CHAPITRE SIXIEME
Céphaie et Proais. — Les Mariages samniies. — Succès à l'étranger.
Voyage à Bruxelles et à Liège en 1776.
Nous avons mentionné dans le chapitre précédent l'opéra de Céphaie et Procris, composé pour les fêtes données à Versailles à la fin de 1773, à l'occasion du mariage du comte d'Artois. Grétry, qui avait obtenu déjà tant de succès à la Comédie-Italienne, rêvait peut-être depuis quelque temps de s'essayer sur une scène plus vaste; sa première tentative de grand opéra est très intéressante à étudier, non seulement à cause de la valeur de l'ouvrage, mais parce qu'elle nous montre l'artiste aux prises avec des traditions nouvelles pour lui.
Marmontel, l'auteur du poème de Céphaie et Procris y se flattait, comme à son ordinaire, d'avoir tout à fait réussi. Il est curieux de l'entendre parler, surtout lorsqu'il nous dit : « J'avais donc démontré qu'au moins dans le comique, la » langue française pouvait avoir une musique du même style » que la musique italienne ^ ». Ne dirait-on pas qu'il était le compositeur en mêmç temps que le poète de Zémire et Azor, de la Fausse magie, etc.? 11 résolut donc de relever de la même manière la musique du grand opéra, et il confia à Grétry le livret de Céphaie et Procris, qui n'était pas une merveille, il fallut bien en convenir, et qui fut assez rudement traité par les spectateurs de Versailles ; on s'amusa beaucoup de quelques bons mots improvisés le jour de la première représentation : une des actrices, M"® Sophie Arnould, avait dit que « la » musique était plus française que les paroles »; un plaisant
' Marmontel, Mémoires, 1. 111, pp. 161, 162.
s'empara du mot latin aura, conservé par Marmontel au milieu de ses vers français, et en fit ora pro nobis; le livret avait été imprimé pour la cour; on se fit un malin plaisir de l'éplucher et d'y relever des naïvetés, des puérilités de langage, des fautes de français ou des concetti ; Meister reproduit un fragment de dialogue où Géphale vient faire à Procris de longues excuses de l'avoir tuée :
Pardonne, hélas! pardonne  l'erreur de ma main.
Procris.
Tu m'aimais f je pardonne A l'erreur de ta main ^
L'ouvrage n'eut à Versailles qu'une seule représentation, le 30 décembre 1773; il terminait la série des réjouissances commandées et ne fut pas accueilli avec plus de faveur que les pièces données les jours précédents. « Toute la cour, en géné- » rai, dit Bachaumont, est contente d'être débarrassée de ces » spectacles d'étiquette, et M. le Dauphin, peu plaisant de son » naturel, a dit à M. de Richelieu : Enfin, voilà nos spectacles » finis, nous allons donc nous amuser 2. »
Gluck, qui arrivait de Vienne pour faire représenter à l'Académie de musique son Iphigénie en Aulide, assista à deux répétitions de Céphale et ProcriSy et ne fit à Grétry aucune observation ; ce n'est pas sans amertume que notre artiste écrit dans ses Mémoires : « Il préparait Iphigénie, et il était plus naturel » qu'il profitât de mes erreurs que de m'en tirer 3 ».
Les registres des dépenses de la cour nous apprennent quel fut pour Grétry le résultat financier des fêtes de Versailles ; à l'occasion des « grands spectacles » parmi lesquels avait figuré exhale, il toucha 2,000 livres de gratification et 3,599 livres
< Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., l X, p. 335; cette lettre, datée de janvier 1774, est de Meister. • Mémoires secrets, t. VII, p. 115.
3 Grétry, Essais, 1. 1, p. 284.
« pour copies »; deux mois auparavant, au moment du voyage de Fontainebleau, la représentation de la Rosière de ScUency dans cette résidence lui avait valu 1,155 livres en plus de sa pension annuelle de 1,200 livres ^.
Ces bénéfices, fort agréables sans doute, ne devaient qu'à moitié consoler Grétry de l'insuccès de Céphale et Procris. Il se passa seize mois avant que cet ouvrage parût à l'Académie de musique, à Paris, le mardi 2 mai 1775, sous le titre de ballet héroïque en trois actes. Dans cet espace de temps, Grétry avait donné à la Comédie-Italienne la Rosière de Salency et la Fausse magie, et il avait travaillé avec Marmontel à l'inévitable remaniement de Céphale. Mais de grands événements s'étaient accomplis à l'Opéra, et un nouvel astre dramatique s'était levé, dont la gloire et les succès menaçaient d'étouffer tous ses rivaux : Gluck avait donné Iphigénie en Aulide le 19 avril 1774 et le 2 août de la même année Orphée et Eurydice. Comprenant immédiatement la puissance du génie nouveau qui s'offrait à son admiration, le public parisien, avec sa mobilité habituelle, avait de suite adopté pour son unique héros l'artiste qui entreprenait de réformer l'opéra français. Ce fut une fortune pour l'Académie de musique, mais cette vogue exclusive faillit nuire sérieusement à la Comédie-Italienne et même à Grétry, le favori du public sur ce théâtre. On rapprochait ces deux noms, on les comparait l'un à l'autre ; la manie des classements, l'intolérance des grands enthousiasmes ne permettaient pas d'aimer à la fois, sans raisonner, Gluck et Grétry; M"® de Lespinasse, après avoir tant admiré la Fausse magie, était obligée de se défendre contre d'inexactes interprétations de sa pensée :
« Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais » mettre Grétry au-dessus de Gluck parce que l'impression )) du moment, fût-elle plus faible, doit effacer celle qui est » éloignée? Eh bien, il n'en sera rien, et je vous ferai remar- » quer que si je suis exagérée, je ne suis jamais exclusive, et
* Archives nationales, 0*2î)37.
^) savez-vous pourquoi? C'est que c'est mon âme qui loue, » c'est, que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis » assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui me » paraissent le plus opposées; si bien donc, que j'aime, que » je chéris le talent de M. Grétry,- et j'estime et admire celui » de M. Gluck ; mais comme je n'ai ni les lumières, ni les con- » naissances, ni la sottise nécessaires pour assigner des places » et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer » lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui me* » paraît ne pas devoir se rapprocher ; je ne sais à quelle dis- » tance la nature les a mis l'un de l'autre, mais je sais qu'à » talent égal, ils auraient dû en faire un emploi différent, )) puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la » tragédie 1. »
Pourtant ce rapprochement, cette comparaison entre Grétry et Gluck, que repoussaient les esprits éclectiques, devinrent inévitables le jour où l'auteur du Tableau parlant, de la Rosière de Salency, de Silvain se hasarda sur le théâtre même qui retentissait chaque soir des accents magnifiques d'Iphigénie et d'Orphée ; Céphale et Procris, malgré de grandes beautés, ne put supporter un tel choc, et la même femme enthousiaste, exaltée, qui venait de défendre Grétry, en vint à le condamner; M"® de Lespinasse écrit à propos de Céphale et Procris : « Cette » musique a les pâles couleurs : il faut que mon ami Grétry » s'en tienne au genre doux, agréable, sensible, spirituel, c'est )) bien assez ; et quand on est bien fait dans sa petite taille, il » est dangereux et sûrement ridicule de monter sur des » échasses. On tombe sur le nez, et les passants rient. Vous » remarquerez que ce n'est point en contradiction, mais bien » en confirmation de mon engouement pour Zémire et Azor, » pour l'Ami de la maison^ pour la Fausse magie, etc., etc., » que je vous parle ainsi 2. »
Les œuvres de Gluck étaient présentes à toutes les mémoires,
* Lettres de Jf"' de Lespinasse, pp. 148, 149. ^ Ibidem t p. 465.
et le nom du grand homme revient sous la plume de tous les littérateurs qui rendent compte de Céphale et Procris : « Le » poème est froid, obscur et mal écrit, dit La Harpe; c'est ce » que Marmontel a fait de plus mauvais; la musique a paru » faible. Il y a pourtant quelques beaux morceaux, surtout un » duo du premier acte et quelques airs de danse ; mais après » Gluck il faut que la musique dramatique soit plus nourrie » et plus substantielle K » Ecoutons Grimm : « Le poème a » paru dépourvu de convenance et d'intérêt, la musique froide » et faible, les idées agréables répandues dans quelques airs, » hors de leur cadre. On a trouvé surtout le récitatif d'un » ennui et d'une insipidité assommants ; et le public encore » tout préoccupé des beautés d'Iphigmie et iYOrphée a envoyé » fort durement le malheureux Grétry aux tréteaux de l'Opéra- » Comique ^. » Les Mémoires secrets nous donnent la même note : « En général, on veut que le plus mauvais des opéras » comiques de Grétry, à la Comédie-Italienne, soit meilleur » que cet essai au Théâtre-Lyrique 3 ». Le Mercure, il est vrai, se répand en louanges 4 ; mais il ne reproduit pas l'opinion du public; son article est rédigé par un auteur bienveillant et sous l'inspiration des amis de Marmontel et de Grétry. L'insuccès ne fut que trop évident : Céphale n'obtint que douze représentations s.
Certainement la partition de Grétry méritait un meilleur sort et se recommandait aux amateurs par des qualités qui ne sont pas ordinaires. La lecture en est très intéressante. Le duo du premier acte entre Procris et Céphale : « Donne-lamoi », est une des plus heureuses inspirations de Grétry; il est à la fois touchant et large ; le chœur ouvrant le second acte : « Eveillez-vous, charmante Aurore », est plein de grâce; il
* La Harpe, Correspondance HUéraire, 1. 1, p. 166.
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., 1. XI, p. 76. « Mémoires secrets, t Vil I, p. 23.
* Mrrcure de France, jmn 1775, pp. 167 et soiv.
5 Th. de Lajarte, Catalogue de la bibliothèque musicale de VOpéra, 2 voJ. in-8«, l. I, p. 280. Paris, 1876-1880.
faut citer l'air de Céphale « Parais, mortel »; le duo du troisième acte entre Procris et la Jalousie, et l'air de Procris qui lui succède, sont des pages remarquables et renferment des phrases d'un accent émouvant et dramatique ; parmi les airs de ballet, il se trouve plus d'un morceau charmant et plein d'élégance. Dans tout l'ouvrage, Grétry fait preuve évidemment d'un grand sentiment et d'une inspiration soutenue, mais il est incontestable que ce « ballet héroïque » n'a point la grandeur et la puissance des « tragédies lyriques » de Gluck. Le public français n'a jamais eu qu'une idole à la fois : il en a changé souvent, du reste ; mais quand deux maîtres se sont présentés ensemble pour partager ses faveurs, il a toujours fallu que l'un fût sacrifié à l'autre. Il faut rappeler ici un autre préjugé de l'esprit français en matière d'art, préjugé aujourd'hui à peu près disparu, mais qui était fort enraciné au XVIII® siècle : c'est celui de la spécialité des talents; on n'admettait point qu'un musicien de théâtre fût en même temps un bon compositeur d'église, que l'auteur d'un joli opéra comique pût écrire une tragédie lyrique, qu'un peintre de portraits sût dessiner un paysage ; chaque artiste devait se renfermer dans le genre par lequel il s'était fait connaître, et s'il essayait d'en sortir, le public lui opposait ses propres ouvrages comme une muraille de la Chine, lui permettant de l'étendre, mais jamais de la franchir. Parmi les causes de l'insuccès de Céphale et Procris, il faut se garder d'omettre le chapitre important dé l'exécution vocale. Les chanteurs de l'Académie de musique ne s'étaient pas encore départis en 1775 des habitudes surannées qui rendaient leur spectacle fatigant et monotone; ils se raidissaient à la fois dans leurs costumes ridicules et dans les traditions singulières de leur chant conventionnel, où de violents éclats de voix alternaient avec des ornements mesquins et reproduits à satiété; le tour de gosier, le martellement, le flatté, le pincé, le balancé, la coulade, la tirade, et bien d'autres agréments ^ en usage
^ Voyez dans Touvrage de MM. Lemaire et La voix, Le chant, ses princifes et son histoire, Je chapitre des ornements de rancien chant français, pp. lâi- 153. Paris, Heugel, 1881.
depuis plus d'un siècle constituaient encore le style vocal des acteurs du grand Opéra; au lieu de se conformer aux indications du compositeur, aux signes du chef d'orchestre, ils avaient la prétention de tout conduire et ne se gênaient point vis-à-vis de la musique ni de la mesure l. Gluck parvint' à réformer ces usages, mais il se heurta d'abord à des résistances que sa volonté de fer eut assez de peine à vaincre 2.
Le demi-succès de la Famse magie et la chute de Céphale et Procris semblent avoir découragé Grétry, qui ne fit rien paraître dans tout le reste de l'année 1775. Il avait proposé à Marmontel des remaniements considérables de tout l'opéra de Céphale, la suppression du rôle de l'Aurore, etc.; l'académicien, content de son ouvrage et rejetant sans doute la faute tout entière sur son collaborateur, refusa de se prêter aux changements demandés, et le ballet héroïque fut mis de côté 3.
En janvier 1776, nous voyons Grétry s'efforcer de faire revivre sa belle partition de V Amitié à l épreuve, en la réduisant en un acte; chantée par Clairval et M°»® Billioni, elle obtint un assez grand succès -*. Ce ne fut que six mois après, le
* Grétry, Essais, 1. 1, pp. 280-281.
* Beaucoup d'amaieurs applaudirent aux réformes tentées par GJuck. Mercier s'écrie : « Puisse le génie triompher des derniers obstacles qui s*op- » posent à la perfection de cet art, sorti pour nous de J'enfance où nous le » captivions! La pratique de notre antique psalmodie a raidi les organes et » durci le tympan de cette foule de chanteurs et de chanteuses, dont la » troupe étourdissante nous fatigue. Qu*on les chasse au plus tôt; qu'on » raccourcisse ces danses si longues et si mal amenées; qu'on choisisse des » poèmes oii Tintérét ne soit ni coupé, ni affaibli; et que le décorateur ambi- » tieux, le despotique maître de ballet, le lourd orchestre cessent d'être » rebelles et de donner des entraves ridicules au génie qui doit commander » à ses subalternes et les soumettre à son autorité. » Mercier, Tableau de Paris, 1. 11, p. 281. Amsterdam, 1 782.
5 Grétry, Essais, 1. 1, pp. 282, 283
* d'Origny, Annales du Théâlre- Italien, t. II, p. 99.
12 juin 1776, que l'artiste donna un nouvel ouvrage à la Comédie-Italienne, les Mariages samnites, drame en trois actes, en prose, dont les paroles étaient d'un « citoyen de Toulouse ^ », du Rosoy.
On se souvient qu'à son arrivée à Paris, Grétry avait composé une partition portant le même titre, tirée du même conte de Marmontel et refusée par les comédiens italiens; depuis cette époque, il avait transporté dans d'autres partitions quelques morceaux de ce premier ouvrage; le livret de du Rosoy était tellement analogue à celui de son prédécesseur qu'il ne fut pas difficile d'y adapter d'autres fragments de la partition composée en 1768, et Grétry n'eut guère à écrire que les morceaux d'un rôle nouveau, celui d'Eliane 2.
La reine Marie-Antoinette assista le 12 juin à la première représentation des Mariages samnites ; le public lui fit fête et s'unit aux acteurs pour chanter ce couplet :
Du monde entier formez la chaîne, C'est commander que vous servir; Quand on a la beauté pour reine.
Tout est devoir, tout est plaisir s.
Le médiocre succès obtenu par cet ouvrage ne dédommagea point Grétry de ses ennuis passés ; sa musique souffrit du mauvais accueil fait à la pièce qui était, selon La Harpe, « une des » plus plates choses dont le sieur Rosoy fût capable ^ ». Pourtant ce livret, pitoyablement coupé et ridiculement écrit, avait été reçu avec acclamations par les comédiens; Grétry nous apprend la cause de cette réception mal justifiée par le mérite littéraire de l'œuvre : du Rosoy venait de donner sa pièce de Henri IV ou la bataille d'Ivry, dont le succès prolongé avait suffi pour allécher les comédiens en quête de. grosses recettes ^ ;
* Almanach musical pour 1117 ^ in-24. Paris, DeJalain.
* Grétrt, Essais, 1. 1, p. 288. .
3 d^Origny, Annales du Théâtre- Italien^ t. Il, p. 103.
* La Har^e, Correspondance littéraire, 1. 1, p. 380. 5 Grétry, Essais, t. I, p. 287.
cherchant tous les moyens d'attirer le public, ils avaient fait a une dépense prodigieuse pour embellir la scène par une » grande pompe et une magnificence de cortège considéra- » ble 1 ». Le pauvre du Rosoy crut améliorer son œuvre en transformant sa prose en vers ; il ne réussit pas à communiquer la vie et l'intérêt à sa malheureuse pièce que la musique seule soutint quelque temps et fit reprendre de loin en loin ; quoi qu'en ait dit le Mercure, qui s'épuise en louanges sur la partition des Mariages samnites, en affirmant que « M. Grétry » n'a jamais porté si haut l'art de la composition musicale 2 », nous ne tenons pas cet ouvrage pour un des meilleurs qu'ait produits l'auteur de rAmi de la maisoii, de Zémire etAzor et de la Rosière de Salency ; la note guerrière, qui tient une grande place dans le^ Mariages samnites, ne convient guère à son génie plus fin que fort, plus délicat que bruyant. Aussi les morceaux que nous préférons dans cette œuvre sont-ils plutôt des scènes épisodiques, comme le joli chœur à deux voix des jeunes filles samnites, « Dieu d'amour ».
Le sort en ce moment ne se montrait pas favorable au musicien; mais si des échecs immérités avaient accueilli à Paris ses dernières productions, bien des dédommagements lui arrivaient de l'étranger. En efl'et, depuis plusieurs années, ses opéras s'étaient répandus dans des contrées même éloignées et ils avaient commencé leur tour d'Europe par le tour de France. 11 n'était point de petit théâtre ou de troupe ambulante qui ne mît à son répertoire les opéras-comiques de Grétry. Bientôt ces ouvrages acclamés passèrent les frontières. Nous avons dit comment Burney vit jouer à Mannheim Zémire et Azor, et comment il arriva que cette pièce charmante fut chantée à la fois sur trois théâtres dans la même ville germanique 3 ; la plupart des partitions de Grétry obtinrent des succès aussi flatteurs, et, d'après le témoignage d'un historien
* Mémoires secrets, l. IX, p. 447.
* Mercure de France, juillet 1776, 2' vol., p. 198. ' Voyez ci-dessus, p. 103.
allemand, « furent traduites dans presque tous les pays, particulièrement en Allemagne ^ ». La Suède fut une des nations qui les accueillirent avec le plus d'empressement; le roi Gustave III, non content d'avoir fondé, en 1773, un théâtre national d'opéra suédois, faisait souvent exécuter dans ses résidences d'hiver et d'été de grandes œuvres musicales de toutes les écoles, des opéras de Gluck, de Grétry, de Monsigny 2 ; il figurait lui-même dans les ballets et ses historiens nous ont conservé le récit d'une fête donnée par ses soins en 1776, en l'honneur de sa sœur. Madame Royale; on joua la Rosière de Saleney, et le divertissement final fut dansé par le roi, la reine et les principaux personnages de la cour 3.
Le succès des ouvrages de Grétry ne fut ni moins prompt, ni moins vif en Italie ; on en trouve une preuve curieuse dans une lettre écrite au musicien liégeois par Floquet, l'un de ses collègues parisiens qui voyageait en Italie en 1776 :
« Florence, le 13 septembre 1776.
» Je profite. Monsieur, d'un moment heureux et très » agréable pour avoir l'honneur de vous écrire et pour vous » faire mon compliment sur le succès que vos opéras ont eu » en Italie. Il vient de passer à Florence une troupe de comé- » diens français qui ont joué Lucile, les Deux Avares, Zémire » et Azor, etc. , avec un succès étonnant. Zémire et Azor sur- » tout a fait fanatisme, quoique représenté sans décorations » et par des chanteurs médiocres.
» On vous met ici au-dessus de tous les maîtres qui ont » travaillé dans ce genre. M. le marquis de Ligneville, parent » du Grand-Duc et grand contrepuntiste, m'a dit étant à dîner
* AuGusT Reisshakn, Allgemeine Geschichle der Musik, t. Ilï, p. 56. Leipzig, Fùss,1864.
■ Geffroy, Gustave III ft la cour de France, 1. 1, p. 328. Paris, Didier,
^ Idem,i. I, p. 334.
» chez lui, qu'un seul morceau de Zémire et Azor achetait tous » lés opéras-comiques italiens qui ont été faits depuis trente » ans. On a trouvé tous vos motifs charmants, et vos airs » remplis de grâces, d'expression et du plus beau pathétique, » selon la situation. Le quatuor de Lucile a été recommencé » trois fois, avec des applaudissements étonnants. Je vous » rends. Monsieur, les choses telles qu'elles se sont passées. )) Vous devez des remercîments al signor Rutini, maître de » chapelle de cette cour et homme de beaucoup de mérite, » qui a fait toutes vos répétitions avec la même exactitude que » si les ouvrages lui eussent appartenu; et les jours de repré- » sentation, il s'est mis lui-même au clavecin pour faire aller » l'orchestre.
» On traduit Zémire et Azor en italien, et je crois que sous » peu de temps on verra cet opéra sur tous les théâtres de » l'Italie. Mon intention serait que vous fissiez mettre cette » lettre dans les papiers publics, afin que notre chère nation » fût convaincue que nous avons de la belle musique en » France et qu'il est assez inutile qu'on se tue à faire traduire » des opéras italiens, tandis que l'Italie elle-même traduit nos » ouvrages. Jouissez de vos succès. On parle de vous sans » cesse dans ce pays, et l'Italie vous réclame comme un de ses » enfants. Je suis presque à la fin de mon voyage, que j'ai » tâché de faire avec tout le fruit possible. Puissé-je, comme » vous. Monsieur, continuer de plaire à ma nation et mériter » le suffrage de l'Europe entière, qui applaudit à vos » productions.
» J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considéra- » tion, etc.
» Floquet. »
En publiant cette lettre, le Mercure ajoutait : « Ainsi voilà » les pièces mises en musique par M. Grétry adoptées et » traduites en Italie, comme elles l'étaient déjà en Alle- » magne , en Flandre, en Suède, en Russie, en Hollande, etc.
» Rien sans doute ne prouve mieux que cet illustre composi- )) teur parle dans sa musique la langue universelle des nations, » qui est partout celle de la belle nature, de la déclamation et » du sentiment ^. »
De tous ces témoignages flatteurs qui parvenaient à Grétry, il n'en était point de plus doux à ses yeux que ceux qui lui venaient de sa patrie. La ville de Liège, justement fière du génie d'un de ses enfants, avait applaudi ses ouvrages presque en même temps que Paris. Le Huro7i fut joué pour la première fois à Liège le jeudi 26 janvier 1769, six mois après son apparition à Paris, et par un délicat hommage, les magistrats de la cité placèrent ce soir-là dans leut loge la mère du compositeur qui, à cette époque, n'avait pas encore rejoint son fils en France. En novembre 1770, le théâtre de Liège donna presque à la fois trois ou\Tages de Grétry : Isabelle et Gertrude, le 15 novembre; le Tableau parlant, le 17, et Lucile, le 27 2.
A Bruxelles, le succès de ces partitions n'était pas moins vif. * Par un contrat conclu en 1774 entre Grétry et Compain, directeur du théâtre de cette ville, le musicien s'engageait à envoyer à Bruxelles, le lendemain de la première représentation, chacun de ses opéras; il recevait pour chaque ouvrage une somme de 25 louis d'or 3. Compain, ayant résigné son privilège de directeur en janvier 1775, eut pour successeur Vitzthumb, déjà
* Mercure de France, novembre 1776, pp. 174 et sulv.
* L. DE Sagher, Grétry; Revue de Belgique, 15 août 1869, t. II, pp. 280-
5 Ch, Piot, Quelques lettres de la correspondance de Grétry avec Vitzthumb; Bulletin de l*Acaoénib royale des sciences, des lettres et des BEAUX-ARTS DE BELGIQUE, année 1875, no 10, pp. 408 et suiv.
( no )
chef d'orchestre du théâtre, et qui continua les relations engagées par Compain avec Grétry; la première pièce nouvelle du musicien liégeois représentée sous la direction de Vitzthumb fut la Fausse magie; en 1776, Grétry lui fit parvenir les Mariages samnites y et presque en même temps, par une lettre du 3 juillet, il lui annonça son prochain voyage à Bruxelles :
« J'aurai bien du plaisir. Monsieur, à vous* entendre et à » vous admirer dans mes ouvrages mêmes, que vous savez » faire exécuter, à ce que dit l'Europe entière, dans la plus » grande perfection. Je serai surtout content de voir la Fausse » magie, que vous donnez, dit-on, mieux qu'à Paris l. »
En effet, en 1776, pour la première fois depuis son départ pour Rome en 1759, Grétry se préparait à un voyage dans sa ville natale; il allait reconduire dans le pays de Liège une de ses sœurs, qui était chanoinesse, et son itinéraire le conduisait tout d'abord à Bruxelles. Il y fut parfaitement reçu et se rendit au théâtre avec empressement pour entendre la Fausse magie; mais il eut la surprise de voir que son ouvrage avait été corrigé. Vitzthumb était coutumier du fait : Grétry ne s'en doutait pas et ce fut un grand désappointement pour lui. Il n'en a dit que quelques mots dans ses Mémoires : « Je me » rappelle qu'étant un jour au spectacle de Bruxelles, où » j'écoutais la Fausse magie, j'entendis un trait de flûte sem- » blable au ramage du rossignol, qui, du reste, avait été mis » par l'illustre docteur qui battait la mesure. C'est à l'endroit » du duo des vieillards : « Vous qu'elle aime? — Oui, moi ». » Le repos total après ces deux mots, qui veut dire, je reste » stupéfait, est, je crois, bien senti. Cependant la flûte faisait » un fort beau ramage pour occuper le repos que j'avais indi- )) que ; ensuite le chanteur disait : c'est à quoi l'on ne s'attend » guère. Il semblait parler du trait de flûte 2. » En quittant Bruxelles, où il n'était resté que quelques jours, le maître adressa à Vitzthumb la lettre suivante :
* Ch. Piot, ouvrage cité, p. 419.
• Grétry, Essais, 1. 1, p. 5 H.
a A Monsieur Vitzthumb.
» Bruxelles, ce 31 aousl 1776.
» Oserai-je vous prier, Monsieur, en cas que l'on vous » adresse encore quelques lettres pour moi, de me les envoyer » à l'hôtel de l'Agneau, sur Meuse, à Liège? M. de Villetaneuse » et moi. Monsieur, nous vous prions d'agréer nos remercie- » ments pour toutes les honnêtetés dont nous avons été com- » blés par vous pendant notre séjour à Bruxelles. Que ne » puis-je vous en dire autant de la part de ma musique, » Monsieur. Mais elle est bien loin d'être aussi satisfaite de vos » prétendues corrections que nous le sommes, M. de Villeta- » neuse et moi, de toutes vos honnêtetés. Ne comptez plus sur » mon retour à Bruxelles, Monsieur. Je viendrais vous gêner » dans vos opérations. Vous m'avez banni à jamais du théâtre » de Bruxelles. Mais l'honnête M. Vitzthumb conservera tou- » jours sur mon cœur les droits que l'homme de probité » obtient si naturellement des âmes reconnaissantes. Je suis, » Monsieur, avec la plus grande et la plus parfaite estime, » votre très humble et très obéissant serviteur,
» Grétry ^. »
L'artiste fut reçu à Liège en triomphateur. Le prince-évêque Velbruck lui fit l'accueil le plus flatteur et le nomma son conseiller intime; en échange, Grétry lui offrit la dédicace des Mariages samnites. On donna en son honneur des représentations de ses ouvrages, et il reçut l'hommage de plusieurs
* Ch. Piot, ouvrage cité, p. 455.
pièces de vers; nous citerons celle du jeune poète liégeois Reynier :
Enfin de nos Liégeois l'espérance est remplie : Grétry, nous te voyons au sein de ta patrie. . Chacun fait éclater les plus joyeux accents ;
Permets que ma muse ravie
Vienne aussi t'oflfrir son encens.
Dans mes vers, cher Grétry, que ne puis-je te rendre
Le ravissement, le plaisir Que ta musique harmonieuse et tendre
Chaque jour me fait ressentir!
Ah ! si les chants que je vais faire entendre
Égalaient tes sons séducteurs!
Mais c'est en vain qu'on l'oserait prétendre; Il faut être Grétry pour enchanter les cœurs.
Reçois, reçois le prix de tes heureux talents; Vois l'Europe applaudir à tes accords brillants. Entends ces lieux, séjour de la jeunesse.
Retentir de ton nom chéri.
Vois tous les yeux s'enflammer d'allégresse,
Dès qu'on s'entretient de Grétry *.
Nous donnerons encore cette strophe d'une pièce intitulée : Stances à M. Grétry à son arrivée à Liège, dont l'auteur anonyme signe « un citoyen de Liège » :
Liège, applaudis- toi; lève une tète altière, Vois ce mortel charmant : il te doit la lumière,
C'est ton enfant le plus chéri.
Viens accueillir le fils des amours et des grâces. Viens répandre des fleurs sur les brillantes traces
Du tendre et sublime Grétry *.
En quittant Liège, Grétry reçut à Spa les mêmes témoignages d'ardente admiration; il assista au théâtre à une représentation des Deiuv Avares, pendant laquelle il fut l'objet d'une ovation
* Journal de théâtre ou le nouveau spectateur, da 15 octobre 1776.
* Mercure de France, octobre 1776, pp..l87, 189.
enthousiaste. En rentrant à Paris, au mois de septembre 1776, l'artiste rapportait de touchants souvenirs, et peut-être songeait-il déjà à de nouveaux voyages dans sa patrie.
Grétry allait retrouver à Paris les ennuis et les déceptions qui ne lui étaient pas ménagés depuis quelque temps; dans l'hiver qui suivit son retour, il ne fit paraître qu'un ouvrage de peu d'importance, un divertissement ajouté par Laujon à la comédie de La Chaussée, Amour pour amour, dont on préparait une reprise à la cour; elle eut lieu le 10 mars 1777 et ne fut pas suivie de représentations à Paris. Grétry et Marmontel eurent encore à revoir, pendant cet hiver, leur opéra de Céphale et Procris y dont la reprise se préparait à l'Académie de musique; les changements opérés par Marmontel furent insignifiants ; Grétry confia le rôle de Céphale à une haute-contre au lieu d'une basse-taille, et remplaça l'ouverture primitive par celle des Mariages samnites, La première représentation fut donnée le vendredi 23 mai 1777. Voici la distribution des rôles principaux pour les trois séries de représentations de Céphale et Procris :
A VenallUf.
A Parii,
A Parie
le 30 septembre 1773.
Céphale. . .
Làrrivée.
Làrrivée.
Legros.
Procris. . .
Muc Sophie Arnould.
MMe Levasseur.
M"« Levasseur.
L'Aurore . .
M«°« Làrrivée.
M"»» Làrrivée.
Mlle Beaumesnil
Flore. . . .
M"* Levasseur.
M"« Mallet.
M"« Mallet.
La Jalousie .