‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 36 sur 46 · GUI SOMMA · texte numérisé non relu

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c'était le conducteur, toujours indulgent pour qui n'aimait pas à manger en tumulte.

[.a diligence s'arrêtait d'ordinaire au cœur des villes, sur la grand'place, à proximité de quelque édifice historique. Les plus jeunes^ que louchait la curiosité d'alors pour les monuments d'archéologie, se passaient de dessert pour courir, soit à la cathédrale, soit à la maison de ville, soit à quelque portail du moyen âge, encastré dans une construction moderne. Si c'était jour de foire ou de marché, on regardait, en passant sur la place, les femmes de la campagne dans le costume du pays. On prenait quelque idée des denrées, des coutumes et des mœurs locales. On apprenait sa France par échantillons.

Aujourd'hui, dans tout le parcours d'un chemin de fer, on ne voit guère que les uniformes des employés et les blouses des hommes d'équipe. On ne connaît des villes que les maisons d'ouvriers, les auberges et les cabarets récemment bâtis dans le voisi-

nage des gares. Quant aux cathédrales, on «n'en aperçoit que le haut des tours qui fuient à l'horizon.

Au temps des diligences, les voyageurs •mettaient pied à terre aux montées, pour se dégourdir les jambes et soulager les chenaux. C'était encore une occasion de se rapprocher.

Le coupé causait avec la rotonde. Entre Français cheminant côte à côte, la glace est bientôt rompue. Aux premiers mots, on se conte ses affaires, on parle des autres, et Ton ne se tait pas sur soi-même. A la seconde montée, tous les voyageurs se connaissaient.

Comme le coche au temps de madame de Sévigné, la diligence, il y a quarante ans, contribuait à entretenir cet esprit de sociabilité, notre trait national, par lequel la France était un pays libre môme sous Louis XIV. Au terme d'un long voyage, après deux ou trois nuits passées dans ces boîtes, et quatre ou •cinq repas pris en commun, des gens qui

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s'étaient rencontrés pour la première fois dans la cour des messageries^ se quittaient à l'arrivée, échangeant des poignées de main et de gais « au revoir, y> comme de vieux amis.

C'est ainsi que se quittaient à Thôtel Vafi Gmdy à Bruxelles, nos deux voyageurs, après s'être sincèrement promis de se revoir. Ils se sont revus, en effet, et de cette liaison de hasard est née une amitié qui, dans la brièveté de la vie humaine, peut passer pour une des plus vieilles, puisqu'elle remonte à près d'un demi-siècle.

De ce rapprochement entre deux époques et deux modes de voyager. Dieu me garde de rien inférer, ni contre le tabac, quoique l'usage en soit plus loin d'une qualité que d'un défaut, ni contre les journaux dont chacun sait combien la lecture est profitable, ni contre ce qui est l'honneur de l'esprit d'invention de notre • siècle, les chemins de fer, par lesquels commencent de vastes amitiés entre les nations. Je ne veux conclure que ceci : c'est

que les choses même qu'on a bien fait de changer, ont eu du bon, qu'il est sage de s'en souvenir pour changer sans bouleverser, et qu'il sied même au progrès de respecter ce qu'il remplace.

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