‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 16 sur 46 · Annales, IV, (H · texte numérisé non relu

Annales, IV, (H

2. J'ai ftiit partie de la Chambre des députés de 181:2 à 48i8.

vraies raisons de persister dans le mien. De leurs discours mémorables il n'en est guère dont je n'aie gardé, comme d'un bon sermon, quelque vérité qui ajoutait à ma valeur morale. Que m'est-il resté de ceux deBerryer?

Rien, sinon ce qui reste d'un éblouissement .passager, ou ce qu'on retient d'un concert où un grand artiste sans invention n'exécute que sa propre musique. On se souvient de l'exécution; on a oublié la musique.

Berryer ne me persuada jamais. Non que son idéal d'un roi de droit divin, gouvernant un pays libre, eût de quoi effaroucher ma passion de lettré pour les grandeurs monarchiques de l'ancienne France, ni que j'eusse, hélas ! à opposer un idéal à son idéal. Bien •que son drapeau ne fût pas le mien, Berryer ne trouvait en moi aucune prévention, aucun préjugé intraitable. J'étais d'un autre parti, mais je l'étais sans esprit de parti, sachant bien ce que je ne voulais pas, ignorant si ce «que je voulais était meilleur; aimant le vrai, sans le confondre avec ma convenance, et

saijs le borner à ma conservation ; en somme, prévenu fortement pour une seule chose, Taulorité, comme le bien qui assure tous les autres dans notre pays. Si Berryer m'eût démontré que la France de la Révolution, éclairée d'en haut, en viendrait à résipiscence, jusqu'à placer ses libertés nouvelles sous régide de sa vieille royauté, j'étais prêt à lui en donner acte et, tout au moins, à examiner.

Il ne me le démontra pas. Il croyait à la légitimité; mais il n'avait pas cette foi qui ne se contente pas du sentiment, qui se nourrit ^t s'entretient par la science, par le raisonnement, par une longue habitude de méditer sur les mêmes choses. Berryer aimait la royauté de droit divin, comme on aime une belle légende. Quant à son libéralisme, si vous en ôtiez un fond très léger de généralités de sentiments, et un certain commerce d'avances et de courtoisie avec toutes les oppositions, le reste n'avait ni le caractère d'un système, ni même la consistance d'une opi-

nion. C'était assez pour échauffer une tôle vive, où, comme la rime chez les poètes, les mots suscitaient les idées; c'était trop peu pour opérer des conversions politiques.

Plus d'une fois, entendant Berryer et surpris de ne l'écouter que d'une oreille distraite, je m'imaginais sa doctrine aux mains d'un penseur, d'un Royer-Collard, par exemple. Je songeais à ce que la science d'un tel homme, sa puissante méditation, auraient donné de corps au fantôme oratoire de l'illustre avocat; combien cette image de la liberté moderne, demandant à l'antique royauté son contrepoids et sa garantie, aurait eu grand air devant nos institutions de circonstance et d'expédients, nées de cette idolâtrie du droit sans devoir, où nous a amenés l'habitude de tout recevoir de l'État, sans lui rien donner !

Certes, si un tel penseur n'eût pas réussi à nous ramener, repentants ou réconciliés, aux pieds du comte de Chambord, tout au moins ses graves enseignements nous eussent-ils

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laissé, sur les bienfaits de la stabilité comme 5ur les périls de l'esprit de progrès, des impressions propres à faire renaître dans notre pays la foi politique.

Après Fart de persuader l'auditeur, il y a l'art de le contrarier à propos. Ce n'est pas la moins belle partie de l'éloquence politique et c'est peut-être la plus efficace. Je parle, pour l'avoir connue, de cette contrariété salutaire qui nous trouble dans nos affirmations, qui nous force d'y regarder et quelquefois d'en rabattre, qui nous déshabitue peu à peu de croire que les opinions des autres sont des intérêts et nos intérêts des opinions.

Berryer ne me contraria jamais de cette façon-là. Tel il m'avait trouvé au commencement, tel il me laissait à la fin de sa harangue. Je n'en dirai pas de même de ces autres illustres que j'ai nommés. Que de fois suis-je

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sorti d'une séance où Tun d'eux avait occupé la tribune, me débattant contre quelque vérité tombée de sa bouche, poursuivi jusqu'au milieu des miens, harcelé jusque dans mon sommeil par cette vérité importune, ne sachant comment y contredire, et pourtant ne voulant pas m'y rendre, par cette fidélité au drapeau qu'on estime plus en politique que la fidélité à la vérité !

Il n'est pas d'orateur que j'aie admiré avec plus de désintéressement que Berryer. Je le soupçonnais de ne vouloir guère de moi que mes applaudissements, et je ne les lui marchandais pas. Je savais que cela ne tirait pas à conséquence. En battant des mains au jeu du grand acteur, je ne m'engageais îi rien.

Personne ne pensait à m'en demander compte.

Il n'eût pas été si commode d'applaudir quelqu'un des autres diseurs éloquents de vérités désagréables. Si je m'avisais de les admirer, il fallait qu'il n'y parût pas. Les partis font, sur ce point, une police sévère. La plus légère marque d'approbation donnée h l'orateur

opposant est notée comme une tentation de déserter. Aux plus beaux endroits de son discours, on ne vous permet qu'une immobilité de parti pris. Quand Berryer parlait, on pouvait se mettre a Taise, et n'avoir pas de honte de son plaisir; ce n'était pas de la politique, c'était de l'art.

Le jour où Berryer fut élu à l'Académie française, il dit avec grâce que, pour un académicien, il était bien empoché, n'ayant jamais su ni lire, ni écrire. Ni écrire, prenonsle au mot, puisqu'il n'a rien écrit. Ni lire, j'en fus témoin le jour de sa réception, où son discours, la seule pièce qu'il ait écrite, le parut si peu et fut si médiocrement lu, qu'un de mes voisins me dit :

— Votre Académie eût bien dû le dispenser de cette écriture et de cette lecture, et lui permettre de parler sans papier.

Il avait raison. Le don de parler, où il ne fut pas surpassé, et Taction, où il n'eut pas d'égal, voilà tout Berryer.

S'il faut croire, avec Démoslhène, qui s'y connaissait, que l'action est tout l'orateur, nul, en nos jours, ne fut plus orateur que Berryer. Chez nul autre, l'action ne fut l'effet d'un accord plus harmonieux de qualités extérieures plus éminentes. Il les avait toutes : un visage noble et épanoui; un regard fier avec beaucoup de douceur et de caresses ; une voix dont la puissance ne trouva jamais d'ouïe rebelle, qui pouvait monter sans être criarde, descendre sans être sourde, s'enfler sans déclamer; un geste qui colorait, fortifiait, achevait la parole, et qui, par sa variété expressive, était comme une seconde voix. D'une taille moyenne, à la tribune il paraissait très grand, alors qu'enlevé du soi par ses paroles, comme par des ailes puissantes, il semblait planer sur l'auditoire.

Pareille chose ne s'est vue qu'au théâtre de l'Opéra, il y a cinquante ans, à ces repré-

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sentations mémorables d'Athaliej où Talma jouait le rôle du grand prêtre. Quand je veux me redonner une des plus vives joies de ma jeunesse, je n'ai qu'à me souvenir de cette scène de la prophétie, où, se dressant sur ses pieds, comme pour voir, par-dessus les têtes de la foule, se lever, dans le lointain horizon des temps, une aurore mystérieuse, il disait du ton de la surprise et du ravissement, et comme prêt à quitter la terre :

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur son front une marque immortelle.

Peuples de la terre, chantez !

Jamais illusion plus forte ne fut l'effet d'un art plus consommé. Talma, de taille moyenne, lui aussi, grandissait à mesure qu'il parlait, et le même acteur, qu'au lever du rideau on trouvait presque trop petit pour l'ampleur du costume de grand prêtre, dans la scène de la prophétie paraissait un géant.

Je n'oublierai jamais une certaine séance QÙ Berryer, arrivé au point le plus vif de son

discours, l'œil en feu, la sueur au front, les lèvres gonflées et l)leutitres, dont une légère écume blanchissait les coins, sa parole roulant comme un flot qui ne connaît pas de rivage, on lui cria de tous les bancs, comme si Ton eût craint que son cœur ne se rompît :

— Reposez-vous!

— Non, fit-il, je prie la Chambre de me laisser continuer.

Et il continua, encore plus emporté et débordé, comme il arrive au torrent après l'obstacle franchi.

De quoi parlait-il? Il s'agissait, s'il m'en souvient, de la question des sucres. Berryer y plaidait pour la canne à sucre contre la betterave. Vous voyez d'ici tout son discours. La canne à sucre est le principal produit de nos colonies; nos colonies l'expédient à la métropole qui leur apporte en échange ses produits. Par qui se fait ce double transport?

Par toute une marine marchande où se recrute notre marine militaire. Or, où va la marine française va le pavillon défenseur

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des faibles, libérateur des opprimés, appelé est salué par tout ce qui souffre... et le reste. Par quelle rhétorique naturelle il développait et précipitait ces raisons, et comment Tavocat s'élevait jusqu'aux cimes de l'éloquence politique, il m'est plus aisé de ne pas l'oublier que de l'exprimer.

Sous cette action irrésistible, je ne pesais pas les raisons; j'entendais un magnifique instrument dont toutes les cordes vibraient de concert, et je vibrais à l'unisson. Un moment, mes yeux se mouillèrent de larmes. Me penchant alors vers mon collègue Vitet, qui siégeait sur les mêmes bancs que moi :

— Savez-vous, lui dis-je, pourquoi je pleure? Je vérifie la justesse du mot de Buffon sur l'éloquence : « C'est le corps qui parle au corps. »

Mon esprit était indifférent, mais tous mes nerfs tressaillaient.

Tel m'a paru Berryer, orateur politique. Si ce n'est plus qu'un nom, ce nom signifie quelque chose dans la langue de la gloire.

L'ÉLOQUENCE ET LES AVOCATS POLITIQUES, «t

Les générations futures regretteront de n'avoir pas entendu « le monstre », et peut-être ce regret empôchera-t-il quelque vaillant stagiaire de dormir. Certes, c'est là un beau lot, surtout quand Thomme ainsi loti a goûté tous les enivrements et recueilli tous les profits de la gloire viagère. Il n'y a au-dessus d'un tel orateur que l'orateur-écrivain, qui lui-même n'a au-dessus de lui que les hommes divins auxquels il a été donné de fonder ou de consei*ver les sociétés humaines.

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