‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 10 sur 46 · i*:GUl SOMNIA · texte numérisé non relu

i*:GUl SOMNIA

ç^ Bon nombre de professeurs y tombent volon-

tairement, les uns dans le désir de se rendre populaires, les autres pour cacher à l'auditoire l'insuffisance de leur préparation, ou la médiocrité de leur fond. En ce qui me concerne, j'ose dire que soit pour l'apologie, soit pour la critique, je me suis toujours abstenu de ce moyen d'effet, quoiqu'il soit sûr, et malgré la tentation de l'exemple.

Une seule fois pourtant, je me départis de ma discrétion. C'était au lendemain, non de

fv l'établissement, mais du campement passa-

ger sur le sol monarchique de la France, de ce qui s'est appelé la révolution de 1848.

Professeur d'éloquence latine au Collège de France, j'expliquais dans les Annales de Tacite l'admirable récit du complot où périt Galba . J'en étais au passage où l'historien note l'attitude équivoque du tribun Julius Martialis, qui commandait un des postes du camp des prétoriens. Cet officier, dit Tacite, m soit que l'énormité d'un crime si imprévu l'eût déconcerté, soit qu'il craignît, si la con-

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tagion venait à s'étendre au loin dans le camp, de se perdre en y résistant, donna sujet à plusieurs de le soupçonner de complicité i>.

— Trait admirable et vrai de tous les complots ! m'écriai-je, comme assailli malgré moi par le souvenir du 24 Février.

Et, voyant avec quel redoublement d'attention j'étais écouté :

— Je puis vous prendre à témoins, dis-je à l'auditoire, du soin que je mets à éviter les allusions politiques. Mais celle-ci m'a pris à la gorge !

Le bruit avait couru, en effet, qu'un de nos généraux d'Afrique avait laissé l'émeute franchir en toute liberté le pont de la Concorde, <( faute d'ordres i^, disait-il, comme si, dans la conscience de tout soldat chargé du maintien de la paix publique, l'ordre n'était pas écrit en lettres toujours lisibles, de barrer le passage h toute émeute qui la met en péril !

J'avais, pour mon compte, soupçonné dans ce général un autre Julius Martialis. Au mo-

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ment même où l'émeute se portait sur la' Chambre des députés, je traversais, pour m'y rendre, la place de la Concorde. Un régiment de cavalerie l'occupait. Comme je m'étonnais de le trouver là, et non à l'entrée du pont, je vis un des officiers atteint d'une pierre par un émeutier de quinze à seize ans. Il recevait l'injure sans faire un mouvement !

— Comment, lui dis-je, vous laissez-vous lapider par un gamin?

— Qu'y faire? répondit-il; nous n'avons pas d'ordres.

Qui donc avait à en donner sinon ce général, n'en eût-il pas reçu lui-môme de plushaut? Abandon ou défection, ce spectacle me navra, et je me dirigeai vers la Chambre,, murmurant le mot de Tacite : — Prœbuit suspicionem conscientiœ.

Arrivé au pont, j'eus une autre surprise- Ce fut de rencontrer, revenant du palais Bourbon, ému, lui aussi, mais pour d'autres causes, M. Thiers, ami politique de M. Guizot. J'étais très réservé avec M. Thiers, exh

dépit de Tattrait, et quoique à mon début dans les lettres il m'eût été bienveillant. Mais, à ce moment, la violence de Toccasion me fit sortir de ma réserve, et, allant à lui :

— Permettez-moi, lui dis-je, de vous féliciter de n'avoir pas pris part à cette campagne des banquets qui nous amène à une campagne de la Révolution !

— Je n'accepte que la moitié du compliment, me dit-il; si je n'ai pas voulu paraître de ma personne dans un banquet, c'est qu'il ne me convenait pas d'y entendre dire du mal des lois de Septembre que j'ai contribué à faire voter. Mais la campagne ne me déplaît pas. J'en ai laissé la conduite à Barrot. C'est l'homme de ces choses-là, parce qu'il

Je tais le vrai mot dont se rapproche le plus « simple d'esprit j>.

Je n'insistai pas, et m'éloignai, très persuadé que je n'avais pas interrompu l'illustre homme d'État dans des réflexions mélancoliques sur la fragilité de nos établissements

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