Journal officiel, 20 janvier
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-comme une religion littéraire; il admirait, il nous faisait admirer par raisons les chefsd'œuvre de la littérature française, surtout le xvif siècle, où il la voyait dans sa perfection ; il nous dégoûtait de ce qu'il a spirituellement appelé la littérature facile, et il nous a communiqué pour la vie le respect de la langue et <lu génie français; il a rendu un service inappréciable à l'enseignement des lettres en France.
j> Maintenant sera-t-il permis de dire que l'admiration qu'il inspirait pour les grands -écrivains avait quelque danger ? On les voyait si haut, si loin, qu'on n'osait pas écrire de peur d'écrire quelque chose qui ne fût pas digne d'eux. On était éperdu devant Bossuet, «t paralysé par cet effroi. Plusieurs ne s'en sont pas remis. ^
Je n'avais pas lu ce passage sans émotion, ni — est il besoin dele dire? — sans réflexion. A l'époque où Bersot l'a écrit, il dirigeait l'École normale. Je le voyais fort peu, et seulement dans nos rencontres à Tlnstitut, ou au
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conseil supérieur de rinstruclion publique, où nous siégeâmes ensemble quelque temps. Ses opinions politiques, fort différentes de mes sentiments, marquaient de leur teinte tout ce qu'il disait ou écrivait, et ne lui donnaient guère le désir de visiter un ancien sénateur du second Empire. Pour moi, mes derniers souvenirs ne m'attiraient guère vers l'École normale*. Je n'en fus que plus touché du bon témoignage que me rendait Bersot; mais je n'en fus point surpris, le sachant très capable de justice, et même de quelque chose de plus, dans l'occasion, pour un ancien maître qui l'avait aimé. Je lui écrivis avec les familiarités d'autrefois, et, après les remerciements : « S'il est vrai, luidis-je, que l'admiration que j'inspirais à mes élèves pour nos grands écrivains ait eu pour effet d'en décourager quelques-uns « éperdus devant Bossuet, et paralysés par cet effroi, y> je ne mérite pas l'éloge que vous faites de mon enseignement.
1. Voir aux Notes bio graphiques , le chapitre de Mes relations avec Sainte-Beuve.
Pour ces peureux d'écrire, que, par parenthèse, il m'arrivait quelquefois de gourmander, en ancien maître désappointé dans ses espérances, leur stérilité volontaire avait pour cause, non pas mes leçons, mais leur humeur, et, pour plusieurs d'entre eux, la vocation qui les avait faits plus professeurs qu'écrivains. Et vous, Bersot, qui m'avez si souvent entendu glorifier les modèles, est ce que vous n'avez écrit a: qu'à votre corps défendant » ?
J'aurais pu ajouter : « et vos autres camarades de l'École, Ilavet, Jules Simon, Saissct, Janet, Lévêque, Marlha, Gefiroy, Bouillier, pour ne nommer que quelques-uns de mes anciens élèves, devenus mes confrères à l'Institut, toutes ces diversités de talent avec le trait commun d'une langue saine, leurs ouvrages témoignent-ils qu'ils aient eu peur d'écrire ? Ils en avaient le don et le goût. Peut-être ai-je eu le mérite de les en avertir; et si j'ai pu les y aider, c'est en les poussant dans leur direction naturelle. »
Parmi les élèves que mon enseignement
aurait, à en croire Bersot, découragés sans remède, il nomme, outre Garsonnet qui est le sujet de la notice, Delzons et Jacquinet, ce dernier le seul survivant des trois. Pour Garsonnet je prie le lecteur de concilier, s'il le peut, avec les conditions qui font l'écrivain solide et fécond, l'aimable portrait que trace Bersot dje « cet homme d'esprit, ce causeur charmant, toujours prêt, toujours de bonne humeur, railleur et même très plaisant, ,. fréquentant les théâtres et tous les lieux où il se faisait de bonne musique, dont il jouissait avec délices; possédant par cœur, opéras, sonates, symphonies, très répandu dans les relations de société i& .
Est-ce là un écrivain né, chez qui un maître malencontreux a étouffé l'inspiration, et non pas un épicurien de lettres, qui trouvait plus son compte à jouir de son esprit qu'à faire des livres ?
Je sais que Delzons, professeur éminent, se délassait du travail de sa classe en écrivant des « notes exquises i>. Il prêtait même à
ses amis, pour rédiger les tables de leurs^ livres, Texactitude de son savoir et la sûreté de sa plume. C'était son génie particulier. Je doute qu'il l'eût voulu changer pour le métier d'écrire, non selon mon goût, mais selon le sien. Assurément, à en juger par quelquesunes de ses notes, il ne lui était pas défendu de devenir un écrivain; mais il ne l'eût été que malgré lui.
Je sais également tout ce que Jacquinet était capable de faire. Je sais ce qu'on eût pu attendre de l'ingénieux et élégant auteur des Prédicateurs avant Bossuet^ de l'annotateur « exquis > du Discours sur VHistoire universelle. Mais après l'avoir vu dix années durant, diriger, à l'École normale supérieure, les études littéraires, maître de conférences à l'occasion, apportant à toutes les parties de son difficile devoir préparation, application, goût de la précision, dévouement, en un mot tout ce qu'un homme bien doué peut mettre de bon vouloir et d'entrain dans des fonctions qu'il aime, j'ose affirmer qu'entre deux
emplois différents de ses talents, Jacquinet a librement préféré celui qui était le plus selon sa pente, où il se sentait à la fois le plus à son aise, le plus approuvé et le plus utile.
C'est pour cela, détail piquant, que le même jour où Bersot recevait ma lettre, Jacquinet lui écrivait de son côté pour se plaindre qu'il ra'eûtfait un tort de ce qui avait été chez lui libre disposition de son esprit et préférence de son goût, et l'assurait que, s'il n'avait pag fait plus de livres, on ne devait s'en prendre qu'à lui.
Garsonnet fit de même, et ne voulut pas plus que Jacquinet, d'une explication qui mettait à mon compte tous les livres qu'il ne lui avait pas plu de faire.
D'où vient qu'au déclin de ma vie, j'aime plus les vers que dans ma jeunesse ? Je dis tous les vers, pour peu qu'ils aient un sens.
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Il n'est pas jusqu'à l'industrie de la rime riche dont je ne sois touché, même quand au lieu d'obéir, elle commande, et j'y prends plaisir en cachette de Boileau.
Est-ce parce qu'au temps de ma jeunesse, ayant pris parti pour les classiques contre les romantiques, j'aurais cherché dans les poêles moins des plaisirs d'esprit que des arguments de polémique? Toujours est-il qu'aujourd'hui mes sentiments prévalant de plus en plus sur mes opinions, je reviens aux vers qui flattent les uns et me consolent des mécomptes des autres.
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Sagesse ou impuissance, j'accepte la loi de l'âge et je ne fais plus de livres. La fécondité pour les œuvres de vie n'est pas le don des vieillards : je n'en veux pas avoir le travers. Je quitte donc la lice, pour ne pas fmir, comme le vieux cheval d'Horace, par une chute qui donne à rire.
Savez-vous un parfum plus suave que celui de la rose, plus pénétrant que celui de la fleur de Toranger, plus doux que celui de la violette? Savez-vous une haleine plus embaumée que celle du vent du soir emportant sur son aile toutes les senteurs d'un parterre où fleurissent ensemble ces plantes exquises?
— La belle question! Qui ne la devine?.,.
Non, vous n'y êtes pas* Allez le demander à rheureux grand-père à qui sa petite-fille vient de donner le baiser du matin.
Il n'y a pas d'apparence qu'il se publie d'ici à trente ans une nouvelle édition du Dictionnaire de V Académie française. Je mourrai donc sans y avoir vu introduire les mots :
baser^ émotionner^ formuler et progresser, quatre mots affreux dont l'un, baser, faisait
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dire plaisamment à Royer-Collard que : « le jour où baser entrerait au Dictionnaire, il sortirait de l'Académie». Il m'est doux de penser que membre de la commission qui a préparé la dernière édition, j'ai repoussé avec tous mes confrères, successivement : baser^ émotionner^ progresser, à titre de barbarismes, et formuler y qui a d'ailleurs ses ap- .plications légitimes, à titre de solécisme.
Dans notre admirable langue, c'est trop *peu que les mots soient commodes ; il faut •qu'ils soient nécessaires.
Ce n'est pas par une admiration excessive pour le passé que les vieillards lettrés et liseurs négligent ou suspectent les livres nou- Teaux. Accoutumés, durant toute leur vie active, à lire pour acquérir et pour retenir, •quand leur mémoire, comme un vase fêlé, ■laisse échapper ce qu'ils y versent, comment seraient-ils curieux d'apprendre ce qu'ils sont certains d'oublier?
Voilà pourquoi ils relisent et paraissent tant s'y plaire. Ils découvrent, dans les chefs- -d'œuvre relus, un genre de nouveauté qui se «dérobe aux lecteurs trop jeunes, la nouveauté
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des choses immortelles. Ce qu'ils avaient goûté jadis, ils le savourent en cette dernière saison à la façon des bœufs qui, revenus du pâturage, ruminent lentement, avec quelque air de sensualité, comme s'ils prenaient plus goût à Therbe remâchée qu'à Therbe fraîche.
Ne serait-ce pas là le vrai sens, tout au moins le sous-entendu, de cette réponse célèbre de Royer-CoUard à certains candidats qui lui demandaient sa voix pour l'Académie française : « Je ne lis plus, je relis ; 3> ou , comme variante : a: A mon âge, on ne lit plus, on relit. y> Alfred de Vigny, qui eut à entendre Jl son tour ce propos, s'en tint pour très offensé. Dans un récit de sa visite à l'illustre philosophe, il s'en plaint avec amertume. Que sur ce qu'on racontait du faible du poète pour ses ouvrages, Royer-Collard ait mis quelque malice à lui insinuer qu'il en pratiquait volontiers d'autres, je n'en répondrais pas. Mais de Vigny n'a-t-il pas pris la chose trop au tragique?
Moi aussi, j'eus à faire à Royer-CoUard la redoutable visite. Il est vrai que je n'étais venu ni pour lui demander sa voix, ni pour le troubler dans des arrangements pris. Je ne voulais que le pressentir sur mes ambitions encore éloignées. Un ami m'y avait encouragé et m'avait facilité les avenues. C'était son neveu Hippolyte Royer-CoUard, vraiment de sa famille, quoiqu'il n'y parût guère à son humeur et à sa manière de vivre. Je
savais que son oncle avait écouté avec faveur quelques paroles de lui sur ma candidature éventuelle. Au lieu donc du mot décourageant, ce que j'entendis, ce fut, une demiheure durant, un monologue admirable.
Royer-Collard me raconta sa vie, depuis le jour où le quartier de l'Ile-Saint-Louis Tavait nommé son représentant à la Commune de Paris, jusqu'à sa retraite de la vie parlementaire en 4842. J'avais eu cette chance, qu'au lieu de me parler de moi il me parlât de lui, et qu'il crût me témoigner plus d'estime par des confidences sur sa vie, que par des
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paroles de civilité bienveillante sur mes livres. J'admirais comme tout le monde le personnage, quoique à ma manière, en retranchant de son mérite ce que la prévention politique y avait ajouté de convenu, soit en bien, soit en mal. Mais si l'honneur de ces confidences ne m'a pas tourné la tête, je doute que personne l'ait vu sous un plus beau jour que moi, alors qu'avec l'accent d'un homme de bien faisant sa confession, il retraçait celte histoire fière et familière de sa vie.
Il tenait à me faire loucher du doigt tous les traits qui en marquaient l'unité, sa première conception des devoirs de l'homme public, tout ce qu'il avait fait, écrit et dit» quelquefois souffert, pour soutenir jusqu'au bout cette unité. Ce que j'entendais n'était, à vrai dire, qu'une apologie. A l'en croire, il n'avait pas fait une seule faute. Ni la prévoyance avant l'événement, ni le jugement après, ni la bonne conduite à tenir en conséquence, rien n'y avait manqué. Cependant
ses paroles ne sentaient pas Torgueil. C'est ainsi, pensais-je, qu'il se parle à lui-même, quand, seul, sur son oreiller, il fait son examen de conscience devant Dieu, auquel il croit en philosophe et en chrétien. Dans ces fines analyses de ses pensées et de ses actions, il y avait tant de candeur virile, une satisfaction si naïve à mettre ainsi sa vie sous ses propres yeux et sous les miens, sans y rien trouver qui l'embarrassât, que je n'ai pas douté un moment, ni alors, ni depuis, qu'il ne dit la vérité. Si je n'en oubliai pas tout à fait le motif premier de ma visite, du moins je n'eus pas un moment l'idée de lui en parler. Je pris congé sans lui en avoir dit un mot, mais non sans faire la réflexion encourageante pour mes lointaines espérances, que le jour où l'on me trouverait mûr pour l'Académie française, Royer-Collard se souviendrait sans doute du candidat auquel il avait raconté sa vie; et que, m'ayant donné le plus, il ne me refuserait pas le moins. Je n'eus pas, à mon grand regret, à lui en être reconnais-
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sant. Quand je me présentai à TAcadémie française, Royer-Collard était mort.
De même qu'on juge les gens selon qu'on croit avoir à s'en louer ou à s'en plaindre, de même on les voit au physique comme on les juge. Je ne m'étonne donc pas que, dans ses souvenirs de candidat éconduit, de Vigny ait vu Royer-CoUard sous les traits d'un.., « pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppé de la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel d. Le vieillard que, par l'illusion contraire de candidat qui se croit agréé, j'ai vu ou cru voir, avait un tout autre aspect.
Au lieu de la caricature griffonnée par Alfred de Vigny d'une main que le dépit rendait nerveuse, j'étais en présence d'un vieillard grave et imposant, si peu accablé de ses quatre-vingts ans, que, tout le temps de ma visite, je dus le suivre allant et venant, d'un pas ferme, d'un bout à l'autre de la pièce, sans apparence d'incommodité ni de fatig ue
Au lieu de la robe de chambre de théâtre dont FafFuble le récit du poète, il portait une simple redingote, en homme qui n'avait que faire de la mollesse d'une robe de chambre.
Enfin il n'est pas jusqu'au détail puéril de la couleur de sa perruque où nos souvenirs ne diffèrent. De Vigny l'a vue noire; moi, je crois l'avoir vue brune, comme la portent les gens qui ne tiennent pas plus à montrer qu'à dissimuler leur calvitie. Bourgeois dans toute sa toilette, Royer-Collard l'était aussi de visage; mais si ces deux mots ne jurent pas ensemble, c'était un bourgeois de race, avec ce grand air, qu'à défaut de beaux traits, la supériorité de l'esprit imprime aux hommes d'élite dont la noblesse commence à euxmêmes.
LE VAUDEVILLISTE NUiMISMATE
En 1842, M. de Salvandy étant ministre de l'instruction publique, et moi son collaborateur très dévoué à la tête de la division des sciences et des lettres, la place de conservateur-adjoint du cabinet des Médailles à la Bibliothèque royale vint à vaquer. Le fonctionnaire le plus rapproché de l'emploi par son grade était un célèbre vaudevilliste, Dumersan.
Comment le vaudevilliste était-il en même temps assez numismate pour prétendre à la place vacante? Il Tétait par Tesprit, qui est une vocation générale à toutes les fonctions
OÙ Tesprit est en jeu. Il Tétait sans doute aussi par une aptitude particulière et précoce aux choses de l'archéologie, puisque le savant archéologue Millin l'avait fait attacher au cabinet des Médailles. C'est là que, tout en étudiant les médailles de façon à devenir un numismate d'Académie, Dumersan mettait la main, comme auteur ou coauteur, à quelque • deux cents vaudevilles, les Saltimbanques entre autres.
Par lui, pendant un tiers de siècle, les petits théâtres avaient fait rire chaque soir, du rire de la raison en gaieté, les descendants de ce « Français né malin j> qui, au dire de Boileau, <s. forma le vaudeville d'un trait de la satire ». C'était sans doute le trait gai.
Dans le même temps la science numismatique était redevable à Dumersan d'un certain nombre d'écrits sur la matière qui ont gardé leur prix. Si bien qu'on eût pu se demander si c'était pour se délasser de ses travaux de théâtre que Dumersan composait des
mémoires de numismatique, ou si c'était pour se dérider du commerce sévère des médailles antiques qu'il faisait de si amusants vaudevilles.
Quoi qu'il en soit, devenu par les titres les plus solides le candidat le plus sérieux pour la place de conservateur-adjoint, Dumersan crut avoir besoin de moi pour l'y faire arriver. C'est à cette opinion flatteuse de mon crédit que je dus de faire sa connaissance.
J'avais alors, dans mes attributions au ministère de l'instruction publique, les services administratifs de la Bibliothèque royale et en particulier la présentation aux emplois vacants. Dumersan avait supposé avec raison que je serais consulté sur le choix à faire.
VdiuleuT des Sallimbanriues me fit l'honneur de me demander une audience.
Je le vois encore entrant dans mon cabinet, de l'air embarrassé d'un solliciteur qui craint d'avoir affaire à un chef de service prévenu. Peut-être avait-il ouï parler de la réputation
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de critique rébarbatif qu'on me faisait dans un certain public? Avait-il lu quelque chose de mes livres ? En candidat bien appris, il ne manqua pas de me dire qu'il les avait lu tous. Je n'en crus rien, par la très bonne raison que, s'il en avait lu un seul, il y eût pris la confiance qu'un homme d'espril tel que lui avait, non pas à me solliciter, mais à compter sur moi.
Je m'amusai à l'inquiéter pour donner plus de prix aux bonnes paroles par lesquelles je devais finir :
— N'étes-vous pas, lui dis-je, l'auteur des Saltimbanques!
— Je le confesse, dit-il humblement, et j'ai grand'peur qu'à vos yeux ce ne soit pas une bonne note pour un aspirant à un avancement scientifique.
— Vous me faites tort, lui dis-je; je pense d'un bon vaudeville ce que pensait Boileau du « sonnet sans déhiut ^ qui « vaut seul un long poème y> ; il vaut même tous les longs poèmes du monde. C'est le cas de vos
Saltimbanques, et vous voyez en moi un de leurs admirateurs.
Il crut que je voulais railler et il refusa réloge comme cachant une épigramme.
— Quand il serait vrai, dit-il, qu'occupé,' comme vous l'êtes, de haute littérature, vous n'eussiez pas de goût pour le vaudeville, ce serait la faute du genre et le tort de ma pièce.
— Ce serait plutôt, repris-je, le tort de mes occupations de me cacher les agréments du genre et les qualités de vos pièces. Je vais bien vous étonner, ajoutai-je; j'ai fait plus d'une fois les honneurs de vos Saltimbanques dans mes conférences à l'École normale supérieure. Il est vrai que, pour parler d'un sujet si en dehors des programmes, je choisissais le moment où, après la leçon régulière faite sur une chaise de paille en guise de chaire, mes jeunes auditeurs se réunissaient autour du poêle pour entendre, soit des éclaircissements sur les points de la leçon restés obscurs, soit quelque digression sur
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certaines choses du dehors que je ne voulais pas paraître ignorer par une pruderie dont mon auditoire n'eût pas été dupe. C'est ainsi que vos Saltimbanques ont eu leur tour, et qu'il m'est arrivé de dire h leur sujet qu'où il y a de la finesse d'observation, de vrais portraits sous d'amusantes caricatures, une satire enjouée des travers des hommes, du franc rire et une langue naturelle, il y a une œuvre littéraire, et qu'en faisant, dans les entr'actes de son enseignement, une petite place à un vaudeville qui réunit toutes ces qualités, un professeur ne déroge point.
— Et il faut bien croire, ajoutai-je, que le post-scriptum de la leçon n'en était pas la plus mauvaise partie, puisque tels des élèves de ma conférence, dont les talents ont jeté du lustre sur l'École, chatouillent quelquefois mes vieilles oreilles de souvenirs obligeants sur ces causeries autour du poêle.
Je parvins si bien à persuader Dumersan,
qu'après avoir sincèrement douté qu'on eût
[pu jamais louer ses Saltimbanques en pleine
École normale, il finit par n'en être pas surpris. Nous nous quittâmes très contents Tun de l'autre, et, quelques jours après, un arrêté de M. de Salvandy nommait Dumersan conservateur-adjoint du cabinet des Médailles.