‹ Gros et ses ouvragesChapitre 6 sur 6 · GG · texte numérisé non relu

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« El moi, Sire, dont le souvenir n'aurait du ja- « mais se mêler à la funeste époque de nos trou- « blés civils ; moi, qui m'égarais en quittant les « arts, ne puis-je invoquer cette autre renom- « mée que les arts m'ont acquise, cette longue « vie qui leur fût consacrée , et cette vieillesse « qui les cultive encore?

« Sire, je ne suis -peut-être pas étranger au « rétablissement du bon goût dans les arts, et à « la gloire de la nouvelle école Française ; dai- « gnez permettre que je ne meurs pas hors de « France, loin de mes enfants, de mes élèves et « de mes ouvrages; je ne suis pas un grand « poëte comme Milton, mais vous êtes plus sage « et plus clément que Charles II, qui cependant « laissa Milton vivre paisible en Angleterre. « Puis qu'il m'était réservé de survivre à quel- « ques un des hommes illustres que j'avais force mes, puisque j'ai dû pleurer Girodet, permette tez-moi, Sire, de rapporter en France les der- « niers restes du feu qui m'inspira. Qu'il me « soit donné de voir avant de mourir, le monu- « ment qu'un de mes élèves vient de consacrer « aux grandes époques de notre histoire. Sire a je ne sais si j'aurais la force de supporter l'exil

« pour moi seul; mais ma famille, mes enfants, « me font souhaiter encore plus vivement ma « patrie. Sous votre règne, elle est le temple de « la paix et des arts ; que je puisse la revoir, la « saluer et mourir. La postérité, qui laisse quelce que fois désarmer sa sévère justice en faveur « des hommes dont elle aime les ouvrages, gar- « dera peut être un souvenir de moi, et elle ne (( reprochera pas à un grand roi d'avoir été clé- « ment pour le peintre David.»

Un élève de Gros fût chargé d'intercéder auprès de l'exilé , pour obtenir sa signature à cette humble supplique ; à son retour de sa mission , l'intermédiaire n'osa pas se présenter devant son maître, et il lui laissa la note suivante : elle doit rester comme un document historique curieux et honoral^le pour le régénérateur de l'École.

« M. David ne m'a pas communiqué l'écrit « qu'il vous adresse; seulement il m'a dit qu'il « ne renferme que ce qui est nécessaire pour « vous tranquilliser ; et, pour répondre pleinece ment au contenu de votre lettre, il m'a chargé (( de vous dire de bouche ce que les convenances

« en politique lui défendent d'écrire. Si je me « sers d'un aulrc moyen pour m' exprimer, c'est « que je n'aurais pas eu le courage de vous parte 1er et que je sais d'avance que vous n'auriez « pas voulu m' entendre.

« M. David a dit qu'il ne renonçait pas à re- « venir en France ; mais que puisque c'était un « décret qui l'avait exilé, il voulait aussi un dé- « cret qui le rappelât. Il m'a fait distinguer le « mot d'ordonnance avec celui de décret etc. « Que par l'une il se trouverait encore le jouet « des circonstances ; que par l'autre il ferait con- « naître ses droits et conserverait son honneur.

« Ceci doit vous faire de la peine, mon cher

« maître; mais j'espère que vous ne m'en voudrez

(( pas, M. David a exigé de moi que je vous dise

« tout cela.

a Votre dévoué élève,

Abèele. »

Gros fut comme frappé de la foudre , à cette lecture; il courut chez M. de Peyronnet et se jeta dans les bras du ministre, en pleurant avec amertume. M. de Peyronnet avait fait plusieurs dé-

marches auprès du roi, en faveur de David. Le ministre de la justice avait, en conséquence, fait à cet égard, plusieurs ouvertures à Gros, en y mettant, toutefois, certaines restrictions. Le billet d'Abèele ne laissait plus aucun moyen de terminer cette négociation, dans laquelle M. de Peyronnet avait témoigné beaucoup de bon vouloir; il fit une tentative nouvelle , mais la volonté du roi ne voulut pas se départir de sa rigueur. Gros dût renoncer à tout espoir ; ce fut Tun des chagrins auquel il fut le plus sensible.

Allocutioo de €«ros fi^ur la tombe de Cfirodet* 13 décembre 18%4.

Gros éprouva bientôt après un nouveau sujet de peine. A la suite d'une douloureuse maladie, son plus redoutable émule, son ancien camarade, son plus constant ami , Girodet venait de succomber dans un âge, où l'artiste peut produire encore et mériter des succès. Gros suivit le convoi du peintre à'Endymion et du Déluge, et ne voulut pas laisser refermer la tombe de ce maître, sans adresser de solennels adieux à cette

dépouille mortelle; les souvenirs qu'elle réveillait dans l'âme de Gros , l'émurent profondément. Il prit la parole, et dans un discours pathétique, il retraça tout ce que l'école perdait dans la personne de Girodet.

Les assistants, vivement impressionnés par cette chaleureuse éloquence, versaient des larmes abondantes ; mais, lorsque l'orateur s'écria : « Je ne sais pas écrire, mon cœur s'exprime comme il peut. » Les sanglots redoublèrent. Une voix surgissant du sein de la multitude, fit entendre ces mots ; « Vous savez peindre ! » et par un mouvement général spontané, de vifs applaudissements retentirent. « Il me reste quelque « chose à vous dire , reprend Gros, pour vous « faire connaître l'amour ,et l'enthousiasme de a Girodet pour la peinture. Quelques jours c( avant sa mort il se fit conduire dans son ate- « Her. Là, Girodet se jette à genoux; il étend «les bras, et avec l'accent le plus sublime, il « s'écrie : Adieu palette l adieu tableaux! adieu! « adieu belle peinture ! adieu je ne vous reverrai « plus ! ))

Gros insiste pour recommander aux élèves d'opposer à l'envahissement des fausses métho-

des, les préceptes de David et de Girodcl. Le peintre de Jaffa, termine ainsi : « Après ces deux « grands hommes, carie premier est aussi perdu « pour les artSj nous pouvons dire : adieu belle « peinture ! adieu , vous reverra-t-on jamais ! »

Alors Gros, épuisé par tant d'émotions, serait tombé par excès de faiblesse, s'il n'eût été soutenu par les personnes placées près de lui.

Il est impossible de décrire la scène qui suivit cette admirable et touchante improvisation. Gros fut reconduit à sa voiture, par ses élèves et ses amis. Chacun voulut embrasser l'éloquent interprète des sentiments de tous, et qui, seul, pouvait dignement consoler de la perte de Girodet. Quand Gros put se soustraire à cette ovation, mi tonnerre d'applaudissements salua son départ et sembla reporter sur lui les espérances de l'école en deuil.

FiinéralUetii de Denoii.

Cinq mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis le décès de Girodet. Gros fut péniblement affecté de la mort du baron Denon ( Dominique

Vivant), Tiin de ses plus aneieiis protecteurs, et nienibre de l'Académie royale des beaux-arts, que Gros présidait alors. A ce titre, il tut chargé d'exprimer les regrets de cette compagnie sur la tombe de son collègue. Voici le discours prononce par Gros dans cette circonstance le 30 avril 1825.

« Messieurs,

(( Dans cette enceinte, qui me semble retentir (( encore des nobles regrets que la perte de notre (( célèbre Girodet y fit éclater, je m'indignai alors u du silence auquel semblait me condamner l'ha- (( bitude des formes oratoires, mais à la vue du « mouvement de cette foule en pleurs, obligée de « s'éloigner de son dépôt sacré, l'amitié l'em- (( porta et fut pardonnée. Aujourd'hui, la recon- « naissance me sollicite ; aurais-je la même hé- « sitation? Non, je le vois, ces douloureuses « réunions n'exigent point le faste d'un discours « public : elles ne se composent que d'un con- « cours d'amis recueillis sur la tombe de l'un « d'eux. M. Denon fut le plus vif, le plus sincère « ami des artistes, c'est moins comme président « de la classe des beaux-arts que j'ose prendre

« la parole, notre secrétaire perpétuel devant « remplir ce devoir si dignement, que comme « artiste, que je lui rends hommage ; si Girodet « s'intéressa à mes premières études , M. Denon « s'intéressa à mes premiers succès ; presque « tous ceux qui sont dans les arts, ont eu part à « ses soins, à ses encouragements, et datent pour « la plupart leur bien-être de son entrée à la di- « rection du musée.

« L'École française, toujours forte de notre (( immortel David, conservait son rang dans l'Eu- « rope ; mais tous ceux qui avaient profité de ses « hautes leçons languissaient sans travaux ; la « mobilité des divers chefs de l'État, leurs vicis- « situdes, ne permettaient pas de donner suite à « aucuns projets. Enfin, parut un gouvernement « plus stable ; l'ordre se rétablit et les grands « ouvrages commencèrent. A cette époque ar- (ucivèrent de toutes parts les chefs-d'œuvre de « l'antiquité et de l'Italie, qui semblaient venir « se grouper autour de l'illustre voyageur, qui « avait appris à les admirer en parcourant les « contrées des deux continents.

« Qui était plus capable, plus digne, en effet, (( du noble emploi qu'on lui confiait, que celui

« qui. rempli de connaissances, el dévoré du dé- « sir de connaître encore, de tout interroger, « avait voulu, pour remonter jusqu'au berceau « des arts , traverser les déserts brûlants avec « l'armée française, et nous apprit le premier « qu'elle ne s'était arrêtée qu cà l'aspect si impose sant des ruines de Thèbes, qu'elle fit tout-à- « coup retentir de ses acclamations? c'était la « valeur qui saluait le génie.

« Qui en était plus digne enfin, que celui qui, u accoutumé à voyager avec la victoire, se re- (( trouvant au milieu des frimats du Nord, était (( encore, sous la tente du guerrier suprême, l'in- « terprète, l'appui des artistes, et suivait les « camps pour suivre leurs intérêts.

c( En tout temps, en tous pays, M. Denon ne « respirait donc que pour les arts et les ar- (i tistes. 11 jouissait depuis longtemps du fruit (( de tant de peines et de soins, lorsqu'il eut la tf douleur , ainsi que toute la France , de voi « démembrer ce beau Musée; il était triste de « penser que les monuments les plus précieux des « arts pussent devenir le jouet des armes; l'in- « dignation alors prenant la place de la douleur : « Qu'ils les emportent! s'écriait-il; mais il leur

c< manque des yeux pour les voir, et la France « prouvera toujours, par sa supériorité dans les « arts, que ces chefs-d'œuvre étaient mieux ici « qu'ailleurs. » Espérons que l'École française « ne démentira pas cette prédiction d'un homme « qui a honoré son pays, en fut chéri, et lui « laisse un nom qu'il prononcera toujours avec « orgueil. Je ne parle ici ni de son esprit, ni de « ses bontés, ni de ses talents; vos entretiens i< particuliers, en vous séparant de lui. vont vous « retracer mutuellement tous les traits qui nous « l'ont fait aimer, et qui perpétueront sa mé- « moire dans nos cœurs. »

Gros aa sacre de Cliarles X À Beims»

Les présidents et les secrétaires perpétuels des quatre académies de l'Institut royal de France, furent invités , par lettres closes du roi Charles X, à se trouver présents à son sacre, indiqué pour le 29 mai 1825. Gros fit partie de cette députation, en qualité de président de l'Académie des beaux-arts pour cette année. Il se rendit en

conséquence à Reims, où il prit quelques notes sur certaines particularités de cette cérémonie.

Portrait à mi-corp» de H* Kacips avocat*

Il est représenté dans Tintérieur.du palais de justice, en avant d'un escalier conduisant à un tribunal, dont la porte est entre-baillée. Un rouleau de papier est dans la main gauche, vue par sa face dorsale. La main droite est posée sur le cœur et cachée en partie, sous le bras gauche à demi-fléchi. On ne voit que le pouce dans son entier; il est en raccourci : aucun des autres doigts n'est complètement visible ; aussi Gros a-t-il mis un grand soin à modeler le seul en évidence, par le fait même de la pose. M. Macips est en habit de ville et vêtu de noir. Sa cravate blanche rend les chairs plus colorées. La tête, recevant la masse de la lumière , est construite avec la vigueur ordinaire des portraits de Rembrandt. Cet effet donne un relief étonnant à l'ensemble.

L'expression de M. Macips reflète le caractère propre du savant et consciencieux avocat. Un re-

gard vif et bienveillant, un front large et haut, une lèvre où la bonté réside , en sont les traits particuliers ; ils sont tout à fait en rapport avec le geste , indiquant que l'orateur puise dans son cœur ses plus vives inspirations et les éléments les plus certains de ses nombreux succès. Le mur du palais sert de fond obscur à cette belle tête chauve, avec de rares cheveux gris. Elle a été lithographiée avec verve par M. Maurin. Cette toile, peinte en 1825, fut exposée en 1827 avec le gracieux portrait de mademoiselle de Korsakof : la pose de cette jeune fille , le charme d'une exécution facile et suave montraient avec quelle finesse d'observation , Gros savait choisir le style le plus convenable à l'imitation de ses modèles. L'image de M. Macips réunissait la verve et la vigueur; celle de mademoiselle de Korsakof était le type d'une nature élégante et riche avec cette fraîcheur, attribut heureux de la jeunesse et de la beauté naissante.

llort de l>avic1.

L'année 1825 allait finir : deux ans s'étaient à peine écoulés depuis que Gros avait, pour la

dernière fois, serré la main de David. Le peintre Navez écrivait de Bruxelles à son confrère de Paris, la lettre suivante :

« Monsieur ,

« Après une maladie de plus d'un mois, notre c( cher maître, M.David est mort aujourd'hui, 29 « décembre, à dix heures du matin. Depuis dix « jours il avait presque perdu connaissance. c< Quand il était à lui, c'était pour parler d'art et « de peinture, et lorsqu'il ne pouvait en parler « il s'exprimait par des gestes. Il a peint jusqu'au (( 1 5 de ce mois, mais il ne pouvait plus tenir le « pinceau. Il a plutôt gâté la copie de son Achille « qu'il ne l'a rendue meilleure ; mais l'amour du « travail était tel chez lui, qu'on l'eût fait mourir « si on lui eut ôté la palette des mains.

« Votre dernière lettre lui a fait un bien grand « plaisir. Il ne cessait de me répéter : — Ce cher « monsieur Gros m'aime bien. Il a été extrême- « ment flatté de ce que vous lui avez écrit de « M. Quatremère. Enfin tant qu'il a pu garder sa « raison, il n'a parlé que d'art et toujours avec « le même feu et la même profondeur.

« On va le faire embaumer et solliciter près

« du gouvernement, pour que son corps puisse « rentrer en France. On a moulé sa figure ce « matin.

« Pardon si je ne puis vous entretenir davan- « tage, cette mort quoique attendue, m'a telle- « ment bouleversé, que je ne sais trop ce que je « vous écris. Voilà donc ce grand homme mort ; « il n'excitera plus la jalousie et les injustices « de quelques misérables qui sont chez vous.

« Agréez, monsieur, l'assurance de mon

a profond respect et croyez-moi votre tout dé-

« voué serviteur,

«F.-S. Navez.

«Bruxelles, ce 29 décembre 1825. »

Le fils de David après avoir vu mourir dans ses bras , son malheureux père , annonça luimême cette perte cruelle à Gros, dont voici la réponse.

« Monsieur et cher ami,

«Je puis m'exprimer ainsi, puisque en ce triste « moment , voici quarante ans que je reçus la « première leçon de votre célèbre père; et vous

« vis pour la première fois, vous et votre frère, « en si bas âge, jouer autour de lui.

« Je redoutais chaque jour d'apprendre la « mort de ce grand homme, tant la rechute qu'il « éprouvait nous y avait préparé. Il est pourtant « consolant d'apprendre que l'amour de son art H avait tellement envahi toutes ses pensées, qu'il « est devenu, selon la noble expression de votre « frère, le triomphe de l'âme sur les souffrances « du corps.

« En lui, en lui seul, l'École française s'est c< élevée à la hauteur des plus beaux jours de « Périclès. Puissent l'étude des chefs-d'œuvre et « le ressouvenir des grandes doctrines qu'il nous « a laissé, la sauver de la décadence, dont une « si grande perte la menace.

« Les élèves des Écoles ont déposé sur les ge- « noux de votre mère , la couronne et le crêpe (( qu'ils espéraient pouvoir attacher à ses chefs- « d' œuvre.

« Je mêle ma reconnaissance à la vôtre, pour a la ville hospitalière qui s'honore et s'énorgueil- « lit de posséder la cendre d'un si grand homme. c( Cinquante-cinq ans de gloire parmi ses conf( citoyens , une immortalité à laquelle on ne

«peut porter atteinte; tel planera à jamais le « nom de David sur cette France, qu'il a élevée « dans son art à !a hauteur des plus beaux siè- « clés de la Grèce.

« Veuillez présenter mes respectueux homma- « ges à ces dames. Je n'ai pas besoin de vous as- « surer combien je partage votre douleur. »

Portrait si mi-corps tlu comte de Villemaus^y*

L'ancien administrateur général des armées, est assis sur un riche fauteuil. Sa tête est découverte. Il est revêtu du costume de pair de France. 11 porte sur ses épaules, le manteau bleu doublé dliermine, et brodé d'or. La poitrine du noble comte est décorée du grand cordon de la Légiond'Honneur : d'autres ordres s'y font également remarquer. Le caractère de la tête est beau par sa forme, établie avec des plans larges, et par la dignité sévère delà physionomie : la main gauche tient un rouleau de papiers, dont la suscription rappelle les attributions spéciales du fonctionnaire. La main droite abaissée, présente la

«J.âK

paiilme en dessus et semble accompagner de son geste l'expression du visage plein d'animation.

M. de Villemansy avait rendu quelques services à Gros, voyageant en Italie ; le peintre a témoigné par le soin qu'il a mis dans cet ouvrage, combien il tenait à payer de son magnifique talent, une dette contractée par son cœur.

Les chairs sont étifdiées d'une manière aisée : le dessin est grandement vu, les draperies sont ajustées avec ampleur et disposées avec goût. Ce portrait peint en 1826, parut avec succès au salon de l'année suivante. M. Maurin en a fait une belle lithographie.

Portraits» de madame Dufi*esne.

Gros a peint plusieurs fois la mère de sa femme, madame Dufresne, dans de petites proportions. Sur l'une de ces toiles, elle est assise dans un fauteuil à bras , sur lequel elle est accoudée : sa tête repose sur sa main gauche ; sa droite tient un écran : le ton du visage est d'une grande finesse et d'une fraîcheur particulière ; il est rehaussé par l'effet d'une collerette blanche, étalée sur une robe d'un ton lilas foncé.

Dans une autre composition, cette dame est debout; son bras est soutenu par l'épouse de l'auteur ; la pose de cette jeune femme, prodiguant les attentions les plus délicates à sa mère aveugle, est pleine de sensibilité. Gros a parfaitement rendu cette position, amenée par l'âge et changeant les rôles entre les parents et leurs enfants. Ici la fille a pris la place de l'auteur de ses jours; elle a pour sa mère les soins inquiets de la maternité. Les deux mains de madame Gros tiennent affectueusement la main de celle dont elle dirige les pas : il semble voir ces deux figures s'arrêter un instant, pour apporter moins de distraction à une douce causerie.

Gros aurait pu se dispenser de mettre une baguette sous les doigts de madame Dufresne. Sa démarche indique assez nettement un état complet de cécité.

Cette ébauche est précieuse par la ressemblance du groupe. Elle est exécutée par frottis légers, malheureusement peu solides. Le fond est un intérieur d'appartement, avec des meubles de l'époque.

Le troisième portrait est plus fini; l'exécution

est traitée avec soin et la naivetc des détails ajoute encore au charme du coloris.

Portrait du docteur Vignardoune, eu IH%7*

Ce portrait en buste, offre une étude serrée; il est néanmoins exécuté avec une grande liberté de pinceau. Les lois de la construction humaine sont partout observées avec inteUigence. La touche se modifie avec adresse, en imitant tour-à-tour la solidité des os, l'élasticité des chairs, la souplesse du tissu cellulaire. On dirait que Gros ait voulu prouver au modèle, dont il recevait les soins médicinaux, que la brosse de l'artiste était, comme le scapel du praticien, initiée aux connaissances spéciales de Tanatomisle.

Le visage de M. Yignardonne est de trois quarts, par opposition à la poitrine vue presque de profil. Un front vaste couronné par des cheveux gris, un regard incisif, une bouche bienveillante, en sont les traits les plus saillants.

Un habit noir orné du ruban de la Légiond'honneur, et une cravatte blanche composent

le costume sévère du médecin et servent à rendre plus lumineuse, la tête qui se détache sur un tond obscur et reculé. L'eiFet ainsi resserré, donne un puissant relief à l'ensemble, conduit avec économie, tout en laissant percer dans la facture des portions charnues , la chaleur et la verve habituelle du coloriste.

Portrait de M. Dronin.

M. Drouin est assis devant un bureau, sur lequel il s' appuyé; son bras droit, appliqué sur la table, se présente en raccourci avec la main, dont les doigts sont dans une demi-flexion ; la main gauche se croise sur ce bras , qui s'abandonne avec distraction ; elle élève un portefeuille rouge ouvert.

Un habit noir et un gilet de velours de la même couleur ajoutent par leuç opposition vigoureuse à la fraîcheur des tons du visage. La tête est découverte, et de trois quarts: des cheveux châtains dorés, sont disposés avec beaucoup de goût audessus du front et sur les tempes : chaque trait,

modelé par un travail harmonieux , participe de l'expression mélancolique de la physionomie entière. Cette préoccupation s'explique en jetant les yeux sur la première feuille de papier, apparaissant sur le petit livre ; on y Ht ces mots : « Souvenirs et pensées. J. Drouin. » C'est la fille de M. Drouin, qui a tracé ces caractères, et sa main , hien jeune encore, a été glacée par la mort. Cet enfant bien aimée est toujours présente à la mémoire de son père. Aussi le sourire a quitté ses lèvres; son regard n'a plus autant de vivacité j sa pose concentrique atteste la tristesse dont son âme est toujours empreinte.

Le coloris de cette toile est vrai, naif et fin ; sa forme a du rehef sans exagération ; le dessin des mains est moins ferme et leur teinte locale a moins de vigueur ; ce portrait en buste , a été

peint en 1827.

Portrait de Cliarles X» salon de 18% 9.

Le roi, la tête nue^ est monté sur un cheval blanc, couvert d'une housse de velours armo-

riée ; son chapeau est dans la main droite, et caché derrière le col de l'élégant animal ; la main gauche tient la bride. Le roi porte l'uniforme de ses gardes. Il a le grand cordon bleu, le pantalon blanc et les bottes à l'écuyère ; son épée est suspendue à la ceinture.

Charles X entre dans le camp, formé sous les murs de Reims, lors de la cérémonie du sacre. Il reçoit les hommages de l'armée et du corps diplomatique. Le nouveau monarque est suivi de son état-major. A la droite est l'infanterie présentant les armes ; la cavalerie se déployé à la gauche. Une calèche, soulevant des masses de poussière, roule dans le lointain et contient les princesses assistant à la revue ; des rayons lumineux, s'échappant des nuages entre-ouverts, éclaircissent le fond et indiquent la cessation d'un ora2:e. Sur le devant est une borne avec cette inscription : Commune de Reims.

Ce portrait attira de sévères critiques à l'auteur. Sans les admettre toutes, nous devons reconnaître que cette toile manque de vigueur ; les tons sont vides tant ils sont diaphanes ; ils donnent l'idée d'une belle ébauche avancée, et non d'un tableau fini. Pour un simple portrait, il y a

trop d'accessoires; ils n'ont pas assez d'importance s'il s'agit de montrer le roi passant une revue. La tête est ressemblante : nous lui préférons l'étude faite d'après nature par Gros , et que sa veuve a léguée au duc de Bordeaux.

Plafonds du Liouvre* muisée Cliarleis X*

Charles X avait réuni assez de matériaux pour former un musée Égyptien; on mit en réquisition les artistes les plus distingués de l'époque pour peindre les plafonds de cette nouvelle galerie ouverte dans le Louvre. Gros eut en partage la salle d'introduction ; il fut chargé d'écrire ainsi la préface du grand ouvrage. Gros fut également désigné pour la peinture du plafond de la cinquième salle, subdivisée en neuf compartiments. Nous allons nous occuper de la première. Le motif de la décoration était indiqué naturellement. Le Roi donnant aux Arts le Musée Charles X,

S'adresser à Gros pour une allégorie , c'était méconnaître étrangement le caractère et le principe de son génie. Gros pouvait ressembler à Rubens au point de vue du coloris, mais il en différait considérablement sous le rapport de l'idéologie pittoresque.

Gros était comme le Géant de la fable ; il avait besoin d'appuyer son pied sur la terre, pour avoir l'usage entier de ses forces ; il devenait faible en la quittant ; ses travaux allégoriques se ressentent de l'absence de cette condition essentielle. Ils témoignent l'embarras du compositeur, pour relier ensemble les choses de ce monde et la présence de ces êtres mythologiques, dont la poésie grecque a peuplé les cieux.

Il fallait à Gros des passions, des sentiments à rendre ; on devait passer par son cœur pour arriver à son esprit; on commit une faute en déplaçant le peintre de son véritable terrain ; l'artiste en supporta seul les conséquences.

On était en droit d'attendre beaucoup de l'auteur de Jaffa, d'Aboukir et d'Eylau : on ne tint pas compte de ce déplacement , ni de cette position équivoque, où, sans avoir un appui solide sur une réalité positive, on ne peut pas cependant

s'élancer en liberté dans le domaine illimité des lic'tions de la fable antique. ^

Le public pouvait être exigeant ; il se montra sévère. On vit dans le résultat obtenu par Gros, dab'^ une carrière nouvelle , un commencement de décadence ; Ton n'examina pas s'il avait été poussé maladroitement dans une autre voie.

Voici comment le peintre a procédé sur une toile oblongue, à angle droit du côté gauche y et demi circulaire de l'autre, en raison des dispositions architecturales/: y^

Charles X est sur un trône, entre TAbondance et la Paix, caractérisées par leurs attributs : elles sont assises sur les marches, pour exprimer leur fixité près du roi de France. Il a derrière lui, la Justice,"montrant la liste des grâces qu'elle vient d'obtenir. Charles X indique un monument, figurant l'entrée du nouveau musée, dont la destination est marquée par un sphynx placé sur la paroi latérale, en avant du péristyle; son emplacement géographique est déterminé par les trois figures de femmes couchées, au premier plan, et personnifiant la Bièvre, l'Ourcq et la Seine.

La première fait voir une draperie rappelant Fart de la teinture; lOurcq appelle également sur

ses produits, l' attention de la Seine , reconnaissablc au luxe de sa parure et à l'empressement d'un Génie qui lui présente une corbeille de fleurs. Gros a constaté de cette façon , la suprématie de la Seine, recevant directement ou indirectement le tribu des ondes de ses compagnes. Un Dauphin et des Gygnes terminent ce groupe et dénotent l'état de la navigation parisienne jusqu'à la mer.

Entre ce plan et celui où se tient Charles X, est un groupe de femmes, ayant un Génie au milieu d'elles : il porte une cassolette enflammée; à leur tête est l'Histoire, puis viennent la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Musique et la Poésie, au-dessus desquelles s'élance le Génie de la France, s'avançant vers le roi.

La portion circulaire contient un épisode relatif aux malheurs récents de la Grèce, cet antique berceau des arts.

Elle est sous les traits d'une jeune femme éplorée, portant un jeune enfant sur les épaules et implorant l'appui d'Hercule, assis et figurant la puissance ; l'Humanité signale cette position déplorable, fesant couler les pleurs d'une femme,

qui, les mains jointes^ semble intercéder auprès du ciel en faveur de Finfortunée.

Excepté dans cet endroit du plafond, il n'y a rien d'intéressant pour le cœur : l'esprit seul a fait les frais des autres parties, assez froidement conçues et exécutées.

Le pinceau n'a pas été libre d'agir. Il s'est resserré dans des limites restreintes: il n'v a pas cette fougue qui transporte dans Aboukir : ce sont des morceaux adaptés les uns aux autres.

On y rencontre des cbairs d'une grande fraîcbeur notamment dans la figure, demi-nue de la Seine, dont le modelé est remarquable par son grandiose ; hâtons-nous de le dire, cette toile n'est pas achevée. On exigea de Gros qu'elle fut placée en cet état, le jour de l'ouverture du musée et elle fut iu^ée comme si l'artiste y eut mis la dernière main. Elle lui fut rendue pour être terminée : elle ne l'était pas à la mort de Gros.

Cette grande page a été remplacée au Louvre par un autre ouvrage de Gros, dont nous donnerons la description plus loin. On y retrouvera le développement de la pensée relative à la Grèce ; les beaux arts y jouent également un rôle impor-

tant, mais Charles X en est exclu , ainsi que tout ce qui tenait à la donnée primitive.

Ce ne fut pas l'effet d'un simple caprice ministériel. La révolution de 1830 avait prononcé; Charles X partit pour Texil, et l'image du roi dépossédé subit la conséquence du sort éprouvé par le modèle.

Plafond du llnsée Cliarles X, 5^ salle.

La cinquième salle se compose de neuf compartiments. Six occupent les deux parties latérales ; les trois autres sont au centre et d'une plus grande dimension. Les petits compartiments sont consacrés au souvenir des grands siècles, où les arts ont brillé du plus vif éclat. Les bustes de Périclès , d'Auguste, de Léon X, de François I", de Louis XIY et de Charles X, personnifient ces mémorables époques. Les trois premiers bustes sont du côté du fleuve ; les autres sont dans la travée, regardant la cour du

Louvre. Les plafonds sont au milieu. Nous les diviserons pour plus de clarté, en centre, côté droit et côté gauche.

La véritable Gloire s appuie sur la Vertu. Tel est le sujet du centre, peint sur une toile circulaire.

La Vertu est assise sur un tertre élevé : elle est vêtue d'une tunique blanche : un bandeau de même couleur et symbolisé par des étoiles, couvre son front, où la sérénité réside ; ses cheveux noirs descendent sur ses épaules : ses yeux sont tournés vers la Gloire ; sa main gauche montre le ciel, et l'autre se pose sur la poitrine. Ses jambes sont modestement rapprochées. A ses pieds, est une blanche colombe. Une légère draperie verte pend du bras gauche de la jeune fille, et va se perdre derrière son corps, pour réapparaître en pHs pressés sur le terrain. Un petit autel est à la gauche de la toile. L'encens fume. La face antérieure offre les mots Deo, Régi, Fautrice.

La tête de la Vertu a une expression simple et douce. Il y a trop de réserve dans l'ajustement.

L'auteur s'est trop préoccupé du soin d'imprimer un caractère de modestie aux mouvements de cette jeune fille, en lui donnant l'aspect de quel-' qu'un cherchant à éviter les regards et se faisant petit. Gros aurait pu se mettre plus à l'aise, tout en rappelant que la vertu agit dans la vue du bien seul, et pour obéir aux instigations de la conscience , sans rechercher Téclat. Il a dû le penser ainsi; car la véritable Gloire est conçue de manière à faire ressortir , au contraire, ses qualités plus excentriques. Elle est debout et s'avance sur la jambe gauche , en s'approchant de la Vertu, sur laquelle elle appuie avec confiance son bras gauche ; elle tient en main , une palme et un rouleau entr' ouvert, où sont écrits les mots : Lettres, Sciences et Arts,

Le pied droit de la Gloire est sur un plan plus bas et plus éloigné. Elle a dans sa main droite, ime épée, dont la pointe est en bas, et dont la poignée s'encadre dansune couronne de lauriers, jointe à une autre couronne étoilée. Les bras, le sein droit et la jambe gauche sont nus.

Une tunique rouge, rehaussée d'une broderie d'or, couvre le reste de la figure et la drape avec ampleur. Le bord inférieur est soulevé par l'air

qui le fait tourbillonner. La Gloire étend ses ailes. Une bandelette étoilée retient sa chevelure, d'où s'échappent des rayons lumineux. Il y a de belles parties dans la Gloire. La jambe nue est remarquablement bien exécutée. Elle présente avec grâce l'engorgement du genou des femmes et la finesse de l'articulation du pied. Cette extrémité ne laisse rien à désirer sous le double rapport de la noblesse de la forme et de la suavité du coloris. Une couronne d'étoiles est placée au-dessus du groupe et brille sur un ciel uniforme et bleu.

L'ensemble n'a pas la force et la vigueur ordinaires du maître. L'étroitesse de la draperie de la Vertu est regrettable. On voit que le genre allégorique est le moins convenable au développement des ressources de sa palette et de son crayon. Le plafond est accompagné de guirlandes, autour desquelles s'enroule un ruban, où sont inscrits les noms de la plupart des hommes illustres de la France.

Le compartiment droit a pour thème. Le Temps élève la Vérité vers les marches du trône; la Sa-

gesse Vij reçoit sous son égide; un Génie naissant r écoute; les armures royales sont à ses pieds.

Sur un trône , à la hauteur de deux petites marches , la Sagesse est debout. Un casque d'or avec un panache blanc orne sa tête. Sa poitrine est protégée par un plastron à écailles et placé sur un péplum jaune, dont les coins retombent en plis verticaux sur les côtés d'une tunique, d'un ton lilas rouge. Son bras droit est armé d'une pique : le gauche maintient un bouclier au-dessus de la tête de la Vérité.

C'est une fraîche blonde, entièrement nue ; le front est paré d'un diadème de rayons, et surmonté d'une couronne d'étoiles étincelantes. Son pied gauche est sur le second degré. Ses bras sont ouverts, prêts à embrasser sa protectrice.

La main du Temps soulève la Vérité. Le vieillard plane au-dessus de Touverture d'un puits en ruine. Son autre main, reportée en arrière, est chargée d'une faulx. Ses ailes le soutiennent dans une position presque horizontale. Sa tête brune et garnie de cheveux et de sourcils blancs, a quelque chose d'étrange. Une draperie bleue serpente autour de sa cuisse et cache le bas du torse, vu de raccourci.

A l'angle droit de la toile, est un Génie, débout, sur un gazon , émaillé de marguerites. Une tablette est à son bras gauche et un stylet à sa main droite. Il est attentif et écoute. Sa coiffure, d'où jaillit une flamme, dégage son front et retombe en tirebouchons , sur le col. Cet ensemble est un peu lourd. Une draperie bleue, assez mesquine, entoure l'avant-bras gauche, revient pardessus les hanches et se termine en une petite masse vers les pieds. La nature de cet enfant est mai^TC, comme à cet âse : les détails des chairs sont exécutés avec finesse.

La lumière , trop généralement répandue sur les divers personnages, jette de la froideur dans le tout. Cependant des portions , faites comme Gros savait les rendre, rappellent le coloriste et le dessinateur. Les intentions de l'auteur se laissent deviner; mais elles ne sont pas assez lucides.

Ainsi, la Vérité se détache en tons resplendissants à côté du vieillard, personnifiant la marche des siècles , et dont la tête seule est éclairée , quand le reste du corps est dans l'ombre. Il faut lire dans ce contraste : la vérité sort brillante de la nuit du temps.

Chercher à forcer la pensée est un aveu de faihlesse et non de vigueur. Le talent de Gros n'a plus, à cette époque, sa plénitude et sa clarté.

Le côté gauche de la cinquième salle est occupé par une composition plus animée.

Mars couronné par la Victoire, écoutant la Modération, arrête ses coursiers et baisse ses javelots. .

Mars est debout, sur un char tres-bas, et parcourant le rivage de la mer . Un casque couvre sa tête, où la fierté respire. Un manteaudepourpre, retenu sur l'épaule droite, tombe sur les reins et laisse à découvert un corps et des membres musculeux. Des javelots, dont la pointe est baissée, sont dans sa main droite : la gauche tire à elle la bride des quatre chevaux impatients, qui traînent le Dieu. Il s'arrête devant la Modération, jeune blonde, ayant les cheveux ramassés en arrière, et le front ceînî d'un bandeau blanc étoile. Elle s'appuie sur un tronçon de colonne , à la hauteur de son coude, qui s'y pose. Elle présente à Mars un mors

et une bride. Son attitude est guindée à force de chercher le calme convenable à cette allégorie. Elle est vêtue d'une draperie bleue, couvrant toute la personne , moins le haut de la poitrine, les bras et les pieds.

La Victoire s'élève au-dessus du dieu de la liuerre et le couronne. Elle tient dans sa main îiauche l'extrémité des rênes. Sa tête plafonne; elle est d'un beau style et noblement accusée. Ses longs cheveux noirs sont flottants et heureusement massés. Ses ailes sont éployées. Les bras^ le sein droit et les pieds ne sont pas cachés sous des draperies et se distinguent par une forme belle et pure et par un ton riche et chaud. Une tunique d'une teinte rouge pourprée, dessine les contours et sert, par la légèreté de ses phs et sa disposition pittoresque, à justifier l'ascension de la Victoire. C'est la figure la mieux sentie et la plus largement peinte. A Thorizon, on aperçoit les colonnes d'Hercule dominant la mer. A Tangle droit de la toile , est une espèce de trophée d'armes , jetées sur le sol. Le ciel est orageux ; l'éclair écarte la nue.

La lumière est distribuée avec une heureuse entente sur ce groupe, excepté sur la Modération

qui, nous devons le dire avec indépendance, est au-dessous de la manière habituelle de Gros. Cette fois encore il a dépassé le but; ce n'est pas l'intelligence, mais la main qui lui a' fait défaut, en cette circonstance.

Ces plafonds ont été peints pendant les années 1827, 1828 et 1829; dans cet intervalle , une ordonnance du roi , du 9 avril 1828 , éleva Gros au grade d'officier de l'ordre royal de la Légiond'Honneur. ^^

Le 16 novembre 1829, Gros fut élu membre du conseil de l'Académie d'Anvers.

Une jeune femme et son enfant.

Ce double portrait se compose avec grâce. Une femme, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté , tient son enfant dans ses bras et lui sourit avec amour.

La petite fille est coiffée avec une toque de velours, garnie d'une étroite dentelle. Elle porte

une longue robe d'un ton violâtre. Un fichu

d'un jaune vif, entoure son col. Elle est sevrée depuis peu de temps , car sa petite main se dil'ige encore instinctivement vers le sein de son heureuse mère.

Celle-ci n'a pour vêtement qu'un simple corsage, ne cachant rien de la poitrine et laissant le sein à demi-découvert. Ses bras sont nus : le gauche , dont on voit la saignée, se perd dans l'angle du cadre. Le bras droit est entièrement passé sous la robe de l'enfant qu'il élève et soutient.

La tête de la mère rappelle les suaves créations du Corrège. Elle est blonde ; sa forme tient de l'antique ; sa couleur appartient aux carnations des productions flamandes. Un joyeux sourire anime ses lèvres vermeilles et ses yeux bleus. De blonds cheveux accompagnent ses tempes arrondies. Un col, gracieusement balancé, réunit harmonieusement la tête et de belles épaules ; l'épaule droite sert d'appui à la tête de la créature ingénue résumant , dans des traits fins et corrects, tout ce que l'on admire dans le doux visage de celle qui lui a donné le jour. En effet, voici les mêmes yeux bleus entourés de cils noiis, longs et soyeux; une chevelure dorée ap-

paraît sous la coiffure ; la vie étincelle sur ces joues, dont l'incarnat velouté ressemble aux tons d'une pêche, colorée aux rayons d'un soleil ardent. Le sang circule sous la pulpe délicate de ces lèvres, où l'on voit poindre un rire naïf, annonçant la joie pure et sans réserve de l'enfance. Le peintre s'est complu dans cette délicieuse image de l'intérieur de la famille. Il est regrettable que la toile n'ait pas eu plus de surface ; la composition eût encore gagné à être plus à l'aise; cependant rien ne choque dans cette agglomération charmante. Un coloris frais et brillant, une exécution large et facile appellent l'attention sur cette peinture, faite, ou plutôt achevée, en 1830.

Plafond du Masée Egyptien* -» 1'^ salle*

L'Humanité implore l'Europe en faveur des Grecs ; le Génie de la France s'élance pour les protéger. Ce sujet a été reproduit par Gros comme on va le voir.

Le génie de la France a les traits d'un jeune homme, arrivé au point complet de son dévelop-

pement. 11 plane au milieu de la composition et se dirige du coté de la Grèce , au-dessus de laquelle il étend un bouclier ; cette arme défensive a sur un champ bleu, un écussonavec deux P entrelacés au dessus de deux canons croisés ; des grenades sont au pourtour. La tête du Génie est coiffée du casque national, caractérisé par un panache tricolore. Sa main droite tient un flamheau, projetant une vaste auréole. Cette figure est nue. Une légère draperie blanche passe seulement sur le bras droit, se cache derrière les reins et revient en avant de l'articulation des extrémités inférieures et du torse.

A la gauche de la toile, est l'Humanité, sous les traits d'une femme jeune et vivement émue. Elle a un genou en terre et presse contre son sein, un jeune soldat grec, élevant en signe de détresse, un tronçon de sabre d'une main; il appuie l'autre sur la Grèce, agenouillée , les mains jointes, et tenant un chapelet. La Grèce est dépouillée de ses vêtements. Une légère draperie est sur son épaule et retombe en arrière. La tête s'abandonne avec désespoir. La Grèce s'adresse avec ferveur à l'Humanité, profondément impressionnée par It s pleurs de la sup-

pliante. L'Humanité écarte son bras droit, dont la main intercède et laisse voir ce spectacle attendrissant à l'Europe.

Derrière ce groupe et le continuant, est une mulâtresse. Elle soutient un petit enfant, dont le bras alloni^é semble appeler son père, courbant son front sur le sol, et le col enclavé dans un carcan de fer. On ne voit qu'une partie de ces trois ligures , mais assez pour apprécier la pensée entière de l'artiste, entrevoyant au delà de l'affranchissement de la Grèce, l'abolition de l'esclavage , comme conséquence logique des lois humanitaires et religieuses. C'est une noble inspiration du cœur et une touchante prière adressée à l'Europe. Elle est assise à l'opposite, sur un escabeau doré. Son front est couvert d'une bandelette blanche, dont les bouts s'échappent de chaque côté du col. Un fragment de lauriers est entre elle et une couronne à triple étage, placée au-dessus. Sur une tunique à fil d'or , est une draperie rouge, agrafée sur l'épaule gauche et retenue sur la jambe droite placée sur un tabouret. Une tunique blanche de dessous, apparaît en quelques endroits, et sert à colorer l'ensemble. Un sceptre brille à son bras droit; le gauche se

porte avec compassion vers l'Humanité. Des cornes d'abondance versent des fruits et des épis de blé aux pieds de l'Europe. A sa droite, un petit enfant, monté sur un tertre, soulève une pancarte , offrant ces mots : le Génie de la France anime les Arts et secoure l'Humanité.

Au-dessus de l'Europe, on voit en effet, une troupe folâtre de génies, dont les attributs divers signalent la Peinture, la Sculpture, la Poésie, la Musique et l'Architecture. Un d'eux est couronné de fleurs et il en répand à pleines mains. D'autres, plus éloignés de notre œil, et dans une sphère secondaire, allument leur flambeau à celui du 2:rand Génie de la France.

A gauche de l'Europe, un enfant aîlé se suspend au col d'un cheval , tendant à monter d'un plan inférieur sur celui de la scène.

Les contrastes établis par Gros dans les figures, se retrouvent dans les accessoires : le ciel est pur du côté de l'Europe. La Grèce se détache sur un fond orageux. L'Europe foule aux pieds im frais 2:azon. La Grèce est sur des ruines. D'une part, la richesse et les arts ; de l'autre, le dénûment et le malheur. Au-dessus de la Grèce,

le ciel s'entrouvre cependant. Un rayon vient éclairer de sa vive lumière, un enfant qui descend sur la terre, apportant une palme et la couronne du martyr. C'est une lueur d'espérance au sein de la désolation.

Ce plafond est bien pensé, mais Texécution ne répond pas toujours à la conception poétique. On pourrait reprocher un peu d'afféterie, en certains endroits ; le pinceau est parfois négligent : le coloris est souvent sans vigueur ; mais un examen attentif révèle des bea^ités d'un ordre supérieur. Le Génie de la poésie est plein de grâce et de souplesse. La famille noire est notablement bien peinte et dessinée. Si l'on peut critiquer les formes un peu mesquines de la Grèce, il ne faut pas oublier que Gros, pour nous attendrir, a tâché de caractériser ainsi l'état de consomption où ce malheureux État se trouvait réduit par la domination turque. Il eût montré forte et puissante la Grèce des temps héroïques. Il voulait intéresser par la vue des souffrances actuelles du pays , d'où sont venus chez nous ces beaux-arts que l'auteur a figuré sur le même tableau , animant aujourd'hui les fertiles contrées de l'Europe.

Portrait de la comtesse tle YermololT.

Cette jeune femme au doux sourire, aux beaux yeux bleus si limpides, à la taille élégante et fine, était dans son enfance, la charmante petite tille, essayant de distraire sa mère affligée, dans le magnifique portrait de madame de Lassalle, dont nous avons rendu compte. L'enfant a grandi ; sa grâce naïve s'est dévelojppée avec l'âge ; mademoiselle de Lassalle est depuis peu de jours la comtesse de Yermoloff. Gros a complété par cette fraîche peinture, l'ensemble des portraits d'une famille amie.

La jeune comtesse vient de se lever de la chaise qu'elle occupait devant un piano. — Elle la retire en s'éloignant de l'instrument sur lequel ses doigts légers sont appuyés encore.Une robebleue dessine les contours de son corps souple et dégagé. Une toque de même couleur et parée d'une plume blanche, orne sa tête. Un diamant brille à son front, un cachemire noir s'arrête néghgemment à sa ceinture. Le portrait du général de Lassalle apparaît dans le fond , comme

— i09 — l'acte de naissance du modèle, dont les traits corrects et pleins de charmes sont revêtus du coloris éclatant de la jeunesse. On a critiqué cette toile en lui reprochant une certaine froideur, résultant du ton des ajustements principaux. Les admirateurs de la jeune comtesse ont pu se montrer exigeants , mais en considérant la copie au point où nous la voyons, les amis des arts y trouveront assez de beautés pour lui assigner un rang distingué parmi les productions de notre École. Ce portrait, à mi-corps, parut au salon de 1833.

Portrait du docteur Clot-Bey. Buste*

Le docteur Clot, directeur de l'école de médecine de Abou-Zabel (Egypte), est représenté dans le costume de bey, dignité conférée à notre compatriote, par le vice-roi d'Egypte, Méhémet-Ali. Le docteur Clot doit cette position éminente à ses nombreux services dans la formation et la direction d'un grand établissement, fondé dans le désert, près de la ville du Caire.

Gros a fait voir cet hôpital-école dans le fond. Plus loin, s'élèvent le Caire et les Pyramides. Ce portrait, dont la ressemblance fait le principal mérite, n'a pas la vigueur ordinaire des œuvres de Gros ; la touche est moins sûre et plus molle. Néanmoins on reconnaît cet ouvrage pour être le produit d'une main exercée à de grands ouvrages.

Portrait à mi-corps de H. Macips ImIh,

Nous préférons de beaucoup cette toile à la précédente. Le jeune Macips est assis près d'une table, en avant et recouverte d'un tapis vert, sur lequel s'appuient les doigts de la main droite. La main iïauche tient un livre à demi-fermé sur le doigt indicateur, marquant la page, où le modèle a cessé sa lecture, pour se mettre plus intimement en relation avec le spectateur. Dans ce mouvement, le bras gauche se croise et se pose sur le bras droit, offrant un savant raccourci.

La diversité des étoffes est rendue avec un grand goût dans ce vêtement , noir dans toutes les*" parties , à l'exception de la cravate, qui est blanche. La pose est fort gracieuse et d'un naturel parfait. La poitrine se présente de profil à nos yeux par le côté gauche. La tête se retourne dans le sens inverse. Nous la voyons de trois quarts : elle est brune ; sa chevelure est disposée avec esprit. La jeunesse et l'éclat de cet âge brillent sur cette physionomie intelligente, annonçant l'amour de la science et de l'étude , dont le livre est ici le symbole. Un fonds simple , des détails soignés, recommandent cette peinture, faite, en 1832, ainsi que la précédente et celle dont nous allons parler.

Portrait à mf-corps» de madame Sa got.

Cette jeune dame est assise dans un fauteuil , dont le bras droit vient en avant et se trouve à moitié caché par un châle, d'un ton foncé, passant derrière le dos et reparaissant sur le bras

gauche de madame Sagot. Une i'ol)e montante, d'un ton brun carmélite, avec les manches larges du haut et serrées vers le j^oignet , une collerette extrêmement simple, sont les indices du caractère modeste et réservé du modèle. On reconnaît, dans l'attitude, la femme préférant l'intérieur de la fil mille aux futilités du monde. Des traits purs et doux annoncent la sérénité de l'ame et la bienveillance du caractère. Les mains, croisées l'une sur l'autre, sont exécutées avec finesse. Peutêtre pourrait-on reprocher à l'artiste d'avoir trop cherché à faire ressortir la main gauche et de ne pas lui avoir donné assez d'abandon. Gros a étudié le dessin et le coloris des chairs : elles sont faites naïvement et d'un pinceau facile. L'effet est tranquille ; la couleur , un peu grise , a de la urace et de la suavité.

Cette toile fut exposée, ainsi que les trois dont la description précède , au salon de 1833. Elle a été peinte en 1832, et compose, avec les portraits de M. Macips et celui de son fils, une galerie de famille. Ce portrait de femme est le moins vigoureux des trois ; mais le sujet ne comportait yjas le même besoin d'énergie dans la brosse.

— il3

li* Amour piano par une abeille , «e plaint

à Vénus.

Nous aurious pu nous abstenir de parler de ce petit tableau. Il est loin sans doute des compositions du maître; cependant, tel qu'il est, il mérite de fixer l'attention , plutôt par les qualités dont il est dépourvu, que par celles qui nous font reconnaître et léiialiser son oriiïine.

Vénus est sur un char, porté sur des nuages et traîné par deux colombes. Son front est surmonté d'un diadème de roses ; ses cheveux sont relevés et rattachés en arrière. Sa poitrine et ses bras sont nus. Une ceinture fixe au-dessous du sein une draperie légère, dont les deux bouts voltigent et découvrent la partie antérieure du corps et la hanche gauche. Une étoffe, d'un ton rose éteint, dessine les contours des extrémités inférieures: les pieds sont nus. La déesse tient une flèche, extraite du carquois de l'Amour, montrant à sa mère la main blessée par la piqûre d'une abeille. Il indique avec le doigt de la main droite, le

buisson d'où l'insecte est sorti pour le piquer. Une courroie passe sur sa poitrine ; aucun vêtement ne cache le corps. Une bandelette entoure le front du petit dieu. Des roses garnissent sa blonde chevelure.

Au-dessus de ce groupe, sont trois Amours symétriquement disposés, l'un à droite, l'autre à gauche : le dernier occupe la partie moyenne, en haut; le premier vient offrir des fleurs à Vénus; le second joue de la double flûte; le troisième se balance dans l'air. On ne voit que le haut du corps des premiers ; le reste est sous les tourbillons nuageux qui les soutiennent. Aucun nuage ne sert d'appui au plus élevé, dont la pose, entièrement en raccourci, devient disgracieuse par l'importance qu'elle donne à la tête et aux bras, placés en avant; sur la partie inférieure fuyante à l'angle droit de la toile, est un petit tertre vers lequel se dirige le frêle véhicule de la déesse de la beauté.

Dans le fond, est un temple, et, plus près de la base, une eau courante, dont les bords sont couverts de légers arbustes.

Les fleures se détachent sur un ciel d'un bleu foncé, privé de vapeurs et neutrahsant la valeur

du ton des chairs. Les enfants manquent de naïveté. Leurs formes n'ont pas cette exubérance de vie, cette fi^aîcheur si naturelle à cet âge.

Certaines parties de la Vénus rappellent le peintre nourri des beautés de l'antique et le coloriste ami des Vénitiens. Mais, il faut le dire, Gros a cherché la grâce avec trop d'affectation ; son pinceau n'a pas usé de sa souplesse ordinaire pour se mettre à l'aise.

Avec plus de sacrifices, Gros aurait fait un travail agréable et suave. En dépouillant ce tableau du coloris, on est tout étonné de trouver une silouette, rappelant un camée grec. Mais ce rapprochement est plus dans les lignes que dans le mode de la traduction des vers du vieillard de Théos.

On ne s'explique pas aisément le sujet, si l'on ne se reporte pas à la déUcieuse poésie d'Anacréon. L'on voit bien la flèche entre les doigts de Vénus, mais on ne saisit pas l'application de ce geste à la position de l'Amour : nous ne lisons pas sur la toile les paroles explicatives du livret:

« Mon fils, lui dit-elle, ne ressemblez-vous

pas vous-même à l'abeille; vous n'êtes qu'un onfont, mais quelles blessures vous faites ! » Nous

ferons encore une observation. Une description poétique peut charmer notre oreille; elle nous paraîtrait bizarre, si l'objet décrit devenait visible à nos yeux. Les anciens ont attelé , dans leurs vers, des tourterelles au char de Vénus. Cette idée est gracieuse en ce sens qu'elle développe en notre esprit, la caressante image de ces oiseaux, dont la vie entière se passe à aimer. On peut juger combien la présence de ces faibles enfants de l'air contribue à rendre invraisemblable le moyen employé par Gros, pour faire voyager sa déesse dans la région éthérée.

Malgré ces imperfections , il est impossible de ne pas reconnaître une main exercée dans la confection de cet ouvrage des derniers temps de l'élève enthousiaste de David. Homère sommeillait de temps en temps; Gros rêvait éveillé, cette fois, sans être assez libre pour bien peindre ce qu'il voyait vaguement dans ce songe. Tout autre, au début de la carrière, eût pu tirer vanité de cette production légère. Ce n'était pas assez pour l'artiste , dont le mérite était établi par de si nombreux suffrages. On s'empara de cette bluette pour abreuver Gros de nouvelles critiques, bien qu'il n'attachât lui-même aucune im-

portance à celte petite toile. Elle porte 2 pieds l pouces de hauteur ; sa largeur est de 1 pied 8 pouces. Elle fut exposée au salon de 1833 , et se trouve actuellement au Musée de Toulouse, à qui madame Gros l'a léguée.

La patente de membre ordinaire de l'Académie royale prussienne des Beaux-Arts fut adressée à Gros, le premier juillet 1833. Son élection avait eu lieu, le premier mars, à l'unanimité des voix, dans l'assemblée plenière de l'Académie.

Aeii» et Cialaf liée*

Ils se sont réfugiés sous une grotte basse et

percée de deux ouvertures d'inégales grandeurs.

Elles sont séparées par un fragment de roche,

formant pilier et servant de fond obscur au

groupe qui s'en détache en reflets. La frayeur a

fait serrer l'un contre l'autre les deux jeunes

gens que l'amour a déjà réunis. Acis a la jambe gauche encore plongée dans l'eau, baignant la pierre moussue, où son genou droit se pose, en portant le torse incliné vers celui de Galathée. Elle se blottit auprès d'Acis, dont les mains ont saisi la taille de la jeune fille et l'attirent vers lui.

La pose de Galathée est une réminiscence de celle de la Vénus antique accroupie. L'amante d'Acis se tient sur le genou droit et les doigts du pied gauche. Son corps souple se fait petit. L'effroi se peint dans ses regards levés et immobiles. Elle a reconnu le bruit des pas de son hideux adorateur et se bouche les oreilles pour affaiblir une impression terrible.

Les yeux d'Acis se tournent avec angoisse du côté de la grande arcade ; ils appellent notre attention sur Polyphème, descendant d'un monticule et poursuivant les fugitifs. A l'aspect du redoutable cyclope , des baigneuses cherchent à l'éviter en se jetant dans l'onde. (

Acis et Galathée ont sur leur front une cou-^ ronne de myrthe. Une légère draperie rouge couvre à peine la poitrine d'Acis et cache l'articulation de la cuisse et du tronc. Galathée est égale-

ment nue. Une étoffe étroite et d'un ton orangé, passe sur son bras droit et retombe en plis fins sur le sol. On voit dans le fond, une petite étendue de ciel, des montagnes ^t l'eau remontant jusqu'à l'horison , en laissant saillir la rive suivie par le géant, pour atteindre Acis et l'écraser.

La. lumière vient d'en face : elle frappe le coude de Galathée et les genoux des deux amants : le reste est modelé par des reflets habilement lïîénagés. Cette disposition piquante met les figures principales dans le clair obscur et jette une triste et molle harmonie dans l'ensemble. Cependant la nécessité d'indiquer Polyphème dans un éloignement convenable, a dû nuire à l'effet, en contraignant l'auteur à pratiquer le trou lumineux à travers lequel on découvre le personnage, motivant la frayeur d'Acis et de sa timide compagne.

Un dessin coulant, un coloris frais, des ombres d'une grande transparence recommandent cette production. On peut reprocher à l'exécution d'avoir, en certains endroits, effleuré la surface,, 5' il nous est permis de nous exprimer ainsi, sans aller au fond de la construction même. Ce défaut se fait pardonner, en laissant prévaloir la

grâce, une expression juste, un sentiment délicat des convenances.

La critique envisagea diversement ce tableau. Nous ne rapporterons pas ici les pièces de cette polémique. Nous citerons une causerie fort originale de Gros à cette occasion. Il était de belle humeur : « Vous avez vu, nous dit-il, ces enfants qui se cachent, après avoir fait une sottise, et ce grand croquemitaine, dont la marche effraie les petites femmes qui se jettent dans l'eau comme des grenouilles. »

Hercule et Diomède*

Depuis longtemps Gros était en butte à de mesquines attaques, dont la titillation continue avait exaspéré l'imagination de l'artiste. Ce n'était pas une saine et juste critique, luttant avec le talent du peintre. L'animosité de la malveillance mettait en avant une trivialité facile à retenir, et qui, répétée par l'ignorance, pouvait passer pour un jugement aux yeux de la foule. Quelques méprisables que fussent ces provoca-

tionSj elles ne laissaient pas de s'empreindre en quelque sorte, à la surface de l'œuvre du maître. La boue fait tache sur un fond d'or, sans en altérer la valeur, jusqu'à ce que la plus légère goutte d'eau ait lavé la fraction atteinte. Le dédain seul devait répondre à des adversaires, dont la propre petitesse assurait l'impunité. Cependant l'insecte avait piqué les naseaux du lion et l'avait jeté dans le découragement, en ne lui présentant jamais un obstacle saisissable à repousser.

Gros sembla se retirer de guerre-lasse. Puis une noble et généreuse pensée surgit de son âme, il voulut montrer qu'il n'était pas déchu de sa position , en étabhssant un parallèle entre les deux points extrêmes de sa vie, l'époque brillante des succès de sa jeunesse et le temps présent. Dans ce but, il chercha le sujet le plus propre à développer une ou deux figures, en faisant entrer dans la composition, ces belliqueux animaux objets d'une constante prédilection. 11 s'agissait pour Gros, d'obtenir une gloire d'atelier; celle que des pairs et des émules sont seuls aptes à décerner. Peu lui importait de faire un tableau dans l'acception rigoureuse de ce mot ; il désirait une

occasion de faire preuve d'un grand goût de dessin et de modelé. Hercule vainqueur de Diomède et livrant cet impie aux chevaux mêmes, que le tyran nourrissait de la chair de ses victimes, réunissait ces conditions. Gros s'en empare et son fier crayon trace avec une sûreté rare d'exécution, un gigantesque ensemble.

Le héros vient de renverser d'un char, le monstre condamné à subir la loi du talion : l'exécuteur de la volonté suprême des dieux, jette Diomède aux bêtes féroces, rompant leurs liens et dilatant leurs narines à l'odeur du sang dont ils sont avides. Hercule agit avec la conscience de sa force musculaire humaine et de la dignité du fils de Jupiter. Son bras droit, dont on n'aperçoit que l'articulation du poignet, contient les efforts de son antagoniste. Ce misérable rejette en arrière sa tête et sa poitrine, menacées par la bouche béante des animaux dont il a lui-même aiguisé la sanguinaire habitude, et que ses deux bras étendus cherchent vainement à repousser.

Le renversement de la tête du roi, contribue à atténuer l'effet terrible des contractions d'une mort violente. Son expression est admirablement bien conçue. Son genou gauche s'appuie sur la

cuisse droite du demi-dieu : la jambe droite du patient cherche à reprendre un point d'appui sur le sol.

La tête d'Hercule est entièrement copiée d'après l'antique : elle se détourne avec noblesse et dégoût. Son regard évite de se porter sur la consommation de cet acte de justice.

Près de là, se trouve l'auge où palpitait une horrible pâture. Ce monument d'une atroce barbarie est voilé par l'ombre d'un arbre, chargé des dépouilles des malheureux sacrifiés par la main inexorable du bourreau, victime à son tour. Le fond est un ciel pur et bleu. Sur le devant, sont les débris du char de Diomède et la massue du vainqueur.

Considéré au point de vue de Gros, c'est-àdire, comme une simple étude, ce grand travail n'est pas au-dessous de la réputation du pinceau savant, qui l'a produit. On y voit des parties aussi bien exécutées que dans les beaux jours du maître. Le pied gauche et le poignet droit de l'Hercule sont d'un style grandiose et vrai. La nature musculeuse du modèle est partout remarquable par la manière habile dont elle est rendue. Le Diomède n'est pas moins digne d'être

mis sous les yeux des élèves , appelés ù rechei'clier ce qui constitue la beauté des formes dans la peinture historique. Cette figure, où la science anatomique est observée avec grandeur, a été peinte en quatre jours. Cette rapidité d'exécution atteste la chaleur de la brosse. La portion dorsale, que saisissent et font courber les doigts puissants d'Hercule, offre la souplesse de la chair et la noblesse des figures de l'antiquité grecque. Le ton général dût paraître froid au salon, au milieu des toiles rembrunies qui l'encadraient : il est cependant riche et vigoureux, quand on l'examine isolé de productions, ayant certainement un véritable mérite, mais dont l'effet exaspéré rendait inévitablement discordante celte œuvre tant décriée par l'esprit de parti, lors de son exposition en 1835. Ce tableau renferme des détails de couleur que Rubens ne désavoueraitpas. Les têtes des chevaux sont pleines d'expression et peintes avec une grande verve et beaucoup d'adresse. Ellesparticipentaussibienàl'action queles autres acteurs de cette scène dramatique. Certes, ce n'est pas une peinture ^e boudoir. Sa place est dans une école, comme une admirable leçon à offrir à l'étude. Tel était le vœu de l'auteur. II

désira faire acquérir celte toile par le gouvernement, pour Tacadémie de Toulouse, ville qui fut le berceau de la fomille de Gros. La veuve du grand peintre s'est empressée de remplir T intention de son illustre époux, en donnant ce bel ouvrage à l'autorité municipale toulousaine. Quand de justes appréciateurs seront en face de cette dernière page du maître, ils auront peine à concevoir comment on a pu blâmer le choix du sujet de l'Hercule et Diomède^ à cette époque où le crime envahissait la scène de nos boulevarts, où la basse Httérature chargeait sa plume de boue et de sans;.

Loin de mériter des reproches, Gros avait droit à des applaudissements, pour avoir su représenter un fait atroce en lui-même , mais avec les convenances les plus propres à déguiser le côté capable d'exciter le sentiment de l'horreur et de sa répulsion. En effet, en jugeant avec impartialité la formule dont Gros s'est servi pour rendre sa pensée, il est impossible au spectateur de douter un seul instant des intentions du compositeur : il n'a pas voulu faire de l'horrible pour lutter de barbarie avec certains coryphées littéraires d'alors. Gros a montré comment la forme

pouvait faire passer le fond. L'on est frappé d'abord du grandiose de F exécution. L'œil se plaît à suivre cette étude consciencieuse et sévère du nu. Là, le peintre n'a pas craint d'aborder la partie la plus difficile de l'art. Des draperies officieuses ne viennent pas mettre le dessinateur à l'abri des écueils : il ne veut pas de faux-fuyants; il demande des juges et ne garde point par devers lui, la moindre pièce du procès à vider entre ses détracteurs et lui devant l'opinion publique.

On sent en voyant le tableau d'Hercule et Diomède, que l'artiste avait une préoccupation généreuse, un but élevé, loyalement indiqué, loyalement poursuivi. Ce travail est fait avec amour et ferveur; il n'y a pas dans sa facture, le gras et l'onctueux des débuts de Gros; mais on y rencontre toutes les qualités de l'homme mur, du professeur expérimenté, chargé d'inculquer le sentiment du beau dans l'esprit de ses disciples.

La toile était placée trop haut dans le salon carré. Le jour glissait sur la surface et la palissait. L'on jugea sans voir, comme on condamne souvent sans entendre. L'on cria bien haut que Gros s'était trompé dans son calcul. Le jugement

fut momentanément sans appel : plus tard on put casser T arrêt, en étant à même de constater de près combien il y avait de talent et de science dans cette composition, quand elle fut exposée dans l'atelier de Gros après sa mort. Il était trop tard pour le peintre.

Le 10 juillet 1834, Gros reçut de la direction des musées royaux, la commande d'un tableau de la bataille d'Iéna ; pour le musée de Versailles. La grandeur de la toile devait être de douze pieds de haut sur quinze de large. La somme allouée pour ce travail était portée à douze mille francs. Gros se hâta de répondre au signataire de la lettre : a Je suis très-reconnaissant de la demande que vous avez bien voulu faire pour moi d'un tableau devant représenter la bataille d'Iéna, mais ayant déjà fait tant de tableaux dece genre, je ressens la nécessité de m'en reposer par des sujets plus analogues à Fétude de l'art. »

Portrait à mi-corps de Xiemceivicli*

AM^dëux derniers ouvrages décrits plus haut, il faut joindre le portrait de Niemcewich ponr

avoir Tensemble de l'exposition de Gros au salon de 1835.

L'ancien aide-de-camp de Kosciusko, l'auteur des légendes polonaises est assis au devant d'un paysage, où le regard attristé n'aperçoit que la solitude et cette croix, symbole religieux que suivait IS'iemcewick à la tête de ses frères d'armes. L'attitude générale du corps est celle du recueillement. Les mains sont jointes par l'entrecroisement des doigts; elles appuient leur face palmaire sur le genou. La tête vit et respire. Chaque trait offre une ressemblance parfaite, un caractère de grandeur et de mélancolie, qu'entretient encore la vue du ciel oraseux et sombre servant de fond. Cet œil a versé des larmes sur le triste sort des victimes de la barbarie de l'autocrate russe. Ce front se sillonne en comparant le temps présent à l'époque où le courage des Polonais était récompensé par la victoire.

Salut î vénérable champion de la liberté mourante! je m'incline avec respect devant toi. Ne crains pas que je vienne troubler tes méditations sur la patrie absente. Non! les cris de ses enfants dispersés résonnent à mon oreille, et je ne voudrais pas raviver des blessures saignantes encore.

Ce portrait est un chef d'œuvre d'expression; il est palpitant d'intérêt. C'est une personnification sublime de l'exilé qui se souvient, qui souffre et se résigne. C'est un grand type de l'humanité résumée dans un homme.

Un coloris frais et vigoureux, un effet large et soutenu, une touche ferme et précise, sont les puissants ressorts de cette belle peinture, où tout semble réuni pour impressionner l'âme et l'admettre au partage des sentiments élevés, inspirés par le modèle et si bien rendus. Gros en avait puisé les éléments dans son cœur; sa sensibilité, la source et l'aliment de son génie, s'était exaltée aux récits des tortures d'un peuple magnanime. Puis ce héros-poëte /dont il conservait, pour la postérité, la vivante image, était un ancien bienfaiteur. A Florence, Niemcewich avait soutenu naguère l'ardeur du jeune peintre, en se faisant son élève , afin de pouvoir lui offrir , à ce titre , un secours urgent que le protecteur seul n'eût pu faire accepter. Le pinceau de Gros fut magnifique : il devait payer en immortahté la dette de la reconnaissance.

Quand Gros exhalait ainsi la poésie de son âme généreuse, on vit ses détracteurs redoubler leurs

coups acérés sur son inoffensive personne. Cette réapparition du peintre en présence du public, devint le signal de nouvelles persécutions. On ne se contenta pas de décrier les travaux de l'exposant, on voulut jeter plus que du doute sur la réputation de Gros. Enfin, pour achever sûrement l'œuvre d' i niquité, en frappant le véritable côté tangible, c'était sous une enveloppe cachetée que l'intéressé recevait une feuille homicide. Les infâmes ! ils n'ignoraient donc pas la portée de leurs diatribes, puisqu'ils craignaient qu'une main

amie ne retirât le poison des lèvres de la victime. La rougeur nous monte au front, à ce cruel souvenir. Nous éprouvons le besoin de protester avec énergie contre une telle conduite de quelques-uns de nos concitoyens. Ingrats ! sur qui rejaillit aujourd'hui l'éclat de sa gloire, sachez-le bien , le droit de critique ne va pas jusqu'à l'impudeur. Selon vous , le fier lutteur était épuisé. Voilà le motif de vos personnalités injurieuses contre lui. La France vous désavoue. La France n'insulta jamais au soldat fatigué par la victoire. Louis XrV éleva les Invalides aux vieux serviteurs de l'État. La patrie reconnaissante ouvre un Panthéon à ses grands hommes.

Quand un fils de la Pologne découvrira sa tête, à l'aspect du portrait animé de Niemcewich, il ne pourra croire à tant d'indignités envers l'auteur de cette œuvre admirable. Lorsque la génération qui nous suit ira saluer, à son tour, les pages immortelles où Gros a raconté pour les siècles à venir, les faits de nos contemporains, elle pourra se persuader encore moins de la véracité de nos assertions. Cependant l'histoire aura des échos pour attester la vérité tout entière. Elle racontera que ce ne furent pas seulement d'obscurs contrebandiers littéraires qui vinrent outrager le peintre. Elle aura conservé, pour le flétrir, ce mot odieux et brutal : Gros est un homme mort. Mort ! avez- vous dit ? Et le portrait de Niemcewich. Est-ce sur cette page d'un touchant adieu que vous avez lu : Gros est un homme mort?

Pourquoi ces funestes paroles parvinrent-elles à l'oreille de Gros? L'indignation seule en fut la fatale messagère, mais le coup devint mortel. Il détruisit le reste de confiance de l'artiste en luimême. Gros vit disparaître tout espoir de trouver une occasion de mériter, par de grands travaux, une réparation éclatante. Depuis cette communication imprudente, une pensée unique agita

son esprit el le troubla. « Je ne suis donc plus bon à rien, demanda-t-il avec angoisse; je n'ai donc plus qu'à me jeter à l'eau ». L'un de ses élèves , auquel il faisait cette interrogation avec amertume, voulut éloigner cette idée fixe, où perçait un sombre désespoir. « N'insistez pas, dit le maître, on me le prouve à chaque instant » . Peu de jours avant cette conversation, Gros avait dit à la même personne, à propos de l'exposition de 1835 , « Il est des artistes qui se relèvent d'une prétendue chute : il en est qui ne se relèvent pas d'un succès prétendu ». Gros faisait allusion à ses dernières productions. Il pensait

avoir répondu victorieusement à ses détracteurs.

Ces mots : Gros est un homme mort, retentissaient sans cesse à ses oreilles, comme un arrêt terrible, comme une fin de non recevoir contre toute obtention de travaux d'un ordre élevé. Oter au génie les moyens de se produire, c'est le paralyser ; l'artiste vit de l'exercice des facultés qui le constituent ; le condamner à l'inaction , c'est le réduire au néant. Gros avait pu s'écrier, au sujet de la fin déplorable de Léopold Robert : « Un peintre ne doit pas se tuer; il n'a jamais dit son der-

nier mot ». La position de Gros était différente; il se voyait mettre en état d'interdiction.

Hommes du monde, ne vous demandez pas ce que vous auriez fait en cette circonstance. Il s'agit d'une organisation à part. Avant de chercher à l'apprécier dans ses actes, établissez en parallèle la conduite des ennemis de Gros et celle de l'auteur de la Peste de Jaffa, présidant le jury de ce même salon, où l'attendaient tant de déboires et d'humihations. Gros disait avec une modeste candeur, à l'occasion de ses efforts auprès de ses collègues pour favoriser l'admission des tableaux des jeunes arrivants : « On pèse cela comme du beurre : il faut le poids juste; sans considérer si, dans l'œuvre, il y a de l'avenir ou du passé. Et voilà ce qu'on nomme de la justice? J'ai beau crier , on ne m'entend pas. Quant à moi , je sais souvent oublier mon titre de juge pour redevp.'îi •• peintre; je me rappelle que je n'ai pas toujours eu de la richesse et du talent. Alors j'ouvre mon cœur et je ferme mes yeux ; et je me dis : Allons, sois indulgent pour cette fois; c'est un pain de quatre livres qui passe; le succès viendra plus tard. »

La liste civile avait chargé Gros de donner à

la composition de la bataille des Pyramides une plus grande étendue , afin de remplir un espace donné de la galerie de Versailles. Il s'occupait de ce travail, qui lui permettait de rapprocher deux époques extrêmes de son existence artistique et de prouver qu'il n'était pas au-dessous de lui-même. Il travaillait tout en murmurant contre ùn'e disposition exigeant, selon lui, « de faire d'un fauteuil un canapé ». Deux côtés avaient été surajoutés; il s augmentaient de sept pieds la largeur de l'ancienne toile.

Sur la portion gauche, Gros peignit un vieillard arabe soutenu par son fik et sà"fifllël' Ce" 'groupe, continuant celui du Turc, de TArabe et du nègre abattus, ne lui est pas inférieur sous le rapport de l'énergie du modelé. Le ton et l'ensemble des lignes s'harmonisent avec l'arrangement primitif, de manière à faire croire le tout conçu d'un seul jet.

La partie de droite, occupant trois pieds seulement, fut recouverte par une ébauche de cavaliers, à la suite de l'état-major. Cette ébauche est restée inachevée. La main de Gros s'est arrêtée là

Pendant que la volonté de Gros se raidissait contre les obstacles, on voulut lui retirer l'achè-

vement de la bataille des Pyramides; on la lui fit redemander. La raison mise en avant pour justifier cette mesure, était que cette toile ne pourrait être livrée à l'époque désignée pour l'ouverture du Musée de Versailles. Gros répondit au signataire de ce contre-ordre : « Dans votre lettre du 11, vous me faites dire que je n'ai pas encore commencé les additions projetées au tableau des Pyramides; c'est une erreur involontaire, sans doute, puisque je vous ai offert de venir les voir.

Vingt personnes peut-être les connaissent »

Gros termine par l'assurance de poursuivre sa tâche avec zèle et célérité.

On dut reconnaître la justice de la résistance de l'artiste , car , moins d'un mois après , on lui faisait savoir que Ton mettait à sa disposition un sujet des temps antérieurs, ou tout autre de notre époque; il était trop tard. Le découragement pesait trop lourdement sur Gros. Souvent une sorte de colère remplaçait l'inspiration du maître. Il jetait avec véhémence ses tons sur la toile, en accompagnant sa touche de cette exclamation : « On verra si je suis un homme mort » , Cette préoccupation incessante se retrouve dans toutes ses paroles. « Merci, dit-il, à un de ses amis qui

vint le voir , dans un de ces moments d'amertume, vous ne craignez pas de visiter un mort dans son cimetière. »

Exciter la pitié, après avoir fait naître l'admiration, était une position intolérable au-dessus des forces de Gros. Il pensait que l'oubli l'environnait d'un voile funèbre, n Pour avoir des travaux, disait-il à l'un de ses collègues de l'Institut, il faudrait me traîner dans les bureaux du ministère. Là , je m'entendrais demander qui je suis, et quand j'aurais décliné mon nom, l'on me demanderait ce que j'ai fait. »

Gros prit le soin de mettre ordre à ses affaires. Il consigna dans un testament olographe ses dernières volontés. Entre autres dispositions, il chargea son ancien élève, Debav, d'achever le tableau des Pyramides. Rien ne fut omis. Chaque part de la fortune de Gros reçut une désignation positive.

llort et fnnérailles de Ciros.

L'on était au 25 juin de l'année 1835. Gros sortit à neuf heures du matin pour aller continuer les fonctions de juré qu'il remplissait depuis une semaine; cette circonstance avait augmenté les

chagrins de l'artiste : sa répugnance à se prononcer dans une grave question de pénalité pesait à son cœur. Ce jour-là, Gros ne parut pas aux assises; le soir il ne vint pas prendre place à sa table; l'inquiétude commençait à se répandre dans sa maison. Sa femme alors se rappela l'expression singulière de Gros en lui disant adieu ; elle compta les heures de l'absence avec une anxiété toujours croissante. Les informations, prises au sujet de ce retard extraordinaire, n'amenèrent aucun résultat ; la nuit se passa lentement au milieu des angoisses d'une attente cruelle et constamment déçue.

Enfin, dans l'après-midi du lendemain, un homme arriva de Meudon, chargé d'apporter les rensei2:nements suivants : Un habitant de l'endroit côtoyait la rive de la Seine. Un chapeau, déposé sur le bord, attire ses regards : il s'en approche et il examine attentivement cet objet isolé ; l'intérieur contenait un mouchoir de poche et une cravate blanche : un certain ordre régnait dans l'arrangement de ce linge, et son propriétaire ne paraissait pas même au loin, pour le surveiller. Un infortuné vient de se noyer sans doute, pensa le voyageur. Dans cette persuasion

il so hâta d'aller prévenir l'autorité municipale.

.>.vjLe marinier Comtcseine, dont le zèle a sauvé tant de malheureux, accourt, mais inutilement cette fois, prêter le secours de son expérience et de son dévouement. Il découvre bientôt, à quelques pas de la berge, et parmi des roseaux, un corps humain étendu sans mouvement ; le visagç était appliqué sur la vase, et à moins d'un mètre au-dessous du niveau de l'eau : ce n'était plus qu'un cadavre. Son habillement se composait ainsi : habit et pantalon de drap noir , gilet de soie noire , bretelles élastiques, chemise à jabot, gilet et caleçon de flanelle ; des bottes recouvraient les jambes par-dessus le pantalon. Cette mise recherchée attestait une belle position de fortune : l'ensemble des traits indiquait un personnage fort au-dessus du vulgaire. On fouille les vêtements; l'on trouve, sur un petit papier triangulaire, ces mots écrits au crayon : « M. Syonnet suppliez ma femme, je n'ai plus rien à dire, qu'adieu ma chère femme. » Enfin, une carte de visite, dont une déchirure avait enlevé soigneusement les titres, laisse voir le nom de Gros, avec son adresse seulement! Est-ce une pensée

de dédain qui poussa Tartiste à rejeter des qualifications sans valeur auprès d'une critique injuste? ou bien a-t-il voulu mourir libre et dégagé de ces liens?

Les restes de Gros furent déposés provisoirement sous un hangar de planches et sur un peu de paille: ils furent confiés ensuite aux soins d'un jeune avocat stagiaire et d'un domestique, chargés d'aller réclamer cette précieuse dépouille, afin de la ramener à Paris : elle ne fut rendue qu'à minuit au domicile conjugal.

La triste nouvelle de la perte immense que les arts venaient de faire, se propagea bien vite. On fut frappé de stupeur, sans croire absolument à cet événement imprévu ; un petit nombre d'élèves de Gros furent admis auprès du lit où il dormait du sommeil éternel. L'un d'eux, celui dont la plume retrace ici d'affreux souvenues, se fit un pieux devoir de conserver à la postérité des traits que la tombe allait anéantir.

0 mon maître ! lorsque ma main recueilHt l'empreinte de ta face immobilisée par la mort, ton front majestueux brillait de la sérénité du juste, et ta bouche avait gardé la trace de ton dernier sourire.

J'en atteste cette image fidèle de l'expression qui marqua ton passage d'une vie amère à des jours promis à ta gloire; ta fin fut celle d'une victime résignée à payer de sa large existence un abri contre la persécution.

Il fallait une réparation éclatante à ces mânes. Une foule innombrable des admirateurs du grand peintre vint lui rendre les honneurs suprêmes. Le< appartements où Gros avait vécu ne purent contenir cette multitude; on ne fit que les traverser pour les saluer encore : la cour et les rues adjacentes étaient encombrées. Quand l'ordonnateur du convoi donna le signal du départ, les disciples s'emparèrent du cercueil et le portèrent avec le plus grand recueillement à l'église de Saint-Thomas d'Aquin.

Ce spectacle touchant avait un caractère inexprimable de grandeur, surtout quand ce cortège imposant entra silencieusement dans la nef, entièrement tendue de noir et décorée de simples palmes entrelacées.

Un magnifique cénotaphe indiquait la place assignée aux restes du grand peintre dans cette station. La musique vint prêter le secours de sa voixf)uissante à la voix des ministres de la reli-

gion. Lorsque la prière eut cessé de se faire entendre et que le corps eut été replacé sur le char funéraire, on détela les chevaux et chacun se disputa l'honneur de le traîner au champ du repos. Une affliction profonde coordonnait cette marche triomphale. Le peuple, impressionné par ces démonstrations si vraies, se découvrait respectueusement en demandant quel grand citoyen la patrie avait perdu. Le nom de Gros se murmurait tout bas, et les regrets de tous formaient un noble chant de mort à sa mémoire.

Malgré l'ardeur étouffante des rayons du soleil, on se rendit dans un ordre parfait au cimetière du père Lachaize. Là, plusieurs discours furent prononcés, et signalèrent les justes hommages de l'École française reconnaissante. M. Garnier, au nom de l'institut, M. Paul Delaroclie comme représentant des élèves, MM. Coignet et Court furent successivement entendus. Notre faible voix osa redire aussi nos émotions et flétrir les basses manœuvres des impitoyables détracteui's du peintre d'Eylau, d'Aboukir et de Jaffa. Puis, après un solennel adieu, le corps de Gros, embaumé dans un cercueil de plomb, fut déposé dans le tombeau de sa famille.

En quitlnnt ces lieux de tristesse et de deuil, l'oppression commune avait besoin d'épanchements mutuels. On aimait à se retracer des traits que Ton ne devait plus revoir; on cherchait des consolations dans le récit des faits honorant la vie privée de l'homme : l'artiste était désormais sous la protection de la postérité.

Portrait «le Grois.

Gros était d'une stature élevée. Ses mouvements avaient une noblesse remarquable en faisant acte de représentation ; dans ses relations familières, ils offraient le gracieux laisser-aller dune bonté native. Son état le plus habituel, dans ses dernières années, était une retenue excessive, suite de l'isolement où le maintenait la crainte de donner prise à la malveillance. D'injustes persécutions l'avaient conduit à douter de lui même ainsi que de rattachement de ses amis. Cependant son caractère était essentiellement expansif et généreux. Gros avait besoin d'émotions pour

vivi'C de sa vie d'artiste. Il ne fut pas compris. Ses plus dévoués admirateurs n'osaient provoquer ses confidences intimes, ne sachant comment aborder ce cœur ulcéré, sans irriter sa profonde blessure ; et ce sein, créé pour contenir tant d'amour, cessa de battre arrêté par un trop plein d'amertume.

L'extérieur de Gros était imposant. Le développement de son front répondait à la grandeur des conceptions du peintre, et indiquait une haute inteUigence et une imagination sans cesse active. Son regard spirituel et interrogateur jaillissait d'un œil doux et animé de toute la chaleur du génie. Son sourcil épais se modelait instantanément sur les moindres modifications de sa pensée. Son nez était droit; il continuait avec pureté, la ligne de l'arcade saillante, au-dessous delà quelle le globe orbitaire s'enchâssait largement. Sa prunelle ardente se voilait sous l'ombre des longs cils, implantés sur de belles paupières : les narines flottaient librement au jeu de l'air, aspiré par une poitrine fortement construite : leur élasticité montrait combien de grandes passions les avaient agitées ; on pouvait juger par la dépression de leurs cartilages des souffrances

morales de l'homme. La bouche de Gros était de moyenne grandeur; elle s'embellissait de l'expression qu'elle reproduisait avec finesse. Le menton terminait gracieusement l'ovale des joues, que chaque sensation colorait diversement à son passage : elles s'épanouissaient parfois au souvenir d'une gloire ancienne; les mécomptes du présent y reflétaient leur teinte pâle et mélancolique.

Dans le calme de cette âme impressionable, l'ensemble des traits laissait voir une structure grandiose et pittoresque. De longs cheveux, d'un blond ardent, descendaient des tempes et se l'éunissaient derrière la tête, sous un petit ruban noir : Gros avait conservé l'habitude de les poudrer légèrement. Son col était élégant et portait la tête avec fierté, quand le maître donnait ses chaleureuses leçons, avec la conscience d'une supériorité justement acquise. La constitution sanguine de Gros se révélait dans la forme et le coloris de ses chairs. L'action de son système nerveux se manifestait dans toute sa personne, alors qu'une contrariété subite s'opposait à ses impatients désirs. Gros s'est peint lui-même à trois époques différentes. Nous avons parlé de deux de

ces portraits ; il en est un autre que Gros a fait à l'âge de trente-huit ans environ, cette miniature à l'huile est admirable : elle joint au mérite de la ressemblance celui d'une exécution parfaite. Elle a été gravée par Vallot. M. Debay, père, a fait en marbre un très-beau buste d'après Gros. L'on doit au crayon lithographique de M. Maurin un portrait fort ressemblant du maître dans ses dernières années.

Celui qui sentait si bien sa position en disant avec une amère ironie, à l'occasion de critiques injustes : « les chiens aboyent après ceux qui courent » Gros ne voulut jamais autoriser personne à réfuter par la voie de la publicité, de perfides insinuations. Il était heureux de mériter des éloges ; il y puisait l'aliment le plus actif de son infatigable génie : mais en aucun temps il ne fit la moindre démarche pour appeler l'attention sur ses travaux où sur son inactivité. Son âme fière et indépendante dédaignait ces moyens, si communs de nos jours, de flatter la main qui donne à l'importunité. Il était à cet égard dans une appréhension continuelle. D'un côté. Gros éprouvait le besoin d'exercer son pinceau dans des monuments où il pût se trouver au large ; et

ce sentiment aiguillonnait sa timide vanité ; d'une autre part, il ne voulait pas solliciter comme une faveur ce qu'il pouvait regarder comme un droit acquis par des preuves évidentes.

Pour s'abandonner à des récriminations, arrachées par le regret d'user inutilement ses jours, il lui fallait la réserve prudente de l'intimité, alors ses efforts de concentration le trahissaient dans ce peu de paroles « on donne des travaux aux branches et l'arbre n'en à pas.» Un sentiment de jalousie égoïste et froid ne lui dictait pas ces reproches au pouvoir, mais la conscience de ce qu'il était capable de produire. Il s'agissait pour lui d'un certificat de vie, et non d'un bon à tirer sur la caisse du ministère de l'intérieur.

Aucun professeur ne rendit plus de justice aux succès véritables de ses élèves. Gros louait ainsi, chez sa vieille amie, madame Lebrun, les Enfants d'Edouard de Paul Delaroche. « Voilà de l'expression, voilà de la couleur qui n'est pas heurtée, voilà du dessin, c'est un tableau que j'admire ; il me fait rêver avec regret. Si j'avais eu assez d'argent je l'aurais acheté; j'en aurais fait mon trésor, et, comme l'avare, je l'aurais regardé à

mon aise et souvent. » Nous devons cette communication à M. Tripier Lefranc.

Nous pourrions citer beaucoup de faits de ce genre. On sait combien la sollicitude de Gros était libérale envers tous les jeunes gens confiés à ses soins. Il n'était hardi que pour faire prévaloir leurs intérêts. Si parfois une parole acerbe échappait au maître, c'est que son amour-propre, tout paternel, souffrait dans la personne du disciple inhabile ou mal nispiré. Voici une anecdote où l'on retrouvera l'un des traits principaux du caractère, brusque parfois, mais toujours bienfaisant de l'homme : Il traversait, vers le déclin du jour, la cour du palais de l'Institut, dans la quelle était situé l'atelier de ses élèves. L'un d'eux était assis sur la porte ; pauvre et studieux, il attendait l'heure d'aller dessiner à l'académie, et prenait son repas accoutumé, un seul morceau de pain, et l'eau de la fontaine. Gros songe au peu de temps restant pour aller dîner avant l'heure de la séance ; il en conclut que le paresseux n'a pas l'intention de s'y rendre, et il l'apostrophe vivement. « Que faites vous là? — Je dîne, répond naïvement le jeune artiste.

Gros, frappé de cette position pénible, n'a-

joule pas un mot. Il se retire tout ému chez lui. Son premier soin est d'envoyer chercher la personne chargée de la complahilité de l'atelier. Elle arrive. — « N. paye-t-il chez moi? » demande Gros avec une extrême vivaché. — « Oui, monsieur, et très-régulièrement , dit avec empressement le massier, attribuant à cette interrogation un sens tout à fait contraire au motif qui l'a dictée. « — Cela ne peut pas être. — Mais pardonnez-moi, monsieur, je puis affirmer que N. ne doit rien à la caisse. « — Je vous dis que non. » Et le comptable d'insister avec plus de force croyant toujours avoir à défendre un camarade. « — C'est justement ce que je ne veux absolument pas! s'écrie Gros avec emportement! Comment, il se nourrit de pain sec, et j'accepterais son argent! Vous n'en recevrez plus à l'avenir. » Un tiers au moins des élèves ne payait pas dhonoraires au professeur : il en avait exempté de droit ceux qui remportaient des médailles et des prix à l'école des Beaux-Arts et ceux dont la fortune était insuffisante; il se fit également une loi de ne jamais rien recevoir des Polonais , en souvenir des services qu'il avait reçu de l'un d'eux, et à cause de cette glorieuse confrater-

nité de la France et de la Pologne sur nos champs de bataille.

Les soins de Gros envers ses élèves ne se bornaient pas à ses leçons , données régulièrement trois fois par semaine. Il avait pour eux une sollicitude vraiment paternelle. Un sculpteur de son atelier, étant tombé dangereusement malade, Gros le fit soigner par son propre médecin, jusqu'à parfaite guérison; et, sous le prétexte de dédommager ce jeune homme des conséquences d'une longue suspension d'études, Gros voulut l'affranchir de toute cotisation.

Gros alla souvent plus loin.... 11 aida de sa bourse les plus nécessiteux. Un jour, un élève reçut des mains du concierge une lettre contenant cinq pièces d'or, enveloppées soigneusement et de manière à n'en rien laisser apparaître extérieurement. La mort de Gros est venue, après bien des années, révéler cet acte touchant de sa bienfaisance.

La sensibilité de l'organisme de Gros se mettait vivement en rapport avec les objets dont il recherchait les types constitutifs. Il y joignait une facilité prodigieuse à rendre ses émotions

par un trait caractéristique ; soit que le crayon ou la parole fût l'instrument de sa pensée.

Nous avons vu, dans maintes circonstances, avec quel bonheur il saisissait le point saillant, le plus propre à intéresser le spectateur de ses œuvres graphiques. 11 nous reste à parler de cet esprit habile à choisir l'expression la mieux appropriée à l'idée, à transmettre, avec sa force ou sa finesse , et de façon à frapper l'auditeur, en éclairant spontanément le point culminant de la question.

Une épithète toujours juste, une comparaison ingénieuse, avertissait ses élèves d'un défaut à perdre, ou leur indiquait une qualité nécessaire à cultiver. « Il a trop laissé brûler son rôti, » disait Gros en montrant du doigt un paysage, dont l'effet de soleil couchant était forcé pour vouloir être trop chaud.

— Que pensez-vous de ma galette , lui demandait d'un air de satisfaction mal déguisée un froid coloriste ! « — Mais je crois, répondit Gros, que vous feriez bien de la remettre au four. »

Il stygmatisa le dévergondage de la brosse à une certaine époque , en disant : « La peinture

n'est plus une langue aujourd'hui, c'est un patois. »

Les jugements de Gros sur un sujet quelconque, se formulaient par l'exposé naïf de la sensation perçue au moment du premier examen. Cette manière de présenter son opinion lui évitait ce qu'il craignait le plus , une discussion oiseuse. Ainsi 5 pour critiquer la disposition d'un petit monument au milieu de la cour d'un palais, il disait : « Quand je regarde l'ensemble, il me semble avoir une tache sur le nez. » En effet, rien de plus juste! Qui n'a pas éprouvé la distraction désagréable , causée par un point placé près de l'œil, et détournant l'attention, malgré la volonté de saisir audelà l'aspect général dont on cherche à se rendre compte.

On demandait à Gros son opinion sur le dessein de placer l'obélisque de Luxor au milieu de la place de la Concorde. Il résume à l'instant même sa pensée artistique, et tout ce que rappellent à son esprit les souvenirs révolutionnaires de cet endroit fatal , en disant : « Ce monolithe sera là comme un point d'exclamation couleur de sang ! »

Gros avait une allure franche, et si sa timidité

naturelle lui faisait éviter tout contact, on était certain d'obtenir de lui une réponse sincère, en faisant directement appel à sa probité. Cette indépendance, incapable de se courber devant une considération toute personnelle, s'eifaçait cependant s'il s'agissait d'une question d'humanité. Nous allons en donner un exemple, en montrant les deux caractères de Gros, l'homme et l'artiste en opposition complète. L'un de ses élèves , luttant encore contre les difficultés de la peinture et la pauvreté, sa première compagne, avait entin terminé le portrait d'une anglaise. Le mari de cette dame témoigna le désir de soumettre ce travail à l'appréciation de Gros, afin d'en mieux déterminer la valeur. Le disciple, pris au dépourvu, ne peut refuser de se conformer à cette juste réclamation ; et , sans se faire illusion sur sa position précaire, il surmonte son appréhension ; il se présente devant son juge, accompagné d'un témoin accablant, le modèle en personne. Forcé dans ses derniers retranchements, l'élève n'hésite plus. Il se hâte d'exphquer à voix basse, sa situation équivoque, en suppliant Gros de le ménager dans cette circonstance décisive. Gros, vivement contrarié , se contraint néan-

moins; il jette un coup d'œil rapide, et sur la belle tête posant devant lui , et sur la triste copie mise en parallèle. Son premier mouvement est de serrer les lèvres, en haussant les épaules, et de témoigner furtivement à l'auteur tout ce que lui inspire cette pitoyable production ; puis se retournant du côté de celui qui tient les cordons de la bourse, Gros laisse tomber ces mots : « Il y a du talent dans cette peinture » . Après un salut cérémonieux, il se retire, et revient après le départ des étrangers ; il saisit la fatale pièce de conviction et la porte dans son atelier , sans prononcer une seule parole; mais en écrasant de son regard le coupable, resté pour faire agréer d'humbles excuses.

Gros redevenu peintre lance avec dédain la toile sur le parquet et s'écrie avec explosion : « Mais c'est affreux ; que va-t-on penser de moi en Angleterre quand on verra cette croûte. Voyez quel rôle pitoyable vous me faites jouer. On dira : Gros a trouvé cela bien ! » Une lutte inexprimable se passait alors dans cette âme généreuse. Un seul moyen lui restait pour tout concilier : Gros prend avec colère sa brillante palette ; son imagination est remplie des traits qu'il

vient d'examiner, il corrige ^ retranche, ajoute, et substitue une figure animée et vraie, à la plate aproximation , dont l'aspect compromettait saf réputation européenne. «Au moins, dit-il, plus satisfait, je ne serai pas déshonorer >>,♦>•■ »

Gros ne pouvait voir souffrir sans être profon- j dément remué. Tout ce qui dénotait un carac-a tère insensible le révoltait. Il voit un jour dans l'atelier un papillon agitant ses ailes pour se dé-^ tacher du mur où le clouait une épingle. Gros, in-^ digne, s'écria : « Celui qui a fait cela ne sera ja-i mais un artiste, et si je le connaissais, je léchas-" serais sur-le-champ. »

Personne n'a poussé plus loin que Gros le culte de la piété fdiale. Les fragments de sa correspondance avec sa mère, publiés plus haut, nous ont permis d'en multiplier les preuves touchantes.

Aucune considération n'arrêta Gros dans l'expression de sa reconnaissance, surtout quand ceux auxquels il devait une obligation étaient dans l'infortune. Nous l'avons vu, sous la restau*' ration , réclamer incessamment le retour de David, son illustre maître. Lorsque la révolution de 1830 vint changer les rôles entre les puissants et les victimes. Gros se mit volontairement du

côté des vaincus sans appui. M. de Peyronnet, détenu dans la forteresse de Ham , eut à repousser l'imputation d'avoir été sans miséricorde envers les condamnés politiques; il invoqua indirectement le témoignage de Gros, à l'occasion de David exilé. Gros n'hésita pas un seul instant à publier une attestation conforme à l'appel du prisonnier d'État, et il le fit en des termes qui lui valurent cette réponse :

« Je viens de lire, mon cher baron, l'article de la Quotidienne, où sont racontés les détails de ce qui s'est fait entre vous et moi, quand il a été question que le malheureux David pût venir mourir en terre de France.

« Ces détails sont exacts , et ce n'est pas moi qui les ai révélés. Qui est-ce donc, sinon vous? Vous avez rendu spontanément témoignage à la vérité. C'est le fait d'un homme de bien; je vous en remercie. Ne dédaignez pas ces simples paroles : les remercmients du malheureux portent bonheur.

« Adieu, mon cher baron, je suis votre trèsreconnaissant serviteur,

« De Peyronnet.

« Ham , 23 décembre 1834. »

Gros fut toujours bon camarade pour ses condisciples ou ses émules. Appiani venait d'achever en Italie un portrait de Bonaparte. Ce général montrait à Gros cette peinture, en critiquant certains traits du visage; et, dans sa mauvaise humeur, le modèle grattait avec l'ongle un endroit important. «Ah! général, s'écria Gros, en retenant la main de Bonaparte, vous rendriez Appiani trop malheureux! » Gros alla plus loin, il osa contredire formellement l'opinion de son protecteur, en lui opposant son appréciation personnelle d'artiste.

On sait combien l'attachement de Gros pour Girodet et Guérin fut sincère. Gros aimait à recevoir leurs avis et leur donnait le sien avec un désintéressement bien rare.

Il avait au plus haut point le sentiment de la justice, et la probité sévère de l'homme de bien. Un jour il voulut faire un exemple , et renvoyer de son atelier un élève qu'il croyait coupable. Un ami prit obstinément la défense de l'accusé, malgré les injonctions formelles du maître, ne voulant pas souffrir, ce sont ses expressions , (( que Ion se permît devant lui de se faire l'avocat du diable. » Gros partit courroucé de cette

résistance inaccoutumée. Le défenseur officieux s'en alla longtemps après, pour être certain de ne pas retomber sous la férule. Gros était dans la cour et se promenait avec une grande agitation. 11 vient au-devant de l'élève, et lui dit : « Je vous attendais; j'ai réfléchi que vous ne m'auriez pas tenu tête si vous n'aviez eu raison. Je voulais vous prier de dire à N. qu'il me fera plaisir en oubliant ce qui s'est passé. »

Rëfléxionjs» générales» sur les» ouTrages»

de Gros,

Gros ne procède spécialement d'aucun maître; il tient à l'école de David par les préceptes; il se rapproche de Rubens et de Paul Yeronèse par le coloris et l'apparat; il rappelle souvent le Titien pour la vigueur et l'harmonie. L'on reconnaît en plus dun endroit que Gros s'est souvenu des formes grandioses de Michel-Ange.

La manière de Gros est à lui seul. Son allure lui est toute personnelle. Il s'est approprié des

qualités particulières à d'autres artistes; il n'a copié personne. David lui a dit : Soyez respectueux devant la nature, en la lui faisant voir ennoblie par la statuaire antique. RulDcns lui a montré comment on charge une palette. Yéronèse a déroulé de grandes machines sous les yeux de Gros. Michel-Ange lui a fait sentir la prédominance du crayon sur le pinceau, et comment on charpente une figure humaine.

Gros a puisé dans la nature même son grand goût pour les chevaux. Il n'a pas pris pour guide en ce genre, un prédécesseur heureux. Le peintre de bataille s'est formé dans nos camps. Lebrun ne lui a rien enseigné, La tradition n'est pour rien dans la manière dont Gros a représenté les chevaux. Ces animaux vivent , s'animent, sont en action sous sa brosse habile; Leurs passions se manifestent aussi bien que leur structure anatomique dans ses pages immortelles.

Les circonstances ont fait de Gros un peintre national, un archiviste de nos gloires contemporaines. Il lui a été donné de créer des formules nouvelles pour un genre dans lequel aucun n'a su l'égaler, selon l'opinion de David, qui puisa dans l'antiquité de patriotiques exemples, et ne les

emprunta pas, comme son élève, à notre his-^7 toire moderne.

Si Gros reflète dans ses ouvrages la chaude couleur du Titien , il s'en éloigne complètement en ce qui touche à la vérité du costume. Le Titien a commis de nombreux anachronismes à cet égard. Gros s'est renfermé scrupuleusement dans la fidélité la plus rigoureuse. En songeant aux difficultés multiples, résultant de l'obligation d'être exact dans la représentation de nos vêtements, on comprendra tout ce qu'il a fallu de'' grandeur dans les lignes pour suppléer l'ampleur des ajustements de la Grèce et de Rome à l'usage de David, ou le pittoresque des draperies soyeuses du Titien. Aussi Gros profitait avec enthousiasme des ressources offertes à sa brillante imagination parla richesse et la largeur des habits orientaux. Peut-être doit-on en partie, à cette particularité, i la préférence du public en faveur de la Peste de Jaffa, considérée par la masse des amis des arts comme son chef-d'œuvre et celui de l'École.

Ici vient naturellement se placer cette réflexion générale : Le premier tableau de valeur) d'un artiste a été, de nos jours, son plus complet' ouvrage. David a envoyé de Rome ses Horaces,

Girodet a débuté par YEndymion; Guérin par le Marciis Sextus; Gérard par le Bélisaire, et Gros par Jaffa. Cela s'explique. Tout homme ardent à se produire fait de plus grands efforts au commencement de la carrière; la flatterie l'enivre au milieu de ses succès ; la fatigue suit l'âge , et r amour-propre n'étant plus éveillé, l'on ne s'observe plus autant, ou bien on se décourage.

Quatre époques distinctes partagent la vie artistique de Gros. Ses premières années, occupées à peindre des miniatures à l'huile et des portraits de grandeur naturelle, — Jaffa , — Eylau , — la Coupole.

Gros a produit un nombre considérable de miniatures à l'huile ; il en a laissé beaucoup en Italie ; il en a fait moins en France. Ces travaux sont exécutés avec ardeur, et se distinguent, entre ceux de ce temps-là, par la richesse de la couleur et le fini du détail. Toutes ces peintures ne sont pas traitées par un procédé commun. On y retrouve l'hésitation de celui qui cherche la nature avec sincérité. Néanmoins, elles sont reconnaissables par le cachet personnel du peintre, toujours grand dans un petit espace.

Le plus bel échantillon en ce genre, est le

Massénadont nous avons déjà parlé. Le guéridon et son marbre blanc: les feuilles, sur l'une desquelles on lit le mot Zurich ; les gants , placés dans la main droite ; le chapeau et ses plumes tricolores ; le sabre et son ceinturon appendus au dossier du fauteuil sur lequel le général est assis ; ces accessoires sont peints avec le même soin que la tête et la main gauche nues, soit dans la lumière, soit dans le clair-obscur , disposé pour rendre l'effet plus sensible, mais cependant avec les sacrifices nécessaires.

Nous avons décrit les tableaux faits par Gros vers la fin de cette première époque ; ce ne sont encore que des tentatives isolées. C'est par des portraits de grandeur naturelle, que nous le voyons passer à la seconde phase de son talent.

Nos recherches nous ont mis à même de suivre ses traces pas à pas, en quelque sorte, dans cette transition. Le portrait de madame Auguste Durand et de sa fille, fait à Marseille , par Gros , à son retour d'Italie, nous fournit un moyen de constater le point où il était arrivé dans Fétude de son art. La composition a la simplicité d'une pose saisie à l'instant où la nature l'a donnée. Madame Durand est assise. Sa main gauche est

sar le dossier du fauteuil, et tient la main aauche de l'enfant : la main droite de madame Durand passe entre le col et le bras droit de sa fille, dont les petits doigts s'attachent, en l'attirant, au bras droit de son heureuse mère. La jeune espiègle se renverse, se câline sur les genoux maternels, et s'y trouve ainsi retenue de manière à ne pas laisser glisser à terre son corps flexible et mollement abandonné. Toutes deux portent une robe blanche. Un châle jaune est jeté sur le dos du siège, et reparaît de l'autre côté du groupe peint à mi-corps.

Le visage de madame Durand a une expression ravissante. Un charmant sourire anime la bouche et les yeux. Le dessin est plein de finesse et soigneusement étudié. La tête de l'enfant est plus largement établie ; elle est d'un ton transparent et modelée avec plus de laisser-aller.

Cette peinture offre des tons brillants comme les carnations deRubens, avec des contours arrêtés en certains endroits jusqu'à la sécheresse ; elle manque de verve , mais elle est essentiellement gracieuse. Les demi-teintes, d'un gris perlé sua,vi; , font valoir des reflets maniés dans la pâte et conservant une transparence et une fraîcheur

admirables. Gros a tâché de neutraliser l'effet de ces tons gris en faisant un fond ardoisé, propice à relever l'éclat des lumières et à rendre l'ensemble plus chaleureux.

Dans cette toile, le sentiment de la couleur emporte l'artiste, et il est maintenu par la crainte de ne pas dessiner assez purement. Cette hésitation apparaît dans l'exécution des détails. Gros n'a pas donné libre carrière à son pinceau. Les draperies sont disposées et peintes méticuleusement. En un mot, c'est le jeune homme qui voit bien, et ne sait pas encore reproduire complètement ce que ses yeux ont vu.

La grâce domine dans cet ouvrage. Nous allons rencontrer la vigueur et l'énergie dans deux portraits en pied de Bonaparte. Dans l'un. Gros nous montre le Premier Consul présidant les Comices de Lyon. 11 est assis sur un fauteuil recouvert d'une grande draperie, et s'élevant sur un gradin. Sa main droite tient des papiers ouverts. Ses gants sont dans sa main gauche , rapprochée du corps ; le pied gauche est sur le gradin ; le pied droit pose sur le sol, caché sous un riche tapis. L'habit du consul est ouvert supérieurement. Des culottes courtes et des bas de soie dessinent les

membres inférieurs. La tcte se retourne avec noblesse et fierté. Sous l'enveloppe du Premier Consul, on voit déjà poindre l'Empereur. Le fond offre une série de bases de colonnes sur un appui, décoré d'une draperie retombant en festons. Le peintre de Jaffa se prépare et se grandit dans ce portrait. Il se surpasse encore dans le suivant appartenant à M. Cambacérès.

Bonaparte est debout devant une table-guéridon, ornée d'une étoff'e verte et frangée d'or. Dessus cette table sont plusieurs objets : un encrier garni de plumes; des plans de batailles; sur l'un, on lit : Marengo; sur l'autre, passage du mont Saint-Bernard. Tout à fait en évidence, est une feuille portant en titre : Traités , et, à la suite, les noms des principaux endroits où ils ont été stipulés. Le doigt de Bonaparte est sur l'une de ces lignes. Sa main gauche, serrée contre le corps, tient des gants jaunes. Le Premier Consul porte le costume distinctif de son rang suprême. Un habit de velours rouge est boutonné sur sa poitrine. Un riche ceinturon la traverse diagonalement, et descend à la hauteur de la hanche , en soutenant une épée dont la poignée est enrichie du diamant connu sous le nom de vcrjent. Le

pantalon est collant et blanc, avec des ornements d'or. Les bottines sont noires-, un gland d'or pend à la pointe de leur tige peu élevée. La tête est vue de trois quarts : elle accuse une volonté ferme et réfléchie. L'œil est vif; le regard est pénétrant. Cette tête est modelée avec une vigueur prodigieuse. Les ajustements ont une valeur de ton surprenante. C'est un travail nourri , large et plein de fermeté. C'est l' avant-dernière station du peintre pour arriver à la Peste de Jaffa.

Gros tâte enfin le terrain dans la Bataille de Nazareth : son imagination prend un plus grand essor ; il aborde avec résolution une entreprise exigeant une haute intelligence et une exécution puissante. Ses travaux antérieurs attestaient la vigueur de son pinceau ; Nazareth fait connaître son aptitude à concevoir et à disposer une Grande machine.

Jaffa nous montre l'artiste atteignant, par une transition rapide, le point culminant de son génie, tout en ignorant encore sa force réelle et en l'employant sans réserve. Il y a dans la Peste de Jaffa la matière de plusieurs tableaux, en utilisant la surabondance de ses éminentes qualités,

avec l'économie apportée par les anciens maîtres

dans leurs ouvrages ; il n'y a pas intempérance dans la Peste deJaffa, mais concrétion. L'unité de la pensée, la grandeur du dessin , la vigueur du coloris, la franchise de l'effet, l'apparat de la mise en scène, la conscience et la fermeté du rendu de la forme en font un tout homogène. Gros n'a pas regardé derrière lui; il ne s'est pas préoccupé des méthodes à l'ordre du jour; il a écrit comme il sentait, et il a été sublime en donnant un libre cours à son exquise sensibilité.

Ce sujet s'adaptait merveilleusement à la situation actuelle de son esprit. Gros avait souffert et la souffrance accumulée en lui, se frayait une issue en allant s'empreindre sur une vaste toile. Un autre avenir s'ouvrait devant Gros ; il entrevoyait dans un horizon rapproché, cette gloire si longtemps rêvée; il saisit avec avidité cette occasion. La pensée intime de la j}esle de Jaffa est effectivement l'expression des douleurs humaines, s'arrêtant devant l'espérance qui soutient et console les malheureux. Gros allait faire ainsi son entrée dans le monde supérieur des arts, et il n'a rien négligé pour débuter avec honneur.

Gros sait mieux dans Aboukir de quelles res-

sources il peut disposer ; il met plus de discrétion dans leur emploi ; son talent est fougueux et ardent, mais il se ménage davantage.

Aboukir rentre plus dans les goûts que dans les sentiments de Gros ; aussi le plus bel endroit de son récit est l'épisode du pacha de Romélie et de son fils.

Gros avait apporté dans la Peste de Jaffa la faveur d'un néophyte: il avait suivi avec exaltation

l'impulsion d'un génie, exercé de bonne heure à étudier consciencieusement la nature pour en

faire son guide. Une inspiration sublime avait remplacé surabondamment l'expérience. Gros se rend compte de tout dans la Bataille d' Aboukir; il domine sa matière; il en coordonnées éléments sans rien perdre de sa chaleur.

Les sentiments généreux de Gros, sa vive sensibilité, se manifestent dansEylau. Cette scène de désolation et de carnage émeut son cœur : il imprègne de ses sensations douloureuses, le geste si vrai, si pathétique de l'Empereur. Gros s'identifie avec la reconnaissance du Lithuanien; il souffre avec les blessés; il pleure sur les cadavres; il se plaît à consigner le dévouement de nos chirurgiens, après avoir honoré le courage de nos

troupes victorieuses, malgré le nombre et les frimats.

Le talent de Gros commence à se modifier dans celte belle page ; il n'a plus la ressource des costumes de rOrient et leur brillant prestige. Il n'a pas voulu capter notre esprit, en surexcitant notre prédisposition naturelle au merveilleux ; Gros a préféré nous émouvoir en présence de ces calamités de la guerre et subjuguer notre âme en la resserrant devant ces pénibles images.

Après quelques hésitations dans la Prise de Madrid, Vd Bataille des Pyrainides , et V Entrevue des deux Empereurs^ Gros essaie une autre voie. Il se montre historien spirituel et fm observateur dans la Visite de François l" et de Charles- Quint à l'église de Saint-Denis. Son style prend une grâce et une fraîcheur séduisantes dans cette toile.

Le Départ de Louis XVLII fournit à Gros l'occasion de produire un effet de nuit magnifique, et nous intéresse par le spectacle d'une grandeur déchue et des passions mises en jeu dans cet événement historique. Gros sauve l'aridité du sujet de V Embarquement de la duchesse d' Angoidâme par la beauté du nu dans les figm*es des marins,

et le sentiment répandu sur les visages enthousiastes ou consternés des assistants.

Le tableau de Bacchus et Ariane marque un retour vers l'antique et l'école de David, où la sensibilité joue encore un rôle important. Quand elle fait défaut au peintre, il trouve sur sa brillante palette et dans la disposition de ses personnages, de quoi prouver la sûreté de son crayon, la beauté de son travail et son entente grandiose des raccourcis et de la composition.

Le Saint Germain nous donne un avant-goût de la Coupole, où la fécondité du talent de Gros se révèle dans des formules nouvelles , et vient étaler avec magnificence ses moyens d'action sur les masses, appelées à contempler avec admiration un chef-d'œuvre nouveau.

Jusque-là Gros avait fait une étude spéciale et presque exclusive des passions humaines soulevées sur le champ de bataille. A la turbulente agitation des hommes de guerre, il fallait faire succéder un calme religieux. Un style grand et simple, propre à élever l'âme sans la troubler, devait se substituer à celui de Jaffa, à'Aboukir et à'Eijlau.

Gros a prouvé dans la Coupole qu'il savait

faire autre chose que des figures vêtues de nos hal)its, La beauté des têtes, l'ampleur des ajustements, la science des nus, la noblesse des expressions, ont placé le peintre français à côté des maîtres de l'école d'Italie, qu'il a souvent surpassé dans la réunion si rare de la pureté de la forme et de l'éclat de la couleur.

Après ce sublime effort, après avoir donné dans l'exécution de cet immense travail, tout ce qu'il y avait en lui de vivace , Gros commence à ressentir la fatigue d'une carrière laborieuse. A partir de cette époque , Gros n'est plus entier comme autrefois. Il ne verse plus à pleines mains les trésors réunis de la peinture. Il devient moins prodigue; il semble épargner, pour les faire durer plus longtemps, les qualités auxquelles il doit une réputation colossale. Dans certaine œuvre, le coloris fait les principaux frais; ici , la pensée ; sur une autre toile, le dessin est mis plus particulièrement en usage.

Les plafonds du Louvre indiquent un commencement de déperdition de vigueur. Leur aspect n'a plus le grandiose des ouvrages des temps de la virile existence artistique de Gros. Il se préoccupe de la critique. Il devient timide dans son exécution. Il

n'a plus autant de confiance dans ses ressources, et n'ose pas les étaler avec la pompe accoutumée.

Gros s'attriste. 11 s'arrête à moitié chemin. Son clair-obscur est moins solide; son dessin n'offre plus autant d'énergie. Au fond, cependant, on reconnaît le grand maître. 11 ne manque à son labeur que l'audace des anciens jours. Etudiez ses productions en détail : le mot s'y trouve toujours, mais l'accent est parfois oublié.

Gros s'est moins affaibli de lui-même que par les coups multiples dont il a été consécutivement blessé. En émoussant sa sensibilité par des atteintes réitérées, on lui a retiré ses moyens d'agir; et quand il a été privé de ce qui faisait sa force, on a livré le Samson de la peinture aux Philistins du feuilleton.

Le découragement s'infiltre bientôt goutte à goutte dans le cœur de Gros. Le peintre s'amoindrit par consomption. Il cherche des distractions dans des souvenirs attr avants, et c'est avec le mécanisme compassé du sourire chez l'homme blasé, qu'il nous fait voir l'amour piqué par une abeille et se plaignant à sa mère.

Cependant, tout n'était pas éteint dans cette âme ulcérée. On avait pu la froisser entre le

doute et le dégoût ; mais lorsque le vieil athlète voulut reprendre le ceste et rentrer en lice, pour se réhabiliter auprès d'une coterie insolente et railleuse, il prouva dans V Hercule et leDlomède, aussi bien que dans le portrait de NiemcevAcli, combien il lui restait de puissance créatrice, et ce que l'on allait perdre en lui.

Ce fut le testament de mort de Gros ; il désirait «finir par une gloire d'ateher, » comme nous l'apprend un écrit de sa main, et il alla déposer sa palette dans les eaux de Meudon....

Gros a fait faire un grand pas à l'Ecole française. Vien avait pressenti la marche à suivre. David rouvrit, et la jalonna. Gros agrandit l'espace et recula les bornes du chemin.

En opposant aux spirituelles croquades de ses devanciers, les contours sévères des Grecs , David dut refroidir la peinture. Gros, moins absolu, la réchauffe et lui communique le sentiment et la vie, en la faisant palpiter sous une forme énergique et un coloris chaleureux.

David est vrai surtout dans les détails ; Gros est enraiement vrai dans les détails et dans l'ensemble. Le premier songe d'abord à la forme et

cherche la couleur ; le second nous attire par une couleur puissante ; et , sous ce prisme , il nous montre un modelé savant et larofe.

L'esprit avait chez David l'initiative de la composition; Gros se mettait à composer un sujet après en avoir instinctivement établi la base. Il posait le fait simple ; il en écrivait le mot à mot, pour ainsi dire, et s'appliquait en suite à trouver les moyens d'en grandir la portée, avec le développement dont sa donnée était susceptible. Il établissait le principe et en déduisait les conséquences logiques; non pas par un froid calcul, où l'esprit avait la plus grande part , mais par le sentiment de la chose à représenter; il sentait qu'elle devait être exprimée plutôt d'une façon que d'une autre; et, directement ou par analogie , il appréciait la correction à faire à sa première inspiration.

Les croquis de Gros ne laissent aucun doute sur sa manière de procéder dans cette partie sublime de l'art, désignée sous le nom de composition. Ces premiers jets , ces rapides éclairs de l'inteHigence de Tartiste en travail sont intéressants à explorer. Un croquis est la formule exacte de la façon dont lidée a été conçue. Un

— AlA —

croquis est complet dans son ensemble, si le peintre a saisi d'un coup tout ce qui peut rendre ses impressions. Le croquis est vague avec une inspiration dont Tapplication est incertaine. Il est illisible, s'il est le produit d'une imagination en délire *, il est surchargé de lignes si l'enfantement a été laborieux. Peu de traits suffisent à l'expression claire et facile.

Un croquis nous fait entrer plus intimement dans le génie de l'auteur , en nous reportant à son point de départ. Il nous permet de mieux juger la pensée quand elle est ïine , et sans l'entourage dont on se sert souvent pour en déguiser la pauvreté. L'artiste est à découvert dans un croquis. Il y met plus d'expansion, plus de laisseraller : il se parle en quelque sorte à lui-même. On s'adresse au public dans une œuvre achevée, et, presque toujours, avec des restrictions; on ose en étant seul, et oser est de plus une condition de succès.

Les croquis de Gros sont de plusieurs espèces : ceux où il a noté ce qu'il a rencontré, comme observation faite sur le naturel ; d'autres où il a jeté le résultat d'une inspiration , comme un germe utilisable; enfin ses projets d'esquisses.

La première catégorie appartient presque exclusivement à ses jeunes années. Elle se compose de paysages, d'animaux divers, et de chevaux particulièrement. La seconde offre des fragments où brillent des pensées ingénieuses. La troisième et dernière série est du plus haut intérêt, comme on a pu le voir dans le cours de cet ouvrage. Il nous reste à signaler certaines feuilles méritant une mention spéciale, sous le rapport du sentiment graphique , et au point de vue de la pensée.

Le plus beau spécimen, comme observation de la nature, prise sur les chevaux, est une petite feuille sur laquelle Gros a représenté successivement un Arabe emporté par son cheval au galop, puis un autre Arabe courbé sur le col de sa monture, et franchissant rapidement l'espace ; enfin , un troisième cavaHer au repos. Au bas, et vers l'angle droit, on voit un grenadier français, croisant la bayonnette contre un cavalier maure, armé d'une lance et se retournant en fuyant pour frapper son adversaire. Ce petit chefd'œuvre est à la plume. Une touche spirituelle et hardie avec une teinte noirâtre sur la face et les mains suffisent dans ce trait pour le com-

pléler ; il serait impossible d'y rien ajouter sans en affaiblir la fougue et le piquant aspect.

Personne n'a mieux exprimé que Gros, et aussi simplement ce qui peut correspondre , en peinture, au simple récit d'un foit. Yeut-il consigner le souvenir d'une course en un brillant et lé^er équipage : il trace en peu de lignes deux chevaux se jouant entre eux et parcourant la route avec aisance. On sent qu'ils ne traînent qu'un poids peu sensible ; les courroies sont à peine tendues ; les rênes seules sont dans la tension la plus grande et fortement maintenues par le conducteur, dont le fouet inactif laisse aller au gré du vent une corde inutile. Les roues, indiquées par des circonférences sans ravons distincts, et soûlevaut la poussière loin d'elles, montrent la vélocité de leur évolution.

Là c'est un cheval lavé par un jockey , se tenant en garde contre un coup de pied de l'animal, subissant impatiemment cette toilette.

Quelle vérité dans ce cheval au manège, tirant sa longe et répondant par des ruades aux coups de fouet de l'écuyer qui l'exerce!

Voici sur la même page un Français, un Arabe et un Turc, tous trois en selle, et chacun sur un

cheval de sa nation. Les différences caractéristiques entre les manières de se tenir en selle, sont aussi bien observées que le type des hommes et des animaux.

Veut-on de l'énergie dans la pensée? on ne peut regarder sans frémir ce buffle sauvage s' élançant avec angoisse, et se tordant pour échapper au venin de deux serpents, qui se dressent à ses flancs comme deux ailes, sans qu'il puisse atteindre de ses cornes, ces redoutables annélides enroulés autour de leur proie.

Gros va nous initier à son plus doux rêve, en nous retraçant la riante expression du bonheur domestique. Un homme est assis; il tient sur l'un de ses genoux sa jeune épouse, présentant le sem à son enfant. Le père enlace à la fois dans ses bras affectueux, la mère et cette frêle créature dont elle se pare avec orgueil. 11 goûte pleinement cette féhcité pure. Ses mains réunies pressent avec amour, sur son cœur, un précieux fardeau. Le baiser qu'il dépose sur le front de son fils s'adresse également à celle qui le lui a donné. La mère et l'épouse jouit de cette caresse et contemple avec attendrissement ce spectacle plein de charmes. Il y a toute l'explosion d'une

àme ardente et sensible dans cette délicieuse imaoe.

Nous voyons à côté l'anéantissenaent des facultés par l'excès de la douleur. Un malheureux est couché sur un tombeau : son visage est caché dans ses mains. Il fuit la lumière pour s'identifier avec les ténèbres de la mort qu'il invoque. Un larue manteau le couvre comme un linceuil. On n'aperçoit aucun trait de la face. La pose éloquente parle assez haut à l'imagination du spectateur.

Cet autre croquis, simple et touchant, est un groupe de deux jeunes femmes : l'une est assise; ses jambes sont croisées; sa tête se renverse; son bras est languissamment abandonné sur un coussin ; sa main droite s'appuie sur le bras de son amie, debout et posant sa fraîche main sur le front brûlant de la malade. D'un côté la souffrance morale; de l'autre l'amitié consolatrice.

Ceux qui recherchent la poésie dans les ouvrages d'art , aimeront le dessin à la plume où Gros a esquissé une jeune fille, enlevée avant l'âge, et dont il a fait le portrait de souvenir. Elle est auprès d'un ruisseau formé par une cascade jaillissant au fond d'un jardin. Sa pose est mo-

deste et recueillie. Elle suit d'un regard mélancolique une rose qu'elle vient de jeter au courant de l'onde. N'est-ce pas avoir rajeuni cette poétique inspiration de Malsherbe.

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses : L'espace d'un matin.

Les cartons de Gros renfermaient bien des richesses de ce genre. Il aurait pu les répandre à l'aide de la lithographie; il ne s'est servi qu'une fois de ce procédé, si bien utilisé maintenant. Du moins , nous ne connaissons qu'une planche lithographique entièrement de sa main. Elle est fort rare ; elle a pour titre : Arabe du Désert, Un chef arabe est assis sur le sable ; il vient de traire sa jument, placée près de lui ; il donne du lait à boire à un jeune Ethiopien , prenant avidement cette boisson , et montrant dans son geste expressif le bonheur de pouvoir contenter sa soif ardente. Plus loin, on voit un chien altéré. Le fond est nu. Cette pierre a été dessinée en 1817, et imprimée chez M. de Lasteyrie.

Gros a excellé dans le portrait; habile à saisir la ressemblance, il a su discerner avec un tact parfait ce qui, dans la physionomie ou la pose , pouvait le mieux caractériser son modèle. Son

style a varié tour à tour en raison de ces points de vue divers. Gros a élevé le portrait jusqu'au tableau d'histoire, avec les figures de Bonaparte, de Masséna, de Lassalle, de Murât, et du comte de Lariboissière et de son fils. Ce peintre a montré une finesse d'observation et une pénétration étonnante dans l'étude des têtes du maréchal Victor, du général Fournier, du comte Honoré de Lariboissière, du comte Rov, de M. Galle et de Chaptal. Gros a mis une élégance admirable dans le portrait équestre du prince Yousoupoff. Il a répandu la grâce et la naïveté dans les traits de mademoiselle Dessolles. Il nous a profondément ému devant la noble et touchante image de la veuve du général de Lassalle. Partout on lit une pensée attachante ou ingénieuse, partout Gros adonné la vie intelligente à ses chairs; il ne s'est pas contenté de les rendre palpitantes par la représentation exacte de l'existence matérielle, le cœur ou l'esprit de ses modèles anime leur visage et les ennobht.

Tantôt la brosse de Gros est concise et visoureuse : tantôt elle s'assouplit avec des contours harmonieux et suaves; elle est constamment colorée des teintes les plus vives et les plus riches.

L'observateur qui savait si bien déterminer l'attitnde familière et l'état le plus habitnel de lame de celui dont il voulait peindre les traits les plus caractéristiques, Gros, négligeait souvent le soin de (choisir des ajustements favorables pour ses portraits de femmes. Son désir d'être vrai lui a fait copier , servilement , des modes disgracieuses; il mettait un grand goût dans l'agencement des draperies d'une grande machine, et il en manquait pour disposer agréablement les petits riens dont se compose une toilette féminine. Il lui a fallu tout son talent pour arriver à de gracieux résultats , par la seule disposition des lignes corporelles, sans le secours de ces innocents artifices, dont une femme sait tirer un si bon parti.

Gros prisait peu ces moyens, que son immense génie lui faisait considérer comme futiles ; car il peignait un portrait avec toute la conscience qu'il mettait àfaire un grand tableau. Le portrait d'Alcide de la Rivallière en est un frappant exemple.

Les portraits de Gros se distinguent par un

cachet particulier d'animation et de vityhté; ses

personnages ont un mobile d'action ; ils vivent et

agissent; ils n'offrent pas l'immobilité que 1 on ren-

contre dans la plupart des ouvrages de ce genre. Gros a foit voir l'homme moral sous l'enveloppe physique. On ne se rend pas seulement compte de la forme extérieure , on peut apprécier les qualités intellectuelles de la personne.

Nous croyons avoir assez fait comprendre comment Gros procédait dans la partie la plus élevée de l'art , la composition proprement dite. Il nous reste à parler de ce qui concerne plus spécialement l'exécution. Nous n'écrivons pas seulement pour les amateurs habitués à considérer le résultat, sans se mettre en peine de connaître par quels moyens l'artiste a pu l'obtenir; nous désirons, surtout, être utile à ces jeunes gens, pleins d'avenir, qui, destinés à suivre la carrière épineuse de la peinture, ont besoin de savoir par où leurs maîtres ont passé. Notre intention n'est pas d'engager aucun élève à marcher obstinément dans la même voie. Nous voulons signaler les écueils à franchir , en exposant de quelle manière un de nos plus grands génies manifestait sa pensée. L'art ne doit pas être constamment à recommencer pour tous. L'expérience des anciens doit profiter aux débutants, en éclairant leur marche aventureuse et incertaine.

Dans ce but , nous suivrons un instant le professeur et le peintre , soit au milieu de ses disciples , soit au sein de son propre atelier.

Gros répétait souvent aux dessinateurs : a II faut procéder par ensemble-, ensemble de mouvement, de longueurs, de lumière et d'ombre, ensemble d'effet. « Vous ne devez, disait-il, vous occuper d'une portion sans regarder le tout; faites-vous la tête? regardez les pieds et ainsi du reste. » Selon ce précepte , il ne laissait poser le crayon blanc sur un papier coloré, qu'après lachèvement complet du travail de l'estompe ; en réservant toujours le ton même de la feuille entre la lumière et l'estompage surajoutés, de façon à utiliser la demi-teinte toute faite. Il résumait ainsi ce système : « Conduisez simultanément chaque partie , de telle sorte que si votre besogne venait à être interrompue , il y ait homogénéité dans chaque partie, quel qu'en soit le degré d'avancement. »

Gros recommandait instamment à ceux qui peignaient d'après nature , de dessiner avec soin le modèle avant d'employer le pinceau; il ne tenait aucun compte du coloris , s'il ne revêtait de belles formes. Chose singulière, son émule , Gi-

— ^Sl —

rodet, grand admirateur de Tantique , parlait incessamment à SCS élèves de la nécessilé de chercher des teintes riches et brillantes. Chacun de ces maîtres se déliait sans doute de sa prédisposition particulière , et voulait ainsi prémunir l'inexpérience d'un commençant contre une influence exclusive.

Gros estimait plus un éloge adressé en sa personne au dessinateur, qu'au rival du Titien et de Rubens. Le professeur ne négligeait pas cependant les richesses offertes par la chimie moderne , pour augmenter les ressources du pinceau . Quand il voyait une palette trop peu garnie , il témoignait son mécontentement avec ces paroles : «On ne fait pas de peinture à la Spartiate. »

On ne pouvait, selon l'avis du maître, prendre trop de précautions pour éviter l'action nuisible du temps sur la peinture. On devait dessiner sur la toile avec du crayon blanc de préférence à tout autre expédient composé de tons noirs , propres à repousser plus tard et à rendre les contours durs et secs.

Gros établissait sur sa palette une série de tons composés d'a[»rès nature , répondant dans leur ensemble, au ton général du modèle, et un

à un à chaque teinte d'un plan pris à part. Il avait soin de conserver la fraîcheur de ces teintes en ne déflorant pas les éléments entrant dans leur composition , par l'action trop prolongée du couteau à palette pour opérer leur mixtion. i

Cette étude et cette disposition préliminaires étant faites, il s'agissait de copier la nature en apposant la couleur dans les limites tracées primitivement par le crayon. Gros établissait d'abord le ton local en sa lumière , et, par opposition, l'ombre de la forme ; non pas avec des tons insignifiants , comme un frottis de bitume ou de toute autre teinte de convention ; mais avec la teinte juste, portée à une valeur telle que, la toile étant couverte , cette teinte, franchement posée, ne perdit rien de sa force. Il passait ensuite de l'un à l'autre de ces extrêmes, en appliquant successivement des demi -teintes intermédiaires juxtaposées.

Gros ne manquait jamais de blâmer ceux qui prétendaient aller plus vite et finir davantage, en noyant les teintes les unes dans les autres, par le balayage de la brosse ou du blaireau. Rien, en effet, ne salit plus le coloris que ce procédé mécanique.

« Imitez naïvement ce que vous avez sous les

yeux , disait Gi'os , cherchez bien le ton sur la nature , et quand vous avez pu le trouver sur votre palette, reportez-le sur la toile, à sa place exacte et sans y revenir. « Il vaut mieux, ajoutait-il, regarder dix fois le modèle et ne toucher qu'une fois la toile avec la brosse. »

La plupart du temps , on se hâte de jeter au hasard une teinte sur la toile, avant d'en avoir calculé la valeur relative et la position. L'on recommence ainsi jusqu'à ce que l'œil soit satisfait ; mais avec ces tentatives multiples , on fatigue inévitablement l'organe de la vue; on perd beaucoup plus de temps et l'on altère la peinture par cet entassement de tons faux et fatigués.

Il était bien entendu que le maître ne disait pas d'aller jusqu'au point d'étiqueter des échantillons de couleurs et de faire une marqueterie incohérente; mais de contenter l'œil par des séries de teintes chromatiques , dont la réunion pût former un ton local simple et vrai.

Cette méthode , indiquée par la nature même, explique la rapidité d'exécution du grand coloriste, posant et laissant le ton ; sauf à lui donner plus de consistance avec des glacis transparents.

Gros ébauchait une esquisse par des frottis, faits presque entièrement avecle ton primitif servant de base. Très-peu de teintes rompues commençaient le modelé de ses draperies. Il se hâtait découvrir satoile,afm d' en faire disparaître le blanc j fatiguant son regard. Ce moyen expéditif secondait parfaitement son impatience habituelle ; il se contentait d'indiquer les centres d'opposition de couleur des grandes masses, sans s'occuper encore des transitions entre eux.

Gros procédait avec une plus grande réserve, quand sa pensée était élaborée dans son esprit et circonscrite dans des contours arrêtés. Il prenait surtout un soin particulier pour les portraits de femme ; il les préparait avec des tons chauds et transparents ; puis il tempérait leur ardeur par des demi-teintes grises superposées , de façon à rompre les tons trop entiers et à les rendre fuyants.

Ces ébauches sont toujours dans le ton vrai quoique ménagé : nous en connaissons deux, propres à corroborer les observations précédentes. L'une est un portrait ébauché d'une mère et de ses deux enfants. La surface de la toile est à peine couverte, et déjà l'on pressent l'œuvre achevée.

— 4-88 — L'autre est un portrait de madame Gros et de sa sœur, ébauche pleine de grâce, de fraîcheur et de naïve- é.

L'école (le Gros compte un grand nombre de disciples. Plusieurs sont en possession d'un nom devenu populaire, il ne nous appartient pas de faire un choix entre ces émules. D'ailleurs plus d'un talent doit grandir et se développer encore dans ce corlége du maître.

Nous crovons donc devoir donner la liste complète des élèves de Gros. Nous suivrons la date de l'entrée à Tatelier, et l'ordre alphabétique par séries d'une année.

1816. — MM. Béiïasse, Boillv aîné, Boomh, Bourgeois, Brulard. Bulgari, Carpentier, Cassas, Clievelot, Closon, Goûtant, Crignier, David, Delaroche aîné, Dulari, Garreau, Halbou, Haubois, Hervieux, Hesse, Hubert, Jérôme, Labourdonnais, Leprince, Liénard, Magnon, Marigny, Naigeon , Paradis , Passavent , Pigal , Poisson , Schnetz, Ternitte.

1817. — MM. Allier, Alphonse, Auguste, Barye, Beaume, Bellangé, Benard, Bornot, Bourdet, Ca-

moins, Carrier, Charlet (Toussaint), Chenard. Court. Debay, Delanoë, Demezières, Destouches, Dieudonné, Doyen, Dufeu, Dumoulin, Diiportal, Faly, Fournier, Gechter, Gorbitz, Gué, Hofler, Lami, Lassusse, Lavauden, Lejeune, Lemaire, Massé, Melzer, Milhomme, Moret, Peyron, Raverot, Rioull, Rougemont, Saurine, Sneïdher, Soulari, Yalbrun, Valmont, Vandcrdont, >yach, Weber, Wichman.

- 1818. —MM. Alcide de la Rivallière, Artigues, Bachelery, Bouchot, Bouchardy, Boudot, Delaroche (Paul), Devilliers, Feron, Godefroy, Goyet (Eugène), Hubert, Lacroix, Lethiers, Maleci, Muller, Poujol, Ridler, Rodet, Savignac, Terron, Thomas, Triol.

1819. — MM. Abeele, Aubel, Belloc, Bonnington, Chamard, Delangle, Dimier, Dubois, Duchesne, Durand, Fenouillet, Gervis, Godard, Habertzell, Hendrick, Jacquot, Lecler, Marochetti, Richard, Robinet, Roqueplan, Senties, Udisias, Yalentin, Weds^wood.

1820.— MM. Bail, Berger, Blanchard (André), Blanchard (Pharamond), Carbillet, Chataigner, Félix, Jamard, Ledieu, Lehoux, Léonard, Lu-

gardon, Moiifort, Osinski, Pitois, Prevot, Roger, Saint-Rcmi, Schopin, Sennepart.

1821.— MM.Beel, Bérard, Berlin, Briquelet, Buatte, Caron, Decaisne, Delamarque. Delestre, Esonn , Gentz , Gravillon , Hanaerlin , Hesse (Alexandre), Latil, Lechenetier, Lordon (Abel), Moine, Monnier, Noël, Philippon, Renardi, Robert, Roberts, Rose, Signol, Thayer, Yarillon.

1822. — MM. Auvray, Beaufort, Blanchard, Boilly jeune, Boissard, Bourgeron, Brauer, Brun, Casey, Cassel, Colson, Darondeau, Daubigny, Debacq, Debiat, Decraesne, Demesse, Depierre, Dominique, Durand, Durupt, Huet, Jolivet, Julien, Langlois, Lecurieux, Pajou, West.

1823. — MM. Amiel, Benevent, Brandon, Breton, Denat, Denos,Deville, Dielter, Domey, Dubourgal, Duelos, Fanelli, Fourreau, Fregevize, Larivière, Mayer, Numa, Pérignon, Robin, Saligot, Ucherot, Wattier aîné, Wattier jeune, Woiiït.

1824. — MM. Arbost, Dittemberg, Dumortier, Gérard, Gudin, Henri, Jardinet, Leboueher, Lenoble, Louis, Parez, Picot, Prach, Revel, Ricois, Riss, Rival, Sabaticr, Tudos, Vandenberg, Waschmut, Zani.

1825. — MM. Alligre, Balatt, Bernard, Debilly, Delansthe, Dulong, Herbe, Lacorne, Lanthies, Lefèvre, Mousquet, Moutillard, Richard, Schorn, Stern, Wazel.

1826. — MM. Ablitzer, Debon, Decreuse, Denaisne, Dubouloz, Grandjean, Kublin, Lemire, Levasseur, Loir, Pouchet, Raimond, Rossin, Villemsens.

1827. — MM. Aumont, Beltz, Brossard, Demarets, Dommage, Dorgemont, Doublet, Durand, Glanerasse, Holt, Jacquinet, Perlet, Perrault, Petit, Raffet, Rennardi, Riesner, Rossi, Rouvière, Rudder (de).

1828. — MM. Bautlz, Chambellan, Chenillon, Desroi, Fontaine, Girard, Llanta, Nozerine, Thibault.

1829. — MM. Cendrier, Degré, Drosain, Kembooski, Leveaulz, Noleau, Préclair, Rasset, Thierry.

1830. — MM. Boissard, Boissi, Bonnegrace, Bordes, Bourrière, Colbert, Couture, Denis, Desrenaudes, Drecy, Dumey, Ferogio, Gauguelet, Geniolle, Grusler, Habersan, Lahogue, Lauros, Leblanc, Lecoq, Leuillier.

1831. —MM. Adolphe, Arajo, Armagnac, De-

letanir, Lamanière, Langlois, Long, Magiolo, Molin, Perrin, Piton, Qucsnel, Tusson.

1832. — MM. Bailly, Bataille, Brocas, Caillot. Coqucret. Daffry, Daverdoing, Delatre, Gamens, Guérin, Honoré, Jourjon, Malherbes, Malinski, Millon, Mondau, Moreau, Muller, Miirzone, Ochoa, Prévôt, Saint-Aromain, Suisse (Charles), Sot ta, Valfort, Yandenbosq, Woodley.

1833. —MM. Bordes, Boudin, Chambellan, Chapsal, Charlet, Coqueret, Crettin, Depresle, Denis, Doutreleau, Foucault, Gmender, Junquières, Lafon, Macoutray, Posselier, Tourzel, Vacherot.

1834. — MM. Censier, Cheney, Cuisin, Defouchères, Delespaul, Durand, Feuchères, Fouquet, Fratzer, Gallié, Jacquelin , Laclaverie, Louis, Menars , Morvis , Moreau , Mouillebert, Philippe, Schultezerantz, Vautier, Weslh.

1835. — MM. Batuel^Bienassis, Bonsoski, Bourbon, Campbell, Delaverne,Ducros, Honoré, MéHcourt,Moaris, Perreau, Roenh, Rouster, Stephenson, Valley.

Gros a jeté son grand nom dans la balance de la postérité. Les regrets de l'École Française reconnaissante ont répondu dignement à d'ignobles outrages.

Détracteurs ! il ne reste rien de vos persécutions contre l'homme; rien que le soin de vous signaler à la haine et au mépris attachés à votre lâche conduite. Rassurez-vous! cette page d'adieu restera pure. Gros est assez vengé.

Depuis que le colosse est étendu sur son lit de pierre, on a pu mesurer sa stature. Le temps a fait justice. Aux persécuteurs l'oubli ; l'immortalité pour la victime.

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