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dangers que faisait courir à l'Empire la mobilité de cette politique, tous se plaignaient tout haut de lui, disant qu'ils allaient manger d^unpain bien dur et qu'ils ne manqueraient pas de trouver mauvais son dîner.
Seul des invités appartenant au Sénat, je devais à cette qualité l'honneur d'être assis à table à côté de M. Rouher. Je ne manquai pas de lui rapporter, en émoussant les pointes, ce qui venait de se dire, dans son salon, du vote de la loi, et la mauvaise humeur avec Jaquelle on parlait de son triomphe. Il m'écoûta d'un air d'indifférence, et coupant court au sujet :
• — Et chez vous, dit-il (c'est du Sénat qu'il parlait), quVt-on fait aujourd'hui?
— On a discuté sur les acquits à caution.
— Ah! la belle question, dit-il, avec un Soupir de regret ; que j'aurais voulu la traiter ! Etquiaparlé?
— M. Forcade de la Roquette.
— L'heureux homme ! Quel beau sujet il avait la !
M. Rouher parlait d'abondance de cœur.
Je crois sans peine, qu'en ce temps du mal- .heureux essai de Tempire libéral, s'il en avait eu le choix, il eût volontiers changé de rôle avec M. Forcade de la Roquette, et mieux aimé traiter des acquits à caution que de défendre des lois d'expédient qui devaient être sans lendemain !
Au sujet de « l'empire libéral î), j'ai une réparation à lui faire. Quoique aimant l'homme autant que j'admirais l'orateur, je m'étais laissé gagné à là prévention de beaucoup de personnes, nullement hostiles à l'Empire, qui interprétaient le revirement de M. Rouher .par le vulgaire désir de rester ministre. Il m'était môme échappé à ce sujet un mot cruel : « Rouher, avais-je dit, était en passe d'être homme d'État ; il a mieux aimé rester avocat >. Et faisant une supposition où me portait mon peu de goût pour les avocats politiques : « Je suis sûr, avais-je ajouté, iju'en sortant des Tuileries, où Rouher avait accepté d'être l'organe de la nouvelle poli-
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tique, à peine au bas du grand escalier, déjà sa fertilité d'avocat lui avait suggéré les arguments de métier propres à persuader au Corps législatif qu'en votant la loi, il ne se donnait pas un démenti. ^ J'ignorais ce que j'ai su plus tard dans le plus grand détail, son premier refus à l'Empereur, sa répugnance insurmontable à soutenir la loi sur la presse dans la même enceinte où il avait opposé à un amendement libéral le never^neverl de lord Chalham, l'offre de sa démission, l'insistance de l'Empereur se déclarant lié par ses engagements, l'Impératrice suppliant avec larmes M. Rouher « de ne pas les abandonner x>, enfin le ministre pleurant lui-même, et cédant au souverain dans lequel il ne voyait plus qu'un ami malheureux.
Je m'étais donc trompé. J'avais soupçonné un motif équivoque où il n'y avait que le plus respectable des motifs. Il m'était désormais démontré que si, dès la dernière marche du grand escalier, Rouher avait déjà trouvé les raisons qu'il devait faire valoir, ces raisons
étaient sorties du même cœur que les larmes qu'il venait de mêler k celles de sa souveraine.
La scène est poignante. Mais quelque vertu qu'on y ait montrée de part et d'autre, elle est plus à regretter qu'à admirer. Il en coûta cher au principal acteur d'avoir laissé les choses en venir aux attendrissements et aux sacrifices inutiles. Quarante ans auparavant, il en avait coûté tout autant au vieux roi Charles X d'avoir pris pour ministres des amis personnels qui étaient d'humeur à faire dégénérer les conseils en scènes de larmes. On demandait à l'un d'eux, M. de Peyronnet (si j'ai bonne mémoire), qui avait refusé d'abord de souscrire aux ordonnances de Juillet, pourquoi il avait fini par les signer.
c Ami personnel du roi, dit-il, je n'ai pas eu le courage de refuser à l'ami ce que Jme demandait le souverain. »
Par un refus politique, il avait la chance
d'ébranler le vieux roi, et peut-être l'eût-il
fait reculer. En cédant il le perdit et se perdit
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avec lui. Tous les dévouements sont louables en eux-mêmes, mais ils ne le sont pas tous également; je tiens pour le plus méritoire en politique, celui par lequel un ministre sauve du même coup son souverain et lui-même.
4iUELQUES NOTES SUR MOI-MÊME
N'en croyez pas le portrait que vous font •de moi les gen5 que j'ai obligés ; je ne suis pas si laid.
Des écrivains moraux m'imputent d'avoir dit qu'il y a deux morales; ce que je sais de leur vie me lait regretter de ne l'avoir pas dit.
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Dans un pays où le plus grand tort des hommes et des choses est la durée, n'ai-je pas été bien avisé de réfléchir toute ma vie sur ce qui fait durer les livres !
Il y a des personnes qui trouvent ma fortune (ce n'est pas d'argent qu'il s'agit) fort au-dessus de mon mérite, et qui semblent en avoir quelque humeur. Je ne la dois du moins à aucune des puissances qui font arriver les gens en dépit du peu qu'ils valent. Je ne sache ni un parti, ni un journal, ni un salon, ni un prélat, ni une femme galante, qui m'aient poussé. De tous ceux qui, depuis trente ans, dans la politique, l'enseignement et les lettres, ont eu le pouvoir de faire et de défaire, nul ne m'a vu hanter son antichambre, ni fatiguer ses huissiers. Est-ce en tenant
table que je me serais fait des protecteurs?
Ma table est de celles où Ton ne reçoit que les amis qui tiennent plus à l'hôte qu'à sa cuisine.
Enfin, je n'ai pas Téloquence, ni ce qui.
mène tout aussi loin, la propriété de parler facilement de ce que j'ignore. Qui donc a fait de moi, presque sans moi, une façon de personnage? Serait-ce quelque chose que ces personnes ne veulent pas voir, et que moimôme, je n'ose pas croire * ?
Juin 1870.
ii -:
Mon illustre confrère, Mignet, amené par le hasard de la conversation à faire mon portrait à une personne qui me l'a dit, l'acheva par ces mots : «Et puis, il est modeste. » D'un juge si excellent, j'aurais mauvaise grâce à
1. Depuis que ces lignes sont écrites, le i Septembre a fait tomber ma fortune au-dessous même de leur estimation. Ces personnes sont soulagées.
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refuser la louange qu'il me donnait devant un interlocuteur sans intérêt. Le même Mi-
gnet, dans le cours du môme entretien, avait bien voulu me reconnaître, entre autres traits, le goût. Ce serait donc pour ne m'en être pas excepté, que j'aurais été modeste.
Cela a été une inconséquence de ma destinée plutôt que de ma volonté, de me voir enveloppé dans la politique, sans en avoir le goût ni les mœurs; d'être entraîné dans ses chances, sans en avoir ni voulu, ni su jouer le jeu; complice de ses fautes sans en être coupable; et, finaleihent, d'en payer les frais sans en avoir eu les profils.
Dans la liste des ouvrages dont Napoléon I" voulait former sa bibliothèque de^
campagne, on lisait ceci : « Corneille, tout ce qui en reste. y> « Voltaire, tout ce qui en reste, i J*en aurais pu faire la devise de mon Histoire de la Littérature française, où j'ai entendu ne juger que « ce qui reste 3>, c'est-àdire ce qui sera toujours vrai.
Je ne dis bien que ce que j'ai sur le cœur j. or c'est surtout ce qu'on a sur le cœur qu'il faut taire. Voilà pourquoi je suis plus connu par mon silence que par mes discours.
Assez d'honnêteté pour n'être pas un intrigant m'a consolé de trop peu de talent pour être un ambitieux.
Je suis payé pour ne pas aimer le genre d'interrègne qui, sous le nom de république,.
a remplacé, deux fois en vingt ans, la monarchie. Mais si le temps est venu de reconnaître que les opinions républicaines sont des idées, non des convoitises, et que le nombre des vrais républicains ne se réduit pas, comme je l'avais cru, h quelques rêveurs honnêtes qui mettent de leur innocence jusque dans leurs rêveries; si, dans la catastrophe sans exemple, où la plus vieille des grandes nations européennes, déjà déchue du titre de grande, combat pour ne pas cesser d'être une nation, l'esprit républicain réussit à susciter les dévouements qui sauvent et à faire aimer la mort, du fond de ma ruine personnelle je chanterai le cantique de délivrance, et abjurant une opinion de quarante années, je confesserai la république !
9 novembre 1870.
P. S. — Hélas ! la république vient de signer la capitulation de la France. Sous le coup de cet ineffable malheur, est-ce que je me sou-
viens de ce que j'ai pensé autrefois, est-ce que je. sais ce que je pense aujourd'hui de la république?
27 janvier 1871.
J'ai eu trop peu de talent pour être un homme d'État, et trop d'amour du vrai pour être un homme de parti. Aussi ne m'a-t-on jamais vu ni le compétiteur des gouvernants, ni leur dupe.
J'ai quelquefois rôvé la gloire, pour faire tomber mon mépris de plus haut.
Plus je vieillis, plus je vois se rétrécir le
cercle des choses qui doivent se dire, els'élargir le cercle des choses qu'il faut taire.
Je ne sais pas m'intéresser aux apparences.
C'est pour cela que je n'ai jamais aimé le monde. Quand j'entre dans un salon, il me semble entrer au milieu de masques, seul en habit de ville. Je ne sais point parler, si je ne parle de mon fond, ni écouter qui ne me parle pas du sien. La Rochefoucauld a dit : « La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. » Où je n'ai à faire ni à recevoir de confidences, je me tais.
Parmi les critiques qui me font Thonneur de s'occuper de moi, ceux qui me veulent du mal, comme ceux qui ne me veulent pas de bien, s'accordent pour m'attribuerle titre que
QUELQUES NOTES SUR MOI-MÊME. i7t
je mérite le moins, celui de savant, et pour me donner la qualification qui m'est la plus déplaisante, celle d'avocat. Je ne suis pas savant, ayant plus appris et lu dans mon fond que dans les livres; et quelle apparence que la rhétorique des avocats, la plus ancienne et la plus constante de mes aversions litlé-^ raires*, se soit glissée dans mes livres? Fautil donc croire qu'on y a mis de la malice, les uns me qualifiant de savant, pour na pas me reconnaître quelque mérite d'invenlion, les autres d'avocat, pour n'avoir pas à
me donner la louange d'être convaincu et sincère?
Je suis à l'âge où l'on se répète volontiers,.
i . Voir au tome H de mes Études sur les poètes latins de la décadence y dans le chapitre sur Martial, ce que j'ea écrivais dès 183<i i
comme pour s'exercer à dire adieu à la vie, ce charmant vers d'Horace :
Linquenda tellus, et domiis, et placens Uxor.
JeTai souvent aux lèvres; mais j'y fais cette légère variante, qui, sans en changer lamesure, marque mieux l'ordre de mes regrets, aux approches du départ suprême :
Linquenda conjuXj et domus, etplncens TellusK
Décembre 1883.
J'ai gardé des maux très curables, pour n'avoir pas su attendre mon tour à la consultation des médecins en renom. J'aime mieux la maladie que de faire antichambre chez le remède.
1. Je l'entends surtout du petit coin que j*en ai possédé, à Boilsfort, dans le voisinage de Druxelles, où j*ai écrit le plus grand nonnhre de ces pensées, et où j'achève ma vie au milieu des peines qui me les oui inspirées, et qu'il m'aide à supporter.
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