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LES TRIBULATIONS DES JUGES

On â coutume de plaindre les candidats aux Académies des tribulations que leur impose la candidature, et surtout de l'obligation des visites à leurs juges. Je conviens que l'ennui n'en est pas médiocre, même pour ceux qui sont soutenus par des espérances fondées.

Combien plus pour ceux qui ne se présentent •qu'avec des titres plus ou moins contestés, sur la foi de civilités et de souhaita de succès sans engagements! Dans mes Notes biograjphiqueSj j'ai écrit quelques pages sur le bon usage qu'on peut faire de cette obligation. Il •est vrai que j'en parlais fort à mon aise, ayant

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eu le bonheur, dans mes deux candidatures, d'être accueilli par la majorité de mes juges comme un futur confrère. En tout cas, il n'y a rien dans mes conseils que je n'aie pratiqué, encore plus par penchant que par intérêt.

Si les candidats ne sont pas d'humeur d'user de ma règle de conduite, s'ils n'abordent pas leurs juges avec le désir de les voir par leurs bons côtés, s'ils ne sont pas préparés à leur parler obligeamment de leurs ouvrages, une démarche qui est à la fois de convenance et de coutume devient une corvée. Aller s'incliner devant un auteur dont on ne connaît guère que le nom, le louer de son mérite qu'on ignore, s'évertuer à lui dire des choses agréables et vaines, dont il n'est pas dupe, enfin conduire sa langue entre deux sortes d'indiscrétions également irrésistibles, celle de se vanter modestement, et celle de ne pas dire du bien de ses concurrents, c'est là une triste nécessité. Je veux bien qu'on plaigne le visiteur, mais je demande qu'on ait quelque pitié pour le visité.

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Il faut bien Tavouer, on ne trouve pas d'âme charitable pour s'intéresser aux juges. Que leur doit-on ? Ils sont arrivés. C'est assez de ne pas dire qu'ils le sont à tort. Récapitulons pourtant, s'il vous plaît, les obligations d'un académicien en temps de candidature. Je mets de côté les visites des rares candidats qui s'imposent par la qualité et la notoriété de leurs titres. Elles sont pour les juges plutôt un avantage très apprécié, qu'un embarras.

On est sensible au plaisir d'aider un homme éminent à arriver où l'appelle son mérite.

Mais, pour un candidat qui s'impose, combien qui veulent être élus sans avoir été appelés !

Il y a d'abord les candidats perpétuels qui, toujours omis, ne laissent pas de se rappeler à chaque élection à votre souvenir par une visite ou par une lettre. J'en ai connu un qui confessait naïvement en avoir eu le faible de temps immémorial. C'était un vieux gentilhomme de très bonnes manières, et point sot, hormis sur cet article. Je le vois entrant dans

mon cabinet, une canne de jeune homme à la main, se dandinant, Tair content, le sourire aux lèvres :

— Vous avez devant vous, me disait-il, se souriant à lui-môme, un candidat qui Test depuis quarante ans.

Le bonhomme croyait qu'on entre à l'Académie à l'ancienneté. Je vous laisse à penser s'il m'était facile de garder mon sérieux, et de lui faire une réponse à deux fins, qui ne l'encourageât pas et qui lui laissât son illusion.

11 en est qui se recommandent d'une longue liste d'ouvrages, croyant que le bon s'y trouve, et qu'il n'a pas manqué de vous tomber sous la main. C'est pour un de ceux-là qu'on sollicitait un jour M. Guizot, sans l'attendrir.

— Il a pourtant bien des titres, lui disait-on.

— Il n'en a que trop, dit M. Guizot.

J'en sais un autre qui péchait par le défaut contraire. Il prenait ses projets dtî livres pour

des livres publiés, et demandait qu'on Ten récompensât d'avance, disant que « pour être de l'Académie de Richelieu, c'était assez d'être honnête homme et d'avoir de la littérature >>• Un autre, plus méritant, mais moins confiant, passait tout de suite de la sollicitation à la supplication. Il avait la nostalgie académique. Pour le sauver, car il en mourait, il fallait le nommer.

— L'Académie, me disait-il, ne laisse pas d'avoir des petites besognes à faire; je suis prêt pour les plus humbles. Qu'elle m'emploie à tout ce qu'elle voudra, qu'elle me mette à lasentine.

Que répondre, et comment désoler, par un refus, des ambitions à la fois si pressantes et si accommodantes, qui après tout, sont des hommages à l'Académie?

Outre les candidats qui font des visites, il

y a ceux qui sollicitent par lettres. A les en

croire, s'ils ont quelque mérite, ils ne le savent

que par des amis trop indulgents. Ils n'en

•seront persuadés que le jour où un mot de

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VOUS les y autorisera. C'est un laissez-passcr qu'ils vous demandent. Le refuser n'est pas aisé, et l'accorder n'est pas prudent. En tout cas, ce sont des lettres à écrire, et ces lettres ne sont pas au bout de la plume. Il y faut du soin. On parle des corvées du candidat; n'en est-ce pas une pour le juge d'avoir à diversifier, selon les personnes, une formule qui ne l'engage pas, et qui ne les froisse pas? Pour peu que l'on ait à faire plusieurs fois l'an des réponses de cette sorte, voilà bien du temps et de l'encre en pure perte ^

Après les candidatures, par visites et par lettres, vient la plus délicate partie delà tâche de l'académicien, le jugement des titres.

Éconduire poliment des solliciteurs, faire à des demandes indiscrètes des réponses évasives, la seule civilité y suffit. Juger des ouvrages, c'est affaire de conscience. J'entendsla conscience de l'esprit, qui est proprement le goût, et qui ne souffre pas plus les erreurs de jugements, que la conscience morale les fautes de conduite. Où les candidats sont des concur-

rents, les erreurs de jugement sur les ouvrages peuvent ûtre des injustices envers les personnes. Juger demande donc beaucoup de considérations, de soinetd'impartialité. En cas de double, de triple candidature, le plus souvent les candidats sont, ou à peu près égaux, ou, de si peu inégaux, que choisir dans Vex œqm est un vrai travail. Trouver le temps d'y vaquer n'est pas chose si simple. Il est peu d'académiciens dont les heures ne soient prises, soit par des fonctions publiques, par des enseignements à jours fixes, soit par quelque ouvrage sur le chantier, soit par des moments d'attention qu'il faut bien donner aux affaires publiques, sous peine de n'être ni de son temps ni de son pays.

Le cas d'un livre commencé n'est pas si rare que le disent certains railleurs, prétendant qu'à peine assis sur leur fauteuil, les académiciens s'y endorment. N'est-il pas plus vrai que ce fauteuil les oblige et les stimule? Comptez, pour ne parler que de ceux d'aujourd'hui, tout ce qu'ont produit, depuis leur

entrée à l'Académie, Emile Augier, le duc de Broglie, Boissier, Caro, Sardou, Alexandre Dumas fils, Maxime Du Camp , Octave Feuillet, Renan, Camille Roussel, Jules Simon, Taine; c'est presque le plus gros de leur bagage. Si à celte liste il m'est permis d'ajouter mon nom, je dirai que Y Histoire de la Littérature française n'esl devenue un ouvrage complet que longtemps après mon admission dans la Compagnie. Quand je m'y présenlai, je n'en avais publié que le premier volume. El encore ce volume a-l-il reçu assez de corrections el de complémenls pour qu'on puisse dire que l'ouvrage entier est postérieur à mon élection, el que si le public lui a fait bon accueil, je le dois à l'Académie qui m'a aidé à l'achever.

Mais enfin, trouver du temps pour éclairer son jugemenl par des lectures nécessaires, c'est le devoir, et ceux qui s'en acquittent ne méritent ni d'être loués, ni d'être plaints.

Où je commence à compatir aux tribulations des juges, c'est quand ils en viennent à

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la comparaison des litres. Si deux candidats, à peu près égaux par le mérite, se recommandent d'oeuvres de genres très différents, si le romancier a pour concurrent un orateur politique,comment,dansuneeslimeégalepour leurs talents, trouver la raison décisive de préférer l'un à l'autre? Je m'en suis toujours fait un souci. Et quoique, dans des comparaisons de ce genre, si Ton se trompe, ce soit de bien peu, je n'en ai jamais couru le risque tranquillement. A l'embarras de choisir n'allez pas ajouter celui où vous jetterait un engagement prématuré. Le règlement vous le défend, et il a bien raison ; il ne veut pas vous ôter votre liberté, mais vous la garder jusqu'au dernier moment. On ne se console pas d'avoir manqué l'occasion de voter avec la majorité pour le plus méritant.

Cette disgrâce m'arriva le jour où l'Académie donnait pour successeur à Jules Favre M. Edmond Rousse. L'élu n'eut pas ma voix.

Elle ne m'appartenait plus. Je lui en exprimai mon regret. 11 me dit que ce regret ne Tobli-

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geait pas moins que ne l'eût fait ma voix. Je n'en continue pas moins à m'en garder rancune, et c'est en manière de confession et de soulagement que j'écris les pages qui suivent sur cet homme d'un esprit si rare, d'un cœur plus rare encore.

A l'époque de sa candidature, je ne le connaissais que de nom et encore depuis peu. Par une inattention dont je ne me fais pas gloire, le dernier informé des talents et des réputations du barreau, c'est moi. Les avocats ne se font guère connaître que par la politique. Or M. Rousse n'en faisait pas du tout, ou n'en faisait que de bonne. C'est un avocat de celte grande école des jurisconsultes, qui préparent à la fois les arrêts de la justice et les temperaments de l'équité. De son mérite je ne pouvais que bien augurer par le peu de bruit qu'il faisait. Mais je n'étais plus libre. En dépit du règlement qui nous l'interdit, je me trouvais engagé avec un poète de talent qui, au lendemain de la mort de Jules Favre, s'était présenté pour lui succéder, encouragé par les

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bonnes dispositions de quelques membres de l'Académie et par des demi-succès dans les élections précédentes.

Nous avions à peine échangé quelques paroles, mon visiteur et moi — mon visiteur pour s'excuser de ce qu'il appelait le manque d'à-propos de sa candidature, moi pour m'excuser à mon tour de ne l'avoir pas prévue, — que déjà je me reprochais d'avoir ignoré un homme si bon à connaître. Il m'avait séduit par son air de droiture, par sa gravité douce, par l'accent particulier que prennent les paroles dans la bouche d'un homme de bien.

Ayant à sortir, et, déjà sur le seuil de ma porte, je l'avais reçu debout. Je voulus rentrer et le faire asseoir. Il me demanda de trouver bon qu'il fît quelques pas avec moi dans la rue. Nous descendîmes les cent marches de mon escalier, lentement, faisant une petite pause sur chaque palier. Par l'effet de l'attrait je me rapprochais peu à peu de lui, et à peine à mi-chemin, je m'appuyais déjà fami-

Hèrement sur son bras, lui donnant, pour qui

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p nous eût rencontrés, l'air d'un ami reconduit

plutôt que d'un candidat éconduit.

Il ne se dissimulait pas, me dit-il, l'insuffisance de ses titres. Il craignait d'avoir fait une fausse démarche en cédant aux conseils d'amis trop prévenus pour lui ! Il n'était point surpris de trouver les gens engagés, et il se faisait des scrupules d'être venu les troubler. Tout cela était dit avec tant de candeur, en termes si délicats, que je commençai à réfléchir à l'inconvénient des engagements précipités. Il fit sans afl'ectation l'éloge de son concurrent. Il m'approuva de rester fidèle à mon choix, s'étonnant sincèrement d'oser faire concurrence à des succès de théâtre avec un volume de littérature judiciaire, à de beaux vers avec des harangues de bâtonnier. Je vis que le candidat ne faisait rien dire ù l'homme qui ne fût candide, et nous n'étions pas encore dans la rue, que je me demandais ce qui pouvait manquer k un tel homme pour Atre écrivain.

De ce que je pus entrevoir, dans un temps

si court, de ses qualités morales, aucune ne m'intéressa plus que sa modestie. J'avais vu, dans ma longue vie académique, bien des candidats diversement modestes. Je n'en avais pas vu qui le fussent à la façon de M. Rousse. Cette modestie-là me parut d'origine chrétienne. Heureux ceux qui sont en situation d'être sollicités par un homme doué d'une telle modestie! Ils ont le plus agréable des spectacles, un mérite qui se trahit par le soin môme qu'il met à s'effacer, un homme éminent à qui Ton apprend ce qu'il vaut.

C'est ce spectacle que m'a donné M. Rousse.

En me quittant, il m'avait laissé entre les mains, sans le montrer ni le cacher, son seul litre imprimé. C'était un recueil de ses discours. J'y visa toutes les pages les sentiments de l'homme de bien, et j'y trouvai dans plus d'une le talent de l'écrivain. Point de ces choses qu'un auteur écrit de mémoire, et d'où l'homme est absent; rien qui vienne de la salle des Pas-Perdus, rien de plaideresquc\ mais, dans le cadre obligé des harangues au

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