‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 9 sur 40 · M"« DUPLANT · texte numérisé non relu

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Depuis l'époque des premières représentations de Céphale et Procris, les esprits, loin de se calmer en ce qui concernait les discussions musicales, n'avaient fait que s'enflammer davantage. Alceste avait encore augmenté l'admiration du public

français pour Gluck; par une insigne maladresse, Marmontel fit coïncider avec la reprise de son opéra de Céphale l'apparition de sa brochure anonyme intitulée Essai sur les révolutions de la mu^iqtie en France, qui était entièrement dirigée contre le grand artiste allemand. Il donnait ainsi beau jeu aux partisans de Gluck, et les réponses qu'il s'attira ne se firent pas attendre. Le Journal de Paris, organe gluckiste, qui le 24 mai, avait publié un compte rendu favorable de la reprise de Céphale, releva immédiatement le gant mal à propos jeté par l'académicien, et dès le 3 juin, en annonçant VEssai sur les révolutio7is, il lança quelques pointes sur l'opéra de Marmontel : « C'est à ceux qui ont donné les modèles à donner » les préceptes ; et la théorie de la musique théâtrale ne » pouvait pas paraître avec plus d'avantage qu'en se faisant )) précéder de l'opéra de Céphale. Si l'auteur de VEssai par- » venait à nous détromper des longues et terribles illusions » que nous ont faites depuis quatre ans Iphigénie, Alceste et » Orphée, il n'est pas bien sûr que Céphale et sa brochure nous » dédommageassent de notre erreur... ^ ». En quelques jours, la querelle s'échauffa, et le pauvre Grétry ne tarda pas à en recevoir les éclaboussures : « Que l'on donne à M. Gluck le » poème de Céphale, » demande un choriste de l'Opéra qui écrit sans se nommer au Journal de Paris ; « c'est alors que » nous jugerons si ses talents peuvent être comparés à ceux de » M. Grétry 2. »

Les amis de Marmontel et de Grétry, obligés de reconnaître l'insuccès de Céphale, cherchèrent à l'expliquer par les vices de l'interprétation, et le Courrier de l'Europe les détaille dans un long article dont nous reproduisons quelques lignes : « Il y a eu si peu d'ensemble aux deux premières représen- » tations, les acteurs, l'orchestre étaient si peu animés qu'il y

* Journal de Paris du 3 juin 1777, n» 155; cet arlicle est reproduit, aiusi que VEssoi de Marmontel, dans les Mémoires pour servir à l'histoire de la révolution opérée dans la musique par M. le chevalier Gluck, in-S". A Naples, et se trouve a Paris, 1781.

* Journal de Paris du 17 juin 1777, n» 168.

» aurait de l'injustice à vouloir juger de cet ouvrage d'après » une exécution aussi imparfaite ... Il est impossible que » tant de traits naturels et délicats, tant d'expressions fortes » et pathétiques soient rendus par des cœurs froids ou ina- » nimés, par des voix fausses ou glapissantes. Il n'y a pas » jusqu'aux ballets qui ne se ressentent de la négligence avec » laquelle cet opéra a été présenté au public ; ce n'est pas » la faute des airs, assurément.... i » Ces reproches étaient peut-être exagérés, mais encore pouvons-nous en douter; nous avons déjà attribué à l'imperfection de l'exécution une part de l'insuccès de Céphale et Procris en 1775; cependant, l'article du Courrier de l'Europe émut vivement les défenseurs du théâtre de l'Opéra, et l'un d'eux se chargea d'y répondre dans le Journal de Paris : « Je sais, dit l'avocat improvisé, » qu'on a fait de ce ballet des répétitions sans nombre ; que » rien de ce qui a rapport à l'illusion théâtrale n'a été » négligé ; que les sujets, à l'envi les uns des autres, ont fait » tout ce qu'on pouvait attendre de leurs talents pour le » rendre supportable ; que même on a employé tous les petits » moyens capables de le ranimer, en y faisant chanter, dès la » sixième représentation, de jeunes débutantes. Cependant on » ose se plaindre ! 2 »

Gluck, qui était revenu à Paris et qui préparait Armide, assista dans une troisième loge à la quatrième représentation de Céphale et Procris 3 ; il semble s'y être fait remarquer à dessein, comme pour affecter une impartialité qui n'était pas dans son caractère. Quelques jours après la reprise de Céphale, on avait remis au répertoire les ouvrages du maître allemand, et par un subterfuge assez peu délicat, les directeurs de l'Opéra avaient réservé pour Alceste et Iphigénie le mardi et le vendredi, « jours d'étiquette », laissant le dimanche pour Céphale; or, le dimanche « les gens de bon ton » ne sortaient pas, ils

* Courrier de l'Europe du 6 juin 1777.

* Journal de Paris du 20 juiu 1777, n* 171.

5 Idem du 31 mai, n» 151.

fuyaient les promenades et abandonnaient les théâtres au peuple et aux petits bourgeois ^. Les recettes étaient tout naturellement moins fortes et les succès de moins bon aloi ; cependant les Gluckistes s'emparèrent avec joie de cet argument nouveau, et l'un d'entre eux le jeta brutalement à la tête de Marmontel et de Grétry, dans un article inséré au Journal de Paris, que nous reproduisons comme un échantillon de la polémique du temps :

« Réponse solide à fEssAi sur les révolutions de la musique.

» Les plaisanteries sont belles et bonnes, Messieurs, mais » elles ne sont pas des raisons. Le public répond encore » mieux que vous à VEssai sur la période musicale. Voici un » petit argument de sa façon qui, sans être conforme aux » catégories d'Aristote, n'en est pas moins péremptoire.

» VEssai venait de paraître : on donne à l'Opéra Céphale, » le mardi 3 juin, et la recette fut à 777 1. Le vendredi 6, on » donne Iphigénie qui rendit 3,265 1. 10 s. Le dimanche 8, » Céphale donna 544 1. 10 s., et le mardi suivant, 1,410 1. 10s. » Le vendredi 13, Alceste produisit 4,309 1. 10 s. Le dimanche 15, » Céphale rendit 615 1. 10 s. Le mardi 17, Alceste rendit 2,5001. » Vendredi 20 , Iphigéiie rendit 4,480 1. Voilà qui est net. Je » n'aime que ce que tout le monde entend, et je me moque » des grandes phrases et de la métaphysique de vos brochures » sur la musique. Je suis comme ce drôle de corps de l'autre » siècle qui disait : Je n'aime pas le brailler et je n'entends » pas le raisonner.

» J'ai l'honneur d'être, etc... » Urluberlu 2. »

Ainsi la maladresse du poète, la mauvaise volonté du théâtre, la médiocrité des interprètes , l'intolérance du public semblèrent vouloir concourir à l'insuccès d'une partition dont le

« Mercier, Tableau de Paris, t. II, p. 392.

• Journal de Paris du 22 juin 1777, n» 173.

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