GROS
On me lira peut-être un jour, Gaos.
Gros n'est plus! la tombe a reçu la dépouille périssable de l'homme; la France a hérite de la gloire du peintre, dont le génie entier survit dans des conceptions immortelles.
Il restait à recueillir ce qui se rattache
à cette grande existence artistique. Elle se
compose de faits propres à montrer combien
l'observation de la nature est féconde , en l'ap-
ti^
pliquant aux besoins de l'art, avec le tact judicieux d'une sensibililé communicative.
Sentir est le résumé des secrets du mâle et sublime talent de Gros. Son principal moyen d'action, fut la faculté de transmettre ses vives impressions sous la forme la plus saisissable.
Tout fut consommé dans cette âme ardente et généreuse, quand la persécution la plongea dans un isolement funeste.
Je viens, humble élève de Gros, raconter son hi stoire et décrire ses ouvrages , afin de conserver ses préceptes, comme la tradition d'un enseignement qui ajeté tant d'éclat sur l'école française ; heureux si ma faible plume emprunte un léger reflet à la noble auréole du maître !
Premières années.
Gros ( Antoine-Jean ) naquit le 16 mars 1771 , à Paris, dans une maison de la rue Neuve des Petits - Champs. Son père , Jean-Antoine Gros, était peintre de miniature; il devait à l'exercice de cette profession, une position honorable dans les arts, cultivés également avec succès par sa femme Madelaine-Cécile Durand.
Le jeune Gros commença simultanément son éducation littéraire et artistique. Il suivit les classes élémentaires du collège Mazarin, et reçut de ses parents les premières leçons de dessin.
A l'ase de huit ans, il essayait de crayonner un pied d'après Yanloo. et le recommençait dix huit fois, ayant de s'en montrer satisfait. Ses dispositions natiyes avaient été stimulées de bonne heure, dans le cabinet de tableaux appartenant h sa famille, et dont la yente, en 1788, produisit la somme de 60,640 francs et 7 sols.
Il allait souvent aussi chez la célèbre portraitiste madame Lebrun, et passait des journées entières dans son atelier^ où elle le faisait poser quelquefois , pour des têtes d'enfant et de jeunes filles.
Les livres classiques de Gros attestent ses préoccupations constantes, par les nombreux croquis dont ils sont couverts. Son Yir2:ile, le dernier des auteurs latins quil traduisit, offre plusieurs esquisses de chevaux; elles sont remarquables par la hardiesse des linéaments. Le résultat le plus curieux des premières tentativesde l'imagination naissante de Gros, est une composition bizarre dont il fit hommage à sa mère, le premier jour de Tan 1779. Cette page est parsemée d'épisodes plus ou moins mal rendus et liés entre eux ; mais ils se rapportent tous à une pensée d'amour et de respect filial. A travers cet amal-
game incohérent de mythologie antique et d'emprunts faits à son propre cœur, on voit déjà Técolier hors de ligne, péchant plutôt par T exubérance que par la stérilité des idées.
Un portrait fort ressemblant d'après son aieul et fait à la plume, par le petit Gros, engagea son père à prendre un parti décisif. Une exposition de tableaux attirait la foule au salon du Louvre. Il y conduisit son fils, afin d'apprécier plus sûrement son goût, avant de fixer irrévocablement sa destinée. L'enfant examinait avec avidité ces productions : — Va, lui dit son introducteur, parcours la galerie, et désigne-moi la meilleure peinture à ton avis. Gros s'élance, revient et cite, sans hésiter, l'Andromaque de David. Le père exige un examen plus attentif; Gros recommence sa revue et persiste dans son opinion. — Et parmi tous les exposants, lequel choisirais-tu pour maître ? — L'auteur de cette même toile, répond Gros avec assurance. Cette épreuve fut concluante. Le lendemain de cette scène historique. Gros se trouvait en face du professeur appelé par ses vœux.
Cependant, son vif désir d'entrer à l'atelier du peintre de l'Andromaque ne put être immédiate-
ment accompli. David s'occupait des préparatifs de son vovaae à Rome, où il voulait exécuter les Horaccs. Drouais , son élève, couronné par l'école, et devant le suivre en Italie, était présent à cette entrevue ; David agréa l'enfant et consentit à le recevoir à son retour en France
Il fallut se résigner. Gros comptait les jours passés dans l'inaction. Il fut atteint de la variolite ; cet accident vint augmenter son chagrin. Dans son amertume il s'écriait souvent : — C'est fini! Je vais mourir, je n'entrerai pas chez M. David.
Enfin cette époque arriva. L'année 1785 finissait. David avait doté son pays du Serment des Horaces et s'était remis à la tête de sa brillante école, oùGirodet etFabre se faisaient déjàremarquer. Gros attira bientôt sur lui l'attention de son professeur et la bienveillance de ses condisciples. Girodet surtout le prit en affection : cette amitié, basée sur une mutuelle estime, s'est toujours soutenue entre eux.
Gros travaillait ardemment, sans relâche et avec une facilité prodigieuse. Ses progrès devinrent sensibles en peu de temps. David , gourmandant un ancien élève, lui disait, en parlant du nou-
veau venu: — Tu vois bien ce petit bonhomme, là-baSj devant son porte-original? Eh bien ! je veux qu'avant six mois il t'ait dépassé; car toi, tu ne fais un pas qu'à force d'être poussé par les épaules, et lui marche tout seul.
Gros ne se contentait pas des études spéciales de l'atelier et de l'académie : il utilisait ses instants de loisirs , à dessiner ou à peindre d'après la bosse. La nuit n'était pas non plus sans labeur : l'on soupait régulièrement à neuf heures, chez son père, très-ponctuel dans ses habitudes d'intérieur. Tous les commensaux du logis étaient tenus de se coucher en sortant de table. Après ce moment aucune lumière ne devait briller à la croisée du fils delà maison. Chaque soir, cependant, il se munissait d'une chandelle chez son voisin, en montant à une chambre située au sixième étage. Gros masquait soigneusement les carreaux avec une couverture de Ht, et prélevait sur son sommeil le temps de copier des gravures ou des dessins, qu'il se procurait à la dérobée.
Cette vie active était interrompue les dimanches et les fêtes où l'école chômait. Le délassement favori de Gros consistait alors à se rendre chez l'oncle de Tun de ses camarades, habitant le
hameau de la Muette, pour y monter un vieux cheval : il s'en servait alternativement avec son compagnon de route, mais ils n'avaient pas toujours le pauvre animal à leur disposition. A l'approche de l'heure du dîner, Gros se mettait à courir pour ne pas essuyer de rudes réprimandes. Dans une de ces excursions, son associé se foula le pied: Gros, n'écoulant que la voix de son cœur, chargea sur ses épaules le blessé , et le transporta de cette façon à sa demeure.
Ces promenades n'avaient pas un but exclusif d'amusement. Gros les rendait fructueuses, par son aptitude étonnante à saisir l'allure des chevaux. Il aimait à reproduire leurs formes élégantes et leurs mouvements fiers et gracieux. Les livres de croquis des jours heureux de son adolescence ont conservé ces notes précieuses. Plusieurs de ces dessins à l'encre représentent des cavalcades ou de beaux attelages, qu'il suivait à la course, de Paris au bois de Boulogne, et sans s'arrêter , tant ce spectacle mouvant avait d'attrait à ses yeux.
Gros prit enfin la palette. Il montra beaucoup de discernement dans sa manière de colorier, et acquit bien vite une grande supériorité dans
cette partie intéressante. Ses condisciples regardaient comme un avantage d'être auprès du coloriste, afin de profiter de la vue de son travail, et pour se faciliter l'entente du modèle commun. Loin d'éviter les difficultés de la pose et de l'effet, Gros cherchait au contraire à vaincre les obstacles. Le seul exercice auquel il refusait de se soumettre, était le concours d'esquisse institué par David. Ce qui ne laissait rien à la spontanéité de son esprit original pesait à l'imagination de Gros. Il concevait par l'exécution : tant ces deuxtermes se confondaient dans le jet de ses inspirations chaleureuses. Une autre considération pourrait expliquer cet éloignement : avant de se mettre à l'œuvre, les concurrents faisaient entre eux une collecte, employée à l'achat de gravures données en récompense au vainqueur; Gros était souvent hors d'état de participer à la masse. Son père fut averti d'une répugnance aussi fâcheuse. Il fit, sous un nom supposé, des commandes à son fils, heureux de pouvoir offrir à ses parents une légère compensation de leurs sacrifices. On obtint ainsi de Gros plusieurs compositions, dont le sujet était toujours à son choix.
Il fit comme échange avec une esquisse de Rubens, un tableau représentant l'Amour enlevant une élève de Minerve. Le coloris de l'un des enfants ailés, faisant partie du groupe principal, est digne du pinceau du Flamand dont l'artiste français convoitait l'œuvre. Des extrémités bien dessinées, un peu de mesquinerie dans les ajustements de la déesse, sont les traits caractéristiques de ce début.
Il se peignit lui-même à cette époque avec le costume du temps et la tête coiffée d'un chapeau. L'éclat de la jeunesse et de la santé brille sur ce frais visage dont les tons chauds et vigoureux sont dans le goût de l'école vénitienne. La touche en est naïve et ferme tout à la fois.
Gros suivit à l'école des beaux-arts une marche rapide et constamment ascendante. Admis le trente-neuvième au mois d'avril 1787, il atteint, au semestre suivant, la septième place. En 1788, au concours d'avril, il est nommé le cinquième; il entre le quatrième six mois après. Il s'inscrit le premier sur la liste d'avril 1789. Cette même année, il remporte une seconde médaille ; la première lui est accordée l'année suivante. En 1791, il gagne le prix du torse sur
une figure dans le clair-obscur. Cette peinture est un chef-d'œuvre sous le rapport du naturel, de l'énergie, de la couleur, du dessin et de l'effet ; on sent, en quelque sorte, sous le tissu cutané qui les recouvre, les os, les cartilages et les muscles.
Une autre étude de même grandeur, exécutée à cette époque, peut donner une juste idée du parti brillant que Gros savait tirer de sa palette. Sa Baigneuse renferme des beautés d'un ordre supérieur. Elle est assise au bord d'une onde pure , où ses extrémités inférieures sont plongées. Un mouvement instinctif de pudeur lui fait tenir une draperie blanche , avec les deux mains élevées gracieusement au-dessus de son corps. Ce voile transparent projette une ombre douce, se jouant en demi-teintes fines et suaves sur la tête et sur une portion du bras droit et de la poitrine. Si les traits du visage de cette jeune femme rappellent trop un portrait sans choix d'expression, le charme du coloris ne laisse rien à désirer : il fait admirablement ressortir la différence de solidité des formes modelées à la manière des maîtres de l'école de Venise.
Les bergers d'Areadte.
Gros sortait à peine de Tadolescence, et déjà son âme rêveuse et mélancolique se reflète sur une petite page en une pensée de tristesse et d'amour. Il s'approprie un sujet sur lequel Poussin a répandu sa poésie la plus touchante. L'élève aborde, après le maître, le thème difficile des bergers d'Arcadie. Voici la composition de Gros : au devant d'un frais paysage et sur le bord d'un chemin longeant une eau limpide, est un tombeau modeste abrité sous un saule, et portant cette simple inscription : Et in Arcadiâ ego.
En face de ce pieux monument, un jeune voyageur, appuyé contre un sycomore, sert d'appui lui-même à sa tendre compagne. Il a déposé sur l'herbe un léger bagage ; un paquet de vêtements , un bâton pastoral et des pipeaux champêtres le composent. Une réflexion triste absorbe ses esprits ; son front s'incline : son œil, sans regard précis, annonce un état contemplatif intime : ses mains, réunies par l'entrecroi-
sèment des doigts, ont leur paume tournée vers le sol où tombe la plus vive lumière. Elles se détachent sur un pan de manteau bleu, cachant la portion antérieure des hanches. Sa jambe droite se croise sur la gauche, soutenant le corps mollement affaissé : la demi-tension de cette extrémité signale un commencement de réaction. La femme, brillante de jeunesse et de vie, a le front couronné de fleurs : ses lon2:s cheveux dorés se répandent en masses ondoyantes sur ses épaules. Sa tête se penche avec amour vers celle de l'ami qu'elle enlace dans ses bras caressants : aucun voile ne couvre sa poitrine : sa tunique blanche entr' ouverte laisse apercevoir sa jambe droite dont le pied libre demeure en arrière. Le haut de ce groupe est dans le clairobscur produit par l'ombre du feuillage. Cette figure de femme svelte et attrayante est jetée là comme une fleur sur la route, où l'homme rencontre en son pèlerinage , les chagrins attachés à sa condition. Cette suave image est empruntée sans doute à la position de l'auteur. 11 demandait alors à l'amour une douce compensation des soucis arrêtant ses premiers pas dans une carrière longue et rude à parcourir.
La manière dont Gros s'est servi pour peindre ce taldeau se trouve en harmonie avec la petite dimension des personnages. Les qualités les plus saillantes sont dans Fexpression vraie des sentiments rendus avec finesse. La couleur locale est bien entendue : Tair circule, et l'on se prend à rêver devant cette charmante peinture où le cœur de Gros a passé.
Antioclms et Eléazar.
Gros ne se présenta qu'une seule fois pour disputer le grand prix de Rome. Le thème à traiter était Antiochus voulant contraindre Eléazar à manger d'un mets impur. Gros sut développer habilement cette donnée.
Le roi de Syrie est assis sur un siège placé vers l'angle droit du cadre. Son geste impératif appelle en vain les regards dédaigneux du Juif sur une statue de Jupiter. Le prince irrité va se lever de son tribunal et remettre au bourreau l'ordre d'exécuter l'accusé rebelle. La face du
juge est dans F ombre comme toute sa personne. A ses pieds est un homme agenouillé, courbé sur la terre. Il active de son souffle le feu cuisant les chairs, dont une portion est offerte à Éléazar par un jeune nègre vu de dos.
Le grand prêtre du vrai Dieu se grandit encore de la lumière qui l'environne : son front montre un caractère inflexible : son œil exprime le courroux ; le dédain fait palpiter ses lèvres ; ses narines se ferment à l'odeur exhalée de la tête de porc, dont son bras droit s'éloigne avec horreur. Son bras ébauche élevé vers le ciel annonce une obéissance exclusive à la puissance infinie de celui qui donne aux trônes leur splendeur.
Déjà l'exécuteur a jeté sa main féroce sur la blanche draperie d' Éléazar, et va traîner sa proie au supplice. Rien n'a pu toucher le prêtre juif; son mouvement laisse voir une résolution solennelle, malgré les pleurs et les supplications d'un parent apostasie et l'opposition d'un serviteur fidèle s'interposant entre son maître et le soldat d'Antiochus.
Les incorrections de cette toile sont atténuées par la vigueur et l'entraînement de la brosse. On y trouve une facture large, un grand senti-
— lèvent d'expression et un modelé revêtu de tons harmonieux. Son ensemble offre les rudiments de ce génie éloquent, dont la bataille d'Aboukir devait étaler un jour la magnifique et gigantesque ordonnance.
Les juges du concours décernèrent la palme à Landon.
Une grande révolution venait de s'accomplir en France. L'orage populaire avait renversé bien des positions sociales avant de purifier latmosphère politique. Les parents de Gros ne furent pas à labri des coups de la tempête. Une banqueroute vint porter le trouble dans cette famille paisible. Son chef, atterré par cet accident imprévu, succomba sous le poids du chagrin. On peut juger de la douleur du fils par son culte religieux pour son père : ses traits vénérables ont été consacrés sur une toile votive où Gros les a fait revivre longtemps après une séparation cruelle. Ce portrait, peint de souvenir, est d'une vérité prodigieuse ; il atteste combien la mémoire du cœur était puissante chez le jeune artiste.
Ce revirement de fortune força Gros à chan- 2:er de marche. Il fallait se fraver un avenir à travers les obstacles suscités par les embarras des affaires publiques, sans négliger les soins sérieux de l'étude. L" élève se mit à donner des leçons : leur modeste produit s'augmenta du prix des portraits de plusieurs membres de la Convention. Il recevait 6 francs par tête, de l'entrepreneur de cette collection ; mais il trouvait dans son habileté, le moyen de compenser laperte de son temps; il fît, entre autres, Robespierre jeune en une heure de séance.
Ces occupations mesquines ne rentraient guère dans les intentions élevées de Gros : plusieurs scènes sanglantes, dont il avait été involontairement témoin, l'avaient profondément affecté. De continuelles appréhensions l'agitaient. Vn de ses condisciples lui ayant dit imprudemment dans un lieu pubhc : — Eh bien. Ion répand le bruit que tu vas émigrer. Gros se croit compromis et s'esquive à la hâte; il retourne à sa maison, craignant à chaque pas de heurter un échafaud, et il se décide à partir en Itahe.
Cette impression de terreur ne s'effaça jamais de l'esprit du peintre ; elle fut la cause de
cette réserve soupçonneuse dont sa vie ultérieure est restée empreinte. Gros ne rappelait jamais cet épisode sans exprimer qu'à son seul souvenir, il sentait du froid à son col.
Il n'était pas aisé de sortir de France; on exio:ea de Gros une attestation énonçant l'utilité de ce voyage. David et Renault, de l'académie, remplirent cette formalité : le premier, surtout, insista sur l'urgence d'envoyer son élève se perfectionner à Rome.
L'an iT de la République française, le 29 janvier 1793, la section des Tuileries accorda, par une délibération expresse , un passeport à Gros.
Voyage en Italie*
Gros partit : il s'éloignait, emportant peu d" argent, mais ricbe de l'espoir enivrant d'acquérir de nouvelles connaissances. Le 21 février suivant, il écrivait de Nîmes, que son voyage s'annonçait sous d'heureux auspices. Il s'était concilié Tamitié d'un riche Génois dont il avait
— lofait le portrait, à la recommandation d'un compagnon de route, également dessiné par lui. Ce premier succès lui valut des lettres d'introduction auprès des plus influents industriels de Cette. Dans ce port, il ne put profiter du départ d'un convoi génois ; un défaut de forme le contraignit à renvoyer ses papiers à Paris, pour y faire apposer un visa régulier omis sur sa feuille.
La cherté des vivres dans Cette, engagea Gros à retourner provisoirement à Nîmes. Il rencontra par hasard à 3Iontpellier le sculpteur Pajou, qui lui proposa de l'introduire à l'académie de cette ville; Gros suivit ce conseil. Il peignit dans cet endroit deux portraits : l'un lui fut payé 150 francs et l'autre 480. Ce dernier représentait un enfant en pied. Ces ressources arrivèrent à propos. Le 27 mars il reçut enfin ses papiers ; il se hâta d'achever les travaux sur le chevalet, et se dirigea de nouveau vers Rome.
Il examina les plus beaux cabinets de Marseille et y dessina d'après Michel-Ange. Cet avantgoût du style grandiose le fit hâter dans son pèlerinage; des contre-temps consécutifs le retinrent. Tantôt le manque d'occasion ou l'inexécution des marchés de transport; tantôt les vents
contraires avaient nécessité de longs ajournements. Enfin il trouva place sur un vaisseau génois : on fut obligé de s'arrêter à Nice pour y débarquer une partie de la cargaison. L'artiste, irrité de ces contrariétés, quitta cette voie et monta dans une felouque frétée pour la même destination. On appareilla: le temps devint mauvais; l'on attendit pendant cinq jours, un ciel favorable.
On voguait enfin loin de la côte: un événement nouveau faillit compromettre les passagers avant d'arriver à Oneille, petit village situé au bord de la mer et appartenant au roi de Sardaiï>ne. Là stationnaient une douzaine de bateaux préposés à la visite des bâtiments marchands : tout colis, sous pavillon français, était impitoyablement pillé. Le patron de la felouque s'était muni d'une patente des états de Gênes-, mais les hommes montés à son bord, n'étaient pas couverts par cette protection. On ne pouvait éviter les recherches de ces corsaires-douaniers : la mer était houleuse et le canon du port intimait l'ordre d'atterrir ; Gros se vit contraint d'exhiber ses titres personnels. Cependant il put sauver le portefeuille contenant sa modique
fortune et les lettres de sa mère : un Génois obligeant s'en était chargé et avait eu l'adresse de les glisser dans un paquet examiné déjà. Cette manœuvre empêcha le titulaire d'être arrêté. Après ces perquisitions, la voile se gonfla sous la brise, et la frêle embarcation aborda le rivage de Gênes, le jour de la Pentecôte.
Gros profita de cette circonstance pour voir les tableaux renfermés dans les églises. Dans le récit de Gros sur ses excursions artistiques, il montre les Génois appréciant peu les arts, excepté certains nobles dont les galeries ne s'ouvrent pas sans rétribution, « faisant acheter ainsi le regret de savoir que là sont des chefsd'œuvre enfouis tout vivants dans les tombeaux d'un faste orgueilleux et ignorant, possédant les choses par ton et les ayant comme des armoiries sur leurs voitures. »
Il cite un Saint-Sébastien en marbre du Puiïet, une belle page de Jules Romain, et surtout un tableau de Rubens, Saint Ignace guérissant des démoniaques. Il ne passait pas un seul jour sans aller à la chapelle enrichie de cette œuvre sublimissime.
De Gênes, Gros se rendit à Florence, habitée
par plusieurs de ses camarades, pensionnaires de l'école française.
Sa position linancière était déplorable; il recourut à la petite réserve laissée entre les mains de sa mère : en attendant cet envoi, il accepta d'un ami, le moyen de retourner à Gênes, pour de là repasser en son pays.
Cette résolution provenait d'un découragement extrême : une attraction plus puissante ramena le jeune peintre sur la route oij le poussait une invincible vocation : Gros revint à Florence. Plus heureux cette fois, il eut un élève, le célèbre Niemcewich, qui le mit en relation avec le comte Alfieri et la comtesse d'Albany, et lui procura l'exécution du portrait du comte Stanislas Malackouski, président de la diète constitutionnelle de Pologne : nous n'en connaissons que l'esquisse. Ce vieillard, assis dans un fauteuil, porte une robe rouge garnie de fourrures et ouverte sur le devant. Des cheveux blancs couvrent son front ; son col apparaît tout entier sur le haut de la chemise écartée : la main droite présente sa face palmaire ; la gauche tient un rouleau de papier \ elle est vue par son côté dorsal. Un effet de lumière large et piquant, un
coloris vigoureux et vrai donnent à penser que l'exécution en grand doit être remarquable. U auteur y attachait sans doute une certaine importance ; il a écrit au bas de cette première pensée : Le maréchal Malackoiiski à Florence en 1793. Quinze louis d'honoraires et les fonds reçus de France permirent à Gros de reprendre ses études dans les aaleries dont il avait obtenu l'entrée.
Pour toute distraction, il assistait à un concert deux fois par semaine; létaux des places du théâtre, était trop onéreux pour sa petite bourse, restreinte encore par Fénormité de la prime du change, montant au quart de la valeur du billet.
iloiins: et sa 011e.
Gros peignit vers ce temps-là Joung auprès du cadavre de sa fdle. Nous n'avons pas vu ce tableau, mais nous avons sous les yeux deux esquisses de ce sujet. La première est un trait à la plume tiré de l'un des livres de croquis de Gros. Joung est assis et plongé dans une méditation profonde; sa
tête est affaissée sur sa poitrine ; ses yeux sont fixes et sans regard; l'amertume est sur sa bouche; le bras droit est accoudé près d'un livre ouvert, entre un sablier et un crucifix, et il sert d'appui au front pesant sur la main. Le poing gauche est fortement serré sur la hanche, de manière à écarter le bras du corps replié sur luimême. Sa jambe droite, en raccourci, se rapproche du centre de gravité ; l'autre extrémité inférieure s'en éloigne et se roidit. Tout exprime l'état concentrique de la douleur : cet état de l'âme séparée brusquement des liens qui l'attachent à la vie, et se recueillant en soi. Aux pieds de ce père infortuné, l'on voit sa fille immobilisée par la mort et dormant de son dernier sommeil. Elle est couchée sur le sol, parallèlement à la base du tableau. Sa tête, abandonnée à son propre poids, développe la portion antérieure du col. Son bras inerte est collé contre la hanche. Une draperie couvre ce corps naguère assoupli par la jeunesse et la grâce et n'offrant plus que des formes inanimées. Le sol vient d'être creusé. Une tête osseuse, retirée de la fouille, montre ce que vont devenir des traits si doux et si purs. Cette composition est pleine de sentiment : c'est l'instant suprême
d'un éternel adieu ; c'est un sombre reflet du cœur de Gros attristé.
La seconde esquisse est un lavis à l'encre de Chine, où le paysage a beaucoup d'importance. Au devant, est une voûte sous laquelle Joung a fait creuser une fosse pour recevoir les restes de sa fille. Mais avant de la recouvrir de terre, il veut l'embrasser encore une fois. Il s'approche à deux genoux, pour poser ses lèvres sur ce froid visage, où le sourire d'une enfant bien-aimée ne vient plus répondre aux caresses d'un père. Une main soutient son corps, accablé sous le poids de la douleur; l'autre arrête la bêche d'un fossoyeur debout et s'apprêtant à terminer sa tâche pénible. Cette scène lugubre est éclairée par une lanterne placée sur le sol : la lumière produit sur les personnages, un effet anguleux et tranché, contrastant avec les teintes vagues des arbres, mollement dessinés par les pâles rayons de la lune, glissant à travers le feuillage.
Les figures occupent peu d'espace dans cette composition. L'auteur a voulu peut-être montrer mieux ainsi, la fragilité des choses humaines, en les comparant à f éternelle majesté de la nature.
La difficulté de se procurer des modèles, et les
sollicitations de Lachèze, consul français à Gênes, engagèrent Gros à venir de nouveau, s'établir dans cette résidence. Il y peignit, sur l'écussôn de la république, une figure de la Liberté, dans de grandes proportions. Il en recueillit beaucoup d'bonneur et un peu de profit.
Girodet, allant prendre possession d'une place de lauréat à l'école française de Rome, passa par Gènes pour voir son ancien condisciple. Une maladie ^rave confina Girodet dans une mansarde exposée à l'action d'un soleil ardent. Gros s'empressa de donner un meilleur asile au malade, en le faisant transporter dans son propre logement, et il lui prodigua des soins vraiment fraternels. En se quittant, les deux amis se donnèrent réciproquement leur portrait.
Une grande aptitude à saisir la ressemblance avait mis Gros en faveur auprès des Génois. Il concevait l'espérance de ne plus avoir à lutter contre les besoins d'une existence matérielle, étouffant toute inspiration en présence d'une
triste réalité. Un avis bien pénible vint redoubler les efforts du peintre, en stimulant le cœur du fils. Sa mère est malade et privée d'une fille qu'elle vient de marier. Gros dissimule sa posi-
tion dans une lettre encourageante: l'avenir lui appartient; il adresse au seul objet de sa sollicitude, un billet de douze cents francs, acquis par l'exercice d'un talent dont sa vieille amie a favorisé le développement. Il la rassure, en l'invitant à compter sur le zèle d'un enfant qui lui doit tout, et à ne rien néi^li^er dans le choix des médecins à consulter. Il énumère ses prévisions prochainement réalisables. Au Heu de se laisser aller à l'inertie et au dégoût éprouvé, quand on n'a d'autre but que le moi, son esprit va devenir ingénieux à exploiter sa modeste palette : désormais il associera sa mère à ses travaux. c^Nous travaillerons^ » écrit-il pour établir cette communauté nouvelle où sa mère apportera la plus forte part; car en étant Tobjet, elle en sera le principal mobile. Il termine ainsi : « Je t'embrasse comme de ma vie, je ne t'ai si affectueusement embrassée. »
Que ne devait-on pas attendre de cette organisation impressionnable , puisant son éloquence et son énergie à la source des passions les plus inspiratrices et les plus fécondes.
Cette âme expansive s'était retrempée dans ces douces affections. Un surcroît de tourment vint
assaillir Gros au milieu de ses rêves de gloire. Sa mère lui annonce la réduction de la rente, et la perte d'une existence honorable, fruit de longs sacrifices et d'une sage économie. Elle le conjure de travailler pour les derniers jours de sa mère. « Ranime, cher fils, écrit-elle, toutes tes forces pour supporter le malheur : fais pour ta mère que tu aimes, ce que tu ne saurais faire pour toi. Laboure, il le faut. Un travail assidu fait oublier la peine : courage, suis l'exemple de mon père et du tien. »
Ce cri de détresse est entendu. Gros se soumet sans mui'mure à ToMigation de s'occuper exclusivement d'ouvrages mercantiles. Hier, l'aiglon vovait devant lui l'immensité des cieux: il se résigne maintenant à replier ses ailes. Il accepte ce rôle passif, dont une voix toujours respectée, lui fait un impérieux devoir.
Pour apprécier cette abnégation de soi-même, il faut avoir dévoré l'amertume d'une position restreinte, et compté avec des larmes, les instants perdus pour la réalisation d'une noble entreprise, quand j avec la conscience de ses moyens, on sent la vie s'user inutilement en d'irréparables regrets.
OQ
Gros avait ressenli ces inexprimahles tortures, cette angoisse momie du génie, disputant chaque parcelle d'avenir au néant de l'oubli. Tant de dé- Touemenl méritait une large réparation des aveugles atteintes du sort. Il appiirtenait à l'une des femmes qui ont le plus honoré leur sexe, d'adoucir ces rigueurs, et de préjxirer de sa main consolatrice, la couronne destinée à ravonner plus tard sur ce front assombri par la douleur. Bienfaisante Joséphine, nous allons ajouter une page à ton éloge, une fleur à la tombe où tu dors en paix.
Nous emprunterons à Gros sou simple et naïf lancaire, en instruisant sa mèiv de cet événement heuivux: heureux, car il fut le prélude et le rudiment de sa gloire. Il associa le nom de Gros au nom de l'homme qui résuma son siècle dans s;i pei^onne, comme son peintiv caractêrisii sur la toile la grandeur du héros de la république, et la magnitîcence du chef de l'empii^e. Voici dans quels termes ce récit intéressant est con«,ni : nous nous taisons un devoir de copier textuellement.
I^ettre de Gros à sa mère*
Milan, IG frimaire an 5 de la République française.
« Je n'ai pu l'avertir du voyage que je viens (( de faire, tant le motif s'en est offert prompte- « ment.
« Ily avait déjà quelque temps quel'ons'atten-
« dait à recevoir à Gênes, la citoyenne Bonaparte,
a femme du général en chef de l'armée d'Italie.
« Comme j'allais assez souvent chez le citoyen
« Faitpoult^ envoyé de la république française à
« Gènes, et quil avait quelque estime et amitié
« pour moi , je me recommandai à lui et à son
« épouse pour me présenter à la citoyenne Bo-
« naparte à son arrivée, dans la seule espérance
ï de parvenir à faire le portrait du général, dont
« la gloire et les détails que l'on me donnait de
« sa physionomie ne faisaient qu'irriter ce désir.
« La citoyenne épouse du général arrive donc à
« Gênes, et madame Faitpoult meprésenteà elle,
« mais après avoir déjà parlé de moi avec même
« plus de bonté que je n'en méritais. Elle me
« reçut de la manière la plus honnête, et com- « mença d'elle-même à me dire qu'elle savait « que mon désir était de me rendre à Milan, et (( d'y prendre divers renseignements pour com- « poser quelques-unes des victoires de son mari « ( ce dont j'avais bien parlé à la citoyenne Faitce poult, il est vrai , mais pour faire à part moi/ « comme aimant et ayant quelque facilité pour « peindre les chevaux, mais mon idée se bornait « au portrait de Bonaparte) : que si je n'avais pas « d'occupations qui me retinssent à Gênes, elle « m'offrait une place dans sa voiture. Je lui té- « moignai le mieux que je pus ma reconnais- « sance et sur son offre et sur ce qu'elle me di- « sait des rapports que l'on lui avait faits de 0 mon talent.
« Madame Faitpoult me dit d'apporter le jour « suivant quelques-uns de mes ouvrages : ce que «je fis. C'était le portrait de famille, mari et « femme, et trois enfants grands comme nature, « dans le même tableau, et un autre d'un homme « d'une physionomie sévère , et fait comme j' ence tendais dire qu'était à peu près Bonaparte, Ces c( deux tableaux lui firent infiniment plus de plaic( sir que je n'osais espérer ; et elle me dit aussi-
a tôt, d'un ton spontané de satisfaction : Je vous « emmène à Milan, je vous emmène partout; la « première offre était par honnêteté et sur rap- « port, mais cette dernière assurance, comme de « persuasion sur mon compte. Elle resta quatre « jours àGênes. Le cinquième, je partis en même « temps qu'elle, dans la voiture du négociant « André , qui fit notre lettre de change ; le mice nistre Faitpoult, l'ayant accompagnée jusce qu'en cette ville, et ce négociant se rendant « aussi à Milan, ce qui m'assura de la moins déc( ranger: car en premier, elle m'avait destiné (c une place dans sa voiture. Arrivé ici, elle me a présenta le lendemain à son illustre époux qui, f( bien que froid et sévère, me fit un accueil plus « digne des arts que de moi. — Voilà ce jeune arec tiste dont je t'ai parlé, dit-elle. — Ah !... je suis « charmé de le voir. Vous êtes élève de David? c( etc., etc. Après quelques mots sur son talent: « Il a fait demander, dit-il, ce dessin, me mon- (( trant ce que faisait un officier d'artillerie qui c( dessinait très-véridiquement, et assez spiri- K tuellement, la prise du pont de Lodi.Il veut le v( peindre, mais j'ai quelques autres beaux sujets ex que je vous ferai communiquer. — Ils appar-
« tiennent tous, repartis-je à mon maître David, « par ses grands talents , et lui rappelant ses di- « vers chefs-d'œuvre. Mais , lui dis-je en coupant « une conversation où je me trouvais trop haut « placé puisqu'on parlait du célèbre David ; en ce « moment plus près que lui de vous, j'ai un grand « sujet à traiter, ou du moins, c'est mon ardent « désir. — Comment ?, . . — Votre portrait. . . , dis- « je. Il fit une inclination de tête légèrement et « modestement. Je fus retenu à dîner. Aujour- « d'hui, j'ai rassemblé tout ce que j'ai pu, puis- « que j'arrive, pour être en état de commencer « au plus tôt. Madame Bonaparte a voulu abso- « lument me faire préparer un logement dans la « même maison, qui est immense.
« Tu vois que je suis dans un chemin mille « fois plus beau qu'il ne m'était permis d'es- « pérer.».»
Gros ajoute sur l'une des m.arges de cette lettre: « 17 frimaire. — Je viens de commencer « le portrait du général; mais l'on ne peut « même donner le nom de séance au peu de « temps qu'il me donne. Je ne puis avoir le « temps de choisir mes couleurs ; il faut que je « me résigne à ne peindre que le caractère de
« sa physionomie, et après cela, de mon mieux, « à y donner la tournure d'un portrait. Mais on « me fait avoir courage , étant déjà satisfait du « petit peu qu'il y a sur la toile. Je suis bien in- « quiet de voir la tête à peu près faite. »
Deux semaines après, Gros avait terminé ce portrait si connu de Bonaparte, où cet intrépide général aiguillonne l'ardeur de ses troupes, en allant planter leur étendard sous le feu des batteries autrichiennes. Le modèle fut très-content de cette demi-figure ; il en complimenta dignement Fauteur.
Gros a compris la portée d'un pareil suffrage: ce rayon, tombé deTauréole du chef de l'armée d'Italie, a fécondé la pensée du peintre: en elle est le génie d'Aboukir etde Jaffa; le grand artisteapparaît au monde. Rivaux, laissez-le passer : Gros va marquer sa place.
Bonaparte ne donna pas seulement des éloges à Gros, il consacra deux cent cinquante louis à la gravure de son portrait, et fit présent de cette planche à son peintre.
Léopold Berthier avait aussi secondé le jeune artiste, en se faisant peindre avec sa femme et
sa belle-sœur. Le portrait du général Bertliier parut au salon de Tan vi (1798).
Gros fait passer une somme de cent louis à sa mère ; il se félicite « de pouvoir allier la certitude d'adoucir une existence bien cbère, et l'espoir de se montrer l'un des moins indignes élèves de David. »
Josépbine était comme un ange tutélaire auprès de Gros ; elle ne laissait échapper aucune occasion de le servir et de l'encourager, il fai- ^ sait partie de la famille Bonaparte, à la Casa Ser- 1 belloni. îl avait ses entrées dans le cabinet du grand capitaine. La présence de Gros ne fut jamais importune dans ce sanctuaire où il fut témoin de l'audience du général Clarke, envoyé par le directoire, pour demander la démission de Bonaparte, et lui remettre l'ordre d'aller immédiatement rendre compte de sa conduite. Le fondé de pouvoir n'osa pas agir.
Une expédition nouvelle se préparait. Les deux illustres époux allaient quitter Milan ; Gros reçoit des mains de l'un des signataires^ la lettre suivante , dictée sous une haute influence :
Milan, le 18 nivôse an v de la République.
« Les commissaires du gouvernement à la re- « cherche des objets de sciences et arts , au cice toyen Gros.
« La commission des arts se trouvant chargée
« d'exécuter plusieurs opérations auxquelles
« son zèle pourrait ne pas suffire, elle a pensé
(( que votre concours lui serait utile. Elle vous
« propose donc de lui être attaché , jusqu'à ce
^ « que les circonstances lui permettent de rem-
/ « plir seule les vues du gouvernement. Si cette
« proposition vous convient, elle vous invite h
(( vous rendre auprès d'elle, maison Miller, Corso-
« Romano, le 19, à deux heures après midi, pour
« prendre avec vous les mesures nécessaires.
(( — Salut et fraternité.
« Signé Tinet, Monge, Berthollet, Moitte, Barthélémy. »
L'étonnement de Gros, à cette lecture, est extrême: sa modestie le fait hésiter. — Voyez, lui dit le commissaire, décidez-vous, oui ou non. Vous avez jusqu'à demain. Gros balbutia des
remei'cîmenls, s'en référant aux conseils de ses amis. Le porteur de la nomination, le citoyen Moilte, s'empressa d'ajouter: — «Vous êtes le premier de tous ceux que le général en chef a proposés : vous devez répondre à cette marque d'intérêt. » Berthier fut de cet avis.
Gros exprima sa reconnaissance à ses hôtes, en regrettant de n'avoir rien fait pour mériter de pareilles bontés. — « Pourquoi non ! répondit Bonaparte, si vous avez du talent. » Cet emploi d'adjoint valait deux cents francs par mois. Il s'agissait de choisir les plus beaux objets d'art pour les diriger sur la France, dont ils devaient orner le musée national.
Un seul trait montrera la modération et la probité de Gros dans l'exécution de ce mandat de confiance. La ville de Pérouse devait lui ouvrir sa galerie ornée d'un grand nombre de peintures du Pérugin, auxquelles les habitants attachaient un grand prix. Dans la crainte de se voir dépouiller entièrement de cette collection, la gloire de leur cité, ils adressèrent une députation à Gros, pour lui offrir trente mille francs , à la condition de leur laisser les œuvres de leur célèbre compatriote. Gros ne se contenta pas de re-
pousser cette proposition comme une offense à son caractère, il ajouta: — «Deux ou trois tableaux du Péruiïin suffisent au musée français: je n'ai jamais eu l'intention de vous en demander davantage. »
Gros met à la disposition de sa mère le fruit de ses épargnes, en lui recommandant de lui faire parvenir les détails les plus circonstanciés sur sa position. « Tu m'obligeras , lui mande-t-il, si je peux voir que tu ne me caches rien ; mes moyens sont limités, m^aisnonpas mon cœur. » Il devait aller directement à Bologne. A Modène, il reçut contre-ordre. Sa mJssion était retardée par l'attaque de l'ennemi, qui se fit battre complètement. La route étant libre, Gros passa par Bologne où se trouvait Joséphine. Le 1" germinal an V, il saluait Rome de ses acclamations.
Le musée du Vatican fournit une ample récolte à la commission. Gros ne se lassait pas d'admirer les chefs-d'œuvre sortis du fier crayon de Michel-Ange. Les divines madones de Raphaël élevaient sa pensée au sublime de l'idéal. Sous un ciel inspirateur, il aimait à terminer, au gré de sa riche imagination, les suaves contours éclos sur la palette harmonieuse du Corrége. La poi-
trine de Gros se gonflait devant ces magnificences de l'art. Il reportait de longs regards en arrière, et cherchait à rassembler les débris d'un passé perdu, pour en former les éléments d'un plus large avenir. Excepté peu de portraits de grandeur naturelle, et des tableaux de petite dimension, Gros n'avait produit que des miniatures à rhuile. Un coloris frais et suave, un dessin pur, une chaleur bien rare dans ce genre, et par-dessus tout, une grande vérité d'ensemble, et des détails savamment entendus, lui avaient acquis une juste réputation. Mais était-ce là tout ce que l'on devait attendre de Gros ? Ses idées fermentaient en présence des conceptions gigantesques des maîtres italiens. Alors il sentait en son âme une exubérance de vitalité ; il éprouvait le besoin de la répandre sur une toile assez vaste pour la contenir. Malheureusement ces no* blés impulsions se brisaient contre une impossi bilité matérielle. La position de sa mère était impérieuse. Gros tâchait de s'absoudre de ne pas aborder ces hautes questions, en se réfugiant dans le sentiment de sa piété filiale; l'aiguillon du génie harcelait sans relâche des facultés supérieures, tendant à se développer chez le peintre
et toujours l'etenues par les devoirs du fils. Cependant, Gros n'avait jamais été l'objet des prédilections de sa famille. La sévérité de son père avait comprimé les premiers élans d'un cœur expansif et le sein maternel ne s'était pas ouvert à de naïves caresses. Cette lutte interne épuisait son énergie. Une sorte de nonchalance imprégnait ses actes subséquents, comme la mélancolie accompagne une trêve avec la douleur. Cette force d'inertie atténuait les effets d'une réaction passagère. Les temps n'étaient pas accomplis ; la fleur avait percé son enveloppe : le fruit devait se préparer dans ces alternatives de refroidissement et de chaleur. Gros avait à subir de longues et rudes épreuves, avant d'arriver à la maturité de son talent.
Il avait dépensé plusieurs mois à suivre les convois d'objets d'art, dirigés surLivourne; et pendant ce temps, il avait fait des croquis de vues sur sa route, et des études d'après les buffles des équipages.
De retour à Milan, Gros commença le portrait de madame Bonaparte, et celui d'une amie de cette dame, la femme de Yisconti, ambassadeur
de la république lombarde à Paris. Il fît ensuite un autre portrait du général en chef, pour pendant à celui de Joséphine. Le premier soin de cette protectrice obligeante, en revoyant son peintre, avait été de lui offrir un à-compte, sur les travaux confiés à ses soins. Gros put s'en passer, mais cette prévenance le toucha vivement. 11 en parle avec effusion, dans ces termes : « Je ne serai jamais assez reconnaissant de la bonté que madame Bonaparte veut bien avoir pour moi. D'ailleurs, c'est son caractère: il lui est aussi naturel d'entasser bienfaits sur bienfaits, qu'à son mari,
victoires sur victoires ; et tout cela avec une simplicité, une douceur, comme une bonne petite bourgeoise ; car enfin elle jouit de la plus brillante fortune, et combien d'autres n'en seraient qu'éblouis.»
Plusieurs miniatures à l'huile avaient rapporté d'assez forts honoraires à l'artiste ; sa mère était rétablie et avait réaUsé les parcelles de sa fortune.
Bonaparte soumettait l'Egypte. David avait exposé les Sahines. Les émules de Gros avaient pris un rang honorable ; il était au même point où son protecteur l'avait laissé. Gros, tombé dans l'apathie, en sortait parfois au bruit des
conquêtes de Bonaparte. Alors son imagination s'égarait dans les plaines de l'antique et somptueuse Egypte. « Pourquoi, écrit-il à sa mère, suis- « je réduit à compter les succès des autres, sans « pouvoir éveiller au moins la curiosité sur mes « compositions ! Les autres auraient peint l'ancien « Alexandre, moi le nouveau, ces Mameloucks, « ces costumes orientaux, ces chevaux arabes^ « Pourquoi Bonaparte n'est-il point parti de Mi- « lan comme il est parti de Paris ! J'entends parler « de rétat florissant des arts, et puis je me re- « trouve au milieu de mes demi-fîgures, qui « me semblent autant de culs-de-jatte. A l'un il « faut faire Thabit, à l'autre la cravate ; tout ça « m'ennuie et m'endort, et je n'ai personne pour « me réveiller. Va, vivre seul peut perdre un « individu , surtout lorsque, comme moi, son « âme a besoin d'attachement. Le désoût de soi- « même arrive, c'est fini... Combien de foisje vais « disant : — Si ma mère était avec moi , elle rè- « glerait mon existence; ce que jesuisincapable « de faire moi-même. Oui, je le sens au fond de « mon cœur, mon malheur est d'être seul. » La lettre dont nous extrayons ce passage, porte pour date: 23 novembre an vu. Quel rapprochement
entre l'expression naïve de ces sentiments de Gros dans la plénitude de ses facultés morales et physiques y et les idées qui le préoccupèrent à la fin de ses jours !...
La commission avait achevé son œuvre, Gros resta dans l'armée avec le titre d'inspecteur aux revues. Il prit ces fonctions le 1" frimaire an vi. Le personnel de ce corps subit, le 30 brumaire suivant, une organisation militaire, l'assimilant aux autres corps de troupe de l'armée.
Le général Scherer venait , par ordre du directoire, de céder le commandement en chef au général Moreau. Les Autrichiens ayant franchi l'Adda, les Français sortirent de Milan. C'était la nuit du 27 au 28 avril de l'an vn : Gros regagnait, à minuit, son domicile ; le départ précipité des fourgons le fit songer à son grade. Il alla prendre les ordres du commissaire Couard, qui lui dit de le suivre. Gros va faire sa valise ; il laisse ses tableaux, roulés et encaissés d'avance, entre les mains de l'un de ses amis, et il emporte une soixantaine de louis, n'ayant pas le temps de reprendre le reste de ses fonds. A trois heures du matin, Gros monte à cheval. Le lendemain,
il entrait à Novarrc, à onze heures, et le soir à Turin où sa valise lui fut volée.
De Turin on marcha sur Alexandrie. En celte ville, Gros témoigne à Dessolles le désir de quitter le quartier général pour se transporter de préférence à Gênes. — Nous irons ensemble, répond Dessolles:je n'y resterai pas, mais je vous y laisserai. On prend celte nouvelle direction. Le chemin était coupé par les Autrichiens. Un capitaine de dragons est désigné pour aller reconnaître les localités. II lui fout un interprète : Gros, connaissant l'idiome de ce pays, s'empresse de solhciter ce poste périlleux et part au galop avec l'officier.
Des avant-gardes allemandes paraissaient de temps à autre. Le convoi s'avançait, et noséclaireurs ne rencontraient personne à qui demander des informations. Depuis trois jours, il tombait une pluie pénétrante et fine, empêchant d'apercevoir les objets les plus rapprochés. A chaque instant, on se trouvait à portée de fusil de petits détachements, dont on ne pouvait de loin distinguer l'uniforme. On signale des piquets autrichiens et des vedettes russes. Le capitaine ordonne aux équipages d'accélérer la marche, et place la cavalerie sur les hauteurs. Le brouillard
cachait la route. Une vieille femme sert de liuide, et, sur ses indications , on parcourt un trajet de quatre à cinq milles, dans un chemin de traverse devenu torrent ; les chevaux avaient le ventre dans l'eau, les habits des soldats étaient transpercés.
L'on s'arrêta deux heures à Nuovi; l'ennemi était aux portes. Enfin, l'on parvint à Gênes. Desselles tint sa promesse ; et, conjointement avec son collègue Pérignon, il délivra un permis de séjour à Gros. Cette autorisation est datée du 22 floréal an vu.
Gros reprit sa palette, et récupéra promptement une partie de ses pertes. En quinze jours, il avait gagné plus d'un millier de francs : mais la difficulté pour lui n'était pas de produire; le plus embarrassant était d'en percevoir le prix. « Pour cela, écrivait-il, il fallait parler d'argent. C'est ce qui me coûte toujours. Il me semble que ce serait à eux à me prévenir là-dessus. »
Être seul faisait le tourment continuel de cet homme aimant, dont la première condition d'existence était des relations suivies avec les objets de son affection. Son ami par excellence, Léger, son bon camarade d'atelier, venait de mourir, à
l'âge de vingt-cinq ans. Cette perte fut un nouveau sujet de découragement pour Gros. Il se fit un vide affreux dans son cœur. Berthier, dontFamitié le soutenait au milieu de ces traverses, était à Paris: d'autres étaient tombés sous la mitraille. Un jeune officier, son débiteur, fut de ce nombre; Gros ne voulut rien réclamer de cette dette sacrée. « Qui pourrait, disait-il, aller demander un remboursement à des parents quiviennent de perdre leur fils? Il faut abandonner cela. »
Gros désirait ardemment retourner à Milan pour y ramasser « ses coquilles, » et revenir au sein de sa famille. Le blocus de Gênes le retint forcément. Un spectacle borrible à voir se déploya devant ses yeux, pendant les deux mois de la durée du siège de cette place. La famine étalait sa hideuse nudité. Partout la misère : le pain, vendu deux sous auparavant, coûtait alors six francs, et il était très-difficile de s'en procurer. On rencontrait dans les rues, des enfants mourant d'inanition : plus de vingt-quatre mille personnes périrent de la sorte. Dans la dernière quinzaine de son séjour à Gênes, Gros vécut de légumes
achetés au poids de l'or. La viande était hors de prix. Le jeûne avait délabré sa poitrine ; son corps était au dernier degré de marasme, quand enfin, l'ordre d'évacuer la ville arriva.
Dans la nuit du 15 au 16 prairial, Masséna monta sur un petit bâtiment français. Le 16 au soir, Gros trouva le moyen de partir avec le premier embarquement de troupes, sur un vaisseau anglais de 74 canons, disposé pour les transporter à Antibes.
Cette traversée fut un surcroît de douleur pour Gros. Le besoin de nourriture se faisait sentir à lui d'une manière aiguë. Hors de sa compagnie, il n'avait droit à aucune ration; il possédait pour toute base alimentaire, un biscuit bien dur, mis en réserve et payé huit francs. La crainte de se voir trop tôt dénué de cette unique ressource le dominait au point d'en user fort sobrement, a II grapillait discrètement avec la pointe de son canif, un peu de beurre salé, sur le pain des uns et des autres. » Cette cruelle abstinence lui faisait désirer impatiemment la vue du port.
Après vingt-quatre heures de tortures, on aperçoit Antibes : il était trop tard pour débarquer. Le ciel s'obscurcit, le vent bat les flots ;
la mer écume sur les flancs du navire; le roulis ajoute des nausées aux contractions de l'organe digestif à vide; le 18 seulement, on prend terre.
Par un hasard singulier, Gros va loger précisément dans la chambre où le général Championnet était mort de l'épidémie. Cette coïncidence rappelle au malade la nécessité de soins intelligents. Il éprouve une répugnance invincible à se laisser traiter dans cet endroit fatal, et se fait mettre dans un voiturin, qui le conduit à Marseille, dans un état d'épuisement complet.
Il eut à supporter dans ce trajet un supplice nouveau. Les cahots de la voiture augmentaient un violent mal de tète, et meurtrissaient ses membres fatigués par de cruelles privations. En outre, la route était extrêmement mauvaise, et l'on avait précipité le pas des chevaux, dans la crainte d'être pillé ou assassiné par les bandits infestant ces parages.
Gros allait perdre l'usage de ses sens, quand on le déposa dans une auberge de Marseille. Il eut assez de force néanmoins, pour envoyer chercher un néii:ociant nommé Meuricoffre, la seule personne desaconnaissancedansla ville. Il
fallut de longues recherches avant de le trouver. Pendant ces mortelles heures, Gros se préoccupait de toutes les possibilités d'une absence motivée par les exigences de la guerre. M. Meuricoffre arrive ; Gros ne peut que verser des larmes abondantes, et retombe affaissé ; ses idées se troublent : il voit entrer et sortir de son cabinet, sans se rendre compte de ces allées et venues. Le médecin de M. Meuricoffre vint visiter le moribond le lendemain : un zèle et des soins assidus relevèrent son com^age. Il était temps d'agir. Il lui prenait de fréquentes faiblesses , accompagnées d'accès de délire. On désespéra de le sauver, pendant quatre jours. Il vacillait sur le bord de la tombe , selon les termes de sa lettre où nous lisons ces détails.
Nous nous plaisons à consigner ici le nom de Tomasi, F habile docteur napoUtain, qui conserva Gros à la patrie. Nous l'inscrivons avec reconnaissance, à côté de celui de Meuricoffre, dont les soins fraternels ne furent pas moins efficaces.
L'air natal manquait à la poitrine de Gros. Il avait besoin de se reposer sur le sein de sa mère. Il obtint du ministre de 1" intérieur, et par l'entremise de Berthier, un permis de retour. Rien ne
s'opposait plus à son départ, que les suites de sa maladie, et un rhumatisme survenu dans la retraite de Milan. Durant sa convalescence, Gros ne put se refuser aux sollicitations de plusieurs personnes, jalouses de posséder une miniature de sa main. Puis, grâce aux soins de son ami Battaglia , il retira de Milan le restant de ses créances et de ses études ; et vers le commencement de l'an IX, il quitta Marseille pour venir se fixer à Paris, après une absence de neuf années.
Retour en France.
Gros avait trente ans ; il rapportait d'Italie le souvenir des chefs-d'œuvre des grands maîtres et le sentiment de sa faiblesse personnelle. Son bagage pittoresque était un peu léger: son carton contenait deux dessins d'après les figures de femmes que le ciseau de Michel-Ange a couchées sur le Mausolée des Médicis à Florence, et une élude de l'Ajax antique enlevant le corps de Patrocle : le crayon consciencieux et large du des-
sinateur a conservé les beautés des originaux dans ces traductions. Elles sont devenues historiques, car elles ont été copiées par chaque élève de Gros , comme une initiation aux leçons du maître, en entrant à son atelier. Il faut joindre à cette collection , des esquisses, des croquis et quelques fixés. Tous ces matériaux avaient été recueiUis avec verve et passion.
Ses miniatures à T huile sont extrêmement remarquables ; le portrait du général Masséna respire une candeur particulière. La forme toujours savante est modelée par des tons frais et riches, gradués et posés franchement à F endroit précis à mettre en saillie ou bien à rendre fuvant. Le pinceau ne les lie pas entre eux ; mais leur dégradation relative les unit en un tout homoi<ène. Il en résulte un ensemble complet sous le rapport du dessin et du coloris ; la finesse des traits se classe avec esprit, dans les grandes masses de teintes vives, animées et transparentes. Voici du reste, comment Gros jugeait plus tard ce genre de travail. Il venait d'achever la Coupole; on lui montre un de ses anciens fixés , sans lui en rappeler l'origine. C'était un groupe de têtes de femme et d'enfant, tout à fait sorti de sa mémoire
et d' un fini précieux. — « C'est vraiment joli ! ditil, cela doit être bien difficile à faire. »
L'examen des compositions de Gros en Italie, ne sera pas sans importance, nous signaleronsles plus intéressantes.
Alexandre domptant Bucépliale.
Le goût prononcé de Gros pour les chevaux, lui avait suggéré le désir de faire un tableau dans lequel il aurait l'occasion dedévelopper leurs formes et leurs mouvements les plus pittoresques, tout en laissant une large part à l'étude du nu de la figure humaine. Encéphale dompté par Alexandre pouvait remplir parfaitement ce but. Il s en occupa. Malheureusement ce projet n'est resté qu à fétatd' esquisse; elle fait vivement rei>;retter que Gros n'ait pas donné de suite à cet heureux essai, dont voici fanalyse. Un dessin àla plume, plein de chaleur, et rappelant la grâce et la simplicité d'un relief antique, nous montre Encéphale se cabrant surses pieds de derrière : ses naseaux s'agitent; son œil s'anime; sa crinière
est flottante; sa longue queue bat Tair et le déplace. Son allure indépendante contraste avec la présomption de l'adolescent qui s'apprête à se poser en vainqueur, sur le dos indompté de Bucépbale, déjà couvert du manteau du prince, comme pour établir sa prise de possession. Le fier animal se renverse en arrière et s'oppose à la tentative d'Alexandre, quise détache du sol par un élan adroitement combiné. Il a saisi de ses mains, la tête et le col du cbeval, et son regard épie l'instant favorable à la réussite de son entreprise. La vigueur et la souplesse brillent dans les linéaments de ce beau corps, la lumière vient du fond et promettait un effet piquant. Il existe deux répétitions de cette esquisse : l'une a toute la fougue d'un premier jet; l'autre est élaborée avec soin et annonce la correction de style dont l'auteur aurait enrichi son exécution complète.
llalvlna.
L'ouverture d'une grotte, où pendent de légers rameaux, laisse voir le soleil se coucher à l'horizon borné par la mer ; Malvina, pleure sur la
harpe d'Ossian, la mort d'Oscar étendu sans vie à ses pieds. A la gauche de la scène et formant le milieu d'un groupe assis, est le digne roi deMorven; deux ailes d'aigle distinguent son casque; ses mains fixent sur sa cuisse droite, sa jambe gauche qu'il y a croisée; son attitude concentrique exprime la douleur, mais comme un stimulant qui va le faire réagir contre le meurtrier de son petit-fils.
A côté du vieillard est son fils Ossian : son front incliné se cache ^dans sa main gauche et s'appuie sur forbe d'un bouclier. Le spectateur devine et ne voit point ce qui se passe sur le visage du barde écossais, frappé dans la personne de son unique descendant. A la droite deFingal, un guerrier occupe un siège plus élevé; il a sa lance dans une main ; sa gauche soutient son menton et ferme sa bouche, pour ne pas permettre à des plaintes de distraire l'attention qu'il prête aux accords de l'infortunée Malvina. L'ensemble de ce brave, sans aucun vêtement, est Michelangesque : son bras gauche est accoudé sur le genou correspondant, refoulé en haut, par le mouvement de la jambe; elle cache la cuisse, et son pied est fixé sur le bord d'un boucher, vu
dans un plan vertical et parallèle à la surface du tableau. Son extrémité droite inférieure a moins d'action; son développement fait une savante opposition de lignes avec le raccourci de sa congénère.
On ne voit que la portion supérieure du cadavre ; la poitrine est nue et percée d'un coup de lance: le bras droit lonûe la li^ne de base de l'esquisse; la tête renversée étale une belle cbevelure. Un chien fidèle, couché tristement, caresse de sa langue, le front décoloré de son maître. Malvina se tient sur un fragment de rocher. Ses cheveux épars retombent comme un manteau de deuil. Sa tête abattue semble écouter la voix de son cœur, pour la transmettre aux cordes vibrantes, d'où ses doigts la laissent échapper. Malvina surmonte une affliction profonde ; elle remplit un dernier devoir, pour ouvrir à son jeune époux les portes du palais des nuages, demeure exclusivement réservée aux morts dont la harpe a consacré les droits, en attestant leur bravoure et leur vertu.
On peut se former une idée de l'effet qu'aurait produit cette composition ossianique, si la brosse vigoureuse de Gros l'eût éclairée des derniers
rayons solaires glissant par l'entrée de la grotte ; cette disposition ingénieuse eût assombri la scène en répandant sur les personnages un clair-obscur flivorable au caractère de ce drame lu2;ubre. Un trait seul à la plume nous a conservé l'intention du maître.
Tliiioléon.
L'esquisse dessinée la plus complète sous le rapport du rendu de la forme et de Teffet, est celle où Timoléon de Corinthe est représenté faisant immoler son frère, afin d'affranchir sa patrie. En voici la description.
Un pilastre quadrangulaire supporte deux arcades; il partage, à l'aide d'une draperie, fixée également àson correspondant du fond, l'endroit 011 le meurtre s'accomplit. Le plus grand espace offre le développement du motif principal. Timoléon est demeuré dans la portion servant d'entrée, il est debout auprès de la statue de Corinthe, son pays, auquel il sacrifie ses plus chères affections.
L'usurpateur, un genou en terre, n'est plus
soutenu que par le bras vigoureux de l'un de ses assassins. Ce soldat tient par les cheveux, la tête de Tiphanes et la renverse sur l'épaule droite, pour mieux diriger son fer sur le sein de sa victime ; elle est déjà frappée de deux coups. Au second plan, est un autre exécuteur dont le bras levé va retomber avec furie, sur le malheureux abattu. Ce geste est d'une effrayante vérité. L'expression de la face pâle et troublée de Tiphanes est parfaitement sentie. Il est impossible de mieux caractériser les émotions rapides du tyran dans cet instant fatal. Son regard s'attache sur Tépée menaçante; il semble se rendre un compte terrible, du peu de temps qu'elle doit mettre à parcourir la distance, dont le terme est son gosier où la plainte expire. On ressent vivement cette angoisse; elle donne une énergie étonnante au bras invoquant le secours de celui-là même qui vient de prononcer l'arrêt. C'est une lutte horrible entre des sentiments auxquels, en d'autres circonstances, tout homme eût pu croire ; mais ils ne répondront pas cette fois à une attente cruelle. Oui, Tiphanes, tu t'abuses : laisse cette couronne : loin de te protéger, elle t'accuse et te condamne. Ta parole suppKante s'adresse vaine-
— oS ~
ment à ton frère. Il est ià, près de toi; mais pour ne pas être ému de tes gémissements, pour mieux fermer son cœur aux remords comme à la pitié, il bouche, avec ses mains convulsive , des oreilles qu'il veut rendre sourdes à la voix du sang.
Cependant le front plein d'anxiété de Timoléon s'abaisse au-dessous de ses épaules ; elles fléchissent impatiemment sous une charge accablante. A défaut de l'organe de l'ouïe, le pied fraternel frémit aux commotions du sol ébranlé par les cris du désespoir. L'on ressent cette impression à la contraction des orteils, s'efPorçant d'éviter un contact affreux. Le drame qui se passe dans cette figure isolée, n'est pas moins admirablement exprimé que l'autre auquel il se lie. C'est le combat de la nature et du devoir. C'est une volonté puissante brisant les liens d'une tendre affection. C'est l'abnégation la plus grande du cœur humain devant une loi suprême, le salut de la patrie.
Cette scène déchirante est une réminiscence de plus d'un épisode sanglant de la Révolution française. C'est à ce souvenir si fortement empreint dans l'âme épouvantée de Gros, qu'il faut
rapporter le secret de son génie, en traçant celte page. Ce lavis est sur papier jaune rehaussé de blanc.
Profil de Bonaparte en Italie.
Il ne faut pas oublier un profil du général en chef, fait à la plume et d'après nature. L'exactitude et la naïveté de la ressemblance donnent une grande valeur à ce petit morceau de papier. On V retrouve l'œil vif et scrutateur du modèle lançant un long regard. Les lèvres serrées témoignent une résolution inébranlable. Le nez est fin dans sa forme aquihne. Le menton, fortement prononcé, montre une ténacité peu commune. Le front est beau par son extension ; il est recouvert en partie, avec des masses de cheveux ramenés en avant et séparés de ceux de la moitié postérieure, par une ligne courbe allant de l'une à l'autre oreille. Un ruban étroit réunit en queue, le prolongement des mèches descendant de l'occiput jusque sur les épaules. On lit tout l'homme et le héros dans ces simples contours au bas desquels Gros a écrit de sa main, et au crayon, Bonaparte en Italie,
Gros avait pressé dans ses bras, sa mère et sa famille. Il se reposait nonchalamment des fatigues de son voyage. Un soir qu'il se promenait aux Champs-Elysées, il rencontre d'anciens élèves de l'Académie. Ils l'interrogent sur ses occupations. — Je ne fais rien, répond l'ex-inspecteur aux revues. — Ah ! Messieurs, s'écrie un des interlocuteurs, c'est celui-là qui avait des dispositions ! Cette réflexion resserre l'âme de Gros, abandonné aux seulsplaisirs du foyerdomestique. Il regagne lentement sa demeure et repasse en sa mémoire, les jours heureux où ses succès le plaçaient à la tète de ses émules. Cesraprochements rémeuvent et réchauffent. Une réaction a heu dans ses esprits : Gros va s'efforcer de ne pas être au-dessous de lui-même.
S»aplio.
Le général Dessolles avait demandé depuis longtemps, une peinture à Gros. Il se met à l'œuvre, et s'empare du sujet poétique de Sapho se précipitant du haut du rocher de Leucade. Une toile de petite dimension lui suffit : ses habitudes
— elle retiennent dans des proportions étroites, mais il y jette tout le charme d'mie pensée attachante.
L'amante de l'infidèle Phaon vient de remplir les cérémonies oLhgatoires. Elle est au bord du gouffre ouvert sous ses pas tremblants. Ses mains, croisées sur sa poitrine, pressent avec le sentiment d'un éternel adieu, cette lyre divine, sa consolatrice au jour de l'infortune et le gage assuré d'un long souvenir. Ses genoux fléchissent. Son corps assoupli se projette au-dessus de fonde. Les yeux se ferment. La pâle lumière de la lune éclaire le fond bleuâtre sur lequel cette ombre légère se dessine.
Le sacrifice va se consommer dans le silence. Seulement la vague plaintive murmurera comme un chant de mort, en se refermant sur Sapho.
Cependant la muse de Lesbos doit laisser quelque chose après elle. Le peintre a rappelé cette idée d'un glorieux avenir ; il nous montre le voile de la femme célèbre, retenu par un autel, placé là comme une limite extrême entre la terre et les cieux.
Le faire de cette gracieuse figure est timide : il est parfois à la gêne ; les draperies manquent
d'ampleur, mais l'ensemble frappe et impressionne. Ce début s'adresse au cœur, et sous ce rapport, la critique doit se taire. L'habile burin de Laugieren a reproduit tout le sentiment avec beaucoup de souplesse et d'élégance. Cette toile est de 1802 ; on la vit au salon de cette année, où furent également exposés le portrait de Bonaparte à Arcole, et un petit tableau de famille, en miniature.
La Distribution des sabres (T honneur est de cette époque. Bonaparte, monté sur un cheval blanc, récompense la bravoure de ses soldats. La tête du général est ressemblante. Son costume, peu favorable à la peinture, est étroit ; le mouvement du grenadier placé près de son chef, ne manque pas de vérité, mais on trouve peu de chaleur dans cette peinture, d'une proportion assez grande pour laisser aux personnages une dimension au-dessus du naturel. Elle appartient au duc d'Istrie.
Y^es Réiroltés du Caire.
L'année suivante (1803), Gros fit une esquisse à la plume, d'un sujet emprunté à la campagne
d'Egypte : Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire,
L'angle gauche de la feuille est occupé par le général en chef à chevalet s'adressant aux musulmans, qui se précipitent à genoux pour remercier le vainqueur indulgent, et lui témoigner leur profond repentir. L'un courbe son front dans la poussière ; ses coudes seuls soutiennent le grave de son corps ; ses mains sont élevées et suppliantes.
Au plan suivant , un autre sectateur de Mahomet, tournant la face palmaire de ses mains du côté du héros, le considère avec respect et admiration, comme le véritable envoyé du prophète. ¥a\ remontant encore, on voit un homme avancer ses bras jusque sous le cheval de Bonaparte. Un Eulemâ porte avec humilité ses lèvres à la chaussure du général français. Dans le fond, une jeune femme couvre de baisers et de pleurs, son jeune enfant, qu'elle presse contre le sein de son époux.
Un vieillard, affaissé sous le poids des ans, écoute avec une attention admirative des paroles d'oubli : à sa suite, un des coupables entoure de ses mains sa tète compromise. Plus loin, [des
mains jointes ou agitées expriment les acclamations de la multitude.
Au côté droit de la composition, un chef semble attendre avec anxiété la fin de cette allocution. En avant de lui, se trouve un indigène embrassant le sol où il reçut le jour. Le geste de Bonaparte est plein de noblesse et de dignité. Sa main gauche retient la bride ; la droite présente au peuple la constitution nouvelle du Divan. L'expression de sa physionomie est ferme et bienveillante ; il pardonne en maître assez puissant pour se faire aveu2:lément obéir.
On concevra facilement que Gros ait ainsi traité cette donnée historique, en lisant la pièce officielle suivante où il a puisé ses inspirations. C'est la proclamation de Bonaparte aux habitants du Caire, en leur annonçant la reconstitution de leur Divan. La voici textuellement.
Au3K lialiil^anfsi du Caire.
« Des hommes pervers avaient égaré une partie « d'entre vous \ ils ont péri. Dieu m'a ordonné
« d'être clément et miséricordieux pour le peuce pie; j'ai été clément et miséricordieux envers « vous.
« J'ai été fâché contre vous de votre révolte; <( je vous ai privé pendant deux mois de votre « Divan; mais aujourd'hui je vous le restitue: « votre bonne conduite a effacé la tache de voce tre révolte.
ce Chérifs, eulémâs^ orateurs de mosquées, c( faites bien connaître au peuple que ceux qui, ce de 2;aieté de cœur, se déclareraient mes ennec( mis, n'auront de refuse ni dans ce monde ni a dans l'autre. Y aurait-il un homme assez ce aveugle pour ne pas voir que le destin luimême dirige toutes mes opérations? Y auraitil quelqu'un assez incrédule pour révoquer en doute que tout, dans ce vaste univers, est soumis à l'empire du destin?
ce Faites connaître au peuple que, depuis que le monde est monde, il était écrit qu'après avoir détruit les ennemis de l'Islamisme, fait abattre les Croix, je viendrais du fond de l'Occident remplir la tâche qui m'a été imposée. Faites voir au peuple que, dans le saint livre
ce du Coran, dans plus de vingt passages, ce qui
ce (( (( ((
e( (( ee ce e(
« arrive a été prévu, et ce qui arrivera est égalec( ment expliqué.
« Que ceux donc que la crainte seule de nos a armes empêche de maudire changent ; car en « faisant au ciel des vœux contre nous, ils sola licitent leur condamnation ; que les vrais « croyants fassent des vœux pour la prospérité u de nos armes.
« Je pourrais demander compte à chacun de « vous des sentiments les plus secrets du cœur ; (a car je sais tout, même ce que vous n'avez dit "« à personne ; mais un jour viendra que tout le a monde verra avec évidence que je suis conduit I (( par des ordres supérieurs, et que tous les ef- , « forts humains ne peuvent rien contre moi: « Heureux ceux qui, de bonne foi, sont les prête miers à se mettre avec moi ! »
lie combat de ^^azaretli*
Les dernières lueurs de la liberté s'effaçaient insensiblement sous l'éclat progressif de nos armes. Le prestige de nos conquêtes absorbait
Tesprit public et le détournait au dehors. La gloire devint la récompense de la valeur et son plus puissant véhicule. Un arrêté des consuls ordonna l'exécution d'un tableau commémoratif du combat de Nazareth, comme un exemple de courage et un monument de la reconnaissance nationale.
La donnée était magnifique. Le 19 germinal an VII, le général Junot, à la tête de cinq cents hommes, mit en déroute six mille Turcs , leur prit cinq drapeaux, et couvrit de morts, le champ de bataille. Un concours fut ouvert à cette occasion ; vingt compétiteurs se présentèrent.
Gros fut choisi à l'unanimité, pour traiter, sur une immense surface, l'esquisse dont nous allons donner l'analyse.
Nous sommes sous le ciel pur et transparent de la Syrie; nos pieds foulent un sol sablonneux échauffé par l'action des rayons verticaux du soleil.
En face est le village de Cana.
Vers notre gauche et derrière les rares habitations de Loubi, s'élève le Thabor : cette montagne coupe la ligne de 1" horizon et interrompt son uniformité. La plaine se couvre d'ennemis
dispersés ; on se bat corps à corps sur le devant du terrain.
Une couleur riche et lumineuse attire d'abord l'attention sur Junot, dont le sang-froid et Tintrépidité viennent d'assurer la victoire. Il occupe au troisième plan, un tertre, d'où son regard plonge dans l'espace. Il monte un cheval blanc, vu de profil, et impatient de continuer sa marche orgueilleuse. Junot a dans sa main gauche, le pistolet dont il vient de se servir pour se débarrasser d'un Turc ; ce cavalier est renversé de sa selle, dans les bras d'un nègre, et il glisse de sa monture, qui se cabre et cherche à se décharger du cadavre inerte de son maître. Le général vient de sabrer un autre assaillant, retirant avec effroi les rênes de son cheval, afin d'échapper à la supériorité de son adversaire. Au bas de ce groupe, est un mameluk étendu sans vie, et le visage tourné vers le ciel. A côté, se trouve un aide de camp, ayant sous lui le seul cheval normand survivant encore. Cet officier donne des ordres à un détachement, dont le plus grand nombre tiraille sur une masse de cavalerie ; les autres opposent leurs baïonnettes au poitrail haletant d'un coursier arabe, ne touchant plus le sol, les
genoux plies et se précipitant sur le fer. Un manfieliik est courbé sur la crinière de ce fier animal, et croise au devant de son turban, ses deux bras armés, l'un d'un damas, l'autre d'une carabine, saisie parle canon comme une massue. On dirait un bélier poussant en avant, son front protégé par ses cornes : il se livre avec résignation au sort inévitable qui l'attend. C'est une indication poétique de ce courage oriental, esclave aveugle du doi;me de la fatalité.
Viennent ensuite des cavaliers en désordre et tirant, h la manière des anciens Numides, sur un parti de Français placés de ce côté, dès le commencement de l'action.
Un des fuyards a perdu l'équilibre dans cet entrechoquement.il cherche dans son épouvante, à se remettre en selle, à l'aide d'un cavalier nègre qui le soutient, et d'un point d'appui sur le cheval courant à la droite du sien.
L'infanterie, marchant sous le drapeau de la République Française, culbute et tue ce qui n'a pas encore quitté le champ de bataille. Un Turc décharge son tromblon : son cheval bondit sous l'éperon et s'abat. Près de lui, le ventre au soleil, et le poitrail ensanglanté par une blessure pro-
fonde, un cheval arabe jette à terre son cavalier, dont les traits décomposés attestent la terreur. Pour lui, plus d'espoir ; il ne se relèvera plus ; il peut entendre les cris d'un compagnon d'infortune écrasé sous le poids de son propre cheval, frappé mortellement, et labourant le terrain de ses pieds crispés par la douleur. Un cheval privé de son guide, se dirige instinctivement vers la cavalerie en déroute.
Ici^ les dragons ont conservé leur ordre; ils font un carnage affreux ; ils atteignent de leur épée, celui dont l'intrépidité prolonge une défense inutile, et ceux qui embrassent le col de leurs chevaux en s' amoindrissant, afin d'offrir moins de surface à la grêle de plomb qui les pourchasse.
De ce côté, tout cède au vainqueur -.dans la direction de Loubi la défaite est également évidente; mais surle premier plan, la lutteest acharnée. Des combats singuliers résument l'action des masses
entre elles.
A l'angle droit de la toile, un dragon à pied, dispute un cheval à un Arabe solidement établi sur ses étriers. Le bras de Findigène est levé, il ne frappera pas : la pointe d'une lame française
presse sa poitrine, le fer va la pénétrer. Au-dessous d'eux, un de nos officiers, sous les traits de l'auteur, vient de passer son épée au travers des flancs d'un homme du désert, pesant de tout le poids de son cadavre, sur les extrémités inférieures de son heureux antagoniste, quilui-même, est sur le point de payer de sa vie, un triomphe bien court. Déjà sa chevelure est saisie par une main vengeresse : un instant encore, et cette noble tête sera tranchée. Qui retient le bras prêt à frapper? Ce n'est pas la victime entravée dans ses mouvements par son sanglant trophée : un coup de carabine est parti d'un groupe voisin : un jeune soldat a su délivrer son chef. Admirez l'expression de cette main palpitante, indiquant le passage de la perplexité à la joie du tireur. Il craignait en visant le mauiïrabin, d'atteindre celui dont il voulait sauver les jours.
Si le plomb impitoyable brise toute résistance, la loyauté protège l'ennemi trahi par la victoire. L'épée d'un dragon détourne une baïonnette du sein d'un Turc, renversé de son cheval tué sous lui; ce Turc rend ses armes avec la conscience de ne pouvoir continuer plus longtemps un combat inégal. L'état suspensif de ces quatre
figures, dont reiisemble est accompagné de la pose immobile du cheval, est d'un grand effet: c'est un repos pour le cœur et l'esprit au milieu de l'agitation générale. Le peintre a grandi le vainqueur de toute l'élévation du caractère du vaincu, qui se met avec confiance sous une égide généreuse. De sa main gauche, le Turc étanche le sang qui s'écoule de sa poitrine lacérée. Sa main droite tend un sabre inutile, et de manière à montrer Timpossibilité de s'en servir contre le cœur français sur lequel il s'appuie^ en lui faisant un noble appel. Le geste protecteur du bras gauche du dragon, ne laisse aucun doute à cet égard; il complète la pantomime de l'autre extrémité supérieure écartant le fer.
A quelques pas de cette scène attachante, et en remontant vers la gauche de la toile, une lutte opiniâtre indique la vigueur de l'attaque et de la défense. Deux antagonistes s'efforcent de s'arracher mutuellement un étendard. Ils ont commencé le combat secondés par leurs chevaux: ces animaux se sont abattus sans que leurs cavaliers se soient dégagés l'un de l'autre. Ils sont liés par l'insigne en litige. Le brigadierdu 2""' dragons est debout ; il domine le musulman jeté sur le sol et
n'ayant pas encore vidé les arçons. Ce dernier s'est accroché convulsivement à l'angle inférieur de l'étoffe; il s'y suspend avec ses doigts crispés par le désespoir. Son col est gonflé par d'impuissants transports de colère, et développé par le mouvement de la tête renversée en bas, afin d'ajouter un poids de plus à la traction musculaire des bras. Sa gorge découverte se présente au fer étincelant au-dessus d'elle et prêt à la percer.
Le courageux porte-étendard attend le coup fatal : ses yeux se ferment par avance, et ne s'ouvriront plus. 11 sent sa défaite imminente et ne veut pas la voir.
Des Français, entourés de cadavres et séparés de leurs camarades, remplissent l'angle gauche de l'esquisse. Un d'entre eux s'est emparé du tromblon d'un Égyptien expiré près delà. Les balles destinées à la troupe de la République, sont renvoyées aux rangs qu'elles devaient seconder. Derrière ce fantassin agenouillé, un de ses camarades croise la baïonnette et sert de rempart à trois blessés hors d'état d'agir isolément, mais réunissant leur peu de force individuelle, pour en utiliser le reste en commun. Il est beau de voir un fusil armé dans les mains de
ce brave, forcé de fléchir sous la douleur d'une plaie à la cuisse, et qui tomberait sans le secours de ses deux amis également atteints. L'un d'eux retient entre ses bras, le tireur chancelant, et s' appuyant sur l'épaule d'un autre ayant le genoux posé sur une pierre ; sa tête enveloppée d'un mouchoir, fait connaître le genre de sa blessure. Le fantassin semble puiser une énergie nouvelle à la vue de l'un des siens, dont la perte appelle une prompte réaction. Ici, l'association, cette ressource du faible contre l'oppresseur, est exprimée avec une profondeur toute philosophique, et rendue sensible par l'intérêt du sujet luimême; principe fertile en applications, qui doit équilibrer les forces humaines et conduire à Tindépendance, en établissant l'égalité.
Liez maintenant entre eux, ces beaux fragments, par l'habile disposition des grandes lignes de la composition et l'harmonie d'un coloris vrai, soutenu, vigoureux, et vous aurez une idée encore imparfaite de cette page historique, où le génie de Gros apparaît dans toute sa puissance et dans tout son éclat. Tantôt la brosse n'a fait qu'effleurer la toile, en la couvrant d'un léger glacis dans les endroits où le ton pouvait re-
pousser. Tantôt elle y a laissé la pâte solide d'une teinte ferme et lumineuse. Presque partout, la touche est large et savante : elle est fine et spirituelle quand les détails d'une exécution rapide en rendent l'emploi propice aux intentions judicieuses de l'artiste.
Toujours sa palette a des ressources nouvelles pour des besoins nouveaux : elle ne s'épuise point par la diversité des tons et leur nombre, en raison des variantes locales.
Rien de conventionnel pourtantdans cette profusion de nuances et de contrastes. Tout procède d'une cause naturelle, le jeu de la lumière générale sur chaque objet en particulier. La projection des masses d'ombres ne résulte pas de nuages supposés ; elle provient de la fumée de la poudre s'élevant dans les airs, et s'interposant entre certaines parties et le foyer lumineux du soleil.
Il y a tant de fraîcheur, d'entraînement, de spontanéité dans le travail qu'on le dirait éclos d^un seul jet ; mais une étude approfondie, des beautés de premier ordre, attestent des soins assidus et des recherches nombreuses. Junot luimême et ses officiers, ont fourni les renseigne-
monts nécessaires. Le plan des lieux et des divers points occupés par nos troupes ou par celles des Turcs, est d'une exactitude scrupuleuse. Les faits principaux sont extraits des récits officiels.
Il est curieux de suivre l'auteur dans ses combinaisons successives, pour arriver au résultat définitif que nous venons de décrire. Les matériaux sont entre nos mains ; nous redirons simplement ce que nous ont appris les livres de croquis du maître et ses premiers essais. Ce dossier contient le plan topographique, base des dispositions militaires à conserver dans le tracé du tableau. On voit sur cette feuille, les indications authentiques de la stratégie. Distance des localités dans leur position respective, accidents de terrain, tout y est mathématiquement relaté. Gros a mis ce plan en perspective, et, sans s'écarter du programme, il a su tirer un parti très-pittoresque de ces exigences géographiques.
Sur le premier compartiment de cette série progressive, la pensée apparaît dans sa naiveté première. Une courbe sinueuse et formée de traits verticaux et parallèles serpente au milieu de masses indistinctes, et les sépare en deux divisions, comme la colonne française divisa l'ar-
mée ennemie. Dans un autre croquis, le même point de départ de la pensée s'entoure de rudiments, qui se coordonnent avec plus de clarté dans l'esquisse suivante. Ils prennent une forme moins vague encore, dansunequatrièmeétude,et deviennent enfin une bataille sur une petite toile, où l'ensemble des tons dominants est indiqué.
Plus le cercle de la conception s'agrandit, plus les matériaux se classent avec abondance et netteté. C'est une succession d'idées en fermentation, fixées à chaque transformation, depuis le germe, jusqu'à leur élucidation complète : résultat tout à fait semblable à l'effet produit par le jeu d'une lorgnette mal ajustée d'abord, et montrant l'objet moins trouble , à mesure que les verres se rapprochent davantage du point convenable à la vue du spectateur.
Après avoir arrêté ces dispositions préliminaires, Gros construisit des maquettes afin de combiner ses grandes lignes par des études partielles : elles sont faites sur papier blanc ; elles sont largement charpentées à l'estompe, sans contours déterminés , mais exécutées avec une fougue entraînante et une entente grandiose du mouvement et de l'aspect.
Ces chapitres épisodiques sont palpitants de verve et de sentiment : ils suffiraient seuls pour constater la puissance de résolution du maître ; car en les examinant, l'œil n'est pas distrait ou fasciné par le luxe des ornements ; la pensée est conçue et présentée dans sa simple grandeur, belle de sa valeur intrinsèque, sans le prestige de la forme et du coloris.
Gros avait obtenu pour atelier, le célèbre jeu de paume de Versailles. Il y avait installé un châssis de 15 mètres de longueur, et devait peindre sur cette échelle colossale, l'esquisse de Nazareth. Un contre-ordre vint l'arrêter dans son entreprise.
Déjà, cependant, il avait achevé le trait de sa composition. Mais celui qui disposait sans contrôle, de la munificence nationale, craignit sans doute d'élever trop haut ceux qui le suivaient de plus près, et une question de personne prévalut sur une affaire de principe. Il ne reste rien de ce commencement d'exécution. C'est sur l'une des moitiés de cette vaste toile, que Gros fit immédiatement après la peste de Jaffa.
Le combat de Nazareth a été uravé à l'aquatinte par M. Jazet.
lia peiste de tfalTa*
On devait une compensation à l'auteur de l'esquisse de Nazareth. Frappé de l'ordonnance de la composition, où Gros l'avait représenté touchant une tumeur pestilentielle dans l'hôpital de Jaffa , Bonaparte en commanda le tableau sur une grande toile. Gros revint en conséquence h Versailles. En moins de six mois , il acheva son travail , qui parut au salon de 1 804 avec un succès prodigieux. Nous allons développer Fensemble de cette page historique, en montrant la conception du peintre, depuis son premier jet jusqu'au point de perfection où il l'a portée. Il est intéressant pour l'art de suivre cette inspiration sublime dans sa graduation progressive.
Gros a fait deux essais , ils se distinguent par un point de vue différent. Dans le premier, l'idée dominante est celle-ci : Bonaparte se joint aux plus humbles employés de l'établissement sanitaire ; il agit comme homme , il s'oubhe pour le salut des autres. C'est, au contraire, le chef qui
brille dans la seconde disposition , en cherchant à relever le moral de ses soldats , en rehaussant son action de tout l'apparat de son rang suprême. D'un côté, l'imitation de la nature est simple et naïve: de l'autre, le urandiose de la vérité se soutient par les moyens prestigieux de l'art. Nous allons mettre en parallèle ces deux manières d'envisager la même question , et nous en suivrons le développement jusqu'à sa solution complète.
Gros avait d abord jeté ses notes sur une toile de 91 centimètres sur 73. Au premier plan , et parlant de la droite à la gauche du spectateur, une ligne courbe sert de plan divisionnaire à des figures disposées dans l'ordre suivant. Un malade couché sur la paille, rassemble le reste de ses forces et se soulève au son d'une voix connue, apportant l'espérance avec elle. Près de lui, la face contre le sol, s' étend un soldat demi-nu: le désespoir l'agite; il s'arrache les cheveux avec ses deux mains croisées sur son front.
De l'autre côté de la ligne verticale et médiane du tableau , un cadavre gît à terre : sa poitrine est tournée vers le ciel : sa jam.be gauche est alongée ; la droite présente un raccourci savamment tracé. En se dirigeant toujours de
même, on aperçoit un malheureux, la tête renversée sur l'épaule ; il presse d'une main, son sein gonflé par la douleur, et de l'autre , il appelle l'attention et l'éloge sur la scène qui se passe clans le fond. Ensuite, et tournant le dos au spectateur, un pestiféré place sa main gauche sous son aisselle souffrante, et demande un prompt secours , en tendant son bras droit avec instance. A la gauche de ce dernier , il en est un, dont on ne distingue que l'expression d'effroi relative au danger couru par le général en chef.
Si l'on continue le cercle , en parcourant le mur droit de la salle, on sent l'admiration mêlée à l'attendrissement, dans la pose de celui que le mal a immobilisé; l'étonnement se peint sur le teint hâve et flétri du suivant, derrière lequel est une figure vue de dos , appuyant sa tête sur son bras et son bras sur la muraille : le peintre a su caractériser ainsi le découragement par excès de faiblesse. Enfin , à l'angle le plus reculé, deux yeux étincellent entre le bonnet à poil qui les surmonte, et le manteau cachant les autres traits d'un personnage silencieux et accroupi.
Si, maintenant, nousportons nos regards à l'op-
posite, nous voyons, sur cette paroi, les objets
suivants, en partant du point le plus rapproché de nous. Sur le seuil d'une porte ouverte est un officier atteint d'ophthalmie, et les yeux couverts d'un bandeau noir : son oreille vient de l'assurer de la présence de son général ; il veut aller à lui pai' un mouvement d'enthousiasme ; mais il est retenu par le bras vigoureux d'un gardien musulman défendant en outre , par un geste expressif, à tout autre individu, d'entrer dans des lieux infestés. Le militaire occupant un grade supérieur est la personnification de l'effet produit sur l'armée française , par cette visite excitant l'espoir, et répandant la consolation sur des esprits démoralisés.
A côté des marches et faisant contraste avec celui qui commence notre description , est un grenadier enveloppé dans un large manteau , lui servant tout à lafoisde lit et de couverture. Derrière, un dragon est debout: son corps est demifléchipour seconder les contractions de l'estomac; il prend un point d'appui contre le mur. Plus loin, deux malades tendent une bouche avide à la liqueur que leur verse un jeune médecin. Ces trois épisodes rappellent trois périodes de la peste , le froid, les vomissements et la soif ardente; ilslient
la chaîne des groupes à celui dont fait partie Bonaparte. 11 s'est introduit dans la salle par une issue pratiquée au fond, et laissant apparaître le ciel bleu de l'Egypte, à travers les arceaux d'une galerie. Il porte, conjointement avec F un des infirmiers turcs, le corps d'un pestiféré. Les deux mains du général en chef se réunissent sous l'aisselle du moribond, dont les traits hideux et défigurés sont ingénieusement cachés par l'abandon de la tête vue postérieurement comme le tronc. Trois plumes, formant un panache tricolore, désignent le personnage principal ; son visage, peint avec soin , est très-ressemblant : il est douloureusement affecté, mais plein de confiance dans la fortune, malgré l'opposition d'un Arabe essayant de le détourner d'une action pouvant avoir les conséquences les plus funestes. Même insistance de la part du chirurgien major Desgenettes, placé à la droite de Bonaparte et servant de transition avec le soldat accroupi, décrit plus haut.
Le coté droit et le devant de la toile sont dans l'ombre. La lumière tombe sur la masse prédominante, et se répand sur les localités circonvoisines. Le faire de cette chaleureuse ébauche témoigne de la passion avec laquelle Gros consi-
gnait rapidement chaque donnée intéressante de son thème. C'est un frottis rehaussé de touches vigoureuses et pleines de sentiment.
Ce même rudiment élahoré par l'étude, offre de notahles changements. Ce n'est plus dans l'étroit espace d'une chambrée, que le drame se déroule. La magnificence de l'Orient se déploie sousTarchitecture élégante et riche de vastes galeries , entourant une cour dessinant un parallélogramme rectangle. L'air circule et répand sa chaleur sur les objets qu'il environne et dégrade, en raison de leur éloianement. Le fond avec son ciel bleu , sa perpective mauresque et son coin de mer, est transparent et lumineux entre les arcades ombrées séparant la portion antérieure, de l'enceinte commune. Une ligne, semblable dans sa courbure, à celle de la première pensée, coordonne le premier plan de cette nouvelle esquisse. Deux groupes y remplacent avec pompe, celui de la première conception : nous allons procéder à cette exploration nouvelle, comme pour la précédente , en allant de la droite à la gauche de l'examinateur.
A l'anale de la toile , un malade succombe sur les genoux d'un chirurgien, que la vie abandonne
lui-même dans l'exercice de ses courageuses fonctions. Cette victime de son dévouement est assise sur ses talons; ses yeux vont se fermer; sa tête s'incline sur son corps, à peine soutenu par le bras gauche, ets'affaissant sous le poids du mal. Sa main droite n'a pas quitté l'épaule de celui qu'elle soignait et qui, maintenant inanimé, presse de sa lourde poitrine, les extrémités inférieures repliées de l'homme généreux qu'il entraîne avec lui dans la tombe.
Deux figures de la première idée reparaissent ici dans un sens inverse : celle qui s'arrache les cheveux, et l'autre se ranimant en entendant Bonaparte. Celle-ci était le point de départ de nos observations de la composition primitive. Ces quatre personnes, dont les deux intermédiaires se rapprochent par les pieds alongés, ont été jetées ainsi par l'auteur, pour permettre d'apercevoir, dans toute leur stature, le général en chef et sa suite; mais elles sont si bien dans le sujet, que l'artifice disparaît sous la vive impression qu'elles produisent.
Un repos coupe ici l'uniformité de direction linéaire. Un homme, concentré dans un sentiment profond de terreur, vient ensuite : ses
joues caves s'appliquent sur ses deux poings fermés, et maintenus dans limmobilité de la stupeur, par la roideur des deux bras accoudés sur chacun des genoux ; l'un d'eux se dérange un peu de la symétrie de la position générale , par l'effet de la contraction du gros orteil gauche , agissant convulsivement sur celui du pied droit. Une draperie recouvre la tête , les reins et une portion du bras et de la jambe gauche de cette admirable création: elle rappelle entièrement le style fier et terrible du grand Michel-Ange.
On voit tomber ensuite un officier, et devant lui, un malade agenouillé; il se renferme dans sa couverture ; son bras droit seul est dehors, et sa contraction indioue la lutte affreuse de l'humanité se débattant contre une destruction prochaine : au-dessus de sa tête, dont on n'aperçoit que les yeux effarés, on distingue deux convalescents : ils font d'impuissants efforts pour attemdre la nourriture distribuée par deux Arabes largement ajustés avec leurs burnous. L'un porte la corbeille de pains et regarde le geste de Bonaparte , que son compagnon fait remarquer à ceux auxquels il va remettre une ration. Derrière ces Arabes, deux nègres emportent sur un brancard.
un corps dont la jamhe seule est visible : elle a encore le mouvement inerte du pendule, mais elle ne vit plus. Ces quatre figures composent le moinsfort des groupes du second plan : elles s'harmonisent avec le dernier tiers de la courbe, comprenant tout ce qui est en avant de la scène.
En restant toujours dans notre mode d'examen, nous retrouvons, au côtégauche dutableau, Tofficier privé de la vue, par une affection organique . Il s'appuie sur une colonne et se projette en avant. Ici, son infirmité seule le retient, sa main gauchejoint à l'expression d'entendre ainsi que l'oreille, l'intention de favoriser sa progression incertaine en tâtonnant. Un large manteau le drape et remplit l'intervalle compris entre le chirurgien français expirant, et un médecin indigène perçant le bubon pestilentiel d'un soldat, ayant peine à se tenir sur ses genoux. Ce malade est dans le paroxysme de l'épidémie : il est nu et se laisserait aller à terre, sans le secours d'un jeune Arabe aidant l'opérateur attentif et s'agenouillant lui-même, pour agir plus sûrement. Le beau profil de ce vieillard respire , sinon la certitude de guérir son client, du moins la sécurité d'une longue expérience. Il y a de l'espoir aussi
dans le regard du pestiféré : il s'applique à suivre les mouvements de son général, et cependant une sanic épaisse coule de ses lèvres livides; sa poitrine ne peut battre , sous une atmosphère chargée de miasmes mortels; mais le peintre en retirant les symptômes de la vie de ce corps épuisé, les a reportés sous la vitre oculaire ternie par la souffrance, et à travers laquelle on voit poindre une animation renaissante et capable de résister : il n'y a pas de doute, le moral se fortifie, si la partie matérielle est abattue.
Cette idée mère sert de base à cette transformation de la première intention du maître , et devient plus explicite encore dans les traits du matelot debout. Les manches de sa chemise sont abaissées ; elles laissent voir le haut du torse et les extrémités supérieures à découvert. Sa main aauclie retient les vêtements descendus vers la ceinture ; le bras droit s'élève et développe le dessous, où paraît le signe caractéristique de la peste.
C'est avec une inexprimable entente du cœur humain , que Gros a fait passer et se succéder sur ce visage vivant, les émotions multiples d'un soldat obscur, sentant le doigt ami de son com-
mandant, toucher sans hésitation le point infecté ; ce profil réunit les sentiments de l'honneur reçu, de la confiance inspirée, de l'espoir allégeant la douleur, de la reconnaissance et du dévouement acquis à l'ange consolateur. Cet ensemble est admirablement formulé par le pinceau; notre plume impuissante peut seulement l'indiquer.
On comprend ces sensations diverses; on n'ignore pas combien l'objet des répulsions de tous est sensible aux marques d'un haut intérêt.
Ce soldat qui se jette entre le malade et Bonaparte, témoigne tant de crainte pour son guide au jour de la victoire ! il y a tant d'admiration dans le jeune homme appuyé familièrement sur l'épaule du matelot ! le plus capable d'apprécier le danger d'un attouchement imprudent, Desgenettes, montre tant d'appréhension pour le résultat probable d'une telle démarche ! Quelle preuve plus éclatante d'un courage magnanime? Des aides-de-camp, si braves au combat, se bouchent les narines avec anxiété. Le héros de Jaffa est sans peur dans ce domaine de la mort : c'est im autre champ de bataille qu'il affronte pour sauver et non détruire; sa personne paraît hors d'atteinte : tout est excentrique dans son geste
noble et assuré. C'est l'apôtre de la bienfaisance disant avec foi : Sois guéri. La richesse du costume et Féclat du rang ajoutent à l'effet produit par cette physionomie imposante; la ressemblance parfaite de cette belle tête, frappe autant par la vérité de la forme, que parla justesse de l'expression ; elle atteste la puissance de la volonté sur les facultés instinctives et la conviction généreuse d'un devoir accompli.
On pourrait citer peu d'ouvrages aussi complets sous le rapport de l'unité de pensée et d'exécution. Chaque fragment de ce tout est une phrase claire et significative d'une page écrite avec âme et une verve entraînante; Fauteur marche partout à son but , la glorification de l'acte couraireux du général en chef de l'armée d'Éîcypte, en employant avec sagacité, les éléments homogènes les plus propres à en faire ressortir la grandeur : d'une part, les effets terribles de l'épidémie ; de l'autre , le calme de Bonaparte et les diverses impressions qu'il fait naître autour de lui. Là se réunissent aussi les tons les plus lumineux et les plus riches.
Le voile transparent, d'un savant clair-obscur, nous laisse distinguer, autant que nous pouvons
en supporter la vue, ces tortures de l'espèce humaine, aux prises avec les principes d'une destruction douloureuse , prématurée et sans gloire.
L'apparat de cette composition émeut et commande l'admiration : Gros paraît avoir confondu sur sa palette, les trésors de couleur de Paul Véronèse et du Titien, pour peindre la peste de Jaffa, et avoir emprunté le fier crayon de Michel-Ange, pour en dessiner les contours. Ce tableau fit un effet prodigieux au salon; il fut pour l'auteur, l'occasion d'un de ces triomphes qui suffisent pour immortaliser un homme. Les artistes les plus éminents de l'école française, ne purent qu'applaudir; l'envie se tut, et les sentiments de rivalité se changèrent en une émulation profitable pour l'art.
A la suite de la cérémonie, où l'on couronna la Peste de Jaffa, un banquet fut offert à Gros , le 2 vendémiaire an xm. Un enthousiasme général anima les convives ; fun de ceux qui suivaient Gros de plus près, Girodet, son ami, se fît l'interprète de l'assemblée entière ; il lut les vers suivants, que nous consignons ici, comme un écho du retentissement des éloges donnés à Gros.
Vers fie Cwîrodet sur la poste tle JfskfTa,
« Quel chef-d'œuvre nouveau, dans le palais des arts , a De la foule étonnée attire les regards? « Jeunes émules, vous que Tamour de la gloire a Guide au sentier glissant du temple de mémoire, « Venez , accourez tous, un magique pinceau « D'un noble dévouement nous offre le tableau. « Sous un ciel embrasé , sous ces brûlants portiques , « Voyez-vous ces guerriers hâves, mélancoliques, Œ En proie à la douleur? Ils conjurent la mort, « De hâter, d'achever leur déplorable sort : « Dans leurs regards éteints, un feu sombre étincelle; « Un sang impur rougit leur mourante prunelle. « L'un, jusque dans ses os, par le mal dévoré, « Se roule dans la poudre; il y reste enterré ; « L'autre , sous son manteau , poussant des cris funèbres , « En maudissant le jour , s'entoure de ténèbres. € Leurs traits défigurés, affreux, hideux a voir, « Expriment la douleur, la mort, le désespoir. c La mort moissonne tout; le même fléau frappe « L'officier, le soldat; et le fils d'Esculape , « Laissant glisser le fer de sa débile main , « Sur celui qu'il secourt , tombe , expire soudain. ^ « Mais un héros paraît : aussitôt sa présence a A ces cœurs abattus a rendu l'espérance ; € Il soutient leur courage, il calme leurs douleurs;
« Leurs yeux reconnaissants vont se mouiller de pleurs.
a C'est peu: lui-même encor, d'une main intrépide,
« Au péril de ses jours , touche leur mal fétide ;
a Desgeneltes en vain l'avertit du danger,
Œ Qu'on le vit , si souvent , lui-même partager.
a Cependant le bruit court , dans ce lieu de misère ,
« Qu'on a vu s'y montrer un ange tutélaire;
« Aussitôt tout s'émeut, tous accourent le voir;
« Et dans leurs yeux mourants , brille un rayon d'espoir.
« Frappé de cécité , dans sa marche hâtive ,
a L'un d'eux prête à son chef une oreille attentive ;
a Sans guide , sans bâton, empressé d'accourir ,
0 Si le héros lui parle , il est sûr de guérir.
a Telle est de ce tableau la sublime pensée :
a Quelle âme , à son aspect , de tristesse oppressée,
a Pourrait ne pas gémir sur ces longues douleurs ,
0 Qui des guerriers français éprouvèrent les cœurs?
« Mais comment de cet œuvre , enfant d'un beau génie ,
« Décrire éloquemment et l'ordre et l'harmonie?
« La force du dessin , la brillante couleur
tt Y décèlent partout un talent créateur.
o 0 Gros! où trouvas- lu cette teinte éclatante
« Qu'ofTre a l'œil ébloui ta palette brûlante?
« Émule heureux de Paul , rival de Titien ,
0 Leur immense talent est devenu le tien.
« Poursuis ta destinée, espoir de notre école!
a Tu peignis dignement le fier vainqueur d'Arcole;
« Dans les champs Syriens , prends un nouvel essor;
« Ta muse y cueillera la palme du Thabor.
a Et toi, sage Yien, loi David , maître illustre,
tt Jouissez de vos soins : dans son sixième lustre ,
« Voire élève, déjà de toutes parts cité , a Auprès de vous vivra dans la postérité.
Offert à Gros par son camarade et ami A. L. Girodet, D. R.