrent point d'entendre dans la Caravane un Turc compter des ducats ^ . Dans le tableau du bazar, les auteurs offraient au public une bigarrure internationale d'une assez singulière invention : au milieu des danses, trois cantatrices venaient chanter tour à tour, la première un air français, la deuxième un air italien (sur des paroles italiennes), la dernière un air allemand (avec des paroles françaises), que Grétry harmonisait ensuite à quatre voix, croyant faire contraster pleinement l'harmonie germanique avec la mélodie italienne; il y avait un pas dansé par un Génois et une Génoise, un autre par un Anglais et une

* Finale du premier acte, solo de Husca.

Anglaise, -et au rebours de ce qui se ferait aujourd'hui , les Orientaux étaient les seuls qui n'eussent point de rôle dans ce divertissement d'un bazar du Caire.

Les qualités originales du génie de Grétry se faisaient du reste remarquer dans la plupart des morceaux de la Caravane, et plusieurs d'entre eux, par exemple les deux airs de basse du troisième acte : « Ah ! si pour la patrie », et « Vainement » Almaïde », demeurèrent longtemps classiques. Le dernier acte se terminait par un ballet dans lequel, à la demande des danseurs de l'Opéra, Grétry avait fait reparaître deux fragments de Céphale et Procris ^.

Quoiqu'il s'écartât beaucoup du genre habituel des pièces représentées à l'Académie de musique, l'opéra de la Caravane n'offrait cependant pas de scènes constamment et complètement comiques ; Morel et Grétry firent un pas de plus dans ce sens, lorsqu'ils donnèrent Panurge dans File des lanternes, le 2S janvier 1785. Nous avons dit déjà quelles accusations furent dirigées un peu plus tard contre Morel à propos de cet opéra ; en 1785, les journaux et les correspondances, sans répéter les bruits fâcheux qu'on commençait à faire courir sur son compte, se contentaient de critiquer son style et de blâmer la manière dont il avait compris et défiguré le caractère de Panurge, faisant du personnage spirituel et plaisant de Rabelais un niais vain et crédule. Le jour de la première représentation, le public n'accepta point sans de violents murmures le nouvel opéra, dont le succès ne fut décidé que par la dernière scène : c'était un pas de quatre dansé par Vestris, Gardel, M"®' Langlois et Saunier ; les spectateurs récalcitrants se laissèrent vaincre par la nouveauté de cette danse, et quittèrent la salle enfin satisfaits. Mais pendant bien des jours, ils ^'amusèrent aux dépens du librettiste, er\ répétant les épigrammes improvisées par

^ Ce soDt la loure en ré mineur et la chacoune sans le chœur.

quelques plaisants, et dont les contemporains nous ont transmis de nombreux échantillons. Une caricature représentait Panurge tombant par une fenêtre, et sauvé par Vestris et Gardel, qui le retenaient avec des balais; un quatrain rappelait le récent voyage de l'aéronaute Blanchard :

Voyez à quoi tient un succès!

Un rien fait réussir, un rien peut nous abattre. Blanchard était perdu sans le pas de Calais,

Et Morel sans le pas de quatre.

Un autre fait allusion au tambour qui paraissait sur le théâtre dans un divertissement :

Dans cet opéra , je vous prie Qui frappe avec tant de fureur?

G est le dieu du goût, je parie, Qui prend le tambour pour l'auteur *.

Grétry aussi fut critiqué; on lui reprocha « un manque » absolu de goût » pour avoir consenti à travailler sur « un » fond aussi puéril et aussi misérable ^ ». La Harpe, opposé par principe à l'introduction du genre comique sur la scène de l'Opéra, écrit : « On court actuellement voir une très plata farce » à grand spectacle, à grand tintamarre et à petite musique, » quoiqu'elle soit de Grétry 3 ». Comme à l'ordinaire, le Mereure et le Journal de Paris se font les soutiens du musicien, et chacun d'eux consacre plusieurs articles à l'éloge de Panurge* « Ce compositeur fécond n'a point encore donné à ce spectacle » d'ouvrages dans ce genre, sans en excepter la Caravane, où » il y eût autant de richesses musicales, placées plus convena- » blement relativement à l'esprit de la situation et au caractère * des personnages 4- ». — « Tout le monde convient, dit le Mer-

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XIV, pp. 95,96.— Correspondance littéraire de La Harpe, l IV, p. .326.

* Mémoires secrets, t. XXVIll, p. 68.

3 La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 292.

* Journal de Paris du i" février 1785,. n» 3i. — Voyez aussi le n« 26, du 26 janvier.

T» cure, qu'aucun compositeur n'a mis plus de fmesse et d'es- » prit dans la musique que M. Grétry, et nous croyons que » dans aucune de ses compositions, il n'en a mis plus que » dans celle-ci i. »

Sans être aussi grand que celui de la Caravane, le succès de Panurge fut considérable et s'affirma par plusieurs reprises formant de 178S à 1824 un total de deux cent quarante-huit représentations ^, A l'origine, l'opéra de Morel et Grétry avait pour interprètes le célèbre S'-Huberty (dans le rôle de Clirtiène), M"« Gavaudan cadette (Agarène), M"« Castello (Zénire), Laïs (Panurge), Chéron (Zirphile), Rousseau (Acaste), et comme danseurs, M™** Guimard, Langlois, Saunier, les sieurs Vestris, Gardel, Lefebvre, etc.

Quoi qu'en aient pensé La Harpe et ses contemporains, nous ne trouvons point la partition de Panurge inférieure à celle de la Caravane, et nous y remarquons au contraire en maints fragments les dons heureux et les recherches de vérité dramatique qui constituent l'originalité de Grétry; évidemment le maître a composé cet ouvrage avec grand soin, et dans îes scènes comiques il a déployé tout l'esprit que lui permettait le pauvre livret de Morel ; il nous suffira de citer celle où Panurge hésite entre Zénire et Agarène, et celle où il se voit complimenté par Acaste et Zirphile. Le fameux pas de quatre qui terminait l'opéra était dansé, non pas sur un air de ballet composé dans les formes traditionnelles de la chaconne, mais sur l'ouverture, que Grétry et le chorégraphe avaient imaginé de répéter à-la tin de l'ouvrage; cette nouveauté, à laquelle le public donna une pleine approbation, trouva des contradicteurs, parmi lesquels nous remarquons Ginguené : « Quelque » parti qu'un habile maître de ballet puisse tirer d'une sym- » phonie qui n'a pas été faite pour la danse, il y a toujours une

* Mercure de France, février 1785, p. 78. — Les articles consacrés à Panurge par le Mercure se trouvent dans le volume de février, pp. 3â-42, 77-84 et 125-130.

* De Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de VOpéra, t. I, p. 346.

» très grande différence entre le caractère d'une ouverture et » celui d'une chaconne. Dans un art où règne déjà beaucoup » de confusion, faire ainsi servir à un double usage les mêmes » morceaux de musique , ce serait achever de tout con- » fondre, i » On voit que malgré les innovations de Noverre et le succès de ses ballets d'action, les amateurs réclamaient encore pour les divertissements d'opéras, les danses conventionnelles, et qu'ils demandaient la gavotte, le tambourin, la chaconne, aussi bien dans les sujets comiques et orientaux, comme la Caravane et Panurge, que dans les tragédies grecques et romaines, comme Andromaque.

Pour les ballets d'action, on ne composait point de musique spéciale ; le chorégraphe qui réglait les pas choisissait dans les partitions d'opéras et d'opéras -comiques des morceaux de chant ou de danse qu'il faisait exécuter par l'orchestre sans s'inquiéter d'en former un ensemble artistique. C'est ainsi que quelques mois après Panurge, le 26 juillet 1785, l'Académie de musique représenta le Premier navigateur ou le pouvoir de l'amour, ballet pantomime en deux actes, de Gardel, dont la musique, faite de pièces rapportées, assemblait sans ordre et sans cohésion les morceaux les plus divers, l'air de Zémire et Azor « Le malheur me rend intrépide », le trio du tableau magique du même opéra, l'air « Ma barque légère » de la Rosière de Salency, quelques autres fragments de Grétry, un morceau de Boccherini, la célèbre pièce des Sauvages de Rameau, et des gavottes, des gigues, des tambourins, empruntés à toutes sortes d'ouvrages 2.

A la même époque, Grétry composa quelques nouveaux airs de ballet pour la reprise de Colinette à la cour, qui eut lieu le 5 juillet à l'Académie de musique 3.

Depuis 1782, Grétry touchait à l'Académie de musique une pension de 1,000 livres; en mars 178o, fort des succès récents

' Encyclopédie méthodique, 1. 1, p. 223, art. ChaconnBf par Ginguené. * La panitioD de ce ballet est conservée à la bibliothèque de TOpéra. » Journal de Paris du 6 juillet 1785, n» 187.

de la Caravane et de Panurge, il adressa au ministre, le baroà de Breteuil, un mémoire dans lequel il demandait la a grande pension » de 3,000 livres, attribuée par le règlement de 4778 à tout auteur ayant donné à l'Opéra six ouvrages formant spectacle complet. Il n'obtint pas tout à fait ce qu'il désirait ; le ministre reçut des membres du comité du théâtre auxquels il avait transmis son mémoire, la réponse suivante :

« Le comité de l'Opéra a l'honneur d'observer au ministre » que l'article 20 du règlement de 1776 n'accorde la pension » de 3,000 livres demandée par M. Grétry qu'en faveur de six » grands ouvrages dont le succès aura été assez décidé pour 5î les faire rester au théâtre.

» Colinette, la Caravane et Panurge sont des six ouvrages de » M. Grétry ceux dont le succès peut faire présumer qu'ils res- » teront au théâtre ; les trois autres, savoir Céphale et Procris, » Andromaque et VEmbarras des richesses, ne sont pas dans le » même cas. Cependant, comme ce compositeur ne s'est pas » moins distingué par son mérite que par son zèle, à enrichir y> le théâtre de l'Opéra de ses ouvrages vraiment estimables, le » comité est d'avis que M. Grétry pourrait être censé en avoir » cinq dans les conditions prescrites par le règlement et que » par cette raison il serait dans le cas de prétendre à la pen- » sion de 2,000 livres. Le comité a l'honneur de supplier le » ministre de vouloir bien la lui accorder.

» Signé : Gardel, Rey, de la Suze, La Salle. »

Le ministre écrivit en marge : « Bon pour une pension de » 2,000 livres, qui sera augmentée de 1,000 autres livres, » lorsque le sieur Grétry aura donné encore un autre ouvrage » à l'Académie royale de musique 'i. »

Depuis la Caravane, Grétry avait pris une grande importance aux yeux des administrateurs de l'Opéra, et leurs papiers nous éclairent sur plusieurs projets intéressants. En 1784, on songe

*- Archives nationales, 0^626. Compte que le comité de TOpéra rend au ministre sur ce qui s'est passé en son assemblée du 18 mars 1785.

à reprendre le célèbre ouvrage de Rameau, Castor et PoUux^ mais en le faisant retoucher par plusieurs musiciens qui lui prêteraient de nouveaux charmes propres à attirer le public; le premier acte serait confié dans ce but à Langlé, le deuxième, à Gossec, le troisième, à Piccinni, le quatrième, à Sacchini; quant au cinquième, cc^ il est froid, sans intérêt et fort désagréable à » faire. Il n'a dû son succès qu'à la pompe du spectacle. Ce » qui peut le rendre intéressant c'est beaucoup de variété daiis » les airs de ballet. M. Grétry, s'il voulait s'en charger, pourrait » nous faire espérer de terminer agréablement cet ouvrage i. »

En décembre 1784, Gossec refuse pour sa part cet arrangement, qui est abandonné. — Le 17 juin 178S, on lit au comité le poème des Amérkains, tragédie en trois actes, de M. Devarennes, qui est proposé à Grétry; le 2 décembre 1785, on lit un opéra héroïque en trois actes, de Lourdet de Santerre, intitulé Zimeo : « la musique sera faite par M. Grétry »; en 1787, c'est Corisandre, « ouvrage de genre en trois actes, tiré de » la Pucelle, par M. le comte de Linière. Cet ouvrage d'un » genre neuf et plaisant serait on ne peut mieux entre les » mains de M. Grétry 2. » Zimeo et Corisandre furent joués à quelques années de là avec de la musique de Martini et de Langlé; nous ignorons si Grétry en avait commencé la composition avant de les céder à ces deux artistes : on en sait davantage ^ sur OEdipe à Colone, que le poète Guillard lui confia en 1785.

Le 3 janvier 1784, Louis XVI avait institué un concours pour la composition de trois poèmes de tragédie lyrique, et l'ouvrage de Guillard avait été couronné l'année suivante, en même temps que la Toison d'or de Chabanon et Cora de Vaiadier; on se rappelle que Guillard avait déjà collaboré avec Grétry pour le malheureux opéra d'Emilie, et que sa tragédie d'iphigmie en Tauride, représentée avec la musique de Gluck, avait failli paraître avec celle de Grétry. Ce fut encore à ce der-

* Archives nationales, 0^626.

' Académie royale de musique, sommaire général (manuscrit de Francœur conservé aux archives de l*0péra) ; 1. 1 , pp. 89, 90, 92.

nier que Guillard, sur les instances de Suard, remit OEdipe à Colone, et comme il était fort gêné, il accepta du musicien une avance de 3,000 livres. Il ne tarda point à se repentir de sa décision, en voyant Grétry apporter des retards sans nombre dans la composition de cet ouvrage ; un soir, chez M"® Berton, veuve du directeur de l'Opéra et mère du futur auteur de Montano et Stéphanie, Guillard se mit à réciter en présence de Sacchini, plusieurs fragments de sa tragédie lyrique : « Chacun d'applau- » dir, et surtout Sacchini, qui témoigna vivement ses regrets » de ne pouvoir exercer ses talents sur un ouvrage aussi tou- » chant, et de n'avoir pas mille éçus à donner à Grétry pour » obtenir qu'il se désistât. M™® Berton, fort reconnaissante des » leçons que Sacchini donnait à son fils, offrit la somme néces- » saire, et M. Fillette-Loreaux, le futur auteur de LodoïsJca, se » chargea, comme avocat, de conduire cette importante affaire. » Il se rendit sur l'heure chez Grétry, qu'il trouva malade au » lit, et lui comptant les mille écus, redemanda le manuscrit. » Le maître ne consentit à le rendre qu'avec peine ; cependant » il céda et témoigna même une grande satisfaction en appre- » nant quel musicien on avait choisi pour le remplacer ^, »

L'auteur de la Caravane dut en effet éprouver quelque peine à se dessaisir d'un livret dont il avait composé déjà tout un acte ; il brûla sa partition commencée 2. Mais ses regrets ne le rendirent point injuste envers l'œuvre de son rival, et dans ses écrits il montre une estime toute particulière pour le poème et la musique d'OEdipe à Colone 3. Le sujet de cette tragédie convenait mille fois mieux au génie de Sacchini qu'à celui du maître liégeois, et l'on doit quelque reconnaissance à Grétry pour cette renonciation, qui nous a valu un admirable chefd'œuvre.

* Ad. Jullien, La cour et l'Opéra sous Louis XVI, in-18, pp. 93, 94. Paris, Didier, 1878.

* Grétry neveu, Grétry en famille, anecdotes littéraires et musicales, etc., p. 13.

3 Grétry, De la vérité, t. II, p. 20.

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