‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 22 sur 46 · GRl SOMMA · texte numérisé non relu

GRl SOMMA

dans ce mélange de vérités et de chimères, qui agitaient alors toutes les têtes, et dans la confusion sanglante qui en fut le premier résultat? La destruction de tous les privilèges, c'est-à-dire l'égalité.

On cherchait, on voulait en même temps la liberté, c'est-à-dire le droit de contrôler les actes des pouvoirs publics. Mais on la voulait moins pour elle-même, que comme un moyen de poursuivre plus efficacement et d'atteindre plus vite le vrai but, l'égalité. C'est ainsi que, par la liberté , toutes les autorités de tout ordre, religieuses, politiques, parlementaires, les bonnes comme les mauvaises, ont été attaquées, renversées ou réformées au profit de l'égalité.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Peu importe. Cela est, nécessairement, irrévocablement; et pourquoi ce qui est nécessaire et irrévocable ne serait-il pas un bien ?

A quoi bon alors ces plaintes de certains délicats de la politiciue sur le mauvais goût

LA LIBERTÉ ET LES FAUX LIHÉRAUX. Jll

qu'ont les Français de proférer li^ but au moyen, à la liberté l'égalité ?

Depuis qu'ils ont vu la liberté, employée d'abord à détruire les privilèges, devenir, aux mains des parleurs, un instrument de révolution, sont-ils si mal avisés de persévérer a aimer mieux, des deux grandes conquêtes de 1789, celle qui fait l'honneur et la protection de tous, que celle (|ui fait les alïaires de quelques-uns?

Que le vénéré duc de Broglie, du haut de son titre de duc et de son immense fortune, parlant des infidélités ((ue les Français font à la liberté, ait écrit ceci : « ïoutiî- nation qui n'a pas en soi le goût d'être libre n'a rien de mieux à faire qu'à chercher un maître, et quand elle Ta trouvé, ce (jui ne manque guère, que de s'y tenir » ;

Qu'Alexis de Tocqueville, assez pourvu, lui aussi, des biens de naissance et de fortune pour n'exercer d'autre profession que celle de candidat permanent au poste de ministre, déclare « que ce (jui a manqué

112 AIGIU SOMNIA.

aux Français pour être libres, c'est le goût de Têtre y> ; qu'il dise ailleurs, avec un peu de déclamation et d'abus des fausses légendes, « que les Français aiment mieux le fouet de Louis XIV et les éperons de Napoléon que les rudes épreuves de la liberté* » ; je crois voir des pairs d'Angleterre égarés dans le terre à terre de notre société démocratique.

Quel est donc ce goût dont ils sont si fiers, et qui les rend si méprisants pour qui ne l'a pas? J'accorde, non par civilité, mais par justice, qu'ils ont aimé la liberté poux eux et pour les autres. Ils l'ont aimée, je le veux bien, le jour où elle les a incommodés, tout comme le jour où elle les a servis. Mais leur ferait- on injure, si l'on croyait qu'à cette extrême jalousie du droit de contrôle, il a pu se mêler, à leur insu, le désir secret d'être en passe, à leur tour, d'avoir affaire à ce droit ?

Il est donc vrai que, môme chez les parfaits

Page 1