Portrait d'un jeune homme
H. o, 66. — L. o, 53. — Forme ovale. — T. — Buste de gr. nat.
11 est représenté la tête tournée de trois quarts à droite, les cheveux poudrés et frisés ; il porte une cravate blanche, un jabot de dentelle, un habit de velours bleu et un gilet brodé d’or, à grandes fleurs. A droite, on aperçoit le bord d’un manteau fourré d’hermine.
Ancienile collection.
FRÉDÉRIC V1LLOT.
LA PEINTURE DE GREUZE
uand les siècles deviennent vieux, ils se font sensibles; leur corruption s’attendrit. Heure étrange dans le dixhuitième siècle! on croirait voir le cœur d’un libertin tomber en enfance. Humanité, bienfaisance, ces mots lui apparaissent tout à coup comme une révélation. Les malheureux intéressent, la misère touche, Monthyon fonde ses prix, la philanthropie naît, la charité devient le roman des imaginations, la famille semble renaître, le mariage est retrouvé. A l’idée légère du plaisir succède l’idée grave du bonheur. Les félicités bourgeoises ont une apothéose, le ménage est glorifié. On replace au foyer le dieu du devoir ; la mode est d’être mère, la gloire d’être nourrice. Le sein sous la lèvre d’un marmot devient fier d’orgueil. De tous côtés la sécheresse du temps cherche la rosée, les esprits demandent une fraîcheur, les larmes veulent couler. Une douce et chaude émotion flotte dans l’air de ces années palpitantes et troublées où se lèvent l’aube et l’orage d’une révolution. Rousseau passionne et Florian enchante. Il y a de l’idylle dans la brise et de l’utopie dans le vent. Toute la société caresse l’image d’une vertu qu’elle pare comme une poupée. Les ducs dans leurs villages couronnent des vierges que les filles de Paris viennent applaudir. Des roses d’innocence fleurissent à Salency. La morale se met au petit lait. Les financiers dessinent des Moulin-joli. Trianon élève auprès de Versailles ce petit village d’opéra comique, un village bâti pour être le fond du théâtre de Sedaine. L’illusion est universelle, l’ivresse est nationale ; l’histoire même paraît sourire à ce rêve enfantin en mettant au haut de ce temps un ménage royal qui rappelle les types d’une comédie de Goldoni : le roi est d’une bonhomie rustique; c’est le seigneur bienfaisant que les contes du temps font arriver à pied chez les fermiers. On le
LA PEINTURE DE GREUZE
voit retroussant ses manches pour sortir d’embarras un charretier embourbé. Et la reine a-t-elle par derrière elle « les traits d’humanité » de la dauphine ?
Greuze est en peinture la représentation de ce sentiment ; il est le peintre de cette illusion. Son inspiration est le suprême élancement de ce monde vers les tendresses rajeunissantes, vers les pensées, les tableaux, les spectacles qui rapportent les lueurs du matin à l’âme d’une société sur son déclin. Il parle à la sensibilité de son temps, il s’attaque à ses sensibleries; il représente et personnifie sa charité dans la Dame de charité. Il caresse et satisfait ses instincts, il donne un corps à ses rêves en retraçant à toutes les pages de son œuvre les fêtes et le couronnement de la vertu, en donnant avec ses toiles des canevas aux historiettes morales de l’abbé Aubert. La Paix du ménage, le Gâteau des rois , la Maman , la Grand’ maman, le Paralytique servi par ses enfants, la Mère bien-aimée , tels sont les sujets de ses tableaux, leur thème, leurs titres. Son poème roule dans le cercle de la famille; il y naît, il s’v développe, il s’y réchauffe, il s’y parfume. Son œuvre se déroule dans le décor de villageois de la félicité laborieuse ; ses drames même, le Testament déchiré, la Belle-Mère, la Malédiction paternelle, le Fils puni, sont tirés de la vie domestique. Le doux attendrissement qui vient de l’enfance est répandu dans toutes ces toiles, les Sevrcuses, la Bonne éducation, la Privation sensible, le Retour de nourrice : le cœur de son œuvre est un berceau.
Quelle sensation laissent pourtant aux yeux et à l’âme cette œuvre, cette peinture, les tableaux de Greuze, les estampes gravées d’après lui ? Quelle impression demeure après la vue d’une de ses toiles, après l’étude d’une de ses compositions? Est-ce l'impression simple, une et saine qui reste d’un Chardin? Se sent-on pénétré devant ses scènes de foyer par le calme, la sérénité bourgeoise, tout ce qu’il y a d’harmonie sévère et de mutuelle honnêteté dans le Bénédicité ou la Toilette de matin ? Greuze apporte-t-il à l’esprit une image nette de la famille, une franche représentation du ménage et de ses joies? Fait-il toucher, comme Chardin, l’ordre de la maison, le bonheur de la médiocrité? Montrc-t-il dans la vérité de son attitude, dans la réalité de sa mise austère, «évangélique, « selon le mot d’une femme du temps, la Mère qui élève le Tiers-Etat ? Quitte-t-on, enfin, une peinture de Greuze l’esprit rempli et content, élevé par une sincère et droite idée morale, parce que laisserait d'émotion douce et de lumière pure à la pensée la rêve aimable du bonheur et du devoir? Greuze ne produit rien de pareil. Son œuvre n’a point cette harmonie qui pénètre, cette simplicité qui touche, cette pureté qui élève.
LA PEINTURE DE GREUZE
L’impression qu’il donne est complexe, trouble, mélangée. C’est que cette peinture de Greuze a plus d’un défaut, elle a un vice : elle recèle une secrète corruption, elle est essentiellement sensuelle, sensuelle par le fond et par la forme, par la composition, le dessin, la touche meme. ’’ La vertu qui revient sans cesse sous son pinceau semble toujours sortir des Contes de Marmontel. Les tableaux de famille, dès qu’il y touche, perdent leur austérité, leur gravité, leur recueillement. Sa main a je ne sais quoi de coquet et de léger qui Ôte à la maternité son caractère de sainteté, ses signes de dignité. Qu’il penche sur la bercelonnette d’un enfant endormi les deux figures du bonheur conjugal, il ne saura donner aux parents que le sourire du plaisir, à la femme que le geste et la caresse de la fille du monde. Partout le tempérament du temps, le tempérament de l'homme traverse les idées du peintre, mettant à toute cette morale en action une pointe de libertinage, ne laissant, par moments, entrevoir dans le moraliste qu’un Baudouin officiellement vertueux. Involontairement, devant ses tableaux, le souvenir revient de ces pantins du boulevard qui portent en épigraphe, en face d’une image ordinaire :
Ce tableau fait pour Greuze annonce ses autels.
A travers les toiles les plus pures il semble qu’on aperçoive ses cheveux blancs, ces cheveux blancs qu’admirait et vénérait M1,e Lebrun, promenés, traînés, souillés dans les taudions de Nicolet, des Associés, des Beaujolais, des Délassements- Comiques; ses femmes laissent deviner scs modèles et reconnaître des demoiselles Gosset...
Arrangements de groupes, accessoires, poses, attitudes, costumes, tout chez Greuze concourt à cette irritation sensuelle. Les poses sont faibles, abandonnées, les gorges s’avancent, provoquantes et serrées, des corps ramassés. La robe et tout l’habillement ajoutent encore à cette voluptueuse mollesse des tissus ondoyants, des couleurs amoureuses. Entre la femme représentée par Greuze et le Désir, il n’y a plus la barrière, le fourreau rigide, le fichu sobre, la toilette droite, solide, presque monastique des bourgeoises de Chardin ; tout flotte, tout vole, tout est nuage, caprice et liberté autour de ses membres; le linge joue avec ce qu’il ensevelissait de ses grâces, et ce linge, jeté par Greuze sur la peau de la femme, la chatouillant à la saignée des bras, à la naissance des seins, n’est plus le rude linge de ménage, frais sorti, un peu bis, du cuveau et de la lessive de ferme. Il est le linge du déshabillé galant, souple au tuyautage et au chiffonnage, le linge des bonnets envolés, le linge des barbes qui battent contre l’oreille rougie, le linge des fichus de gaze, au travers desquels passe le rose de la chair et qu’agite le cœur de la femme,
LA PEINTURE DE GREUZE
demi- voiles qu’un souffle dérange avec un rien. Ce ne sont que corsets et brassières aux lacets lâches, aux nœuds floches, toilettes déliées, sans résistance, ne tenant à rien, et que la première attaque, semble-t-il, va faire couler à terre. Car c’est là le raffinement de Greuze : il change en provocation la simplicité et le négligé de la jeune fille. Il donne une coquetterie friponne, des plis irritants, au voile habitué à toucher la vierge et tout empreint encore de sa chasteté. Et la couleur consacrée à la jeunesse, à la candeur de la femme, la modestie rayonnante de son costume, le blanc , devient dans les scènes du peintre un aiguillon, une délicate excitation de débauche, un appât, un réveillon qui rapporte sans cesse au regard un coin du Lever des ouvrières en modes.
De ce blanc, des transparences du linon, de cette batiste en désordre, quelle femme, quelle figure fait sortir le peintre de la Cruche cassée , de l’ Oiseau mort , du Miroir brisé? Une beauté qui a toujours l’œil désarmé, la bouche éclairée d’une lumière humide, le regard coulant, perdu, vif pourtant et aux aguets sous les paupières baissées. C’est l’innocence de Paris et du dix-huitième siècle, une innocence facile et tout près de sa chute; ce sont les quinze ans de Manon, la petite blanchisseuse, si commodément naïve, de la chambrette de Desforges.
Greuze ne prête point à la jeune fille dont il répète si souvent les traits, d’autre pureté que le sourire, la jeunesse, la faiblesse et les larmes. La pudeur virginale, telle qu’il l’exprime, ramène la pensée à ce livre qu’il nous rappelait déjà tout à l’heure, l’ingénuité qu’il personnifie est l’ingénuité de Cécile Volanges, l’ingénuité sans force et sans remords, cédant à la surprise, aux sens, au plaisir, avec le charme et l’adresse d’une hypocrisie angélique et d’une fausseté naturelle.
Et ce type de l’ingénuité de Greuze, qui fit son succès et sa gloire, étudiez-le à fond : il vous semblera que le peintre l’a apporté à un siècle vieux, aux appétits usés du dix-huitième siècle, ainsi qu’on amène à un vieillard l’enfance d’une femme pour le réveiller.