ENVOI
« Sensible Gros, en qui , dans ce jour si prospère , a Nous voyons un émule, un camarade , un frère , « Accepte ce tribut, avec plaisir payé, « De notre enthousiasme et de notre amitié.
Lue approbation unanime accueillit cette pièce, où l'on doit voir l'appréciation et non la forme. Gros fut solennellement reconduit à son domicile , pour compléter cette ovation.
Guérin , absent alors de Paris , voulut payer également à son émule, un tribut de félicitations. Illui adressa de Rome une lettre, dont les termes élégants et consciencieux doivent trouver ici leui' place.
Rome, le 18 vendémiaire an xui.
« Nous venons d'apprendre vos succès, mon a cher Gros , et je m'empresse de vous en félici- <(. ter. Personne n'a toujours eu une plus haute « idée de vos talents que moi, et personne aussi
« ne jouit davantage de la justice qu'on leur rend. « Ce succès n'a que confirmé les espérances que « j'avais conçues, en voyantvotre esquisse, de la « réussite du tableau qui réunit, nous écrit-on, « les plus intéressantes parties de la peinture : « l'expression, l'énergie, la couleur et l'effet. A « toutes ces parties portées à un très-haut degré « de perfection, vous avez joint un dessin mâle, « celui qui convenait au sujet. On ne pouvait « réunir plus de moyens pour enlever le suffrage « général. Vous l'avez obtenu, mon cher ami; « une palme vous l'assure, elle sera d'or, n'en « doutez pas , et vous voilà en même temps en- « tre les bras de lagloire et de la fortune. Laissez « cette dernière vous caresser quelquefois , « mais soyeztoujours amant passionné de l'autre, « et soignez-la ; ne lui laissez pas même la vo- « lonté de vous être infidèle.
« Nous avons été tous enchantés , parce que « nous vous aimons tous, de ce succès qui vous « assure dans le monde la réputation que vous « aviez déjà parmi les artistes , qui vous avaient « placé au premier rang. Cependant nous éprou- « vous un vif regret de ne pas jouir de la vue de c< cette superbe production, et de ne pouvoir par-
« tager radmiration qu'elle a fait naître. Mais si u notre suffrage ne peut, en ce moment, joindre c( une feuille à la couronne que vous ont méritée « vos succès , recevez au moins les témoignages « de la vive satisfaction que nous avons éprou- « vée à les apprendre , et distinguez-moi parmi « ceux quiaiment et admirent vos talents, comme « un de ceux qui vous sont le plus attachés.
« Adieu , tout le monde vous embrasse , ainsi « que moi, qui vous suis tout dévoué.
« GuÉRiN » .
Dénon, directeur général du musée, fit un rapport spécial à l'empereur, sur la Peste de Jaffa. Nous le copions ici, sur la minute que nous avons sous les yeux.
« A l'empereur, à son quartier général en Al- « lemagne.
Sire,
« 11 y a un tableau au salon qui captive l'in- « térêt de tout le monde. Comme il représente c( une action de votre vie et un 2:enre de couraije
« qui parmi les héros , vous caractérisera dans « l'histoire , je crois de mon devoir de vous en « rendre compte. C'est le tableau de Gros repré- (( sentant Votre Majesté, visitant et touchant (( les malades à T hôpital militaire de Jaffa. Ce (( tableau est vraiment un chef-d'œuvre; il est « tellement au-dessus de tout ce qu'avait fait « Gros, que par cette seule production, il sera u compté au nombre des plus habiles artistes « de l'école française.
« Vous y êtes représenté noblement avec la c< sécurité dune âme élevée, qui fait une chose « par le sentiment de son utilité. Votre costume , u est admirable , votre ressemblance très-ani- j « mée et très-historique. Tout ce qui vous envi- ' « ronne est si ému de confiance et d'espoir, que « ces sentiments éloignent déjà l'horreur que (( peut inspirer une scène où est représenté tout « ce que la nature a déplus affreux.
« Relativement à l'art et à l'ordonnance du ta- « bleau , on ne peut donner assez de louanges à « l'artiste. Il y a pompe au milieu de la misère , « vérité des costumes , toute l'ardeur de la transf( parence de l'air du climat, et une magie dans « le clair-obscur qui met Gros à côté des Tinto-
« ret et des Paul Véronèse; enfin ce jeune artiste « a montré par cet ouvrage, une telle maturité « dans son talent, que dès ce moment, je pource rais Lasser son tableau avec toutes les pro- « ductions de l'école vénitienne, qu'il y figure- « rait avec avantage.
« Le salon est nombreux, varié, intéressant, « et occupera pendant deux mois la curieuse « oisiveté des Parisiens. Je donne tous mes soins « à ce qu'il ait une décoration et une dignité « qu'il n'avait jamais eues.
« Je suis, sire, avec le plus profond respect, t( de Votre Majesté, le plus fidèle serviteur. »
Ces citations rendent complètement les impressions del'époque. Le temps ne les a pas affaiblies. La Peste de Jaffa n'a fait que grandir dan s l'estime des amis des arts : les artistes la considèrent comme la plus haute expression du talent du maître. Ce tableau décore aujourd'hui la gà- \ lerie de Versailles. Il devrait être au musée du Louvre, où les élèves de notre école pourraient consulter chaque jour cet admirable spécimen, et profiter de l'étude des rares quahtés qui le distinguent.
Notre fécond graveur Laugier a reproduit la Peste de Jaffa sur une grande planche. Si Ton ne retrouve pas toujours dans cet important travail, la finesse et la transparence de la couleur du peintre, on reconnaît, en plus d'un endroit, que le traducteur a su comprendre le maître et faire passer sur le cuivre les beautés principales de la toile.
Gros fit aussi dans cette année (1804) , un portrait enpiedde la famille de Lucien Bonaparte. Nous n'avons aucun document sur cette production; nous savons seulement qu'elle fut exécutée dans l'atelier que Gros occupait alors sur l'emplacement du couvent des Capucines.
lia bataille d*Al>Gublr,
La fortune des lieutenants de Napoléon s'était considérablement accrue avec leur avancement honorifique. Murât, devenu grand-duc de Berg, prenait exemple sur le souverain français. La magnificence du nouveau dignitaire reflétait celle de la cour impériale. Il voulut faire peindre
riin de ses plus mémorables faits d'armes, la ba'iaille d'Aboakir. il pria rauîeui' de Fesquisse de Nazaretlî de se ebarger de ce soin. Yoici le rapport officiel que Gros a suivi : « Au quartier général d'Alexandrie, le 9 tber- « midor an vu de la République.
« Bonaparte, général en chef, au directoire « exécutif.
BATAILLE d'aBOUKIR.
«• Je vous ai annoncé, par ma dépêche du u 21 floréal, que la saison des débarquements me « déterminait à quitter la Syrie.
« Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs <( de guerre, se présentent devant Alexandrie, et « mouillent à Aboukir. Le 27, l'ennemi dé- « barque, prend d'assaut, et avec une intrépidité « singulière, la redoute palissadée d' Aboukir. a Le fort capitule, l'ennemi débarque son artilu lerie de campagne , et, renforcé par cin- « quante voiles, il prend position , sa droite « appuyée à la mer , sa gauche au lac Ma'Adyéh. u sur de hautes colHnes de sable.
« Je pars de mon camp des Pyramides le 27, « j'arrive le 1" thermidor à Rahhmânyéh, je « choisis Birket pour le centre de mes opéra-
« lions, et, le 7 thermidor, à sept heures du « matin, je me trouve en présence de l'ennemi.
« Le général Lannes m.arche le lonu" du lac, c( et se range en bataille vis-à-vis la gauche de « l'ennemi, dans le temps que le général Mural, « qui commande l' avant-garde, fait attaquer la « droite par le général Destaing : il est soutenu « parle général Lanusse.
« Une belle plaine de quatre cents toises sc- « pare les ailes de l'armée ennemie; notre cava- (( lerie y pénètre, et, avec la rapidité de la pen- « sée, se trouve sur les derrières de la gauche et « de la droite de l'ennemi , qui, sabré, culbuté, « se noie dans la mer: pas un n'échappe. Si (( c'eût été une armée européenne, nous eussions « fait trois mille prisonniers : ici ce furent trois « mille hommes morts.
« La seconde ligne de l'ennemi, située à cinq « ou six cents toises, occupe une position formi- « dable. L'isthme est là extrêmement étroit ; il « était retranché avec le plus grand soin, llan- « que par trente chaloupes canonnières : en c( avant de cette position, l'ennemi occupait le « village d'Aboukir, qu'il avait crénelé et barri- « cadé. Le général Murât force le village ; le gé-
« lierai Lannes, avec la vingt-deuxième et une « partie delà soixante-neuvième, se porte sur la « gauche de F ennemi, le général Fugières, en « colonnes serrées, attaque la droite. La défense a et l'attaque sont également vives. Mais Tin- (( trépide cavalerie du général Murât a résolu « d'avoir le principal honneur de cette journée; « elle charge l'ennemi sur sa gauche, se porte (( sur les derrières de la droite, la surprend à un « mauvais passage, et en fait une horrible bou- « chérie. Le citoyen Bernard, chef de bataillon « de la soixante-neuvième, et le citoyen Baylle, « capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, « entrent les premiers dans la redoute, et par « là se couvrent de uloire.
« Toute la seconde liiïne de l'ennemi, comme « la première, reste sur le champ de bataille ou « se noie.
« Il reste à l'ennemi trois mille hommes de (( réserve qu'il a placés dans le fort d'Aboukir, ff situé à quatre cents toises derrière la seconde « ligne; le général Lanusse l'investit; on le bomc< barde avec six mortiers.
« Le rivage, où, l'année dernière, les courants « ont porté les cadavres anglais et français, est
« aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis ; « on en a compté plusieurs milliers : pas un seul u homme de cette armée ne s'est échappé.
« Kùcéi Mussthafa, pacha de Romélie, général a en chef de l'armée, et cousin germain de « l'amhassadeur turc à Paris, est prisonnier « avec tous ses officiers : je vous envoie ses « trois queues.
« Nous avons eu cent hommes tués et cinq « cents hlessés. Parmi les premiers, l'adjudant « général Leturcq, le chef de brigade Duvivier. « le chef de brigade Crétin, et mon aide de camp « Guibert. Les deux premiers étaient deux exce cellents officiers de cavalerie, d'une bravoure « à toute épreuve, que le sort de la guerre avait « longtemps respectés ; le troisième était l'office cier de génie que j'ai connu qui possédait le ce mieux cette science difficile, et dans laquelle ce les moindres bévues ont tant d'influence sur ce le résultat des campagnes et la destinée des ce États; j'avais beaucoup d'amitié pour le quace trième.
ce Les généraux Murât et Fugières, et le chef ce de brigade Moranger ont été blessés. Legéné- « rai Fugières a eu le bras gauche emporté d'un
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« coup de canon ; il crut mourir. Général, me « dit-il, vous envierez un jour won sort, je meurs a sur le champ dlionneur. Mais le calme et le c( sang-froid, premières qualités d'un véritable « soldat, Font déjà mis hors de danger; et, quoi- « quil ail été amputé à l'épaule, il sera rétabli « avant quinze jours.
« Le gain de cette bataille est dû principale- « ment au général Murât : je vous demande pour « ce général le grade de général de division ; sa « brigade de cavalerie a fait l'impossible.
« Le chef de brigade Bessières, à la tête des « guides, a soutenu la réputation de son corps ; a l'adjudant général de cavalerie Roize a ma- « nœuvré avec le plus grand sang-froid : le gé- « nér al Junot a eu son habit criblé de balles.
« Je vous enverrai dans quelques jours de » plus grands détails, avec l'état des officiers « qui se sont distingués.
« J'ai fait présent au général Berthier, de la « part du directoire exécutif, d'un poignard d'un « beau travail, comme marque de satisfaction « des services qu'il n'a cessé de rendre pendant « toute la campagne.
« Signé, Boxaparte.»
Cette relation historique offrait une grande latitude à l'imagination de Gros. Il en indique les dispositions dans un cadre de quatre pieds deux pouces de largeur sur deux pieds dix-huit pouces de hauteur : il prend l'autre partie de la toile où devait être reporté le combat colossal de Nazareth, et se livre sans relâche et avec amour à cet immense travail. Peu de temps après, Gros avait terminé sa tache. Il avait fait une esquisse peinte, et l'exécution en grand était achevée. Alors il se fit une irruption publique dans son atelier, construit dans la salle de l'ancienne Comédie française. La foule était avide de jouir de cette nouvelle production du peintre de Jaffa : nous allons la décrire.
Le succès de la bataille est certain. Les Turcs sont refoulés dans la mer ; l'épouvante est dans leurs rangs; ils sont placés entre la cavalerie française qui les poursuit , et le feu de leurs propres navires tirant sur les fuyards, pour les forcer à retourner au combat. C'est une lutte achar- ^ née qui s'achève ; c'est une mêlée terrible, où la mort seule offre, en quelques endroits, Tiinage du repos.
L'ennemi se soumet. Murât victorieux s'ar-
vête. Son expression est celle de la bravoure qui se modère avec la conviction d'un triomphe assuré : sa face encore animée, est radieuse. Une palme de plus est acquise à l'armée nationale. Il ne s'occupe même pas des efforts d'un Arabe s'accrochant à la peau de tigre qui sert dehousse au héros d'Aboukir. Il retient d'une main ferme l'ardeur incessante de son cheval hennissant à l'odeur de la poudre. De sa droite, il porte en arrière sa vaillante épée. Ce geste ajoute au développement de la stature du chef, en dégageant sa large poitrine. Cette attitude rappelle heureusement aussi, cette intrépidité si connue, allant sans réserve au-devant du péril. Les ondulations du panache tricolore, marque distinctive du commandement, s'harmonisent avec cet ensemble, et contribuent à diriger les regards des spectateurs sur le principal personnage.
C'est ici surtout que l'on peut apprécier l'aptitude de Gros à identifier le cavalier avec le fier animal, qui partage ses fatigues et seconde son courage.
La fable du Centaure se réalise dans cette combinaison des mouvements simultanés de deux êtres différents par leur nature, mais obéissant
néanmoins à la même loi, par une impulsion commune. L'artiste s'est montré véritablement poëte dans l'intelligente répartition des qualités dont il devait formuler les deux parties de ce tout équestre. L'homme se distingue en manifestant la puissance de sa raison. Il sait se posséder et réprimer sagement un entraînement inutile. L'instinct du cheval, au contraire, le livre à l'emportement de la passion : voyez ces naseaux frémir d'impatience , cette bouche écumer sous le frein qui la gêne, cette jambe nerveuse profitant de toute son extension , pour aller se poser fièrement sur le col abaissé d'un antagoniste. Ne sont-ce pas là réellement les traits secondaires dont un véridique pinceau devait retracer les aspects divers?
A côté de cette vivante image du général-soldat, et pour en rehausser la vigueur, Gros a mis en regard, un touchant et ingénieux épisode. Il fallait expliquer clairement l'action en exaltant le vainqueur, tout en faisant ressortir la valeur de l'adversaire abattu. Le brave peut passer pour faible s'il se rend : et la faiblesse est aussi l'état du lâche. Il était difficile d'établir une position respective honorable. Le génie de la sensibilité
n*a pas fait défaut au maître, et il se révèle dans Tune de ses conceptions les plus heureuses.
Presque renversé de son cheval, entravé par des cadavres gisant à ses pieds, le pacha de Roméiie ne se soutient plus en selle que par les soins de l'un de ses esclaves. Le vieillard emploie le reste de ses forces cà retenir un Mamelnck ahandonnant le champ de halaille. Celui dont l'exemple électrisait la troupe, est maintenant incapable d'agir par lui-même. Une large blessure paralyse son bras droit maintenu par son fils. Ce pieux enfant tend le cimeterre impuissant de son père, à Murât, en signe de résignation aux décrets de la fatalité. Le contraste expressif de ces deux Orientaux unis par les liens de la nature, est une admirable inspiration .
Celui qui lutte encore pour conserver son autorité, son rang, ses richesses, n'est plus secouru que par une fureur inutile. Sa bouche est pâle de colère : la rougeur de son front atteste la honte d'une défaite. Tous les sentiments généreux de cette âme magnanime ont passé de ce majestueux visase, dans les doisits libres et saisissant la chevelure du fuyard. La piété fdiale ennoblit les traits de l'adolescent devant qui s'évanouit un
brillant avenir. Son regard candide intercède avec dignité pour l'auleur de sesjonrs, dont la face altérée par la douleur, fait une vive opposition avec la fraîche carnation de son iils ; elle s'embellit des teintes d'une émotion vive et rapide. Les mouvements de ce jeune prince sont souples et gracieux, comme à cet âge où la force, n'est pas venue en aide à la volonté.
Tout impressionne dans celte scène^ où se résume la pensée entière du tableau. Cette chaleureuse éloquence de la brosse frappe surtout, en excitant Fadmiration par une entente parfaite de la situation respective des acteurs de ce drame attachant ; chaque accessoire de ce groupe se lie essentiellement au sujet. Les insignes du commandement turc s'inclinent vers la terre ; celui qui les porte, et devait les défendre jusqu'à la mort, a compris son jeune maître. Une résistance inopportune compromettraitFexistencedu pacha.
La pose des chevaux des généraux en chef des deux camps, est combinée avec un rare bonheur; elle est justifiée par les accidents naturels d'une condition particulière. Poussés l'un contre l'autre, par une instinctive rivalité;, ces animaux
participent à la bonne ou à la mauvaise fortune de leurs cavaliers. Le cheval français est plein d'ardeur et de fierté; le cheval arabe est accablé par la fatigue. Il ne peut aller au delà de cette place, où trop d'obstacles l'arrêtent, et il courbe son col sous le pied de son glorieux rival.
Le reste de la composition répond à ce thème. A la gauche de la toile et sur le premier plan, un Turc est jeté sur le rivage; il est entraîné dans les flots par son cheval effrayé. La courroie destinée à guider son compagnon d'armes, cause ici la perte de l'homme, en enchaînant ses bras dans d'inextricables nœuds. Cette figure colossale est d'un grand efPet: l'auteur a voulu sans doute l'étendre à la place perspective qu'elle occupe, pour donner une grande idée de la force caractéristique des indigènes, et de la résistance à surmonter.
Au second plan, est un groupe de trois fuyards. L'un d'eux est saisi par la main convulsive du pacha de Romélie ; le second est un nègre repoussant avec effroi, un Turc renversé, qu'il va frapper d'un coup de poignard, pour s'en débarrasser plus vite et fuir; le barbare va tomber à son tour.
sous le fer d'un de ses corréligionnaires abcattu devant lui.
A la droite du tableau, l'on voit, près de l'un de ses camarades, coucbé sur le sol, un Ottoman renversé sur l'affût de l'une des deux pièces d'artillerie données au Grand Seigneur, par l'Angleterre. Le colonel Beaumont, aide de camp de Murât, dispute à cet opiniâtre canonnier, un tronçon de sabre, avec lequel ce dangereux ennemi vient de trancher la tête de l'adjudant général Leturcq, tué à la première attaque delà redoute.
Derrière eux, un dragon enfonce sa lame dans la gorge d'un musulman : sa tête pâle et pesante retombe inanimée.
Au-dessus de ces combattants à chances inégales, un noir est percé par un Français, dont un Arabe déchire la face avec ses ongles ; près de là, l'infortuné Duvivier succombe sous les yeux du quatorzième de dragons, dont il était le digne colonel. Cette troupe forme une muraille vivante opposée à la réaction de ceux qui se battent encore.
A côté de son chef frappé mortellement au front, d'un coup de feu, est un jeune homme excité par le désir de la vengeance, il retire son épée sanglante des mains d'un nègre désarmé,
mais chercluuil à profiter de son agilité musculaire pour empêcher son antagoniste d'agir.
La vue d'un uniforme déchiré par un houlet, rappelle le souvenir de Guihert, aide de camp de Bonaparte, et mort au champ d'honneur.
Dans le fond, on aperçoit les tentes du pacha, la redoute prise et la flotte ottomane ûiisant manœuvrer toutes seshatteries contre ceux-là même qu'elle devait protéger. On distingue aussi l'escadron envoyé pour couper la retraite, et le fort situé sur la pointe de la presqu'île.
Le Commodore Sidney Smith regagne ses vaisseaux; il est monté sur un canot, filant à la pointe de la presqu'île. Les lignes françaises se déploient en face, et dans l'ordre qu'elles occupaient sur le terrain.
L'ensemhle mouvant de cette peinture étonne et entraîne. Ce n'est plus le style d'alors , timide et froid à force de se restreindre à l'imitation des contours delà statuaire antique; c'est un pinceau fougueux el hardi, s'affranchissant des règles de l'école, pour suivre généreusement les indications de la nature , sans la dépasser ni l'amoindrir. On ne retrouve plus dans Aboiikir cette profusion de demi-teintes grisâtres , accusant une
science quand l'art seul doit être employé par le génie. Des tons chauds et riches, un dessin nerveux et varié selon les diverses natures des peuples mis en scène, sont , les moyens de transmission d'une pensée élevée , et se répandant avec une énergie habilement soutenue , sur une aussi vaste superficie. *
Rubens et Paul Veronèse n'ont point chargé leur palette d'un coloris plus brillant et plus vigoureux. La savante école d'Italie se serait enorgueillie de ces formes palpitantes de vie , et tracées d'une main ferme et consciencieuse. Cependant Gros n'a rien emprunté dans cette occasion à ces grands maîtres. Ahoukir est une création pure d'éléments hétérogènes. Aucune réminiscence n'est venue attiédir la soudaineté de l'inspiration : aucune influence de manière n'a fait hésiter le pinceau.
La bataille d' Aboiikir n'est pas une improvisation, comme on pouiM\iit le croire , en ne considérant que la facilité d'un travail rapide et conduit dans toutes ses phases, avec le même esprit et le même enthousiasme. Gros ne doit pas au hasard les masses épisodiques de sa composition. H
a procédé comme pour Nazareth : c'est sur le plan
des lieux, mis en perspective, et du point de vue déterminé par l'aspect le plus favorable à son but, que l'artiste a établi ses lignes. Il a puisé ses poétiques conceptions dans l'exposé simple des faits matériels. Avant d'aborder l'exécution sur la toile, tout préexistait dans une pensée féconde ; et, quand chaque élément y eut sa place assignée, Ahoukir jaillit complet de la main du peintre. Six mois à peine lui furent nécessaires pour transcrire ce noble chant de guerre, où tout ce qui tient à la vérité des incidents et des costumes est strictement observé.
Il manque néanmoins à ce récit un complément relatif au rôle joué par Bonaparte dans cette mémorable journée. Il commandait en personne; mais la valeur de son lieutenant décida la victoire. Gros avait à représenter spécialement cette part glorieuse de Murât. Gros n'avait pas oublié le général en chef; il l'avait placé sur un tertre , éloigné de l'officier, dont la figure devait dominer dans l'action particulière de l' avant-garde. Il ne parut pas convenable au supérieur de laisser intervertir, même en peinture, les règles de la hiérarchie militaire. Gros donna satisfaction à son
ancien protecteur, et fit disparaître ce qui pouvait blesser une haute susceptibilité.
De semblables considérations ont trop souvent influé sur les productions de l'art. Le véridiquc historien souffrit beaucoup de cette prétention. Il n'aurait jamais pu se résoudre à commettre un officieux mensonge , il crut pouvoir se permettre une omission , afin de concilier d'impérieuses exigences.
Excepté cette lacune, il n'y a rien à reprocher à Gros sous le rapport de l'exactitude. Il a suivi mot à mot le bulletin officiel des opérations stratégiques.
Si l'on examine maintenant l'œuvre du maître, comme talent d'exécution , on ne sera pas moins frappé des soins pris par fauteur, afin d'atteindre à cette clarté d'expression qui rend facile l'interprétation de la pensée, en la présentant sous une forme simple et vraie.
On ne dira pas en voyant cette facture aisée , large et précise : la peinture est une chose difficile. Non ! son aspect ne fera pas naître le découragement dans f âme agitée par une étincelle du feu sacré ; une chaleur enivrante l'échauffé, l'inspire et lui montre un noble exemple , sans ap-
pesanlir 1" esprit sur de nomLreux obstacles h vaincre, avant de s"elever à cette hauteur. Devant la bataille d' Aboukii\ le spectateur ii"est pas distrait par une foule de détails obséquieux, il se laisse entraîner par cet ensemble Imposant, qui ]v fascine par son grandiose, et après l'avoir mis en situation, lui déroule successivement . dans leur ordre d'importance, chacune des parties de ce tout harmonieux. Isoler le spectateur du monde extérieur et lidentiii jr .^ans efforts . et sans fatigue à ses créations, est le plus sublimje secret de l'art. Gros l'a mis en pratique.
On est séduit par le prestige d'une couleur orientale. Ses nuances les plus vives appellent d'aljordles regards sur les points les plus interes- .sants. Des teintes transitoires viennent ensuite reposer momentanément l'attention, puur ki diriger vers des portions secondaires . en lui faisant parcourir une gamme chromatique.
Le contraste d'rs altitudes diverses exiirede l'o^ii qui les suit, des mouvements analogue.^ a ceux qu'il exécute, quand des objets vivants passent devant lui. L'orizane d- \i vue rni-> en ji-u lar le semblant du naturel. s'ab;m lonne a l'illusion, et bdentôt ce n'est plus le sentiment d'un officieux
artifice qui nous transporte; c'est une émotion qui nous fait croire à la réalité.
Chaque caractère moral est rendu par son accent propre : il n'y a pas de confusion dans les races représentées. Leur t^-pe est établi par la construction organique seule de l'individu. Cette observation n'échappa point à Tambassadeur turc, quand il vint voir cette copie fidèle des hommes de sa nation. « Ils seraient nus , dit-il , je les reconnaîtrais encore. » En effet, la structure anatomique du Français, du Turc, de l'Égyptien, de l'Arabe et de l'Éthiopien , est étudiée comme les particularités de la conformation de la tête de chacune de ces variétés de l'espèce bu' maine. Leurs passions habituelles les distinguent également entre elles. Tout ce qui se passe dans un cœur d'homme, en un jour de bataille, se reproduit successivement à nos yeux, dans -lèowA/r.
Ici, le courage supplée au nombre, et l'adresse à la force. Plus loin, la mort atteint impitoyablement le brave et le lâche. L'ardeur de vaincre, la colère, la honte, la rage, l'indignation, le désespoir , la terreur se peignent tour à tour dans ce conflit de sentiments opposés, dans ce choc des masses , dans ces luttes corps à corps , où
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tant d'intérêts se confondent et se séparent. Partout on reconnaît le peintre qui a vécu dans les camps, et dont les yeux exercés ont conservé le souvenir des faits les plus saillants de la guerre. Ainsi , l'inspecteur aux revues est venu prêter le secours de son expérience au compositeur. Rien n'est perdu pour le génie; il sait faire tourner au profit de sa spécialité, même ce qui paraît s'en éloiiïner davantage. Gros est bien certainement redevable à cette circonstance, de la vérité, de îa grandeur répandues dans ses batailles. Il avait dû partager les fatigues et les travaux de la guerre, pour en sentir la poésie et la jeter à flots dans ses immenses compositions.
Ahoukir marque une époque sensible de la manière de peindre de Gros. C'est par des teintes larges, fièrement posées par frottis en des endroits, et solidement empâtés dans d'autres, qu'il a procédé selon les exigences de chaque partie à traiter. De là , des oppositions riches et variées par ce jeu toujours intelligent de transparence et de fermeté. Tout s'y trouve modelé sur place , sans fusion à l'aide du pinceau. Ce sont des plans accusés en raison de la nature et de l'éloîimement des objets ; non pas systématiquement,
mais avec la conscience d'un véritable observateur.
L'appréciation faite par Girodet, d'une œuvre aussi capitale qu'Aboukir , doit trouver ici sa place. Nous la donnons entièrement.
« Le beau tableau de M. Gros n'a guère été « moins maltraité , par plusieurs censeurs , que « le tableau de M. Girodet. M. Gros est homme , « et, par conséquent, dans son ouvrage, comme « dans tous les ouvrages humains , il doit se « trouver des imperfections ; mais , sans nous « établir juge entre ses critiques et lui, nous « nous bornerons à dire ici notre opinion , avec « quelques détails sur cette belle production, « qui honore à la fois, et l'artiste, et l'école à « laquelle il appartient. Les espérances qu'avait « données l'auteur de la Peste de Jaffa ont été « réalisées par l'auteur du tableau d'Aboukir. « Cette grande machine peut rivaliser , quant à « l'ordonnance générale , avec celle que Le Brun « a développée dans les fameuses batailles d'Ai< lexandre, plus louées dans leur temps qu'elles « ne l'eussent été de nos jours. Quant au dessin, « à l'expression des têtes , à l'intérêt qu'offrent «les groupes particuliers; nous osons affirmer
« que la comparaison que l'on peut faire de Le « Brun à M. Gros, tourne complètement à l'avance tage de ce dernier. Le dessin de Le Brun est « généralement mou, rond, lourd; il n'est point « sans grandeur , mais il n'est tout au plus que « rétui des belles formes, si l'on peut s'exprimer « ainsi. Le dessin de M. Gros est toujours natu- « rel; et, de plus, il est grand, savant, énergi- « que; l'expression des têtes de Le Brun, dans « ses batailles, est souvent la même; souvent « aussi, il dégénère en grimace : l'expression des « têtes de M. Gros est toujours juste, vive et va- « riée. Une seule, dans son combat d'Aboukir, « celle du fils du pacha, nous paraîtrait avoir un « peu d'affectation, bien facile d'ailleurs à corri- « ger ; mais combien ce léger défaut est ample- « ment racheté par celle de son vieux père, dans « laquelle la vérité et la force de l'expression , « sont portées au plus haut degré ! Ce n'est plus « là de la peinture, c'est la nature môme, c'est « un chef brave et malheureux, enflammé de co- « 1ère et de honte. Comme lui, le spectateur est a prêt d'arrêter les lâches fuyards qui l'exposent « presque seul aux coups de l'ennemi. Que Ton « compare cette tête admirable et véritablementvi-
« vante , avec celle jadis si vantée de ce satrape « fuyant , que Le Brun a représenté sur le pre- « mier plan de sa bataille d'Arbelles, et que « l'on juge sans prévention! Quant au mouve- « ment des figures et aux groupes particuliers , « la différence est aussi sensible et encore à l'a- « vantage de M. Gros. Les batailles de Le Brun « sont remplies de figures purement académi- « ques ; il a des poses et des attitudes de prédi- « lection : celles de M. Gros sont bien plus con- « formes à la nature. 11 n'y a dans les batailles « d'Alexandre aucun groupe à comparer pour « l'intérêt, à celui du pacha de Romélie et de son « fils , dans le combat d'Aboukir. Cet épisode « heureux fait surtout honneur au génie de « M. Gros qui, à l'exemple d'Homère et de Ra- « phaël , a su tempérer par Timage des senti- « ments qui honorent le plus l'humanité, les ta- « bleaux effrayants qu'offrent les scènes terribles « de la guerre. L'Alexandre du passage du Gra- (i nique de Le Brun est louable, sans doute, mais « sa tête, quoique belle, n'a peut-être point assez « le calme d'un héros, et d'un héros tel qu'Ace lexandre. M. Gros nous paraît plus heureux a dans la figure du général Murât. Tel que le Tur-
« nus de Virgile , il sourit noblement au « danger :
Olli subridens sedato peclore Turnus .
« La même différence, pour le dessin des che- « vaux comme pour celui des hommes , existe « dans les tableaux des deux artistes. Les che- « vaux de M. Gros sont pleins de chaleur et dévie: « on les entend hennir. Youdra-t-on actuellement « comparer la couleur de ces deux maîtres? Celle « de Le Brun est lourde, terne, monotone, géné- 0 ralement tirant sur la brique ; celle de M. Gros « est chaude, transparente ^ variée. Cet artiste « semble, pour cette partie de Tart, tenir le mice lieu entre Rubens etPaulVéronèse, et, lorsqu'il « sera mort, on ne le trouvera peut-être inférieur « à aucun de ces deux illustres rivaux. Mais s'il « était vrai que la fougue de son pinceau Ten- « traînât quelquefois dans des tons trop bril- « lants, combien cette légère imperfection serait « d'ailleurs préférable au défaut opposé? Enfin, « rapprochera-t-on la touche , la manière de « peindre de ces deux artistes? Le pinceau de « Tun est souvent mou , empesé , je dirais pres- « que nonchalant; celui de Tautre est plein de
« verve, hrillant et facile , et tout cela sans ma- « nière , sans exagération et sans prétention. « Parlerons-nous des costumes? Le Brun est « inexact , théâtral; il paraît avoir dédaigné les « monuments qui auraient pu à cet égard recti- « fier ses idées ; je n'en veux pour exemple que « son tableau d' Alexandre dans la tente de Da- « lius^ où les héros sont costumés comme on aurait « pu les voir, il y a vingt ans, à l'Opéra. M. Gros (( est partout scrupuleux observateur du costume; « il a représenté ceux des Orientaux, si favo- « râbles à la peinture , avec la plus exacte tidé- « lité , et il a su tirer du nôtre , malgré les « difficultés qu'il offre aux artistes, le parti le « plus heureux.
« Si l'auteur du combat d'Aboukir a pu laisser c( dans ce bel ouvrage quelques imperfections lé- « gères , loin d'imiter ces gens moroses , dont le « premier besoin est de blâmer, et que les beau- « tés qu'ils sont forcés de reconnaître en secret, « affligent , répétons avec un grand poète cette « maxime trop oubliée de nos jours , maxime qui « est la règle éternelle de tous les cntiques « honnêtes, et vraiment dignes de ce nom :
... Ul plura nileiit in carminé, non ego paucis Ofîendar maculis.
« Quant à nous, pleins de la plus haute estime « pour les talents supérieurs de M. Gros , nous « formons des vœux pour qu'il donne souvent « aux amateurs zélés de l'art, aux vrais connais- « seurs, aux artistes dignes de l'apprécier, et qui « aiment sa personne, autant qu'ils admirent ses « ouvrages, l'occasion de le venger des critiques « injustes , et de lui rendre la justice éclatante « qu'il mérite. »
La bataille cVAhouk'ir fut exposée au salon de J806. Elle produisit une grande sensation dans le monde des artistes , et conquit également les suffrages du puLîic. Gros joignit à cet envoi un seul portrait d'enfant. Cette petite toile pleine de grâce et de naïveté, prouvait combien le génie du peintre savait s'approprier aux besoins de ses différents modèles , et passer aisément du (jvave au doux, selon le précepte de Boileau, le législateur du Parnasse.
Le tableau de la bataille dAboukir fut racheté du roi de ><aples, en 1825, par Gros conjointement avec monsieur Chaptal fils, pour la somme
de quinze mille francs. C'est de leurs mains que ce chef-d'œuvre est passé dans la collection de la liste civile. Gros n'hésita pas à employer ce moyen pour conserver l'une de ses plus considérahles productions à la France.
Portrait de Duroc, marèrlial du Palais.
Duroc est dehout devant les marches du péristyle d'un palais ; sa main droite gantée tient un chapeau garni de plumes blanches, et elle s'appuie sur un bâton parsemé d'abeilles et posant sur le sol. Le maréchal porte l'habit rouge; il est décoré du grand cordon et d'autres insignes; le col de ce vêtement d'uniforme est entr'ouvert et laisse retomber les bouts de dentelles d'une cravatte de batiste. Un manteau de velours cramoisi, doublé de satin blanc, couvre les épaules et produit de larges plis; la culotte, les bas, la ceinture et l'enveloppe du fourreau de l'épée sont en soie blanche ainsi que les gants cachant les mains : la main droite a la face dorsale sur la hanche de la jambe supportant le poids du corps.
Le sol est nuancé par les tons variés du sable et du gazon. Dans le fond, on aperçoit un jardin d'où s'élance une colonne.
L'effet de plein air est habilement rendu, sans trop de diffusion de la lumière. La teinte du ciel placé derrière la tête, fait ressortir Téclat et la finesse des chairs. Les ajustements sont traités iirandement et avec août.
Duroc ne regarde pas le spectateur, ses yeux se dirigent du côté de la partie du monument dont il semble sortir, en attendant quelque personnage. Ce côté gauche de la toile est occupé par le perron et un groupe de deux piédestaux surmontés de leurs colonnes.
L'ensemble de ce portrait en pied rappelle les préoccupations de l'époque. L'empereur voulait alors une cour; Gros s'est attaché plus particulièrement à peindre le commensal du château. L'épée suspendue à la ceinture de Duroc est plutôt une pièce indispensable du costume obligé, qu'une réminiscence de la valeur de l'ancien aide-camp de Bonaparte. L'expression de Duroc appartient plus au diplomate qui fut chargé de missions importantes, sous le triple rapport de la auerre, de la pohtique et de l'administration.
Gros a peint avec soin Fami de son protecteur. On sait que Napoléon répandit des larmes sur le lit de mort de son compagnon d'armes , et qu'ayant été contraint de quitter le trône impérial , il voulait aller vivre en Angleterre, sous le nom de colonel Duroc.
Le portrait du maréchal du Palais est de 1805. Il a été transporté dans la galerie de Versailles.
Portrait «lu maréclial llasséna.
Le maréchal se tient debout ; sa tête est découverte; des gants couvrent ses mains; sa main droite fixe sur la hanche, le bâton insigne de son grade; la main gauche est posée sur un sabre de cavalerie touchant le terrain; le grand cordon rouge brille sur sa poitrine au milieu d'autres décorations ; une ceinture tissée d'or enserre ses reins.
Masséna porte l'habit bleu , le pantalon blanc et les bottes à l'écuyère ; son chapeau est placé sur un portefeuille vert, sur le dos duquel on lit :
André Masséna , maréchal de l'empire. Dessous ce portefeuille se trouvent deux cartes déployées et permettant de voir les mots : Jlelvétie et Ligurie, provinces où l'enfant chéri de la victoire a laissé de si glorieux souvenirs. Ces attributs sont sur un fragment de tertre, à la droite de la toile. Le fond est extrêmement simple; il se compose presque entièrement d'une portion de tente, d'un ton gris-jaunatre, faisant admirablement ressortir la tête, dont la ressemblance et la vérité sont éiïalement frappantes.
Le rendu de la forme et l'expression de la physionomie sont traités avec un art infini. La construction est établie par plans solidement attaqués avec des tons justes et vigoureux. L'œil a la sûreté du regard d'un commandant habile à juger l'opportunité d'une mesure énergique et prompt à se décider. L'expression de la bouche est pleine de finesse naturelle; c'est bien l'homme des camps, le soldat intrépide, le général clairvoyant, celui de qui Napoléon disait, en s'appuyant affectueusement sur Masséna : Voici mon hras droit.
Le faire de cette belle peinture est en harmonie avec les qualités du maréchal; elle se distingue par une sorte de rudesse de pinceau que
Gros aurait évité d'employer pour un courtisan. On y retrouve l'éclat et le brillant que Napoléon attribuait à Masséna au milieu du tintamarre des batailles. L'empereur, en parlant de son illustre lieutenant, exprimait cette opinion : « Le bruit du canon éclaircissait ses idées , lui donnait de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté. »
Gros semble avoir suivi ponctuellement cette donnée ; son travail est extrêmement remarquable sous le rapport de l'exécution, et principalement pour la manière dont il a compris le caractère de son modèle. Ce portrait est d'un peintre d'histoire ; il est envisagé sous un aspect grandiose; tel, en un mot, que la postérité verra Masséna, en lisant les récits de ses admirables faits d'armes.
Ce portrait, peint en 1806, est mainlenant dans la galerie des Maréchaux, à Versailles.
Un seigneur turc et sei» deux efitcltiveis*
en 180G.
Gros était allé passer, à Melun, quelques jours
de l'année 1806; il y vit un seigneur turc habi-
tant cette ville et voulut le peindre sur une petite toile.
Le Turc est en train de goûter le plaisir de la promenade ; sa démarche orgueilleuse et le faste de ses vêtements indiquent son rang et sa fortune ; ses deux mains sont fièrement appuyées sur les hanches. Un burnous entr' ouvert est sur ses épaules et retombe en larges plis, des coudes écartés du corps. Le capuchon de ce manteau encadre la tête un peu rejetée en arrière, et d'un caractère tout à la fois noble et gracieux.
Derrière cet important personnage, sont deux esclaves noirs , accusant également, par la richesse de leur costume, les prétentions aristocratiques du maître.
Cette peinture n'est pas assez achevée pour être un tableau; mais elle est cependant plus qu'une esquisse. Une grande facilité d'exécution, des tons vigoureux, transparents et pleins d'harmonie, des types orientaux bien saisis, telles sont les qualités de cette production peinte avec goût et avec une finesse toute particulière.
Portrait équcfi>trc clc Jérôjmc Bonaparte*
Gros était le peintre de prédilection de la famille Bonaparte. Jérôme fit faire son portrait équestre, en grand costume de prince français. Le frère de l'empereur est monté sur un cheval, dont les deux pieds de derrière touchent seuls le terrain que la queue balaie ; cet animal se cabre légèrement et avec gaieté.
Jérôme porte le manteau de satin blanc sur-* chargé de broderies en or, la toque de velours noir, à plumes blanches, la collerette à tuyaux empesés , le pantalon collant, l'habit chamarré de dorures et les bottines éperonnées ; les insignes et les cordons des décorations françaises brillent sur sa poitrine ; sa main droite tient les
rênes ; la gauche se pose sur le pommeau de
1' ? ' ' epee.
Ce portrait est moins chaleureusement peint t}ue les œuvres de Gros de ce temps-là. L'aspect a du mouvement et de l'animation. 11 était difti-
cilc do tirer un bon parti de ces ajustements allourdis et roldis par les oripeaux dont ils sont couveils. Gros a tourné la difUiculté, endéauisant l'aridité du costume sous une exécution soignée.
Il n'était pas à l'aise, et celte toile se ressent un peu de cette situation embarrassante.
Le coloris de la tête est riche et brillant; la ressemblance est heureuse.
Le cheval est bien dessiné; ses membres se déploient avec souplesse et vigueur. Gros a déversé sur cette partie de sa tache, ce que l'étiquette ne lui permettait pas d'aborder aussi franchement dans la personne du roi de Westphalie.
L'on remarqua surtout, au salon de 1808, la noblesse de la pose, la grâce et l'élégance du roval cavaher.
Ce groupe harmonieux se détache sur un fond dont la simplicité laisse dominer la lumière sur - Jérôme. C'est un terrain que la végétation verdit en plusieurs endroits: une portion d'eau qui reflète près de l'horizon, un ciel grisâtre; puis, sur la droite et dans le lointain, un fort tirant des salves d'artillerie.
Cette peinture a été exécutée en 1807.
Portrait en pICNl tlu général de liassallc*
La ville de Stettin vient de capituler. Ses fortications protégées par 100 pièces de canon et une garnison de 6,000 hommes, n'ont pu la sauver. Tout, y compris des magasins considérables, est à la discrétion de Lassalle qui s'en est emparé, n'ayant avecluique deux régiments de cavalerie. Cette action mémorable se passait le 29 octobre
Le vainqueur attend les officiers prussiens que l'on aperçoit dans le fond, apportant les clefs de la ville, sous l'escorte des soldats français. Il porte l'élégant costume de hussard avec le pantalon à larges plis, et les bottes à tiges flottantes. Sa main gauche est appuyée sur la poignée de son sabre, écarté du corps autant que les courroies du ceinturon le permettent. Sa main droite tient un rouleau de papier sur lequel on lit les noms de Schomberg et Lassalle, signataires de l'acte de capitulation.
La pose est noble et aisée. Elle est empreinte
d'iinc certaine fierté tempérée par rintention généreuse de ne pas humilier des vaincus soumis. La face respire la bienveillance, et tout à la fois la fermeté du courage. L'œil est animé. L'affaire a été vigoureuse et les armées françaises ont conquis une place d'une haute importance stratégique.
Auxpieds du général, sontgroupésson chapeau, sa pipe et l'accessoire obligé, la poche contenant le tabac.
Stettin et ses bastions crénelés se montrent à l'horizon.
La troupe française se déploie à la gauche du spectateur. En tête de ces hgnes, on voit un hussard dansl'attitudedu salut militaire. Il fume, quoique dans les rangs; l'étoile de l'honneur brille sur sa poitrine; il compte déjà trois chevrons: c'est un brave de l'armée d'Egypte. Il a, dans cette campagne, sauvé la vie de son général auquel il doit le pareil service. Le même combat a fourni l'occasion de contracter et de payer cette dette. Les hens d'un mutuel attachement, plus que les lois de la discipline, ont rapprochés ces deux hommes de cœur. Aussi, Gros a voulu consacrer, dans cette page historique, les
traits du simple soldat a côté de ceux de son chef. Nous consignerons ici le nom de ce vieux et respectable serviteur : ïl s'appelle Rumeau. De Lassalle, est mort à 34 ans, dans les champs de Wagram. Rumeau vit encore.
Il était digne du peintre de nous montrer ainsi, la tête et le bras; le général s'honorait lui-même en associant à sa gloire son ancien camarade et son ami.
Le portrait du général deLassalle est l'un des plus beaux morceaux de ce genre dont l'école française ait le droit de s'enorgueillir. L'auteur a mis du grandiose et de l'élévation dans sa manière, sans s'écarter de la nature. Il n'a pas craint de couvrir d'une noble poussière la chaussure de son héros, et de jeter dans l'ensemble de l'habillement, ce désordre inévitable au milieu des incidents de la guerre. Chaque détail est vrai, dans l'exécution, sans nuire h l'eflet principal. Le jour rayonne sur le front du général victorieux, et se répand avec une sage économie sur le reste de la composition, de façon à donner à chaque partie une valeur relative.
La tête a été peinte au premier coup. Le coloris en est sohde et lumineux. Les draperies
sont modelées avec un laisser-aller qui n'ôte rien à la justesse de la forme. L'air circule et assigne à chaque plan son éloignement, à chaque ton sa dégradation perspective.
Le portrait du général de Lassalle produisit la plus vive impression au salon de 1808. L'opinion publique le classa hors ligne, et fut unanime pour offrir à Gros un juste tribut d'éloges.
Cette peinture a été gravée à l'aquatinte par Jazet.
Portrait s\ ml-corps de Zimincrinan.
Le célèbre professeur est assis négligemment devant un piano, et cesse momentanément ses accords, pour entrer plus directement en relation avec le spectateur qu'il regarde avec finesse. Son bras gauche s'appuie sur le dossier de son siège et présente la main par la face dorsale : l'autre main n'a pas retiré les doigts des touches, prêtes à faire vibrer encore des sons harmonieux.
C'est l'artiste interrompu par une aimable causerie, mais toujours préoccupé de son art. Un
cahier, ouvert sur Tinstrument, porte le mot sonate et indique le compositeur.
Un habit boutonné à collet montant, un pantalon gris-blanc , fournissent peu d'ampleur h son costume, et contribuent à jeter quelque froideur dans l'ensemble ; la tête et les mains sont d'un chaud coloriste : ces parties sont habilement traitées; on vit cette toile avec intérêt au salon de 1808, mais on lui reprocha la dimension au-dessus de nature, choisie par l'auteur; puis le portrait de Lassalle préoccupait tous les esprits, et, dans cette circonstance, Gros ne fut dépassé que par lui-même.
Nous devons faire une remarque à cette occasion. Il est plus convenable de ne pas outrepasser les limites du naturel, quand l'art de l'imitation doit se borner à reproduire une copie fidèle; il n'est pasbesoin, alors, de recourir à un moyen excellent lorsqu'il s'agit de frapper l'imagination du spectateur par le grandiose de la proportion, pour mieux exprimer la grandeur morale du sujet.
Por Irait en pîcrt ilu ftt^iiérnl liOgrancl,
en IHO^.
Le général Legrand est posé simplement : le grave du corps porte sur la jambe gauche, dans une demi-tension. La droite s'abandonne à une flexion légère. Une main est glissée sous l'un des cotés de l'habit, entre la ceinture qui le presse et le cordon rouge qui le décore. Les insignes de plusieurs autres ordres étincellent sur la poitrine. Le pantalon blanc et les bottes à l'écuyère appartiennent à l'uniforme de la cavalerie.
Le chapeau est dans la main gauche, prenant négligemment un point d'appui sur la poignée du sabre, retenu par les courroies à quelque distance de la cuisse, et pesant sur le terrain.
Le fond se compose d'un camp couvert de tentes et d'un ciel cris ardoisé, servant à faire détacher les tons chauds et brillants de la tête.
L'expression de la physionomie révèle un caractère bon et ferme. Le regard tourné vers le spectateur, a de la pénétration et delà finesse; la
franchisse et la loyauté sont empreintes sur Tcnsemble des traits.
Ce portrait se distingue par la fraîcheur du coloris et une exécution facile, La ville de Metz en a fait faire une copie et l'a placée dans son hôtel de ville.
lia Iiatatllo cl*Eylant
L'art agrandissait son domaine en s' emparant des éléments de notre gloire militaire ; il enregistrait, palpitants encore, les faits dignes d'être transmis à la postérité. Un concours fut ouvert pour peindre Napoléon visitant le champ de bataille d'Eylau. Le plus capable de traiter ce sujet ne se présentait pas dans la lice. Denon, juste apréciateur du talent de l'auteur de Jaffciy s'empressa de stimuler le grand artiste. Il parut enfin et réunit tous les suffrages sur son esquisse.
L'em.pereur souscrivit avec satisfaction au vœu de l'Institut, sanctionné par l'opinion publique, et il fit remettre la pelisse et le chapeau qu'il portait à cette sanglante journée, entre les mains de Gros. L'année suivante, on put juger de
l'étendue des ressources de la riche et brillante palette de Jaffa et d'Ahoukir,
Ici, ce n'est plus une atmosphère échauffée aux rayons ardents du soleil d'Egypte, c'est le ciel glacial et brumeux du nord couvrant de neige et de frimats, un sol aride. Dans cette nouvelle scène, les prodiges de la valeur, l'opiniâtreté de la lutte, le cliquetis des armes ne surexcitent pas notre ame, en lui voilant le côté toujours désastreux du combat.
Le lendemain de sa victoire , et regardant avec horreur l'un de ses funestes résultats, Napoléon s'était écrié : « Si tous les rois de la terre pouvaient contempler un pareil spectacle, ils seraient moins avides de guerres et de conquêtes ! » Telles sont les paroles historiques que Gros avait à redire au monde, dans un énergique et touchant langage.
C'est avec du sang et des cadavres qu'il a dû marquer la position occupée par les différents corps de troupes, qui, la veille, y combattaient avec acharnement. Dans certains endroits, des lignes entières de soldats sont tombées cî'iblées par la mitraille ; aucune interruption dans leur lugubre tracé, n'indique une seule proie arrachée
au feu de l'artillerie. L'image de la destruction est partout; on n'a pas enterré les morts; ils sont encore sous la neige qui leur sert de linceul.
Il fait froid dans cette vaste toile^ et le frisson nous gagne : cette sensation resserre le cœur ému de compassion, à la vue des groupes du premier plan : là sont entassés pêle-mêle les blessés, les mourants et ceux en qui la vie est éteinte.
A notre droite, des chirurgiens français soignent avec empressement des soldats russes, dont l'un rejette avec effroi le secours offert. C'est une lutte figurée de l'ignorance barbare repoussant les bienfaits de la civilisation. C'est l'expression d'un caractère inculte, ne comprenant pas le désintéressement et doutant des intentions les plus bienveillantes, quoique manifestées généreusement. Cette ténacité du Russe ne cède pas même aux observations de son camarade, abandonnant sa jambe malade à des soins intelligents, et donnant l'exemple d'une sécurité complète.
Cette pantomime, claire et concise, ne laisse rien à désirer. Cependant le blessé plein de confiance ne nous montre pas son visage ; ses reins, en raccourci, s'appuient sur un sac de cuir; sa
tôle ne présente à nos yeux que sa chevelure touffue. Mais cet homme secoue la poitrme du récalcitrant, d'une main, et de l'autre, il appelle ses regards effarés sur le pansement exécuté par le Français : il lui démontre, en réalité, le peu de fondement de ses soupçons injurieux.
Au-dessus d'eux, et formant la sommité de ce fragment épisodique, un Cosaque suit attentivement l'opération dont il est l'objet. Ses mains sont élevées et tournent vers nous, leur face palmaire ouverte. Elles paraissent prêtes à tressaillir à la moindre secousse douloureuse. Rien ne le distrait de sa préoccupation. Il personnifie l'égoïsme et sert à faire ressortir le dévouement des autres acteurs de ce drame imposant.
Parmi ceux qui sont confondus vers la partie moyenne de la ligne antérieure, un seul est vivant. Il vient de dégager péniblement sa poitrine de dessous les cadavres amoncelés sur elle, et il étend son bras droit vers l'empereur : c'est un signe de détresse et d'espoir. La voix de Napoléon a fait sortir ce Russe de sa torpeur. Ses jambes restent engagées sous celles d'un autre soldat de sa nation ; ce dernier est renversé lui même sur le corps de l'un de sescompa-
triotcs, recouvrant, à son tour, un dragon français. Ce courageux combattant est écrase sous le poids de ses victimes. Sa tête et son bras droit apparaissent seuls sous ce monceau de débris humains.
Le premier de ces trois morts a la face libre ; elle regarde le ciel et Tempreinte de la menace y subsiste encore. Son bras droit a conservé sa roideur cadavérique, et a suivi le mouvement d'ascension de l'épaule du blessé dont il entrave les efforts. Ce corps inanimé se dessine en un savant raccourci ; son fusil, armé de la bayonnette, repose entre ses genoux, terminant ce que la perspective permet de voir des extrémités inférieures.
Le second a la portion supérieure du torse dégagée ; sa tête se tourne de trois quarts ; sa joue gauche est collée sur le sol : son bras gauche est enfoui sous la neige ; son bras droit passe au devant de celui du dragon, et cache la partie inférieure du masque, disposé en sens inverse et composant, avec celui du précédent, les deux angles de la base d'un triangle, dont la face du Russe couché sur le dos, serait le sommet.
Le dragon a fait une rude besogne avant de
succomber sous les forces réunies de ses trois adversaires. Il leur a enlevé ce drapeau que sa main crispée et sans vie n'a pas encore abandonné, et pour la défense duquel trois hommes courageux ont sacrifié leurs jours. Cet insigne n'est plus pour lui qu'un linceul, mais il reste au pouvoir du maître du champ de bataille. Le dragon a payé de sa vie, le droit de la France, à la possession de ce glorieux trophée.
Tout à fait à notre gauche et à l'angle du cadre, un de nos aides-majors retire les flocons neigeux sous lesquels respire un ennemi, fixé sous un cadavre, dont on ne voit que les extrémités inférieures. Ce malheureux, qui survit à ses blessures, n'est pas en position de s'assurer si cet acte est bienveillant ou hostile ; ses traits endoloris expriment une vive anxiété. Ce n'est pas un lâche pourtant, car sa main contractée n'a pas voulu quitter une médaille accordée à son courage. Dans un instant, la liqueur reconfortante que lui tend un autre aide, chargé de provisions, lui prouvera qu'un Français voit toujours un frère dans un adversan^e abattu.
Au-dessus de cet épisode, est un jeune Lithuanien, objet d'une sollicitude particulière. Il est
soutenu par un aide ; un autre praticien panse la jambe de l'étranger, sous la direction de Percy. Ce célèbre chirurgien en chef signale à l'Empereur ce zèle et ce dévouement.
La main droite du Lithuanien est posée sur son cœur. La gauche est dans la pronation et se dirige avec enthousiasme vers celui qui se montre aussi grand par sa philanthropie que par ses rares talents militaires. Le regard du Lithuanien s'attendrit et brille du feu de la reconnaissance; c'est une conquête plus sûre et plus durable que celles acquises par la force et la contrainte.
Cette puissance d'attraction amène les vaincus auprès du héros à la voix miséricordieuse; l'un intercède vivement ; l'autre admire ; un troisième presse contre ses lèvres respectueuses, les genoux de celui qui s'émeut devant tant d'infortunes.
Elle est en effet subhme, cette physionomie impériale, où se reflètent une compassion profonde , une sincère abnégation personnelle de toute idée de triomphe, au mépris des lois saintes de la confraternité parmi les hommes.
Qu'il est simple et vrai ce geste pesant à sa juste valeur, la gloire des conquérants de la terre!
Que de grandeur et de noblesse dans cette
altitude rendant un solennel hommage aux principes éternels de la justice et de l'humanité. Peintre inimitahle, cette conception se forma dans ton cœur, et ton divin pinceau l'anima !
La vie et le mouvement répandus dans la figure principale et le cheval Isabelle qu'elle monte, font illusion. Il semble voir défiler le cortège arrivant à la suite. Parmi l'état major, on distingue à la droite de f Empereur, et de plus en plus écartés, Soult, Davoust, et Murât caracolant sur un cheval magnifiquement harnaché; à la gauche et dans le même ordre d'examen, viennent successivement Berthier, Bessières et Caulaincourt.
Sur un terrain plus reculé, un canonnier est resté frappé sur sa pièce; au delà, deux chasseurs de la garde à cheval, placent sur un de leurs chevaux, un grenadier Russe, incapable de se rendre à pied, à l'ambulance commune : l'un des chasseurs est monté sur un caisson, et il a pris le blessé sous les aisselles, pour le hisser sur la selle, tandis que son camarade seconde ses efforts pour asseoir, d'une manière convenable, leurprotégéreconnaissant. En avançant toujours, on apperçoit deux soldats français emportant un Russe affaibli par le sang qu'il a perdu. Le loin-
tain offre les lignes de nos troupes devant lesquelles défilent des prisonniers de guerre en grand nombre. La flamme dévore une partie du village d'Eylau, dont l'aspeet est d'une grande exactitude. Au-dessus des habitations, s'élève le clocher du haut duquel l'empereur suivait et commandait les opérations stratégiques. Ce que le fond laisse apparaître de terrain et de ciel, rend admirablement l'apreté de ce climat rigoureux. Du reste l'action du froid sur le visage et les membres engourdis de la plupart des personnages, suffiraient pour donner une idée exacte de son intensité. Cet effet se produit même sur les officiers de l'état major, à peine garantis par d'épaisses fourrures et de chauds vêtements. Le parti que Gros a tiré de cet état de la température, concourt à faire pénétrer plus vivement en nous l'horreur de cette boucherie humaine ; mais il n'a pas dépassé le but : il a réservé la part d'admiration due à ceux qui sacrifient leur existence pour soutenir dignement Fhonneur de leur pays.
Çà et là l'on distingue les particularités du lendemain d'une grande bataille. Voici un cheval abandonné qui fait de vains efforts pour se sou-
lever. Ces rani^s de cadavres, désignent la place des combattants; la cavalerie était là, et plus loin l'infanterie. Des flots de sang ont rougi cette neige.
Deux chasseurs de la garde à cheval sont en vedette, et stationnent le fusil en main.
Un aide-de-camp traverse au galop ce champ, où le bruit du canon a fait place aux plaintes des mourants; il s' avance vers les colonnes réformées pour être passées en revue par Napoléon.
La bataille d'Eylau fut livrée aux regards du pubhc à l'exposition de 1808; cette exhibition était brillante. Prudhon avait fait preuve de vigueur dans La justice divine poursuivant le crime; il avait montré toute la suavité de son pinceau, dans sa Psyché enlevée par les zéphirs. Les autres grands artistes avaient envoyé des ouvrages capitaux, et, tout en donnant de beaux échantillons de leur spécialité particulière, ils avaient, ainsi que Gros, payé le tribut à César en représentant également Napoléon dans l'un des actes officiels de sa vie.
Giiérin avait au salon, Amyntas, et Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire, Girodet avait peint Atala au tombeau, et V Empereur recevant
les clefs de Vienne, Un grand nombre de portraits^ les trois âges, et la bataille cl Aiisterlitz étaient le contingent de Gérard. David ajoutait à sa réputation le succès des Sabines, et du Couronnement. Il avait misj en outre, un portrait en pied de l'empereur revêtu de ses habits impériaux. Si l'on apprécia diversement la valeur de ces productions rivales, on n'hésita pas à reconnaître la supériorité de Gros dans la manière dont il avait poétisé la ressemblance du chef de l'État.
Les émules de Gros se trouvaient à la gêne dans leurs compositions d'histoire contemporaine : Gros était sur son propre terrain. Sa mise en scène frappa surtout l'attention. Tout en restant dans le vrai, sa peinture avait une apparence grandiose. Sa touche large et puissante, le ressort de sa couleur, le sentiment de l'expression des passions mises en jeu, lui valurent un avantage mérité.
L'on blâma cependant la proportion gigantesque des figures du premier plan. C'était dans l'esprit de Gros, et, pour nous servir d'un terme usité, le repoussoir de cette grande machine. Cette critique était principalement motivée sur ce
que cette disposition extra-naturelle devrait inévitablement amoindrir Teffet des autres toiles, au milieu desquelles Eylau pourrait être un jour en concurrence ; comme si l'on pouvait forcer un géant à marcher au pas ordinaire et à baisser son front sous un niveau commun.
Quand on examine aujourd'hui la bataille d'Eylau, sur la paroi du salon carré, en face de la grande galerie du Louvre, d'où l'on voit cette admirable peinture à une distance convenable, tous les groupes prennent une harmonie relative , et justifient la disposition et l'économie de l'ouvra2:e.
L'exécution d'Eylau répond à l'élévation de la pensée. La touche est judicieusement variée en raison de la nature des objets. Les plans largement et fortement accentués des figures du premier plan reproduisent habilement ces descendants des Scythes etl'âpreté de la saison; le type des têtes répond aux actes de chacun des personnages. Les draperies sont heureusement agencées malgré l'exiguité des uniformes; il est vrai que Gros les a, autant que possible enrichis par des fourrures ; mais les vêtements des chefs seuls en
portent ; les habits étroits des soldats en sont dépourvus.
Les chevaux sont peints comme Gros savait les peindre : le cheval de TEmpereur et celui de Murât sont d'une étonnante vérité : ces animaux vivent et se meuvent.
Le coloris de la bataille d'Eylau se soutient par la vigueur et l'opposition de teintes solides et transparentes, malgré la difficulté résultant de l'effet de la neige. La chaleur et la hardiesse de la brosse ont pu neutraliser les exigences de cette condition expresse.
La bataille d'Eylau rendit plus saillante encore l'originalité du talent de Gros et le constitua l'historien spécial de nos fastes militaires. Elle restera comme l'une des productions les plus populaires de notre école.
Il existe une belle et grande planche d'Eylau. Nous la devons au burin intelligent de Yallot, dont la manière de graver était la plus propre à bien rendre le sentiment de l'original. Gros fut satisfait de la traduction ; c'est en faire assez l'éloge.
Distribution des croisL aux artistes.
A la suite de l'exposition de 1808, TEmpereur fit une distribution de croix de la lésion d'honneur à plusieurs artistes. Gros n'avait pas encore été porté sur le travail du ministre ; à deux reprises , r Empereur avait inscrit de sa main, le nom de son peintre en tête de la liste. Le jour solennel arriva. Déjà l'on avait appelé les élus : il ne restait plus de cordons à remettre; l'auteur de la bataille d'Eylau n'avait pas été cité; son anxiété devenait de plus en plus vive : avait-il été oublié par erreur , ou sciemment exclu ! aucune de ces hypothèses n'était la véritable. Le tout puissant rémunérateur avait voulu jouir malicieusement du naïf embarras de Gros, et lorsque ce dernier , croyant tout fini, s'apprêtait à se retirer avec un sentiment d'amertume au cœur, l'Empereur détacha de sa poitrine, sa propre décoration, et la remit aux mains de son protégé, doublement agité par l'effusion de son bonheur et de sa reconnaissance.
Ce haut encouragement, donné par le chef de l'État aux beaux arts, vint exciter l'émulation générale. On voulut consacrer le souvenir de cette cérémonie. Les peintres et les scuplteurs se réunirent pour charger l'un d'eux, à l'aide d'une souscription, du soin d'en retracer l'efFet sur une grande toile. Gros fut unanimement choisi pour remplir cette intention commune.
Voici comment Gros avait disposé cette scène. Au milieu du salon carré du Louvre, en face du tableau du Sacre de David, l'Empereur, la tête nue, est debout au centre des officiers et des princesses de sa suite. A sa gauche est Duroc, portant la boîte contenant les insignes. A côté, se trouve la reine Hortense donnant la main à son enfant; Joséphine est en avant de ce groupe; elle est suivie de sa dame d'honneur. Derrière elle, on voit le pubHc empressé de regarder le souverain, et s' avançant autant que le permettent les lois de l'étiquette. On reconnaît Denon sur un plan plus reculé : il est à la droite de Napoléon, remettant à David la croix d' officier. Le chef de l'école française s'incline respectueusement en recevant cette nouvelle faveur.
Sur le premier plan, et formant un demi cercle
autour du maître , ou distingue successivement Girodet, Gros, Prudhou, Carie Vernet, Cartellier, Gérard et Guérin. Ces deux derniers, eut le ruhau attaché à leur boutonnière. Ils ont été faits chevaliers à une précédente promotion, ainsi que Carie : les autres sont de la création de ce jour. Leur geste l'indique: ils portent la croix à leur habit, pour 1 y suspendre.
lue foule immense est entre eux, et l'issue donnant entrée dans la grande galerie , dont la perspective agrandit l'espace.
Les officiers de la maison impériale occupent l'angle gauche de la composition que nous avons sous les yeux. Elle est dessinée à la plume, sur papier blanc et touchée avec assez d'esprit pour conserver aux têtes leur ressemblance. De laraes hachures à l'encre ou au rravon de mine de plomb, suffisent pour en faire pressentir l'effet. Gros en avait commencé l'ébauche sur une toile de grande dimension : elle est restée inachevée.
Gros aimait surtout les sujets où le cœur et l'imagination avaient une large part. Il ne put se résoudre à terminer un travail de loniiue haleine, intéiessant pour les personnages représentés, mais sans importance réelle aux yeux du
public. Gros n'était pas homme à se contenter de faire un simple appel nominal. Il ))réf'éra rendre les fonds remis entre ses mains, pour prix de l'exécution de cette toile, et personne après lui, n'osa donner suite à ce projet.
Portrait êquc!^tre tlu prince «JouftioupolT.
Gros a fait en 1 809, un portrait du prince Jousoupoffen costume tartare. Il monte un coursier fringant, dressé sur ses pieds de derrière, et il en modère l'ardeur, en serrant la bride de manière à ne pas entraver la souplesse de ses mouvements.
Le visage du prince s'encadre dans les fourrures de son habit, à manches étroites, et de son bonnet surmonté d'une aigrette. Il porte le pantalon large; un manteau court est placé sur ses épaules, et se soulève au balancement imprimé par l'élan du cheval; un carquois garni de flèches, est suspendu près de son sabre à lame recourbée : sa main droite élève un arc.
Il y a beaucoup de gnice dans ce groupe. Le prince se tient en selle avec une aisance parfaite, indiquant une adresse toute particulière et une connaissance exacte de l'art de l'équitation. Le dessin est pur et correct ; le coloris est frais et harmonieux. Les détails sont traités avec esprit et d'une manière savante et facile.
La jeunesse et la vie répandues dans le visage et les gestes de JousoupofT, charment et attirent. L'allure du cheval est saisissante de vérité. Le laisser aller des jambes antérieures fait une heureuse opposition avec la contraction musculaire de celles qui supportent le poids du corps de l'animal et celui du cavalier. La queue se redresse et se joue avec l'air circulant dans la toile et contribuant à donner un relief puissant à l'ensemble.
Le fond est un paysage où la végétation est rare.
Le cheval est copié, mot à mot, d'après celui de Jérôme Bonaparte , dont nous avons parlé déjà. Certes, Gros n'était pas réduit à se reproduire; la fécondité de son talent pourrait le mettre à l'abri de tout reproche à cet égard, si l'on
croyait devoir lui en faire un à cette occasion. Voici, du reste, l'histoire de cette répétition.
Le père du prince Jousoupoff avait été vivement frappé de la beauté du cheval peint dans le portrait du roi de Westphalie. Il mit pour condition expresse, en commandant le portrait de son fils, que Gros le représenterait monté sur un animal semblable, en tous points, à celui dont la peinture l'avait si fortement impressionné.
Gros respecta ce désir honorable pour l'auteur : il ne fît que que les changements indispensables pour mettre l'harnachement du cheval en accord avec le costume différent des personnages.
Ce portrait est l'un de ceux que les artistes ont le plus apprécié sous le double rapport de la forme et du coloris.
Portrait de rimpéraf rice Joiscpliine.
Nous indiquerons ici, pour mémoire seulement, un portrait en pied que Gros fit de Joséphine, cette même année 1809; il nous a été
impossible de le découvrir. Nous savons que rimpcratrice était représentée au milieu de son magnifique jardin de la Malmaison. Cette image fidèle do la bonne Josépbine était, nous assuret-on, une œuvre extrêmement distinguée. Cette opinion nous paraît présumable : on sait tout ce que Gros avait voué de reconnaissance à celle dont il avait éprouvé les bontés touchantes, et Gros était si heureux quand il pouvait trouver une occasion de témoigner sa vive gratitude envers son excellente protectrice î
llariase cSe Gros.
Gros . lancé par ses succès sur la route de la fortune, avait depuis quelque temps l'intention de se choisir une compagne, afin de retrouver, dans des relations avec une famille nouvelle, ce bonheur intime dont son cœur avait besoin. Il fit demander la main de mademoiselle Augustine Dufresne. Cette jeune personne, douée des qualités les plus heureuses, appartenait à des parents justement estimés pour leurs vertus, et oc-
cupant dans le inonde^ une position très-honorable.
M. Denon^ ami de M. Dufresne et de Gros, se chargea des démarches officielles à faire en cette circonstance : son intervention eut le succès désiré; le mariage fut célébré le 31 juillet 1809. Il n'est point résulté d'enfant de cette union.
Portrait en pied du Gis du général
fiegrand.
Il est revêtu de l'uniforme de cuirassier. Un cheval d'un ton brun-rouge et dont la croupe vient en avant, a le flanc caché sous le bras et le côté droit du torse de ce jeune soldat, qui s'y tient appuyé ; sa jambe droite est croisée sur la gauche, dont la demi-tension est motivée par le poids du corps se partageant entre elle et l'animal complaisant, profitant aussi du repos de son maître.
La tête du fils du général est celle d'un adolescent ; ses cheveux sont blonds ; sa carnation sanguine a subi les effets des rayons du soleil qui
l'ont souvent frappée ; sa physionomie agréable indique une heureuse insouciance.
Le jeune Legrand presse avec la main gauche, et contre sa cuisse, un casque un peu lourd pour son front; les habitudes du reste de la personne semblent appartenir à un autre âge qu'à celui de la tcte. Gros lui-même avait constaté cette disparate , mais ayant éprouvé beaucoup de difficulté pour peindre ce masque de souvenir, il préféra sacrifier son amour-propre d'auteur au désir, exprimé par la famille , de ne rien voir changer aux traits forts ressemblants du visage.
Le cheval est d'un dessin pur et correct ; sa tête, vue en profil, dépasse l'épaule gauche du cavalier : cette tête est remarquable par une exécution solide et vigoureuse, et se détache en coloré sur un ciel clair et chaud à l'horizon.
A la gauche du spectateur, est un petit monument sous l'invocation d'une madone, dont l'image est apparente encore sur l'une des parois.
A notre droite, nous voyons une cascade tomber d'un rocher sur lequel est construit un château, fortifié par des tourelles, et laissant dominer au-dessus de lui, les sommets de deux montagnes. Au bas, est un lac formé par les eaux descen-
dantes; de légers arbrisseaux bordent la route où le cavalier se repose un instant des fatigues d'un long voyage.
Ce portrait a fait partie de l'exposition de 1808. Il se fit remarquer par un coloris frais et solide, des détails soignés, une toucbe ferme et spirituelle; on lui reprocha justement ce manque d'ensemble existant entre le caractère de la tête et la nature plus forte des autres portions corporelles. Les critiques n'étaient pas dans la confidence de l'auteur, et, dans tous les cas, ils avaient raison. L'artiste était en position de concilier les vœux de ses amis présents et la sévérité de ses juges, dans l'avenir.
lia prise de lladrld*
Napoléon va décider du sort de Madrid placée sous le feu d'une artillerie formidable; les artilleurs sont à leurs pièces, mèche allumée, attendant le signal du bombardement. Le chef de l'armée française est debout, à l'entrée de sa tente ;
il a près de lui le prince de Neuchâtel et un au-
îre officier général; deux grenadiers de la garde présentent les armes. Napoléon n'a pas encore exprimé sa volonté suprême ; il parle aux Espagnols dont l'anxiété se manifeste en raison de la position sociale de chacun des membres de cette députation.
Cette scène est d'un effet saisissant.
L'officier espagnol, qui vient de porter la parole montre par sa pose modeste, à quel point il désire une réponse favorable ; néanmoins, on retrouve dans l'ensemble de ses mouvements corporels une fierté native, perçant à travers la réserve commandée au faible auprès du plus fort.
Deux moines se distinguent par la vivacité de leur pantomime; l'un a le front appuyé sur ses mains croisées et touchant la terre ; l'autre, assis sur ses talons et les mains suppliantes, fait intervenir la rehgion au secours de ses concitoyens malheureux»
Près d'eux, on aperçoit des têtes où viennent se peindre des sensations diverses. Là le patriotisme espagnol se révèle, sous l'expression de la haine, contrainte de céder à la force.
Le désir de la vengeance brille dans le geste
de celui qui se mord les doigts et rêve une revanche éclatante.
Le premier plan est occupé par un Espagnol dont l'œil semble lire sur le visage de Napoléon la possibilité d'un accommodement : dans cet espoir, il étend les bras vers les artilleurs , en réclamant une suspension au moins provisoire. Cette prière est répétée et transmise par deux autres , dont la main insiste avec conviction , pour empêcher de mettre le feu aux amorces.
La résignation absolue apparaît dans l'attitude d'un ecclésiastique baissant son visage vers la terre, où il appuie les mains.
Derrière ce prêtre, un Espagnol, les mains fortement pressées sur sa poitrine , promet à la clémence la reconnaissance du cœur. Il forme un heureux contraste avec celui dont les mains jointes se contentent de supplier sans faire un aussi généreux appel au vainqueur.
Gros a procédé dans l'arrangement de ses personnages, en laissant à sa narration toute sa fougue, sans se préoccuper, comme on le remarque dans les tableaux de David, de la disposition méthodique des lignes. Elles sont ici le résultat
de l'expression de la pensée et n en restreignent pas la limite.
Le peintre de /a prise de Madrid a voulu d'abord caractériser la nationalité espagnole. Il en a réuni les traits principaux : il les a fait ressortir par d'habiles contrastes, et les a produits sous leur face particulière.
On peut reprocher à cette toile une lumière un peu trop également répandue. Le mouvement de l'Espagnol, sur le premier plan, est forcé. Gros a été sans doute au delà de son intention, en donnant à>'apoléon trop de calme et de modération. Son héros est un peu froid et moins bien réussi que dans Eylau.
L'historien n'a pas oublié la juste défiance des Français en présence d'un implacable ennemi, maniant le poignard avec une extrême dextérité : le grenadier, placé à la droite de la porte de la tente, observe et suit du regard, les moindres mouvements des Espagnols : il est prêt à s'opposer à toute tentative contre son Empereur.
De légers défauts sont rachetés par des beautés de premier ordre. Rien de mieux senti que l'orateur du groupe ; la contraction des muscles
de sa jambe atteste la lutte du courage malheureux , se roidissant encore, alors que la tête, où siéii:e la raison: s'incline devant la loi de la
nécessite.
La facture des deux moines est magnifique : leurs mains rappellent le grand dessin de Michel- Ani;e et le coloris du Titien.
Il y a de l'âme et de la vie dans ce tableau, Tun des plus achevés du maître.
En général, les personnages sont nettement caractérisés par leur physionomie particulière et l'expression de leurs gestes. Les groupes sont disposés d'une manière pittoresque. Les draperies sont exécutées largement.
La imse de Madrid est solidement peinte. Plusieurs fragments ont été faits au premier coup ; il y a des détails d'une rare fidélité comme dessin, et d'un coloris vigoureux,
La prise de Madrid était à l'exposition de 1810.
Le musée historique de Versailles s'est enrichi de cette production oi^i l'on retrouve les quahtés spéciales du maître.
Bataille ilcs Pyra niiclos».
La bataille des Pyramides est la première affaire importante qui signala F entrée de Bonaparte en Egypte; nous extrayons de son rapport, les faits dont Gros s'est servi pour composer son tableau.
«Au quartier général du Caire^ le 6 Thermidor « an Yi de la République.
« Le 3 à la pointe du jour, nous rencontrâmes p les avant-gardes que nous repoussâmes de village en village.
« A deux heures de l'après-midi, nous nous « trouvâmes en présence des retranchements et « de l'arm^ée ennemie.
« J'ordonnai aux divisions des généraux De- « saix et Rcynier de prendre position sur la « droite entre Djyzéh et Embâbéh, de manière à « couper à l'ennemi la communication de la « haute Egypte, qui était sa retraite naturelle.
« L'armée était rangée de la même manière qu'à « la bataille de Chebr-Khéïs.
« Dès l'instant que Mourâd Bey s'aperçut du « mouvement du général Desaix, il se résolut à « le charger, et il envoya un de ses Beys les plus « braves avec un corps d'élite qui, avec la ra- « pidité de l'éclair, chargea les deux divisions. « On le laissa approcher jusqu'à cinquante pas, « et on l'accueillit par une grêle de balles et de « mitraille, qui en fit tomber un grand nombre « sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans « l'intervalle que formaient les deux divisions, c< où ils furent reçus par un double feu qui a acheva leur défaite.
« Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division « du général Bon, qui était sur le Nil, de se « porter à l'attaque des retranchements, et au « général Yial, qui commandait la division du gé- « néral Menoii, de se porter entre le corps qui « venait de le charger et les retranchements, de « manière à remplir le triple but : d'empêcher « le corps d'y rentrer ; de couper la retraite à « celui qui les occupait; et enfin, s'il était né- « cessaire, d'attaquer ses retranchements par « la 2;auche.
« Dès r instant que les généraux Vial et Bon « furent à portée, ils ordonnèrent aux premières « et troisièmes divisions de chaque bataillon de « se ranger en colonnes d'attaque, tandis que « les deuxièmes et quatrièmes conservaient leur (( même position, formant toujours le bataillon « carré qui ne se trouvait plus que sur trois de « hauteur, et s'avançait pour soutenir les co- « lonnes d'attaque.
i< Les colonnes d'attaque du général Bon, com- « mandées par le brave général Rampon, se je- « tèrent sur les retranchements avec leur im- « pétuosité ordinaire, malgré le feu d'une assez « grande quantité d'artillerie, lorsque les Mate melouks firent une charge. Ils sortirent des « retranchements au grand galop. Nos colonnes « eurent le temps de faire halte, de faire front (( de tous côtés, et de les recevoir la bayonnette « au bout du fusil, et par une grêle de balles. « A l'instant môme, le champ de bataille en fut « jonché, nos troupes eurent bientôt enlevé les « retranchements. Les Mamelouks en fuite, se « précipitèrent aussitôt en foule sur leur gauche. (( Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu a duquel ils furent obligés de passer à cinq pas,
« en fit une boucherie effroyable. Un très-grand « nombre se jeta dans le Nil et s'y noya.
(( Plus de quatre cents chameaux chargés de i( bagages, cinquante pièces d'artillerie, sont « tombés en noire pouvoir. J'évalue la perte des « Mamelouks à deux mille hommes de cavalerie « d'élite. Une grande partie des beys a été « blessée ou tuée. Mourad bey a été blessé à la « joue. Notre perte se monte à 20 ou 30 hommes « tués et à 120 blessés, etc.»
Gros ne s'est pas appliqué, cette fois, à montrer les efforts du courage récompensés par la victoire, il a voulu constater l'influente puissance de la parole du chef sur l'armée, et il a concentré tout l'intérêt de sa composition sur l'allocution préliminaire de Bonaparte, à l'instant oii l'orateur guerrier prononce ces mots simples et sublimes : Soldats ! du haut de ces monuments