NAPOLÉON III
Ils en avaient un, en ces dernières années qui, par la sincérité de son amour pour les petits, rappelait les meilleurs princes, un Henri IV, le roi de la « poule au pot ï>, un Louis XII, un saint Louis, et, pour sortir de notre histoire, un Trajan, un Marc-Aurèle.
•Jaloux d'élever leur condition morale, il ne souffrait pas que le serment du serviteur ne fît pas foi contre le maître, celui de l'ouvrier <5ontre le patron. Il ne craignait pas d'ùter à la justice un moyen certain de décision, en faisant rayer du code Napoléon Tarlicle qui consacrait justement cette inégalité. Il était
140 i^GHl SOMNIA.
si compatissant à leurs souffrances, si occupé de leurs besoins, que, sans compter ce qu'il leur donnait de sa bourse, les fondations, les institutions destinées à leur venir en aide se multipliaient à sa voix. A qui lui opposait, soit les difficultés de législation, soit celles d'exécution, il répondait invariablement par ces deux mots : « Pourquoi pas? >, lassant et décourageant les esprits les plus pratiques et les plus persuasifs par ce muet refus de comprendre que le secours ou la réparation fût impossible.
Ils l'avaient avec eux, ils l'avaient pour eux. D'une famille qui datait son avènement du leur, devenue souveraine par le même mouvement qui, en 4789, les avait émancipés, dont les parchemins n'étaient que les dictées du code civil et les minutes des décrets d'égalité qui sanctionnaient cette émancipation, il n'appelait, il n'imaginait de progrès, il ne faisait de rêves que pour eux. Les chances de la guerre ayant tourné contre lui, ils sô sont joints à l'Allemagne pour le chasser!
NAPOLÉON m. lil
Il y avait eu, au xiv' siècle, un roi de France du nom de Jean. Jamais règne n'avait été plus malheureux. La France envahie par deux armées anglaises ; la bataille perdue à Poitiers, quoique les Français y eussent l'avantage du nombre; le roi prisonnier ; Paris livré au roi de Navarre par son prévôt des marchands, rien n'avait manqué aux infortunes nationales. Le monarque n'en Qtait pas tout à fait innocent. Violent, obstiné, téméraire, il n'avait guère de royal que la fidélité au serment et le courage. Cependant, par une illusion généreuse et touchante, la France le crut bon parce qu'il avait été malheureux, et le roi Jean fut appelé Jean le Bon.
Celui dont je parle, après dix-huit années d'une prospérité qui a été la réserve des temps calamiteux, après des guerres glorieuses par la politique du chef et par la bravoure des soldats, où ne pas déchoir du plus grand nom militaire moderne était de la gloire ; après avoir donné à la France le premier rôle et la parole décisive dans les conseils de
142 MGKl SOMNIA.
TEurope, celui-là fut à son tour vaincu et prisonnier. Mais les années heureuses ne rachetèrent ni les fautes de la dernière, ni les malheurs plus grands que les fautes ; et lui, le véritablement <t bon i> , il reçut de ceux de ses citoyens qu'il avait le plus aimés, des surnoms dont jamais historien, respectant sa plume, ne voudra salir ses récits !
Gardez-vous de juger après sa chute un gouvernement qui vous a fait du bien; ce n'est pas un besoin de justice qui vous y porte, c'est l'ingratitude qui commence.
Quand, après vingt années d'un règne prospère et, à certains jours, glorieux, un chef d'empire tombe avec l'empire lui-même, je me garde bien de le justifier, et je me garde
NAPOLÉON m. lia
encore plus (le raccuscr. 11 faut ajourner tout jugement jusqu'au temps où les passions refroidies et les blessures cicatrisées permettront à la vérité de parler. Ce temps viendrat-il jamais pour le chef du second Empire?
Autant demander s'il viendra un jour où les générations futures n'auront plus d'affection?; ni de haines intéressées à faire mentir le passé. De telles chutes dépassent si piodigieusement les fautes, qu'à Dieu seul il appartient de les juger. Lui seul connaît ce que les hommes ont fait librement dcins ce qu'il a résolu éternellement.
(Chaque gouvernement a sa période d'ascension et sa période de déclin. Dans la première, tout réussit, même les fautes; dans la seconde, tout échoue, même les succès»
La pleine fortune pour un clief de gouver.
144 fiGRl SOMNIÂ.
nement, la gloire peut-être, c'est de mourir entre les deux.
Quel est ce personnage que le prince vient de prendre à part dans Tembrasure d'une fenêtre, et qu'il écoule avec une attention si flatteuse? Certes si jamais homme a eu l'oreille d'un chef d'État, c'est celui-là; et Dieu soit loué! car je suppose qu'il entretient le prince de pensées de bien public. Ditesmoi le nom de ce conseiller si sage que je l'apprenne à mes enfants ! — C'est Fontanarose qui vante au prince les vertus de son orviétan !
X*** était un tant soit peu faiseur de livres. Le prince le fit placer dans une bibliothèque. C'était mettre le rat dans un fromage. Le prince est tombé du trône. Que fait le rat? Il déjeune le matin d'un journal qui calomnie
NAPOLÉON m. 145
le prince, et soupe le soir d'une brochure qui rinsulle.
Dupin, après l'approbation du 10 décembre, disait à Louis-Napoléon :
— Eh bien, maintenant que vous voilà le maître, il faut mettre le suffrage universel dé côté !
— Que me dites-vous là? que je supprime ce qui m'a fait le maître !
— Bah ! dit Dupin, on ne se sert pas de Teau du baptême pour les usages domestiques.
En voyant la très petite place que je fais nians mes jEgriSomnia à un personnage aussi considérable que Ta été M. Rouher, plus d'un lecteur sera peut-être tenté de passer ces pages dont le nombre est si disproportionné à rimportance du sujet. Je n'ai pourtant pas dû les grossir, ne voulant point courir le risque de prendre les souvenirs des autres pour les miens. Quels qu'aient été mes sentiments pour cet homme illustre, et quoique J'aie pu l'approcher souvent, je ne me départirai pas pour lui de ma réserve habituelle à l'égard des hommes publics que m'a plus
148 iEGRI SOMNIÂ.
souvent cachés que montrés la politique.
Dans l'élite de ces hommes, M. Rouher a été plus qu'un grand orateur, il a l'ait partie, non pars parva, d'un règne. C'est plutôt de ses qualités éminentes que de ses fautes, plutôt de ses talents que de sa fortune, que lui est venu le titre de vice-empereur ; sobriquet sous les plumes ennemies; sous les plumes impartiales, juste qualification avec une légère pointe de critique. Pour écrire une étude de quelque étendue sur un homme qui a joué un tel rôle, il faudrait faire l'histoire d'au moins la moitié d'un règne. Je n'ai pour un tel travail, ni qualité ni compétence. D'ailleurs, le temps du bon jugement sur les hommes et les choses du second Empire est encore loin. Nous qui en avons été contemporains, plus ou moins dans la foule, nous ne pouvons guère être que des témoins à charge ou à décharge, avec nos illusions et nos passions. C'est aux générations qui nous suivront à juger nos témoignages et à rendre le verdict. Sous peine donc de faire dire que,
SOUVENIRS SUR M. ROUIIER. 149
pour être si court sur un tel sujet, autant valait n'en point parler, je me bornerai à rappeler deux ou trois traits de la vie publique de M. Rouher assez caractéristiques, ce semble, pour que les futurs historiens du second Empire n'aient pas le droit de les négliger.
Au mois de mars 1871, j'habitais un village dans les environs de Bruxelles, lorsque j'appris par les journaux l'avanie dont M. Rouher, revenant le 22 d'Angleterre en France, avait été victime à Boulogne-sur- Mer. Très ému de cette nouvelle, j'accourus chez son gendre, M. de la Valette, qui résidait alors à Bruxelles. M. Rouher venait d'y arriver. Je le trouve h table, en manches de chemise, déjeunant de bonne humeur et de bon appétit d'œufs sur le plat, le mets favori
150 i£GRI SOMMA.
de ce Lucullus. Son visage meurtri, ses yeux, cernés par des bleus ne parlaient que trop de l'étrange façon dont la République conservatrice, présidée par M. Thiers, lui avait souhaité la bienvenue. Il nous raconta Taventure, simplement, sans émotion apparente, mais non sans une pointe d'ironie amère. IL nous dit comment, à peine le pied sur le quai de Boulogne, il avait été arrêté, emmené, bientôt poussé comme un malfaiteur dangereux à la sotis-préfecture, par une populace qui l'insultait de ses cris, le menaçait de ses gestes, l'empêchait d'avapcer. A ce moment, un soldat, un chasseur à pied, s'approcha de lui, et prenant un air de sauveur :
— Ne craignez rien, lui dit-il, je vais vous débarrasser de cette canaille.
Tandis que M. Rouher, sans défiance, fait quelques pas en avant, le soldat, vrai soldat d'une telle armée, lui assène un coup de poing sur l'œil. Cette lâche et brutale bestialité, au lieu de troubler M. Rouher, redouble ses forces; à son tour, il écarte le misérable
SOUVENIRS SUR M. ROUHER. lof
soldat d'abord, puis les plus proches émeutiers, et jouant des bras et des poings en vrai fils de l'Auvergne, il atteint la sous-préfecture et, d'un bond, en franchit le perron, laissant aux mains des émeutiers des lambeaux de sa redingote. Le tout se passait en présence d'une police qui paraissait avoir pour instruction de laisser à M. Rouher le soin de protéger sa personne. Heureusement, il ne s'y était pas épargné.
— Voyez-vous ce biceps, nous dit-il, en nous montrant son bras tendu, c'est à lui que j'ai dû de n'être pas écharpé par la République de M. Thiers.
Ce fut la seule allusion qu'il fit au chef du gouvernement.
M. Rouher était incapable de haine; il ne pensa jamais à faire scandale de l'indigne traitement qu'il avait subi. La seule vengeance qu'il en tira quand l'Assemblée de 1871 souffrit enfin qu'il parût à la tribune, ce fut d'incommoder M. Thiers par ses admirables réfutations des prétendus gaspillages
152 i£GRI SOMNIA.
financiers imputés au second Empire par les apologistes du régime nouveau.
A quelques jours de là, M. Rouher partait pour Paris dans le même train qui nous y ramenait, ma femme et moi. A Feignies, où le convoi s'arrête pour la visite des bagages, je le rencontrai, au moment où, reconduit par le chef de gare qui, chapeau bas, lui ouvrait la portière, il regagnait son compartiment.
— Voyagez-vous seul? lui demandai-je.
Sur sa réponse affirmative :
— Eh bien, lui dis-je, cher président (c'est le litre que continuaient à lui donner ses anciens collègues du Sénat), voulez-vous permettre à ma femme et à moi, de prendre place à côté de vous?
Il nous fit monter avant lui.
M. Rouher savait tous mes sentiments pour
sa personne. L'entretien n'eut donc pas de peine à s'engager entre nous sur le Ion d'une parfaite confiance. Le grand orateur, si agréable causeur quand il en avait le temps, y fut charmant. Le caprice de la conversation nous avait amenés sur un sujet qui lui était cher, et pour de bonnes raisons : la politique du libre échange. Il nous en parla comme à des gens qui, pour en être très curieux, n'y étaient guère préparés. Et il le fit avec une netteté si lumineuse, il usa de tours si ingénieux pour approprier la matière à notre incompétence, qu'une demi-heure passée à l'écouter nous parut un moment. Il nous expliqua par quel mécanisme de compensations les traités de 1860 avaient préservé notre commerce et nos finances du contrecoup de la guerre d'Amérique. Comparant l'ensemble de nos affaires avec les États-Unis avant et après le traité, il nous montra qu'au lieu d'une catastrophe commerciale à laquelle la France n'eût pas échappé sous le régime des tarifs, le régime nouveau n'avait ni en-
154 iGGRI SOMNIA.
travé, ni ralenti chez nous le progrès de la fortune publique. De la banquette où il était assis, il déployait, devant son auditoire de deux personnes, cette présence de mémoire et ces richesses de parole qui avaient fasciné de grandes assemblées, entrant dans le détail des chiffres aux deux époques, n'omettant rien, n'oubliant rien de ce qui pouvait rendre la comparaison concluante.
Dans le tableau qu'il nous traçait du mouvement des transactions entre les deux pays^ nous avions à la fois une statistique saisissante de leurs besoins économiques et une image de leurs mœurs. Bref, il nous donna les grosses raisons de la question comme il eût pu les exposer à la tribune, moins ce que la tribune fait dire de trop à l'orateur le plus maître de sa langue, moins le geste par lequel il semble jeter sa parole à des auditeurs du dehors par-dessus la tête de ceux du dedans. Nous étions ravis de voir si clair dans un sujet si obscur, et d'apprendre de la bouche de ce grand serviteur de la
SOUVENIRS SLR M. ROUHER. 155
France des choses qui honoraient notre pays, Est-il besoin de dire qu'en nous parlant de ces choses, M. Rouher ne pensait pas à tirer un plaisir d'amour-propre de notre attention^ ou plutôt de notre admiration? L'affaire était une de celles auxquelles il avait le plus pensé^ auxquelles il pensait encore, quoique déchu sans retour du poste où il pouvait faire profiter son pays de ses pensées. Peut-être aussi, par une complaisance bien permise de sa mémoire, se souvenait-il plus volontiers de Tacte de gouvernement auquel il avait eu le plus de part et qui lui fournissait une occasion naturelle de rendre témoignage à l'auguste signataire des traités de 1860.
Quoi qu'il en soit, après la révolution qui l'avait précipité de si haut, à quelques jours de l'outrage de Boulogne-sur-Mcr, pouvant s'ouvrir en toute confiance à un compagnon d'infortune sur la catastrophe qui, d'une élévation bien inégale, nous avait fait descendre au même niveau, ses premiers épanchements étaient des confidences d'affaires. Là était
156 j:GRI SOMNIA.
son génie particulier, là était son cœur. Engagé dans la politique par son talent de parole, son inclination était restée fidèle aux affaires. Un peu plus qu'avocat éminent dans la politique, dans les affaires il était homme d'État du premier ordre. Son plus beau titre fut d'avoir fait servir la politique à la préparation ou à Tachèvement des affaires qui ne pouvaient pas se passer de son concours. Sur rhomme politique, les jugements de l'histoire seront divers. Elle n'en portera qu'un bon sur le ministre et l'orateur d'affaires. Parmi les noms dont s'honorent, dans cet ordre de travaux, la France et l'Angleterre du xix® siècle, à côté des noms anglais, en tête des noms français, elle placera celui de M. Rouher.
Je trouve, dans mes souvenirs, un naïf témoignage de la préférence qu'il donnait aux affaires sur la politique. Je dînais chez lui le
jour de la séance mémorable (4 février 1868), où il avait fait voter une loi favorable h la presse par la même assemblée qui, deux ans auparavant, sous l'action irrésistible de la même éloquence, rejetait par 267 voix contre 63, un vœu de progrès dans le sens des idées libérales*.
Sauf deux ou trois personnes, tous les invités appartenaient au Corps législatif. Tous avaient applaudi ou s'étaient résignés à ces deux politiques contradictoires. Ils arrivaient chez l'amphytrion encore tout émus des prodigieux efforts d'éloquence qu'il avait dû faire pour les amener à se déjuger. Ils n'étaient pas plus contents d'eux-mêmes que de lui.
Réunis au salon avant qu'on se mît à table, j'avais reçu de quelques-uns d'entre eux d'àmères confidences sur ce qu'il venait de leur arracher. Avec une secrète colère où se mêlait l'admiration, et, chez deux ou trois d'entre eux, de trop justes pressentiments des