DAVID
David reprenait souvent la férule et gourmandait son ancien disciple avec une sollicitude vraiment paternelle.
David écrivait à Gros, le 22 juin 1820 : « Êtes-vous toujours dans l'intention de faire « un grand tableau d'histoire ? je pense que oui. c< Vous aimez trop votre art pour vous en tenir « à des sujets futiles , à des tableaux de circon- « stance : la postérité, mon ami, est plus sévère ; « elle exigera de Gros , de beaux tableaux d'his- « toire. Quoi î dira-t-elle , qui devait plus que
« lui représenter Thémistocle faisant embarquer a la valeureuse jeunesse d'Athènes , se séparant « de sa famille, abandonnant ce qu'elle a de « plus cher pour courir à la gloire , animée par « la présence de son chef? Pourquoi Alexandre , « âgé de dix-huit ans, sauvant son père Philippe, « ne m'a-t-il pas été représenté par Gros ? A-t-il « aussi oubHé les mariages samnites , où les « plus belles filles, rangées avant le combat, « étaient le prix du vainqueur et de celui qui « faisait la plus belle action ? S'il voulait s'en te- « nir à Rome , que n'a-t-il peint Camille qui « punit l'arrogance de Brennus ; le courage de « Clélie allant trouver Porsenna dans son camp ; a Mutins Scevola ; Régulus retournant à Car- « thage , bien convaincu des tourments qui l'y « attendent, etc., etc.? L'immortahlé compte « vos années ; n'attirez pas ses reproches ; sai- « sissez vos pinceaux , produisez du grand pour a vous mettre à votre juste place. »
Nous lisons dans un autre endroit : « Le temps (( s'avance et nous vieillissons , et vous n'avez « pas encore fait ce qu'on appelle un vrai tableau « d'histoire ; quand vous avez le talent et l'âge « encore , vous convient-il d'attendre toujours ?
a vite , vite , mon bon ami , feuilletez votre Plu- « tarque ; choisissez un sujet connu de tout le « monde , cela importe beaucoup »
Œdipe et Antigone*
Cette esquisse fut inspirée par les exhortations de David. Gros a voulu représenter sans doute le moment où le vieil OEdipe, averti par les éclats de la foudre et de la tempête , va quitter le temple des Euménides , pour aller mourir aux lieux fixés par les destins. Dans ce cas , Fauteur n'aurait pas suivi complètement les indications de Sophocle. Dans la dernière scène du grand tragique grec , Thésée , les deux filles d'OEdipe et le chœur sont présents.
Deux figures, OEdipe et Antigone, occupent le panneau sur lequel Gros a retracé ce dernier épisode des malheurs de rinfortuné roi desThébains.
Au premier plan, est une plate-forme d'où l'on descend, par un escalier, dans un bois d'oliviers ; au-dessus de ces arbres on aperçoit , au loin ,
la mer et une ville dominée par un monument élevé sur une hauteur.
Des nuages, amoncelés par les vents et déchirés par des éclairs, répandent l'horreur et une teinte lugubre sur les personnages. Ils sont vus du côté de l'ombre , et se détachent du fond par leurs masses ombrées et la rare lumière frappant leurs contours en quelques endroits.
OEdipe s'avance ; son front soucieux est ceint de la bandelette attribuée aux victimes. Un manteau brun-rouge foncé couvre une partie de son corps et s'agrafFe sur l'épaule droite , en laissant à découvert le bras et la jambe nus. Une courte tunique , des brodequins rouges sont les autres parties de son ajustement.
Le fils et l'époux de Jocaste va subir l'arrêt des dieux. Son bras gauche montre résolument l'endroit où il doit se rendre ; l'autre bras a lïncertitude de l'aveugle , étendant la main avec appréhension ; la tête est de profil ; elle est d'un grand caractère; les cheveux hérissés, la contraction du sourcil , l'agitation de la narine , révèlent cet instant suprême ; la bouche ouverte accuse une résolution inébranlable. L'imprécation a fait place à la soumission absolue.
Antigone s'est jetée à genoux, aux pieds de son père ; elle tente de le retenir respectueusement avec l'élan de la piété filiale. A ce terrible instant d'une séparation qui doit être éternelle , elle est affaissée sous le poids de ses douleurs ; son âme entière a passé dans son regard suppliant , sur ses lèvres murmurant la prière , dans ses mains placées avec amour et vénération au-devant de la poitrine d'un père, pour s'opposer à sa marche et faire un appel à son cœur.
Il y a une simplicité d'expression admirable dans l'ensemble de cette jeune fille vêtue de blanc. Sa belle et gracieuse tête s'abandonne bien ; son renversement en arrière développe habilement le col gonflé par la plainte et l'angoisse. Aucune partie de vêtement ne cache ses bras étendus avec une candeur féminine inexprimable.
C'est une des plus heureuses créations du maître. Il en a trouvé les éléments dans son culte à la mémoire de ses parents, dans sa manière vive et respectueuse de comprendre les liens rattachant l'un à l'autre , l'enfant et l'auteur de ses jours.
L'effet produit par cette convulsion de la nature est extrêmement poétique. Ces teintes soli-
des , ces ombres portées, s* agrandissant à mesure qu'elles arrivent en avant ; une couleur vigoureuse , Tentente du clair obscur sont des qualités précieuses dans cette esquisse ; mais elle se recommande plus encore par la finesse du sentiment et de la pensée.
Portrait de H. le comte Roy.
L'ancien ministre des finances, sous Louis XVIII, est peint en buste, sur une toile d'une petite mesure. La tête, pleine de finesse et d'expression, se détacbe sur un fond vigoureux. Un habit bleu, boutonné vers le bas, laisse voir la croix de commandeur de la Légion-d' Honneur, le cordon de l'ordre du Saint-Esprit, et le ruban
bleu.
Le modelé de cette peinture est ferme, savant et habile. Les cheveux poudrés de blanc rendent plus vivants encore, les tons chaleureux des chairs. L'animation de l'œil est reproduite avec une vérité parfaite.
La lumière est distribuée de façon à frapper
principalement le visage, pour de là se répandre, en se dégradant, sur sa poitrine. Cette disposition donne un relief puissant à l'ensemble. Ce portrait peint, en 1820, est d'une conservation entière.
Portrait ù> mi-corps de mademolfiielle
DessoUes.
Nous avons dit combien le général Dessolles avait été bienveillant pour Gros, en Italie et dans les premiers temps du retour du jeune artiste en France. Gros eut la bonne fortune d'avoir une occasion de se montrer reconnaissant envers son ancien protecteur, en peignant sa fille, jeune et gracieuse personne, dans tout Téclat de la fraîcheur et de la beauté.
Mademoiselle Dessolles est assise sur un fauteuil : ses jolis doigts déliés et roses, sont entrelacés autour du genou droit, élevé. Cette situation imprime une molle et naturelle flexion à son corps, dont la souplesse s'harmonise avec la pose de la tète et du col. La ligne descendante de la jambe gauche étendue fait un contraste
heureux avec le contour de l'autre extrémité inférieure, bornée au-dessous du genou par la bordure du cadre.
Une simple robe blanche avec une ceinture pareille est le vêtement de mademoiselle Dessolles. Un bout de châle, d'un ton jaune, apparaît sur le dossier de son fauteuil. Aucune draperie ne cache le haut de la poitrine. Les bras sont nus.
La tête est un chef-d'œuvre, où la poésie et l'exécution se disputent notre admiration entière. Il est impossible de rêver une plus délicieuse image delà jeune fille à l'âge oij, s'ignorant encore, elle ne s'est pas rendu compte des douces émotions dont le germe est dans son cœur. Si, d'un ensemble séduisant, on passe à Texamen détaillé des traits, on voit un front candide; un sourcil dont l'arc élégant atteste le calme d'une âme ingénue; un œil bleu, d'où s'échappe un regard limpide à travers la pénombre de cils noirs et soyeux ; un nez droit, d'une finesse et d'une forme parfaites; des lèvres animées d'un vif incarnat par un pinceau chaste et pur ; un sourire naïf; un menton délicat réunissant les contours des joues et complétant avec elles un charmant ovale. Joignez à cela des cheveux lustrés , qui
glissent en serpentant des deux côtés du visage et se relèvent en masse, de derrière en avant, pour s'enrouler sur eux-mêmes et se fixer sur le sommet de la tête ; puis un coloris lumineux , frais, plein de jeunesse et de suavité, dominant la blancheur de l'étoffe dont mademoiselle Dessolles est si modestement vêtue.
Les chairs sont peintes d'une manière étonnante. L'élasticité de leur contexture et le velouté de leur tissu sont rendus avec une intelligence bien rare.
Le dessin est facile; il est soigné sans sécheresse, noble sans prétention. Le col est modelé par des tons riches et transparents. La forme du bras est une imitation consciencieuse de la nature, tout en conservant cette sorte de maigreur appartenant à l'adolescence. Les mains sont étudiées avec une certaine recherche. Cependant leur position a dû sans doute, être donnée par le modèle. Gros l'aura saisie et reproduite sans vouloir y rien changer.
Rien n'est apprêté dans ce beau portrait. Son expression virginale séduit au premier aspect. L'on est frappé de la candeur de la physionomie et de l'attitude, et c'est après avoir goûté le
charme de cette inimitable peinture que l'on songe à s'enquérir des moyens employés par Fartiste pour arriver à ce résultat.
Point d'artifice dans l'arrangement. Point de charlatanisme dans le travail. La nature seule a guidé le pinceau du maître. Cette œuvre précieuse ne sent ni la gêne, ni la difficulté vaincue. C'est une création éclose d'un seul jet. Elle fut l'un des ornements du salon de 1822.
Bacclias et Ariane*
Nous sommes dans l'île de Naxos, Ariane est à demi-couchée sur le rocher, où elle était endormie, quand l'infidèle Thésée libandonna cruellement cette compagne de sa fuite, la femme aimante à laquelle il devait une victoire éclatante sur le Minotaure.
Le jeune et beau Bacchus est assis près de la fille du roi de Crète et cherche à la consoler. La main droite du dieu est armée d'un thyrse : elle prête un point d'appui au bras d'Ariane, montrant de son doigt frais et rose une voile glissant à l'horizon. Son autre bras est dans la main
gauche du consolateur, dont les soins commencent à toucher le cœur de la belle affligée : elle pleure encore; mais à travers ces larmes échappées de ses paupières humides, ©n voit le rayonnement du sourire, effleurant déjà ses lèvres, appelant le baiser, et ne laissant plus de place au regret. La pénombre produite par un voile agité par le vent, au-dessus de la tête d'Ariane, assombrit à peine son front et la portion du corps où elle se projette, et signale ainsi poétiquement un reste de tristesse, qu'un rien fera disparaître.
En effet, les yeux du conquérant des Indes , sont pleins de cette douce vivacité qui suit le désir et précède l'amour heureux ; il va compter un triomphe de plus. La couronne étoilée, mise par le peintre dans la main d'Ariane, indique également ce résultat. Elle rappelle qu'après avoir épousé la princesse de Crète, Bacchus plaça la couronne d'Ariane au nombre des constellations.
L'expression de la physionomie d'Ariane est fine et parfaitement appropriée à la situation.
Gros s'est inspiré, pour la rendre, des traits de la figure antique, comme il a emprunté au
statuaire grec, les formes et le caractère de Bacchus.
Le corps d'Ariane est souple et respire la grâce et la volupté ; il est nu ; le bas est caché sous une draperie, d'un ton jaune clair et recouvrant la portion supérieure des cuisses et des genoux, au-dessous desquels la toile s'arrête. Les extrémités inférieures du dieu sont également sous une draperie.Elle est d'un ton rouge-pourpre et corrige par sa vigueur le coloris un peu rose des chairs.
Les accessoires se composent d'une panthère caressant son maître ; du rocher servant de siège au groupe ; d'un ciel bleu ; d'une portion de mer venant balayer le rivage et balançant sur son sein le vaisseau du fugitif.
La lumière est répandue avec économie. Le coloris est plein de fraîcheur et de suavité.
Gros a fait une répétition de ce tableau qu'il exécuta particulièrement pour répondre aux instances de David, désirant voir son élève s'occuper de la haute peinture historique et quitter les habits étroits de notre époque contemporaine.
Cette toile charmante, exécutée pour le comte de Schombuorn , fut achevée dans les premiers jours de l'année 1821. Il en existe une répé-
tition qui fut exposée en 1822 et vendue à M. Chaptal fils.
David écrivit à ce sujet à Gros : « Vous venez « donc de terminer votre tableau de Bacchus et « Ariane ; vous ne doutez pas du plaisir que j'au- (( rais de le voir, mais je suis habitué depuis « longtemps aux privations : celle-ci n'est pas « la moindre. Patience, il faut souffrir pour une « si belle cause. Vous faites aussi un tableau en « petit pour le duc d'Orléans; petit ou grand, « c'est toujours de l'histoire ; je suis content que c( l'on vous tire des habits brodés, des bottes, etc.,
« VOUS vous êtes assez fait voir dans ces sortes u de tableaux où personne ne vous a égalé. lA- « vrez-vous actuellement à ce qui constitue « vraiment le peintre d'histoire ; vous voilà sur c< la route, ne la quittez plus
c( Pour la promesse, ou mieux pour l'espèce rance que vous me donnez que nous pourrons (( bien nous voir en Flandre , je ne vous pres- « serai jamais de l'effectuer. Vous ne trouveriez « pas dans ce pays de quoi satisfaire votre cu- « riosité ; d'ailleurs ne les avez-vous pas vus en « France, ces tableaux qui attiraient les étran-
« gers en Belgique. Produisez, mon ami, cela « vaut mieux, et j'aime mieux sacrifier le plaisir « que j'aurais à vous embrasser ici , au plaisir « de savoir qu'il est sorti un nouveau chef- « d' œuvre de votre main
(( Votre ami éternellement dévoué ,
« David. »
Cette lettre est datée de Bruxelles, le 1" avril
Médaille offerte â David par Ciros.
Gros a laissé un touchant témoignage de son culte pour son maître proscrit, en faisant frapper une médaille à l'effigie de David.
M. Galle s'empressa de concourir à l'accomplissement du vœu de son collègue de l'Institut , en s' aidant de ses propres souvenirs et des document s fournis par Gros. L'habile graveur acheva ce monument d'une pieuse reconnaissance, à la satisfaction de tous les amis des arts.
Le coin fut transporté à Bruxelles : c'est à l'hôtel des monnaies de cette ville, que l'on tira
plusieurs exemplaires de ce beau travail. Gros fit faire en or la médaille destinée à être donnée à David j et en argent celle qu'il voulut conserver pour lui-même. Deux autres épreuves en argent, et soixante autres en cuivre bronzé furent frappées pour être distribuées. Grosse chargea seul de ces frais. Tout fut terminé vers le mois d'avril 1822.
Gros avait fait en quelque sorte sa chose de cet hommage au grand peintre exilé : c'est avec une joie d'enfant qu'il en vit les premiers résultats. C'était lui, lui seul, qui avait conçu, conduit cette affaire toute de sentiment et soldé le prix de l'exécution : il y mettait sa gloire et son bonheur.
Est-il besoin de rappeler qu'à cette époque de la restauration, on n'osait pas prononcer publiquement le nom des hommes, ayant pris même une faible part aux luttes qui préparèrent et suivirent la révolution de 1789.
David fut vivement ému de cet acte courageux, inspiré par le sentiment le plus honorable. Nous lisons à ce sujet dans une de ses lettres, adressée à son digne élève, de Bruxelles, le 30 avril 1822.
« Parlons de vous et des obligations sans
« nombre que je vous ai ; après tout ce que vous « avez fait déjà pour moi, vous y ajoutez encore « une douzaine de médailles pour moi et mes « amis. Ah ! mon cher monsieur Gros, comment « reconnaître jamais tant de témoignages réi- <( térés d'une amitié malheureusement aussi « rare. La postérité m'acquittera d'une dette « aussi sacrée; elle vantera vos talents et votre c( attachement pour celui qui vous a donné les « premiers éléments d'un art dont vous avez c( reculé les bornes : laissons-la parler ; un mot « d'elle vaudra mieux que toutes mes phrases. « Le salon d'exposition est donc ouvert 5 est-ce « vous, mon bon ami, qui allez être le but de « mire; car voussavez qu'il en faut toujours un ; « tout le monde n'a pas cet honneur. Je ne se- « rais pas surpris qu'on vous opposât un Ther- « site comme Ulysse trouva le sien ; Molière « trouva le sien dans Scarron. Ils vous en déc( terreront un aussi ridicule. Laissons-les faire ; « vos ouvrages resteront, etleurs critiques feront « un jour pitié. »
Le 5a w/ est l'une des plus heureuses inspirations du maître. Cependant, à l'apparition de cette toile , la critiqueparut oublier toute lapoésie orientale de cette composition, pour s'attacher exclusivement au reproche d'avoir jeté partout des reflets d'un rouge ardent. On jugera par l'analyse de ce tableau de chevalet, si le peintre a mérité les amers sarcasmes qui lui furent prodigués à cette occasion.
Préoccupé de sinistres idées, le roi s'est retiré dans un lieu solitaire de son palais, où ne pénètre aucune lumière importune. Un lit de repos a reçu son corps fatigué par une agitation incessante.
Près de là, ses armes sont réunies en faisceau ; sa lance redoutable est à son côté, comme une pensée de sang qui ne le quitte pas.
Une cassolette fume au-devant d'une galerie conduisant aux marches d'un trône. Ce symbole distinctif de la majesté souveraine brille dans le
fond et donne de l'étendue et de la magnificence à la scène.
Cest l'homme et non le monarque, qui, dans un accès concentrique de fureur, s'est enveloppé d'un vaste manteau de pourpre. L'ombre dont il est environné s'harmonise avec les ténèbres de son esprit, fasciné par de lugubres fantômes.
Pendant cet état de concentration morale, une draperie s'interposait entre le ciel et le malheureux déchu de sa grandeur. Cette draperie s'est doucement écartée sous la main d'une jeune fille, attentive et veillant avec amour et respect sur les jours de Fétre infortuné que chacun craint et fuit.
Cet ange protecteur a laissé sur le seuil le jeune Davidessayant, avec sollicitude, de donner aux accords de sa harpe une voix bienfaisante, propre à rappeler Saûl au senliment de l'existence.
Déjà ces sons divins ont agi; le front royal se relève progressivement sous les plis qu'une main de Saul repousse en arrière. Le bras droit s'étend et semble interroger le vide. Le tronc se soulève; la poitrine respire plus librement ; un rêve affreux commence à se dissiper.
C'est de la porte, d'où viennent les ondes so-
nores, qu'arrivent également les rayons lumineux, dont l'effet physique annonce aussi la clarté renaissant dans l'intelligence obscurcie; c'est l'instant du réveil de l'esprit et de la sensibilité. Saiil va reparaître : sous la teinte sombre qui le voile encore, on pressent le calme réparateur qui doit rasséréner ses traits. Le désordre de ses cheveux atteste le trouble intérieur, et le regard , perçant enfin la vitre de l'œil, indique un commencement de relation entre les facultés conceptives et le monde extérieur.
Pour éveiller les émotions que le spectateur doit éprouvera cette suave mélodie , l'artiste en a montré le rudiment dans les têtes des personnages secondaires entrevus dans le plan le plus reculé. Un vieillard, les mains jointes , ajoute sa fervente prière aux sons qui vibrent à son oreille. Un Israélite s'abandonne entièrement au ravissement qui le transporte. Un soldat, ne comprenant que le cri du clairon , attend dans le doute le résultat d'un semblable moyen. Une suivante est frappée du bruit causé par le changement de position corporelle du roi.
On s'identifie aisément avec ces sensations diverses , à la vue du musicien inspiré par son dé-
vouement. Toute sa personne est en action ; ses doii^ts ont une âme; sa face est empreinte d'une confiance modeste ; son pied marque la mesure. Le désir d'obtenir un succès se reproduit dans chacun de ses moindres mouvements,
La timide Michol fait un pas en avant. Si l'une de ses mains a conservé quelque reste de crainte , l'autre s'élève ; son corps souple et gracieux se projette vers l'objet de l'appréhension commune ; la sérénité reparaît sur ce visage pur et virginal ; un léger sourire entr' ouvre des lèvres qui j l'instant d'auparavant , n'osaient laisser échapper un faible souffle. Ses yeux brillent de l'animation d'un consolant espoir.
Un ton mvstérieux résulte de la réfraction du jour qui glisse sur la pourpre désignant le rang du personnage principal, et donne à l'ensemble un caractère religieux d'unité.
La jjlus grande partie des détails sont modelés par les nuances locales d'un riche et savant clair-obscur, sous un climat brûlant.
Le style des ajustements, comme celui des figures, est parfaitement approprié au sujet. Le type israélite s'y retrouve avec le charme d'un harmonieux pinceau.
La tête de Saul est conçue avec une rare entente du cœur humain. Le passage d'une émotion pénible à un état de bien-être est rendu d'une manière ingénieuse et vraie, par le mouvement combiné des muscles du visage et des gestes corporels prenant successivement plus d'excentricité.
N'est-ce pas un trait de génie d'avoir fait concorder le déploiement du manteau, s'éclairant peu à peu, avec la lucidité graduelle arrivant à l'intelligence assombrie de Saûl? La donnée primitive pouvait-elle être traduite plus exactement que par cette analogie sensible ?
La figure de la jeune fdle, se présentant comme un ange consolateur et précédant un rayon du jour, est éminemment poétique et gracieuse. Son expression est naïve. Ses gestes sont naturels et interprètent clairement ce qui se passe dans son âme émue.
Le dessin est étudié sans mesquinerie. Les ajustements ont de l'ampleur et font sentir les dessous avec sagesse.
Il y a beaucoup de profondeur dans cette toile, dont les personnages sont d'une proportion fort au-dessous de la grandeur naturelle. Elle fut
commandée par le duc d'Orléans pour la galerie du Palais-Royal et fut mise au salon de 1822.
La petite esquisse du Saûl est touchée avec beaucoup de chaleur; elle appartient à mademoiselle Sarrazin de Belmont, habile peintre de paysages.
M. Monanteuil a foit un fort beau dessin du Saûl. Le burin devrait le reproduire et le multiplier comme un des ouvrages les plus poétiques de notre école.
Portrait à mi-corps de madame Ciros.
La femme de l'auteur est représentée sur le devant d'un petit escalier, conduisant de l'atelier de Gros aux appartements qu'il occupait , au troisième éta^e , dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain des Prés, au numéro 14.
Madame Gros tient d'une main un livre de croquis, et de l'autre la balustrade de l'escaher servant de passage. Derrière elle, on aperçoit l'intérieur de l'atelier dans lequel se trouve Gros en train de peindre son tableau de la Visite de Fran-
çois I" et de Charles-Quint â Sahil-Denis. Dans le même endroit on distingue une partie de l'immense toile de la Peste de Jaffa , recouverte à moitié par un rideau vert. Le buste de David est en évidence sur le poêle ; c'est en quelque sorte une scène de famille où madame Gros joue le rôle le plus en vue.
Cette dame est habillée avec une robe de cachemire rouge pourpre ; son col et ses bras sont nus ; sa tête est d'une ressemblance frappante ; un regard doux et spirituel , un sourire bienveillant et digne , une tenue modeste , disent assez les qualités du cœur et de l'esprit du modèle. L'étroitesse des vêtements des femmes à cette époque, ne nuit pas sensiblement à cet ensemble savamment conduit.
Les chairs ont une carnation magnifique ; la tête est modelée et coiffée avec goût; le col est gracieux ; les bras sont dessinés et colorés avec une vérité remarquable; la forme des mains est pure , élégante et fine.
La lumière, distribuée avec art sur la figure principale, attire subsidiairement l'attention sur les têtes de David et de Gros, placées sur un plan reculé.
Madame Gros était belle alors de sa jeunesse et de sa santé brillante. Elle est morte après avoir eu la douleur de survivre à son illustre époux. Veuve , elle a consacré les dernières années de son existence à rendre un culte pieux à la mémoire du grand peintre, par des actes multipliés d'une générosité bien rare. Nous avons été souvent à même d'apprécier les effets de son inépuisable dévouement. Nous ne révélerons pas tout ce que son cœur élevé , bon et sensible lui a suggéré dans ce but si digne et si noblement poursuivi ; elle aimait à faire le bien dans le silence ; nous respecterons sa réserve. Cependant il nous sera permis de dire hautement, à cette occasion, que madame Gros nous a fourni tous les moyens d'écrire cette histoire de la vie et des ouvrages de notre maître. Madame Gros, entre autres marques de sa munificence, a bien voulu nous léguer tous les papiers relatifs à cette carrière artistique si grandement remplie. Nous nous faisons un devoir de consigner ici le témoignage de notre vive gratitude.
Voyag;c de Gros à Brii:s:elleis.
Gros ne pouvant supporter la longue absence de David j prit le parti d'aller le visiter à Bruxelles, dans le courant de décembre 1823. Le cinq de ce mois, Gros se munit d'un passeport et vint annoncer cette résolution à ses élèves. L'émotion du professeur fut à son comble en improvisant un discours d'adieu , dans lequel il fit entrer l'expression des sentiments les plus nobles pour son vieil ami. Gros nous paraissait éprouver un embarras réel. Il semblait chercher un moyen naturel d'aborder la question, quand vivement oppressé par le besoin d'épancher son cœur, il s'écria sans préambule : « Enfin, je vais le revoir, mon bon maître! j'irai déposer à ses pieds les prix que vous avez remportés dans les concours de l'École. Je serai fier et heureux de pouvoir lui dire : je compte les années pendant lesquelles vous m'avez chargé de vous remplacer, par les couronnes que nos élèves ont conquises.» Gros fut entraînant : son noble visage reflétait
renlhousiasme de son âme, et ses veux étaient inondés de pleurs.
Quatre join-s après, Gros était à Bruxelles, il fiit tellement impressionné sur le seuil de la porte de David, qu'il fut obligé de s'asseoir sur les marches de l'escalier, avant de tirer le cordon de la sonnette. Gros resta peu de temps et s'en revint emportant des souvenirs de bonheur, mais aussi le regret de s'en retourner seul.
Portrait à mi-corps» du comte Cbaptal,
Le comte Chaptal est assis devant un bureau , sur lequel est un cahier de papier portant en titre : Mémoire. C'est un travail dont l'illustre écrivain s'occupe. La plume est dans sa main , prête à transcrire la pensée de Fauteur réfléchissant à son sujet; la main gauche est appuyée sur le bras du fauteuil.
La tête de Chaptal est découverte ; une ample pehsse noire , ornée de fourrures, est sur son habit de membre de l'Institut ; le cordon de Saint- Michel se détache sur le fond blanc du gilet, où
serpentent les feuilles de laurier du costume officiel du savant. Le reste de riiabillement est en soie noire.
Sur le bureau se trouvent un encrier garni de plumes ; des livres dont le dos offre le nom de Berthollet ; des notes et des cartons rouges en avant d'une draperie verte, cachant en partie d'autres cartons, renfermant les écrits de Chaptal. Gros s'est servi de ce moyen pour écrire sommairement la vie intellectuelle du modèle, dont il nous donne ici les traits physiques.
Voici les différentes étiquettes que l'on peut lire. — Chimie appliquée à l'industrie ; — Conseils généraux ; — Chambre des Pairs ; — Canal de rOurcq ; — Sœurs de la charité rétablies ; — Ministère de l'Intérieur, 1800, 1801, 1802;— Achèvement du Louvre ; — Ministère de l'Intérieur , 1803, 1804, 1805; — Assainissement des hôpitaux et prisons.
La pose est sans prétention ; des cheveux gris couronnent un front étendu ; des sourcils épais jettent une demi-teinte sur l'entourage d'un œil vif et plein d'intelligence ; la bouche accuse une fermeté tempérée par la bienveillance ; la physionomie entière est distinguée ; elle révèle une
baille position. L'expression est celle d'un penseur recueilli, cherchant à rendre clairement une idée pour la consigner immédiatement par écrit. Cette situation est si bien indiquée , que le regard du spectateur , après avoir parcouru les traits de ce noble visage , va naturellement se porter sur la main , docile interprète j attendant l'impulsion pour obéir.
Cette peinture offre un grand intérêt par la manière dont elle est traitée et par le mérite de la ressemblance. Une facture aisée , un modelé puissant , des tons riches et harmonieux distinguent cette œuvre importante.
Les ombres sont transparentes et vigoureuses ; les reflets , et surtout celui du papier sur la main droite posée dessus, sont rendus de manière à faire illusion. La tête est construite avec des plans sohdes , déterminés par des teintes imitant le tissu de la chair. Les mains sont dessinées et colorées avec la facilité d'exécution particulière au maître.
Vingt et un ans se sont écoulés depuis le salon j où ce portrait fut exposé. La couleur en est belle : elle est encore comme on la vit au Louvre
en 1824. Les ombres n'ont pas changé ; l'ensemble de l'effet a pris plus d'unité.
Chaptal doit laisser un long souvenir comme savant et comme administrateur. Il a rendu de grands services à ce double titre. Ses ouvrages ont amélioré notre industrie, que son long ministère a contribué puissamment à développer encore. Il est mort le 9 juillet 1832.
Gros a entretenu des relations suivies avec la famille deChaptal.il a fait pour le filsde cet homme célèbre, une répétition du tableau d'Ariane abandonnée. Cette copie est également de 1824.
Portrait à ml-corpjs de Galle* 1894.
L'habile graveur est assis devant une table de travail ; il cesse un instant de buriner le creux d'une effigie ; son corps se retourne ; son coude gauche reste appuyé; l' avant-bras a pris une position verticale; sa main est entr' ouverte , et son expression continue celle des yeux levés et lançant un long regard.
L'artiste rassemble ses souvenirs pour recomposer des traits dont le modèle est absent. Sa
main droite , posée sur la cuisse , tient un l)urin; elle est prête à creuser de nouveau l'acier fixé sur rétabli. Là sont des burins, un porte-crayon et une feuille de papier bleu sur laquelle est dessinée une couronne ; le mot Thcrmopylcs se lit au-dessus.
Nul doute, Galle est en train de graver la médaille de David. Galle s'occupe d'une œuvre importante ; le citoyen fait un acte courageux en reproduisant sur l'airain les traits de l* illustre proscrit. La pose est méditative et témoigne une inspiration énergique.
La tête de Galle est noblement comprise et rendue ; la facture en est large et savante. Chaque partie a sa touche caractéristique 5 la structure osseuse est habilement indiquée sous les chairs et le tissu qui les recouvrent. Les plans sont modelés sur eux-mêmes et donnent un relief étonnant à Fensemble.
Les mains , et notamment la gauche élevée, sont d'une beauté rare d'exécution. C'est la nature , vue d'une manière généreuse et vraie, avec les modifications apportées par l'âge , sans pauvreté, sans détails inutiles, et présentant des finesses habilement ménagées pour ajouter
encore à l'aspect grandiose des formes principales.
• Tout dans cette admirable peinture est peint avec un soin particulier; la tête et les extrémités ne laissent rien à désirer sous le rapport du dessin et delà couleur; les ajustements sont disposés avec goût et de manière à rendre la lumière dominante sur le visage , pour se répandre harmonieusement sur les parties secondaires.
L'imitation de Tacier, du cuivre et du bois est poussée à un point extrême de vérité ; un fond simple et d'un gris ardoisé fait saillir ces objets, et rend plus chaud encore le coloris vigoureux des carnations.
Gros avait à payer une dette de reconnaissance. Il a voulu racquitter comme il convenait à l'élève et au constant ami du chef de l'école française.
Gros a été dignement secondé par son énergique
pinceau. Le portrait de Galle est une effusion du
cœur, une œuvre conçue et faite avec amour. On
voit que ce travail réveillait en l'auteur les plus
doux et les plus précieux souvenirs, confondus
dans un seul sentiment , son attachement sincère
pour le maître auquel il était redevable de tant
de succès et de tant de gloire. Gros a rappelé tout cela dans cette peinture : elle restera comme un monument précieux des liens si puissants qui l'attachèrent à l'illustre exilé.
Tous les amis des arts se ressouviennent de l'intérêt que le portrait de Galle fit naître au salon. Ce bel ouvrage mérita les louanges les plus légitimes à l'auteur, dont le talent parut encore rehaussé par cet éclatant témoignage d'un noble et respectable dévouement.
S»aiiit Ciermaîn.
Le saint est sur des nuages qui l'élèvent aux cieux, et servent d'appui à son genou droit et à son pied gauche. Les bras sont dans une position horizontale et dans l'action de bénir. La main gauche tient la crosse, la droite a les trois premiers doia:ts ouverts et les deux autres abaissés. Il a sur la tète une mitre blanche, portant une petite croix, au miheu des lettres S et G ; un manteau vert en dessus et violet en dessous recouvre ses reins; il s'étend de chaque côté, jus-
qu'aux poignets, d'où le peintre l'a fait descendre en larges plis. Sous ce vêtement, on voit une tunique blanche, dont la moitié inférieure est parsemée de dessins de même couleur. Une étole , d'un ton vert, semblable à celui du manteau, passe sur la poitrine et derrière la jambe gauche, posée verticalement, en avant de la cuisse dessinée en raccourci.
Le saint pasteur est humble avec dignité. Son attitude çst celle du juste, allant avec confiance rendre compte de la gestion de son troupeau, et se rendre son intercesseur auprès de Dieu.
L'évêque entrevoit déjà la béatitude céleste. Son regard s'élance avec amour vers la demeure réservée aux élus. Des nuages forment une couronne au-dessus de son front calme et serein. De cette gloire, vient la lumière éclairant le saint dans son apothéose.
Le visage est peint solidement avec des tons frais et vigoureux , rendus plus fermes par la blancheur de la barbe. Les mains sont dessinées purement, ainsi que le pied gauche, nu sur une sandale.
La facture de ce bel ensemble rappelle complètement la peinture de la coupole : ce sont les
mémos moyens de relief et le même fond, un cîeî l)Icii. d'une teinte à peu près uniforme. Les plis ont également un caractère analogue. Ceux qui naissent du genou gauche de saint Germain , ont l'ampleur et l'heureux agencement de certaines parties de la vaste surface du Panthéon.
Le saint Germain est exécuté sagement. La brosse s'est maintenue dans de justes limites. Les lumières sont grassement faites : les ombres ont la transparence que Gros leur donnait, surtout à cette époque, dans la prévision des modifications apportées inévitablement par cet autre maître, chargé d'harmoniser les ouvrages de peinture, le temps, qui vient ajouter sans cesse des teintes plus sombres, et noircir impitoyablement les couleurs dont on n'a pas assez ménagé l'emploi.
L'œuvre de Gros est. après plus de vingt ans , fraîche comme au premier moment. Les portions ombrées ont pris de la force, sans rien perdre de leurs reflets transparents.
Cette toile avait été commandée en 1824, pour l'église de Saint-Germain l'Auxerrois. On a pu la voir au musée du Luxembourg. Elle est aujourd'hui dans la chapelle du château de Trianon,
dans un emplacement parfaitement choisi pour permettre d'en bien saisir l'aspect général et les détails en particulier.
lia coupole aclieTée*
Le 4 novembre 1824, le public fut admis à visiter la coupole. Une foule immense se succéda pendant un mois, devant cette œuvre gigantesque.
Depuis l'instant où Gros en avait tracé les premiers linéaments, Napoléon était tombé; la restauration s'était accomplie. L'étranger avait rivé les fers de la France à la chaîne de ses anciens rois. Charles X régnait; on célébrait sa fête; Touverture de la coupole avait été réservée pour ajouter à l'éclat de cet anniversaire.
De notables changements avaient modifié le plan primitif. Le groupe de la famille impériale avait disparu pour faire place à celui de Louis XYIII; la duchesse d'Angoulême était substituée à Marie-Louise : le roi de Rome avait échangé son titre, contre celui de duc de Bordeaux, devenu le nouvel héritier présomptif du
trôno. Sainte Geneviève planait, en personne, au centre de la conriposilion , au lieu de la châsse, élevée par des anges. Il ne s'agissait plus des quatre grandes origines de la monarchie française , mais bien, dans l'esprit du gouvernement d'alors, des principales époques religieuses de notre pays.
Mais comme il était impossible de recommencer complètement une œuvre aussi considérable, on s'arraniica de manière à faire ressortir cette pensée, dans la conclusion du poème national, bien que les prémisses en indiquassent une autre.
î] dut être pénible pour Gros d'effacer le quart de son travail, afin de se conformer à ces exigences. Ce sacrifice était indispensable à la conservation de l'ensemble, auquel il avait déjà consacré tant d'années.
La révolution de 1830 n'a pas voulu faire subir une nouvelle mutilation à la peinture de la coupole. Ce document tel qu'il est maintenant, appartient désormais à l'histoire.
Sainte Geneviève est assise sur des nuages, elle domine les rois, vers lesquels elle paraît descendre d'une région aérienne et resplendissante
-^ 343 — de lumière. Deux petits anges sont à ses côtés; ils font tomber des fleurs de la corbeille que porte chacun d'eux.
La protectrice de la France dirige la main droite vers le ciel; l'autre main se porte vers le groupe de Louis XVIII, et lui assure ainsi son intercession auprès de l'Éternel. Le costume de Geneviève est d'une grande simplicité. Une tuniquCj d'un ton gris doré, dessine, en la serrant, sa taille svelte et gracieuse : elle a pour ceinture un double cordonnet blanc, rappelant la blanche étoffe qui recouvre ses bras et continue une seconde robe de dessous. Un voile de gaze blanche s'applique en bandeau, sur le front ingénu de la bergère, et descend «n larges plis, sur la gauche ; l'autre angle s'enroule en plis onduleux et voltige au-dessus du bras étendu. Une draperie, du même ton que la tunique, est ajustée sur les jambes, à la manière du Dominiquin, et fournit une base à la figure entière. A ses pieds est un mouton, couché près d'une houlette. Un hvre ouvert est sur les genoux de la sainte.
Au-dessous d'elle on voit un bloc de pierre, avec le chiffre S f G, «t surmonté d'une coupe précieuse, 011 se trouve un rameau de buis.
L'expression de la divine protectrice est calme et bienveillante. Son caractère simple et pur, son regard pudique, la fraîcheur de sa carnation font un heureux contraste avec les têtes caractéristiques des autres personnages, placés dans une région inférieure, et dans la direction des quatre points cardinaux, ce qui fournit l'occasion de plusieurs rapprochements ingénieux. A la droite de sainte Geneviève et au nord, Clovis commence l'ordre chronologique. Il a revêtu la tunique blanche du baptême. Sa tête s'inchne : son bras gauche est soutenu par Clotilde, agenouillée auprès de lui, et il tient respectueusement sa main au-dessus du livre des évangiles. Le bras droit, appuyé sur la hanche, est chargé du sceptre.
Le vainqueur des Romains est là, comme un suppliant ; il se courbe devant ce foyer lumineux, éclairant son visage farouche. Le néophyte conserve encore un sentiment de honte et d'hésitation : il cède néanmoins aux vives instances de sa femme, qui triomphe enfin d'une longue résistance.
L'autel des druides est renversé, trois petits anges s'élancent au-dessus de ce groupe; ils jet-
tent à l'univers le nom de France, inscrit sur une banderolle flottante, comme une notification de
.son origme.
A l'occident, une vaste portion de la coupole est consacrée à manifester l'étendue et la puissance ,du génie de Charlemagne. Ce monarque , un pied posé sur un nuage, semble tendre à s'élever encore. Son genou droit se fléchit; sa tête est blanchie par les années, les travaux de l'esprit et de la guerre : il la tourne avec assurance, et la porte avec fierté. Son œil, recouvert par un épais sourcil, lance un regard pénétrant à travers l'espace. Charlemagne tient d'une main le globe azuré, surmonté d'une croix, symbole de l'empire ; de l'autre, il maintient une tablette soutenue par un séraphin, et montrant les titres de ses principales institutions, les Capitulaireset l'Université. La reine, la belle et naïve Hermengarde, est à genoux, derrière son auguste époux. Elle joue ici un rôle moins important que Clotilde. Hermengarde a les mains jointes.
Son attitude recueilhe fait opposition avec la pose excentrique de Charlemagne. C'est le prince venu pour remplir une grande mission. L'éclat et l'ampleur de son manteau de pourpre, sa tu-
nique tissue d'or et de soie, ajoutent au graudiQs,e de ce magnifique épisode de notre histoire.
A la gauche du monarque et faisant pendant avec fange des Capitulaires, un autre ange adolescent est assis ; il présente la croix civihsatrice à des Saxons soumis et renonçant à leurs Dieux, pour adorer celui de leur vainqueur.
Les armes de ces barbares, et celles d'autres peuples du nord, s'amoncèlent au-dessous du groupe principal, et rappellent les guerres de ce règne.
Saint Louis occupe le midi ; il est à genoux avec son épouse ; il tourne ses pieux regards vers sainte Geneviève ; les bras du roi sont dirigés vers une table recouverte d'un drap rouge et supportant un coussin, sur lequel est la couronne d'épines due à la piété courageuse du royal croisé. Sa modestie se reflète dans ses ajustements , sans faste et sans prétention. Ils se composent d'une tunique bleue, sous laquelle on sent la rude cuirasse du soldat. Un manteau doublé d'hermine couvre ses épaules. .
La reine a les deux mains pressées sur sa poitrine ; elle prie avec ferveur et témoigne, par son
attitude , son profond respect pour le saint dont elle est l'épouse.
Au-dessus , on voit deux an^es agitant chacun un étendard blanc fleurdelisé , et distingué par une croix rouge , afin de rappeler les deux croisades entreprises par Louis IX , pour le triomphe de la religion ; des armes sarrasines et le croissant abaissé forment un trophée à sa mémoire,
L'Orient est devant nous ; nous arrivons à l'époque de la restauration. Louis XYIII s'appuie sur la duchesse d'Angoulême ; il adresse ses regards à la sainte patronne de Paris, et invoque sa protection pour la France , dont il •tient le symbole fleurdelisé , et pour la Charte dont le nom est gravé sur une table de pierre confiée à deux séraphins. La main droite du roi avance un sceptre au-dessus du jeune duc de Bordeaux, assis sur un coussin vert ; il vient d'être apporté par deux anges et déposé sur un nuage , entre Louis XYIII et sa nièce.
L'un de ces envoyés du Très-Haut, jette dans r abîme le voile de crêpe qui servit de lange au petit prince, destiné par la Providence à régner un
jour sur la nation française , selon le langage iiouverncmental d'alors.
L'ange de la paix descend des cieux, il apaise Forage grondant encore dans cet atmosphère politique , où Ton distingue aussi les reflets d'une conflagration terrible.
La princesse est représentée ainsi qu'une autre Antigone , assurant les pas du vieillard et reportant des yeux baignés de larmes vers une gloire , dont le Jéhova hébreu est le centre , et où se trouvent réunis, dans une béatitude céleste, Louis XYI , sa femme , son fils et la princesse Elisabeth.
Il était impossible, au point de vue de la Res-
tauration , de mieux rendre ce retour aux temps passés , en le motivant sur le souvenir palpitant de grandes infortunes. Gros a puisé cette inspiration dans son cœur , et quelle que soit la manière d'envisager cette allusion à un trait sanglant de notre histoire , on ne peut se défendre d'une émotion profonde en présence de ces traits ennoblis par la douleur ; ils témoignent cependant l'absence de toute considération politique nationale, pour s'occuper exclusivement d'un intérêt personnel de famille et de dynastie : mais le
peintre est profondément touche lui-même; il pleure, et nous sommes involontairement attristés. D'ailleurs, que sont devenues aujourd'hui ces promesses d'un long avenir ? La peinture dont on redoutait la destruction est brillante comme au premier jour ; ceux qu'elle a glorifiés sont déchus. Charles X qui ne voulut pas, à l'occasion du triomphe de Gros, faire revenir en France son maître David , Charles X est mort aussi dans l'exil. Oui, l'on doit respecter ce tableau. S'il constate un hommage à une famille , ramenée au miheu de nous par la coalition européenne , il enseigne également combien les prétentions dynastiques sont frivoles et de peu de valeur en ce monde.
Les couronnes murales du Trocadéro , de Cadix et de Madrid, surmontent celles de l'Empire et de la République , dans le trophée placé sous ce groupe.
L'histoire a fait justice de cet arrangement imposé par les ordonnateurs ; elle a pesé l'importance respective de ces rameaux, et peut laisser les plus légers à la surface.
Gros nous montrait un jour , avec orgueil, les vieux lauriers étayant les nouveaux ; il se mit
à (lire naivemcnt : « Pour ctre moins verts, ils n'en sont pas moins radieux. » Il voulut également conserver la couleur du coussin où l'enfant repose : « C'est un extrait de naissance , » disait le peintre en souriant , « on a changé le nom , j'ai conservé la date. »
La coupole nous offre le talent de Gros dans toute sa maturité. Ce n'est point la prodigalité de Jaffa, la fougue d'Aboukir, l'apparat d'Eylau. L'auteur est maître de lui dans la coupole; l'exaltation, la fécondité, l'ordonnance, sont modérées par la sagesse des dispositions et de l'économie entière. Gros entre dans une autre voie; il procède avec mesure.
Il s'asit maintenant de concilier les choses de la terre et du ciel. Le peintre de batailles aborde le sanctuaire avec des sentiments plus recueillis, plus détachés des sensations terrestres; il laisse pour ainsi dire, ses éperons à la porte, et prend une allure grave et sévère, sans renier cependant ses antécédents glorieux.
Son style est toujours ferme, concis, chaleureux ; il est plus châtié ; la science y prend autant de part que le sentiment instinctif et Tinspira-
tion. S'il n'y a pas cette exécution étourdissante de certaines parties de ses précédents ouvrages, on trouve en échange une correction plus soutenue. Tout est utilisé dans les détails.Ilasutirer un parti très-heureux des différences de costumes , pour caractériser les hommes et les siècles. Le vaste manteau de Cliarlemagne suffirait pour le distinguer. Les habits de Clovis ont moins de magnificence et révèlent la force matérielle et sauvage. Les vêtements de saint Louis sont parfaitement en harmonie avec la sévère austérité de celui pour qui la conquête d'une couronne d'épines fut le plus haut but de la pensée humaine. Notre temps se reflète avec vérité dans les soyeux et futiles ajustements du groupe de Louis XYIIL Quel charme pudique dans l'agencement des draperies de la sainte bergère ! Comme le pinceau a bien su s'assouplir, en caressant ces formes si pures, si suaves, si fermes en même temps, des anges portant les étendards de saint Louis. C'est là, sans contredit, où Gros s'est montré particulièrement irréprochable comme dessina^ teur et cx)loriste. Tout est complet dans ces deux admirables figures.
L'ange qui se balance dans les airs, en jetant
le voile funèbre an fond derabîme, est également remarquable.
En général, les nus sont étudiés avec un soin particulier. Gros voulait prouver qu'il savait faire autre chose que des habits étroits et des chaussures modernes.
Nous siiïnalerons, comme entente du clairobscur, les enfants criant France, et l'ange des Capitulaires , dont la draperie rouge est trop tourbillonnante, mais qui fait ressortir toute la puissance de ces teintes, si vigoureuses et si transparentes dans Tombre.
L'expression des visages est toujours juste et vraie ; elle est d'une ressemblance parfaite dans le dernier groupe : quelques têtes sont coiffées sans doute d'une manière conventionnelle; mais il ne faut pas oublier que ces défauts, vus de près, disparaissent à la distance de deux cent dix pieds, d'où l'on aperçoit d'en bas ce tableau, comportant 3,256 pieds de superficie.
A ce sujet, nous dirons combien il est regrettable de ne pas avoir suivi la première proposition de Gros, de placer les quatre groupes des rois dans les angles de la coupole inférieure, en réservant celle où tout est maintenant réuni,
pour y peindre la seule figure de sainte Geneviève. Cette disposition eût été plus logique; elle eût permis de jouir de toutes ces beautés, sans être contraint de faire un voyage aérien aussi pénible pour beaucoup d'amateurs, n'osant ou ne pouvant pas risquer cette fatigue.
Si des détails de peu d'importance peuvent éveiller la critique, il faut dire que l'ensemble est entendu savamment et produit un effet puissant. Gros a su vaincre une difficulté bien grande; il n'avait plus sous les yeux une surface plane, mais concave ; il fallait combiner les raccourcis, sous le double rapport de l'aspect et de la différence des plans, dont les uns se présentaient presque verticalement, quand ceux du haut de la voûte étaient à peu près horizontaux ; on devait tenir compte du point de vue déterminé par l'architecture même du monument. De près, on ne voit rien de choquant, en regardant en face de soi; d'en bas, Ton peut en saisir la totahté, mais on regrette vivement de perdre tout ce qui se rattache au sentiment de la touche et du savoir. C'est alors que l'on apprécie mieux combien il y a de vigueur dans les masses d'ombres et dans le coloris, pour percer la colonne
d'air, interposée entre Toeil du spectateur et la peinture. L'on peut juger aussi, de cette manière, de l'habileté de l'artiste, à coordonner la grandeur des lignes et du mouvement, pour suppléer à l'effacement de la physionomie des personnages par l'éloquence de leurs gestes.
/ Le pinceau, toujours facile, n'a pas eu besoin d'empâtements trop solides; c'était d'ailleurs une nécessité de position. La coupole est éclairée par dessous : des saillies trop prononcées eussent nui au relief au lieu de le favoriser. ^ Gros avait fait plusieurs études partielles pour la coupole : il en a changé la disposition. Nous connaissons le groupe de Charlemagne , d'un beau caractère, mais où la tête du monarque n'a pas le grandiose ni le mouvement de celle de la coupole. La tête de la femme est pleine de grâce et de suavité : Gros avait plié cette toile en quatre parties et s'en servait en guise de tapis; elle a été restaurée avec un som religieux, et conservée comme une preuve de l'extrême modestie de l'auteur.
'Une autre peinture, de même dimension, a été faite pour Clovis et Clotilde; c'est une belle première pensée, où Ton retrouve tout le talent
du maille. Ces deux morceaux sont un peu audessous du naturel.
Il existe aussi deux têtes de Charlemagne : Tune de grande proportion ; l'autre fort petite, mais d'une touche fîère et grandiose. Nous possédons les études d'après nature, des deux anges qui viennent d'apporter le duc de Bordeaux, l'ange de la paix , celui qui présente la croix aux Saxons, l'ange des capitulaires , et le petit prince. La plus grande de ces académies, toutes dans le même rapport entre elles, est de soixante cinq centimètres : c'est d'après ces seules données que Gros les a reproduites sur une échelle de plus de quatre mètres. Elles sont d'un sentiment ' parfait de forme et de couleur ; les pieds et les mains sont moins terminés ; mais ces études sont tellement justes de construction et pleines de vérité , que l'auteur les a retracées mot à mot, dans leur reproduction colossale.
De simples traits au crayon et d'une dimension encore au-dessous, sont les seuls documents préparatoires connus pour les figures des rois et de leurs femmes.
L'esquisse de la sainte Geneviève a, par exception, été peinte avec un grand soin ; mais tou-
jours sur une petite toile : c'est une tort gracieuse peinture, dun coloris frais et harmonieux.
Le peintre avait dignement rempli le dovoir qu'il s'était impose; le ministre fit également le sien. Le 20 novembre Gros reçoit l'invitation d'aller retirer la somme de 14,000 francs, complémentaire de celle de 50,000 francs, convenue pour la totalité de la coupole. Sept jours après , on lui remet cette nouvelle notification :
« Monsieur, les peintures de la coupole de « sainte Geneviève ont parfaitement justifié u la confiance de l'administration en vos talents; « elles ont réuni tous les suffrages, et déjà elles w sont classées au nombre des compositions qui « honorent le plus l'école française.
« Cette considération m'a porté à penser que « le prix alloué pour cet ouvrage n'était pas en « rapport avec son mérite et son importance.
« En conséquence, j'ai décidé qu'une somme « de 50,000 francs vous sera payée sur les fonds « de mon ministère à titre de gratification.
« Je vous prie, monsieur, de regarder cette « décision comme une preuve de ma satisfaction
« et de l'estime que m'inspirent vos talents et « votre personne.
c( Recevez, monsieur, l'assurance de ma conte sidération distinguée.
Le ministre secrétaire d'état de l'intérieur.
Signé Corbière.
Gros fut nommé baron par Charles X.
Il nous serait impossible de faire entrer dans ce livre toutes les pièces, en vers ou en prose , plus ou moins remarquables, qui furent adressées à l'auteur : on peut les résumer dans un passage d'une lettre de Guérin, alors directeur de l'école de France, à Rome; nous ne pouvons résister au désir de la publier en entier; elle contient une leçon intéressante, et peut trouver place ici.
« Rome, le 23 Octobre 1825.
« Mon cher Confrère,
« Monsieur Huet partant de Rome avec l'inc( tention de visiter en partie le nord de l'Italie, « me paraissait devoir arriver trop tard à Paris « pour se cliargerdema réponse à la lettre que « vous lui aviez donnée pour moi, et cependant
« telle est mon invincible paresse k écrire que « vous aurez revu depuis longtemps monsieur <( Huet, avant que celle-ci vous parvienne. Il * « faut dire aussi que cette paresse est en partie « l'effet des dérangements continuels et inévi- « vitables qui viennent morceler à toute heure « et mon lemps et ma pensée. Il faudrait plus « de pï'ésence d'esprit et de courage que je n'en « ai, pour fau'e quelque chose avec de pareilles « rognures; ou il faudrait, comme cela est arrivé « trop souvent, laisser tout aller à l'aventure, ce « que je ne me crois pas permis.
« J'ai du regret de n'avoir pas vu plus soute vent M. Huet. A peine arrivé à Rome, il alla à « Naples, et lors de son retour ici, il ne s'y arrêta « encore que fort peu de jours. Il m'a paru com- « prendre et s'intéresser aux arts; ses manières, « sa conversation me font regretter qu'il n'ait « fait qu'apparaître dans notre petite colonie. « Je dis petite, bien qu'elle soit plus nombreuse « que jamais, surtout en artistes. Tous semblent « en effet venir chercher à Rome leur brevet , « fort étonnés à leur retour en France qu'on ne a veuille pas toujours légaliser le certificat qu'ils « ont été chercher si loin ; ils ont peine à se
« persuader qu'ici, où les arts n'exisleut plus, et c( n'ont laissé que leurs dépouilles , on ne peut « recevoir que des leçons muettes qu'il faut sa- « voir interpréter pour en recueillir le fruit ; à « la vérité la nature, les monuments , le peuple « même vous remettent sur la voie de l'anti- « quité; mais combien ne faut-il pas d'habileté « pour savoir les comprendre et en extraire cette « substance pittoresque, nulle part si abondante, « mais nulle part si mélangée du plus misérable « et du plus orgueilleux mauvais goût ; je le ré- « pète, il faut être véritablement un homme de f< talent pour sentir et profiter de T Italie. Au reste « les études ne sont plus ce qu'elles ont été ni ce « qu'elles devraient être ; tout se ressent de la « précipitation du siècle. De même que Ton veut « faire sa fortune sans travailler, on veut pro- « duire sans avoir appris ; on prend un sujet, « une toile, un modèle, et l'on se met à faire un « tableau sans réfléchir que le modèle n'est pas « plus la nature qu'une idée n'est une compo- « sition : qu'en arrive-t-il? que le pauvre cava- « lier perd les étriers au premier temps de ga- « lop, et qu'il est tout-à-fait désarçonné au se- « cond ; n'aurait-il pas mieux fait de rester au
« manège ? non , ce ne sont pas des tableaux (( qu'il faut venir apprendre à faire en Italie-, il « faut y venir étudier la nature, les monuu ments, le peuple, les chefs-d'œuvre et met- « tre autant que possible tout cela en porte- « feuille, après en avoir nourri sa pensée. Voilà c( ce que je prêche, mais avec peu de succès. Ce « chemin paraît à tous trop long.
« S'il y a à désirer sur la direction des études, « il n'y que des éloges à donner sur la conduite « des artistes qui se trouvent ici, tant pensionnai- « res qu'externes. Vos deux élèves se distin- « guent dans les premiers par les meilleures « manières et par une aptitude qui leur sera j'es- « père profitable. Je pense qu'ils vous soumettent (( ce qu'ils comptent exécuter, c'est pourquoi je « ne vous en parle pas.
« J'ai appris avec une sincère satisfaction « tout le succès qu'a eu votre bel ouvrage de « la Coupole de Sainte-Geneviève. Toutes les « opinions s'accordent sur les éminentes quali- « tés qui placent cette grande et magnifique « composition au premier rang, en rappelant (( le beau siècle des Jules II et de Léon X. Vous « avez mérité tout ce que vous avez obtenu.
« Combien de consciences n'en pourraient pas « dire autant! les éloges et les descriptions que « j'ai lues me font vivement regretter de n'avoir « pu jouir de la vue de cette production ; je ne « vous le demandai pas avant mon départ , par « ce que j'ignorais h quel point elle était avance cée, c'est une satisfaction que je me promets « à mon retour.
« Ce mot de retour vous fait peut être dési- « rer de savoir si j'en prévois l'époque , je ne « saurais la déterminer, ma santé qui est plus « mauvaise qu'à Paris et la perte des moments « que je voudrais donner encore à la peinc( ture devraient le hâter ; mais l'espérance, qui « ne s'éteint jamais au cœur de l'homme, me « fait croire que j'arriverai à me mieux porter, « à retrouver, à travers les soins muhipliés d'une « administration très-détaillée , quelques heu- « res à pouvoir donner au travail, et cela balance « ma résolution. Si le souvenir de vieilles amice tiés me rappellent; de nouveaux sentiments c< de reconnaissance et d'affection me retiennent. c( Enfin je suis ici, et c'est je crois l'une des « plus fortes raisons qui m'y fait rester. a Vous avez eu cet été des chaleurs dévoran-
« tes et nous un ciel d'une bénignité rendue
« plus douce encore sans doute par l'influence
« de l'année sainte; c'est néanmoins un climat
« auquel il est dangereux de se fier ; aussi traî-
« tre que ses habitants^ il vous charme, vous
« caresse et vous tue,
(( Mais hélas ! On meurt partout : heureux ce- « lui qui rachète sa mort par un nom qui laisse « des regrets ! Vous avez bien raison de dire « que la perte de notre Girodet est un cable de c< miséricorde de rompu , mais il en est d'au- « très; Dieu veuille les conserver longtemps.
« Adieu mon cher confrère, continuez à « donner pendant un grand nombre d'années « de bons préceptes et de bons exemples , et « n'oubliez pas vos amis d'outre-monts.
« Veuillez présenter à madame Gros les homc( mages empressés de son très-obéissant service teur et rappelez-moi, s'il est à Paris, au souce venir de M. Dufresne.
« Si mes amis de Paris s'occupent quelquece fois de moi , dites leur que je pense bien plus c< souvent encore à eux, et que c'est l'espérance
« de les revoir qui forme ici ma plus douce « jouissance: adieu, croyez moi.
Votre très-affectioné,
« GuÉRIN.
Les élèves de Gros voulurent inaugurer le jour où, pour la première fois, la Coupole était livrée au public, ils s'y transportèrent en masse; l'un d'eux, prenant la parole au nom de tous, expriprima en peu de mots l'émotion dont ils étaient remplis, et remit avec respect une couronne au professeur, comme un témoignage de leur admiration ; Gros vivement impressionné, répondit avec effusion à cette démonstration touchante ; il laissa tomber des pleurs au souvenir de son maître, dont il regretta l'absence avec entraînement. Un des spectateurs s'approcha de Gros et le complimenta ; c'était M. de Peyronnet, alors ministre de la justice, en position de contribuer puissamment au retour de l'exilé. Gros s'excusa de la liberté de sa parole; il craignit d'avoir ainsi compromis une cause sacrée : quelques instants après, il recevait de la part de M. de Peyronnet le billet, que nous donnons ici, comme
un procès-verbal authentique de cette scène imposante.
Paris, le 4 Novembre 1824.
« Vous n'avez rien à regretter, ni à excuser « Monsieur. La vivacité de vos sentiments était « fort naturelle et fort légitime ; tout ce qu'elle « vous a inspiré a été agréable et flatteur pour « moi; je n'étais pas d'ailleurs moins troublé que « vous, Monsieur, un spectacle si touchant et si « imprévu , ne pouvait manquer d'exciter en u moi beaucoup d'émotions , c'était une bien « bonne fortune d'avoir l'occasion d'exprimer « publiquement combien on doit d'estime et « d'admiration à votre personne et à vos ta- « lents.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de la plus « parfaite considération,
« De Peyronnet.»
Pétition pour le retour de David en France*
Gros s'empressa de mettre à profit ces relations établies entre lui et M. de Peyronnet.
Les succès soutenus de Gros ne lui faisaient pas oublier David , auquel il se plaisait à les rapporter, il regrettait bien sincèrement l'absence de son vieux maître et son idée fixe était d'en obtenir le retour en France. Gros prit donc sur lui de charger un ami de formuler un projet de pétition au roi, pour arrivera ce but. M. Yillemain fut consulté sur la rédaction ; il nliésita pas à s'en occuper. Nous la donnons textuellement dans son entier.
« Parmi tant de voix qui célèbrent votre heu- « reux avènement et les premiers bienfaits de « votre règne, la prière d'un exilé monte jusce qu'à vous; puisse-t-elle être entendue dans ces « jours de fête et de clémence qui vont mnv- « quer bientôt le sacre de Votre Majesté. Je suis « banni de France par une loi dont je n'accuse « pas la justice, mais qui s'est adoucie pour « plusieurs des hommes qu'elle avait frappés « comme moi. Ils ont revu leur patrie à la face veur d'un sursis temporaire, et le pardon suce blime qu'accorda celui dont ma main ne doit ce pas tracer le nom , s'est étendu sur eux.