‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Enfance et jeunesse de Grétry. — Liège, Rome, Genève.

Si l'on avait la prétention de tracer l'arbre généalogique de Grétry, ainsi qu'on l'a fait pour Bach en Allemagne, l'impossibilité d'une telle entreprise ne tarderait pas à se faire reconnaître. Grétry, dans les Mémoires où il nous raconte la plus grande partie de sa vie ^, ne remonte dans sa parenté que jusqu'à son grand-père, Jean-Noé, qui tirait son nom de famille d'un hameau du diocèse de Liège, où ses parents avaient possédé quelques biens. Jean-Noé Grétry les vendit à l'époque de son mariage avec une jeune Allemande, Dieudonnée Campinado. S'unissant malgré l'opposition des parents de la jeune

• Grétry, Mémoires ou Essais sur la musique, 3 vol. in-8«. Paris, imprimerie de la République, an V.

fille, les amoureux avaient compris qu'ils ne devaient compter que sur eux-mêmes ; prenant leur sort du bon côté, avec l'insouciante gaîté de la jeunesse, ils s'étaient établis à Blegny, petit village près de Liège, et gagnaient leur vie en vendant aux paysans de la bière et de l'eau-de-vie. Jean-Noé, qui jouait tant bien que mal du violon, mettait ses talents à profit et faisait danser ses clients le dimanche; l'auberge campagnarde offrait alors le tableau d'une de ces fêtes flamandes qu'ont reproduites tant de grands peintres. C'est là qu'un oncle très vénérable de Dieudonnée, le prélat Delvilette, haut dignitaire de l'Église et de l'Empire, retrouva sa nièce gaie et heureuse, lorsqu'il vint la voir à Blegny, en allant siéger au chapitre de Liège, en qualité de commissaire de l'Empereur. Un petit ^bonhomme de sept ans, François Grétry, raclait bravement du violon à côté de son père ; sa bonne mine eut bientôt charmé le prélat, qui fut tenté d'emmener son petit-neveu avec lui à Presbourg, où il résidait. Jean-Noé et sa femme ne se souciaient guère de se séparer d'un enfant qui faisait la joie de leur pauvre ménage; aussi se gardèrent- ils de blâmer leur fils lorsqu'ils l'entendirent repousser les offres avantageuses de l'oncle, en assurant qu'il ne voulait point quitter ses parents et qu'il avait la yocation bien arrêtée de devenir un jour un musicien.

Ses dispositions pour cet art étaient en effet remarquables, et à douze ans il obtenait au concours la place de preinier violon de l'église S'-Martin, à Liège. Il se fixa donc en cette ville et se mit bientôt à donner des leçons de musique. Il avait vingt- trois ans lorsqu'il s'éprit d'une de ses élèves, Marie- Jeanne Defossez, qui appartenait à une fort bonne famille. Les parents de la jeune fille s'opposèrent quelque temps au mariage, soit parce qu'ils regardaient l'origine et la profession de François Grétry comme inférieures à ce qu'ils étaient en droit d'exiger, soit parce qu'ils redoutaient pour leur enfant les privations et les fatigues d'un ménage sans aisance. Ils cédèrent pourtant aux prières des jeunes gens que la musique avait rapprochés, et qui devaient avoir pour second fils un des plus grands artistes de leur siècle.

André-Ernest-Modeste Grétry naquit à Liège, le 11 février 1741. Des contestations se sont produites en ce qui concerne la date et le lieu de sa naissance ; le lecteur nous pardonnera d'entrer dans ces détails. Nous sentons parfaitement que, si rien de ce qui touche à l'histoire d'un grand compositeur n'est indifférent aux amis de la musique, les discussions de ce genre apportent dans un travail biographique une certaine aridité. Nous nous sommes donc efforcé de les réduire aux plus simples proportions, nous réservant de produire en appendice les pièces principales du débat.

Grétry lui-même ayant flxé pour son jour de naissance la date du 11 février, tous ses biographes se sont conformés à ce renseignement, jusqu'au jour où M. Jal produisit, dans son Dictionnaire critiqtie, un acte de baptême tiré des registres de l'église S'®- Marie de Liège, par lequel la naissance de Grétry se trouvait reportée de trois jours en arrière, au 8 février ^.

D'après cette assertion si explicite, M. Arthur Pougin, dans son Supplément à la Biographie des mmiciens, de Fétis, a cru devoir démentir Grétry, Fétis et les auteurs qui avaient reproduit et adopté la date du 11 février. Pour cette fois, cependant, Jal, infatigable et habile chercheur, pourrait avoir été trompé par un document inexact; d'autres extraits de baptême, tirés des registres de la paroisse Notre-Dame aux Fonts, de Liège, ont été publiés à leur tour et ne font pas mention de la date du 8 février. Un écrivain spadois, M. Albin Body, après avoir comparé l'un de ces textes avec celui de Jal, n'hésite pas à taxer ce dernier d'apocryphe. Nous croyons devoir nous en tenir à la date du 11 février 2. En ce qui concerne le lieu précis de la naissance de Grétry, d'autres doutes se sont élevés, qui n'ont pas encore été éclaircis. Chacun des deux quartiers de Liège revendique l'auteur de Richard pour un de ses enfants; la tradition place son berceau dans une maison du quartier

* Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire j p. Ô57, in-S». Paris, PIOD, 1867.

^ Voyez Appendice : Date de la naissance de Grétry.

d'Outre-Meuse, rue des Récollets, n"* 28, où Ton a encastré une pierre avec cette inscription :

Ici est né André-Ernest-Modeste Grétry,

LE ii FÉVRIER 4744.

Cette maison, d'humble apparence, est devenue presque un but de pèlerinage artistique ^ ; cependant un passage des Mémoires de Grétry semble prouver qu'il avait deux ans déjà quand ses parents vinrent s'y établir 2.

Fils de musiciens, Grétry suça avec le lait maternel l'amour de la musique et sa curiosité enfantine se porta de bonne heure vers les bruits et les chansons; à quatre ans, il écoutait attentivement le murmure de l'eau sur le feu, cette mélodie de la bouilloire que Ch. Dickens a décrite dans les Ck)ntes de Noël ; voulant voir de plus près ou s'approprier ce nouvel instrument de musique, l'enfant saisit la marmite et, trop faible pour la porter, ne parvint qu'à la renverser sur la flamme. L'explosion fut violente, et Grétry, cruellement brûlé, en eut pour toute sa vie les yeux aflaiblis.

* « Il est bien peu de Liégeois, el grâce au chemin de fer on pourra bientôt » dire qu'il est, dans la classe lettrée, peu de Belges, qui n'aient éié voir, » dans Tun des recoins les moins ambitieux de Tanlique quartier d'Outre- » Meuse, la demeure oii naquit» le 11 février 1741, André-Ernest-Modesie » Grétry... » Van Hulst, Grétry, pp. 7, 8, in-8®. Liège, Oudart, 1842.

^ C'est une note relative au Collège liégeois à Rome, dans lequel Grétry passa le temps de son séjour en cette ville : « Tout Liégeois a le droit d'y » demeurer cinq années. Il faut être né à Liège ou dans l'enceinle de trois » lieues aux environs de la ville : cependant le quartier d'Outre-Meuse est » exclu, parce qu'il régnait, dans le temps de sa fondation, une guerre civile » entre les deux quartiers de la ville... Si j'étais né deux ans plus tard, j'avais » part à l'exclusion. » Grétrt, JSssais, 1. 1, p. 125; édition de Bruxelles, t. L p. 77. En reproduisant celte noté, M. de Gerlache ajoute : t Si je comprends » bien ces dernières paroles, il en résulte que Grétry n'est pas né Outre- » Meuse, comme on le suppose généralement, mais qu'il avait déjà deux ans » quand ses parents vinrent s'y établir. » De Gerlache, Essai sur Grétry, p. 13, en note, in-S», lu à la séance publique de la Société d*émulation de Liège, le 25 avril 1821. S. I. n. d.

Un de ses plus doux souvenirs d'enfance, c'était son séjour de deux ans chez sa grand'mère, à la campagne; la vie saine et libre des champs, les tendres soins et les gâteries de l'aïeule furent à la foi^ salutaires et agréables pour le jeune garçon. Entouré dans toute son enfance des vives affections de la famille, Grétry devait conserver jusqu'à ses derniers jours un cœur aimant et bon; il devait aussi garder l'amour du sol natal et les mœurs simples et douces dont il avait vu dans sa première jeunesse des tableaux si calmes et si heureux.

On comprend facilement à quel point le contraste lui fut pénible à supporter lorsque, en quittant cette existence souriante de la maison de sa grand'mère, André Grétry fut placé par son père au chœur de l'église collégiale de S*-Denis, à Liège. A cette époque, François Grétry remplissait dans cette église les fonctions de premier violon. L'enfant fut saisi d'effroi dès l'annonce de ce changement dans sa vie ; les leçons de ses maîtres, les fatigues de ses occupations d'enfant de chœur, la régularité et la gravité de ses devoirs, la brusquerie, disons même la brutalité de ses professeurs, tout devait lui peser davantage lorsque sa pensée le reportait à sa vie au village, i\ ses jeux en plein air et aux caresses de Dieudonnée, son aïeule.

Le premier séjour d'André à l'église collégiale se termina avec sa première communion ; il la fit avec une vive et candide dévotion. Il nous raconte dans ses Mémoires les élans de sa foi juvénile; ce qu'il demandait à Dieu, c'était d'être un honnête homme : vœu touchant, qui nous montre son âme d'enfant déjà droite, sincère et loyale.

 douze ans, Grétry cessa d'aller au chœur et reçut les enseignements d'un musicien nommé Leclerc, qui fut par la suite maître de chapelle à Strasbourg. C'était un maître doux et bon, dont les leçons, acceptées sans crainte et sans répulsion, profitèrent à l'enfant. Depuis quelques années, Grétry était pris du désir de composer, et les maîtres de chapelle de l'église collégiale avaient à peine achevé de lui apprendre le

solfège que déjà il se rendait chez un brave homme qUi passait pour savant dans le quartier d'Outre-Meuse et lui demandait des vers à mettre en musique. Il en reçut quatre petits vers latins, traduits dans le dialecte populaire de Liège; mais il ne nous dit pas s'il parvint à adapter à ces paroles quelque mélodie^.

Bientôt son amour pour la musique fut aiguillonné par l'arrivée à Liège d'une troupe italienne qui parcourait les grandes villes en jouant les opéras bouffes de Pergolèse et de Galuppi. Sur la demande de François Grétry, le directeur de ce petit théâtre accorda à l'enfant ses entrées à l'orchestre, et pendant toute une année le jeune garçon suivit passionnément représentations et répétitions. C'est là qu'il puisa son admiration pour l'auteur de la Servapadrona, pour Pergolèse, que Burney appelait le fils du goût et de l'élégance, et dont les ouvrages, malgré tant de révolutions accomplies dans la musique dramatique, sont encore regardés comme des modèles. C'est là aussi que les qualités personnelles du génie de Grétry purent s'éveiller, et qu'il se prépara doucement, et encore inconsciemment, à la composition de ses chefs-d'œuvre. Il prit, dans ce commerce quotidien avec les charmants ouvrages de l'Italie, un goût plus vif et plus fin pour son art, et lorsqu'il rentra, à peu de temps de là, au chœur de l'église collégiale, sa voix et son talent de chanteur firent l'étonnement et l'admiration de ses anciens camarades ; aux premières mesures du motet latm qu'il chanta sur un air italien, l'orchestre pour mieux l'entendre se mit à jouer pianissimo. Le chapitre tout entier s'empressa de le féliciter; un chanoine, grand amateur de musique, M. de Harlez, lui promit sa protection et tint parole. Enfin son ancien maître, qui pendant tout son premier séjour

* Grétry, Essais, t. III, p. S69. Voici les quatre vers dont la traduction lui fut donnée :

Gum durant noctis tenebrœ, Guncta videntur honrida; Ad nova profert gaudia, Si cœlo surgat lux.

au chœur l'avait traité avec tant de rudesse, lui prédit qu'il deviendrait un grand musicien.

Ces succès de chanteur, qui eussent peut-être éloigné Grétry de la composition, ne se prolongèrent pas; la mue de sa voix approchait et le jeune homme continuait de chanter malgré sa fatigue croissante; un jour, après un air très difficile et très élevé de Galuppi, il fut pris d'un vomissement de sang. C'était fini pour lui de la carrière vocale et sa santé devait toujours se ressentir des suites de cet accident.

Grétry se mit à composer. Prenant le taureau par les cornes, il écrivit du premier coup un motet et une fugue ; le premier était, de son aveu même, une pièce de marqueterie faite d'extraits empruntés à divers morceaux religieux qu'il avait sous la main et qu'il rassembla tant bien que mal ; la seconde était calquée note à note sur une autre fugue dont l'écolier avait patiemment retourné le sujet. A défaut d'autres mérites, ce genre de travail prouvait du moins le désir de s'instruire. Son père ne tarda pas à lui donner un maître de clavecin et d'harmonie. Ce fut Renekin, oi^aniste de S*-Pierre, à Liège, homme de valeur, amoureux de son art et qui savait exciter chez ses élèves une heureuse ardeur. Grétry fut placé ensuite sous la direction deMoreau, qui occupait la place de maître de musique à l'église S*-Paul. Pour être moins paternel et moins prompt à la louange que Renekin, Moreau n'en était peut-être que meilleur professeur, à la fois plus soigneux et plus sévère. Il s'efforça de modérer le zèle de son disciple, et jeta peut-être trop d'eau froide sur cette chaleur juvénile en lui faisant recoinmencer une grande partie de ce que d'autres maîtres lui avaient enseigné un peu superficiellement. Moreau eût aimé à pousser Grétry vers les fortes études de la science musicale; il avait la franchise et la rigueur des maîtres du temps jadis : Grétry ayant écrit et fait exécuter à Liège six petites symphonies, Renekin, avec sa rondeur habituelle, l'embrassa en lui disant qu'il les jouerait toutes à l'orgue; Moreau, qui n'en pensait pas de bien, ne voulut pas du moins faire trop de peine à son élève en lui en disant du mal. Les éloges sont doux aux

jeunes têtes de dix-sept ans et c'est surtout à cet âge que l'on peut appliquer la maxime de La Rochefoucauld : « Peu de gens » sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile, a » la louange qui les trahit. » Grétry se sentit plus touché par les félicitations de Renekin que par le silence de Moreau, et il se mit à composer une messe, qu'il fit exécuter en public, comme ses symphonies. On se répétait dans Liège qu'un généreux prélat, le chanoine de Harlez , avait ouvert sa bourse à Grétry et se chargeait de l'envoyer à Rome terminer ses études. Aux yeux de ses compatriotes, cette messe était donc un adieu du jeune compositeur à sa ville natale.

Ces dires étaient vrais et l'élève de Moreau allait partir pour l'Italie; ce ne fut pas sans avoir été embrasser son excellente grand'mère. Dieudonnée Grétry s'était remariée et son mari donna pour cadeau d'adieu au musicien deux pistolets. Cette précaution ne paraissait pas inutile pour un voyage à pied d'une si longue durée. Après avoir reçu les vœux touchants, les recommandations pressantes et les caresses de sa famille, Grétry se mit en route; on était au mois de mars 1759, il avait dix-huit ans accomplis. Le messager chargé de l'accompagner à Rome était un vieux routier nommé Remacle, qui, sous prétexte de conduire des étudiants en Italie, y portait en contrebande des dentelles de Flandre ; il rapportait en Belgique de la même manière des objets de piété. Toujours sur la route, il faisait deux fois par an ce long trajet et le rendait plus long encore par des détours considérables ayant pour but d'échapper aux douanes. Grétry avait deux compagnons : l'un, jeune abbé, qui après deux jours de marche dut renoncer à poursuivre une entreprise au-dessus de ses forces, l'autre, étudiant en médecine, véritable enfant sans-souci, qui se chargea d'égayer le voyage. Les premières journées furent pénibles, mais l'habitude de la marche fut bientôt prise et, en arrivant à Trêves, les

jeunes gens, tout à fait aguerris, se sentaient disposés à accepter joyeusement toutes les aventures, à commencer par les émotions que leur guide éprouvait à chaque frontière. La dernière partie du voyage était la plus intéressante. Grétry fut vivement frappé des grandeurs du paysage alpestre ; en Tyrol, tout lui parut « original et romantique ^. » Les campagnes du Milanais le séduisirent par leur richesse, Florence lui fit l'impression d' « un séjour délicieux 2. » L'entrée à Rome, par la porte del Popolo, excita tellement son admiration que maintes fois, pendant son séjour, il retourna au même endroit pour retrouver l'émotion du premier jour 3.

L'habitation de Grétry était désignée à l'avance; c'était le Collège liégeois, situé inpiazza monte d'Oro, vici7io à San Carlo, al Corso. Fondé par un Liégeois nommé Darcis, il contenait dix-huit chambres pour des étudiants en droit, médecine, chirurgie, musique, peinture, sculpture et architecture, âgés de moins de trente ans et nés à Liège ou dans les environs, hormis le quartier d'Outre-Meuse ^. Les jeunes gens admis dans cet établissement étaient défrayés de tout, mais devaient se procurer des maîtres en ville ; le costume d'abbé leur était imposé.

Dès son entrée en Italie, en descendant des sauvages et superbes sommets des Alpes, Grétry avait été charmé par les chants populaires qu'il entendait dans la campagne. Â Rome, il se mit avec ardeur à parcourir la ville et rechercha tout naturellement les occasions d'entendre de la musique.

Ces occasions se présentaient journellement. Rome, au temps du séjour de Grétry, possédait huit salles de spectacle : Ârgentina, Âliberti, Tordinona, Capranica, la Valle, Granari, Palacorda, la Pace ^ ; les représentations se succédaient depuis

* Grétrt, Essais, 1. 1, p. 63.

* Idem, p. 69.

5 Idem, p. 71.

* Idem, p.. 125. Voyez ci-dessus, p. 6.

s L ALAN DE, Voyage d'un Français en Italie (ô^ns les années 1766-1767), 2« éd., t. VI, pp. 160, 162. Paris, 1786.

la semaine de Noël jusqu'au dernier jour du carnaval ; commençant à deux heures après-midi, elles duraient quatre ou cinq heures, et la musique était leur attrait principal. Pendant la durée du carême nul spectacle n'était autorisé, et dans l'été on n'en avait point d'autres que ceux des marionnettes; mais ni le peuple ni les amateurs ne se trouvaient privés de leurs plus chères distractions pendant la longue période de la fermeture des théâtres : les églises étaient toujours ouvertes; on y retrouvait à peu près le même genre de musique, des virtuoses renommés y exécutaient des concertos de violon ou d'orgue, des chanteurs excellents s'y faisaient entendre. Aux heures des offices chantés, le public se portait avec empressement dans les temples, et peu d'années auparavant, le pape Benoît XIV avait donné l'ordre de transporter le Saint-Sacrement dans une chapelle latérale, parce que lés fidèles tournaient le dos au maître-autel pour mieux écouter les musiciens ^, La foule se pressait plus volontiers dans certaines églises dont les maîtres de chapelle étaient particulièrement renommés et où la musique était mieux exécutée; c'étaient, entre autres, S*-Jacques des Espagnols, dont le maître de chapelle, Antoine Orisicchio ou Aurisicchio 2, artiste de talent, jouissait d'une grande vogue , et S*-Jean de Latran , qui avait aussi à la tête de sa musique un misicien de valeur, l'abbé Casali. « Dans les églises nationales, telles que S'-Louis des Fran-. » çais, S*-Jacques des Espagnols, S*-Jean des Florentins, on » distingue surtout les fêtes par une grande et belle musique » et elle coûte fort peu de chose. La musique d'église n'est » point grave et sérieuse; la symphonie qui suit toujours les » vêpres se termine fort bien par un menuet et quelquefois » l'on y distingue peu la musique sacrée d'avec celle de » théâtre 3 ».

< Grétrt, Essais, 1. 1, p. 73.

* Fétis, Biographie universelle des musiciens, 2« éd., t. I, p. 172, et t. VI , p. 374.

' Lalande, Voyage, t. VI, pp. 171, 172.

Telles sont les paroles de Lalande; Burney, à quelques années de là, trouve toutes choses dans le même état et blâme à son tour, comme « indécent », Tusage du menuet dans la musique d'église *. Grétry nous apporte, dans ses récits et jusque dans ses omissions, la confirmation de ces témoignages; il nous parle de la vogm d'Orisicchio, de Casali, de Lustrini 2, sans nous apprendre quelle impression lui firent les antiques et grandioses chefs-d'œuvre de Palestrina et de ses contemporains, sans même nous dire s'il en entendit quelque fragment. Il sentait fort bien, du reste, tout ce qu'il y avait de choquant et d'inconvenant dans les mœurs musicales de son temps, et il remarque sagement que le musicien travaillant pour l'église « devrait être très sévère et ne rien mêler dans ses composi- » tions de tout ce qui appartient au théâtre 3 ».

L'opéra pouvait-il à cette époque satisfaire complètement Grétry et lui offrir de plus judicieux exemples? C'est ce que nous devons examiner. Le XVIIP siècle a été surnommé l'Age (For du chant; nulle qualification ne fut mieux méritée en ce qui concerne l'Italie. Mais la perfection de l'exécution vocale, au lieu de faire valoir la musique, semblait lui nuire, et si les virtuoses acquéraient chaque jour plus d'importance et plus d'autorité, c'était aux dépens de l'art, du vrai art dramatique. Depuis longtemps le public n'écoutait plus, dans un opéra sérieux, que les morceaux chantés par les virtuoses en renom; entre ces diverses parties, les spectateurs se retiraient dans leurs loges, s'y rendaient visite, riant, jouant, prenant des glaces, tandis que le parterre bâillait ou causait à son aise. Le président de Brosses employait ces intervalles à une partie d'échecs, et il nous dit que « les échecs étaient inventés à mer- » veille pour remplir le vide de ces longs récitatifs et la

* BoRNET, The présent stale ofmttsic in France and Italy, pp. 363-364. Londres, 1771.

' Fétis ne donne point de renseignements sur Lustrini, non plus que sur Jacopo del violoncello, éç^alement cité par Grétry comme un des artistes renommés à Rome.

s Grétrt, Essais, 1. 1, p. 73.

» musique pour interrompre la trop grande assiduité des » échecs ^ ». L'ordre des airs était fixé par l'usage sans que les péripéties de Faction y apportassent de changement; on ne revenait au balcon qu'à bon escient et au moment précis. Chacun des premiers acteurs avait, pour l'ordinaire, droit à chanter cinq airs : « Le premier devait être écrit dans un style » expressif {aria pathetica)^ le deuxième était un morceau » d'exécution (aria di bravura)^ le troisième pouvait prendre » une allure familière et narrative (aria parlante)^ le quatrième » devait exprimer le délire de la joie (aria brillante), et le cin- » quième, obligatoirement placé au troisième acte, était le mor- » ceau capital , la pièce à prétention , destinée à faire crouler la » salle sous le bruit des acclamations (aria ditranûmsto ^), »

Pendant ses huit ou dix ans de séjour en Italie, Grétry ne vit réussir aucun opéra sérieux 3; aucun ne lui fit assez d'impression pour qu'il s'en rappelât le titre et c'est à peine s'il nous parle des compositeurs, de Vinci, de Terradellas. Il estimait particulièrement un air de ce dernier maître : « Tremate, tremate, mostri di crudeltà. » L'instinct de son propre génie rapprochait Grétry de ce grand musicien , et l'on reconnaît les causes de sa sympathie dans le jugement suivant, porté par un des hommes du dernier siècle qui connaissaient le mieux l'Italie :

ce En généra], Terradellas s'attachait beaucoup à rendre » l'expression des paroles, et l'on remarque que, loin de suivre » l'usage de la plupart des maîtres, qui négligent extrêmement » les seconds et troisièmes rôles, exécutés ordinairement par » de médiocres chanteurs, il composait avec beaucoup de » soin ces morceaux secondaires, et qu'il paraissait se piquer » d'attacher le spectateur par le mérite de la musique, lorsqu'il » n'était pas entraîné par le talent de l'acteur ^. »

* Le président de Brosses en Italie, t. II, p. 358. Paris, Didier, 1858.

* V. WiLDER, Métastase, ie poème d'opéra, son développement et ses transformations; feuilleton da Parlement du â5 avril 1889.

' Grétrt, Essais, 1. 1, p. 114.

* Encyclopédie méthodique, Musique, t. Il, Paris, 1818; arlicle //a/i>, par GiNGUEKÉ, p. 80.

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