‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 35 sur 46 · LES VOYAGES EN DILIGENCE ET LKS VOYAGES EN CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

LES VOYAGES EN DILIGENCE ET LKS VOYAGES EN CHEMIN DE FER

Ilya quelques jours, je prenais place dans un train qui partait pour la Belgique. J'y trouve installés, aux deux meilleurs coins d'un compartiment, se faisant face l'un à l'autre, deux jeunes gens qui ne paraissent pas se connaître. Leur équipage de voyage est le même : jaquette, pantalon, gilet, le tout de la même étoffe, puis la sacoche en bandoulière. Un colporteur leur présente à la portière sa boîte de journaux. S'ils en prenaient deux d'opinion différente, ils pourraient en faire courtoisement l'échange et peut-être y prendre quelque goût d'imparlia-

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lité. Pour n'en pas être tentés, ils en achètent deux de la môme couleur, et derrière la feuille déployée chacun lit en se cachant de l'autre.

La lecture finie, chacun tii^e de sa poche sonporteKîigares et sa boîte d'allumettes. Un nuage de fumée les dérobe de nouveau à la vue l'un de l'autre; les cigares fumés, ils s'endorment, pour ne se réveiller qu'au buffet.

Quels bons repas que ceux du buffet, qu'on expédie,, ni assis, ni debout, entre le sifflet de l'arrivée et le coup de cloche du départ !

Mais, pour les gens qui n'aiment pas à causer «n wagon, un dîner ainsi avalé a cela de bon qu'il porte au sommeil. C'est ce qui arrive à nos deux voyageurs. Après un nouveau cigare ils recommencent un second somme. Bercés ^ntre l'espace qui s'avance et l'espace qui fuit, tour à tourentr'ouvrant et refermant les yeux, le train les dépose dans la gare de Bruxelles. Ils descendent et se séparent sans 5e saluer. Je n'ai su quelle langue parlait l'un

■d'eux que par cette question qu'il m'a faite : <r Le tabac vous incommode-t-il? »

Cette rencontre me rappela qu'il y a quarante ans, sur la route royale de Paris à Bruxelles, voyageaient dans le coupé d'une diiigence Lafitte et CaUlard, deux jeunes gens iqui ne s'étaient jamais vus. Au premier relai, ils parlaient déjà des choses du jour; au second, ils en étaient aux confidences. Ah ! les aimables confidences qu'échangeaient deux jeunes gens dont le suffrage universel n'avait pas encore fait des politiques ! Les études mêmes et les cours de la Sorbonne y avaient leur part. Il n'y a de comparable aux premières joies du cœur que les premiers plaisirs de l'esprit. Ainsi causant de leurs amours et de leurs études, ils arrivaient à la ville où l'on dînait, et où les attendait une abondante table d'hôte.

En ce temps-là, on s'attablait à l'aise. On dînait tout de bon; Brillai-Savarin aurait dit : on mangeait. Contre l'inconvénient de manger trop vite, les voyageurs avaient un otage :

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