‹ GrosChapitre 1 sur 66 · APR · texte numérisé non relu

APR

On me lira pcut-£trc nn jour.

Gros n'est plus! la tombe a reçu la dépouille périssable de l'homme; la France a hérité de la gloire du peintre, dont le génie entier survit dans des conceptions immortelles.

Il restait à recueillir ce qui se rattache à cette grande existence artistique. Elle se compose de faits propres à montrer combien l'observation de la nature est féconde, en l'appliquant aux besoins de l'art, avec le tact judiciéux d'une sensibilité communicative.

Sentir est le résumé des secrets du mâle et sublime talent de

Gros. Son principal moyen d'action fut la faculté de transmettre

ses vives impressions sous la forme la plus saisissable. Tout fut consommé dans cette âme ardente et généreuse, quand la persécution la plongea dans un isolement funeste.

Je viens, humble élève de Gros, raconter son histoire et décrire ses ouvrages, afin de conserver ses préceptes, comme la tradition d'un enseignement qui a jeté tant d'éclat sur l'école française; heureux si ma faible plume et mon crayon respectueux empruntent un léger reflet à la noble auréole du maître!

PREMIÈRES ANNEES

Gros (Antoine-Jean) naquit le 10 mars 1771, à Paris, dans une maison de la rue INYuve-des-K'tits-Champs. Son père, Jean-Antoine Gros (fig. i), était peintre de miniature; il devait à l'exercice de cette profession une position honorable dans les arts, cultivés également avec succès par sa femme, Madeleine-Cécile Durand (fig. 3).

Le jeune Gros commença simultanément son éducation littéraire

et artistique. Il suivit les classes élémentaires du collège Mazarin, et recul du ses parents les premières leçons de dessin. A l'Age de huit ans, il essayait de crayonner un pied d'après Vanloo, et le recommençait dix-huit fois avant de s'en montrer satisfait. Ses

Fig. 4

dispositions natives avaient été stimulées de bonne heure, dans le cabinet de tableaux appartenant à sa famille, et dont la vente, en 1788, produisit la somme de 60,640 francs et 7 sols.

Il allait souvent aussi chez la célèbre portraitiste M " e Lebrun, et passait des journées entières dans son atelier, où elle le faisait poser quelquefois pour des tètes d'enfant et de jeune fille. Voici l'un de ces souvenirs (fig. 4).

Les livres classiques de Gros attestent ses préoccupations constantes, par les nombreux croquis dont ils sont couverts. Son Virgile, le dernier des auteurs latins qu'il traduisit, offre plusieurs esquisses de chevaux ; elles sont remarquables par la hardiesse des linéaments. Le résultat le plus curieux des premières tentatives de l'imagination naissante de Gros est une composition bizarre dont il fit hommage à sa mère, le premier jour de l'an I 779. Cette page (fig. 5) est parsemée d'épisodes plus ou moins mal rendus et liés entre eux; mais ils se rapportent tous à une pensée d'amour et de respect filial. A travers cet amalgame incohérent de mythologie antique et d'emprunts faits à son propre cœur, on voit déjà l'écolier hors ligne, péchant plutôt par l'exubérance que par la stérilité des idées.

Un portrait fort ressemblant d'après son aïeul, et fait à la plume par le petit Gros, engagea son père c\ prendre un parti décisif. Une exposition de tableaux attirait la foule au salon du Louvre. 11 y conduisit son fils, afin d'apprécier plus sûrement son goût avant de fixer irrévocablement sa destinée. L'enfant examinait avec avidilé ces productions.

— Va, lui dit son introducteur, parcours la galerie, et désignemoi la meilleure peinture à ton avis.

Gros s'élance , revient et cite , sans hésiter, YAndromaque de David. Le père exige un examen plus attentif; Gros recommence sa revue et persiste dans son opinion.

— Et parmi tous les exposants, lequel choisirais-tu pour maître?

— L'auteur de cette môme toile, répond Gros avec assurance. Cette épreuve fut concluante. Le lendemain de cette scène historique, Gros se trouvait en face du professeur appelé par ses vœux.

Cependant son vif désir d'entrer à l'atelier du peintre de YAn-

Vig. 5

Première composition de Gros, à t'Igo de sepl ans neul nio * et demi

PRKMIÈKES ANNÉES. 1!

dromaqtte ne put être immédiatement accompli. David s'occupait des préparatifs de son voyage à Rome, où il voulait exécuter les Horaces. Drouais, son élève, couronné par l'école, et devant le suivre en Italie, était présent à ct?tte entrevue ; David agréa l'enfant et consentit à le recevoir h son retour en France.

Il fallut se résigner, (iros comptait les jours passés dans l'inaction. Il fut atteint de la variolite; cet accident vint augmenter son chagrin. Dans son amertume, il s'écriait souvent : a C'est fini ! Je vais mourir, je n'entrerai pas chez M. David. »

Enfin cette époque arriva. L'année 1785 finissait. David avait doté son pays du Serment des Horaces et s'était remis à la tôte de sa brillante école, où Girodet et Fabrc se faisaient déjà remarquer. Gros attira bientôt sur lui l'attention de son professeur et la bienveillance de ses condisciples. Girodet surtout le prit en affection : cette amitié, basée sur une mutuelle estime, s'est toujours soutenue entre eux.

Gros travaillait ardemment, sans relâche et avec une facilité prodigieuse. Ses progrès devinrent sensibles en peu de temps. David, gourmandant un ancien élève, lui disait, en parlant du nouveau venu :

— Tu vois bien ce petit bonhomme, là-bas, devant son porteoriginal? eh bien, je veux qu'avant six mois il t'ait dépassé ; car toi, tu ne fais un pas qu'à force d'être poussé par les épaules, et lui marche tout seul.

Gros ne se contentait pas des études spéciales de l'atelier et de l'académie; il utilisait ses instants de loisir à dessiner ou à peindre d'après la bosse. La nuit n'était pas non plus sans labeur : on soupait régulièrement à neuf heures, chez son père, très-ponctuel dans ses habitudes d'intérieur. Tous les commensaux du logis étaient tenus de se coucher en sortant de table. Après ce moment, aucune lumière ne devait briller à la croisée du fils de la maison. Chaque soir, cependant, il se munissait d'une chandelle chez son voisin, en montant à une chambre située au sixième étage. Gros masquait soigneusement les carreaux avec une couverture de lit, et prélevait sur son sommeil le temps de copier des gravures ou des dessins, qu'il se procurait à la dérobée.

Cette vie active était interrompue les dimanches et les fêtes où l'école chômait. Le délassement favori de Gros consistait alors à se rendre chez l'oncle de l'un de ses camarades, habitant le hameau de la Muette, pour y monter un vieux cheval : il s'en servait alternativement avec son compagnon de route, mais ils n'avaient pas toujours te pauvre animal à leur disposition. A l'approche de l'heure du dîner, Gros se mettait à courir pour ne pas essuyer «le rudes réprimandes. Dans une de ces excursions, son associé se foula le pied; Gros, n'écoutant que la voix de son cœur, chargea sur ses épaules le blessé, et le transporta de cette façon à sa demeure.

Ces promenades n'avaient pas un but exclusif d'amusement. Gros les rendait fructueuses, par son aptitude étonnante à saisir l'allure des chevaux (fig. 6). Il aimait à reproduire leurs formes élégantes

Kig i.

et leurs mouvements fiers et gracieux (fig. 7). Les livres de croquis

PREMIÈRES ANNÉES. 15

îles jours heureux de son adolescence ont conservé ces notes prérieuses. Plusieurs de ces dessins à l'encre représentent des cavalcades (fig. 8) ou de beaux attelages (fig. 0), qu'il suivait à la course,

Vit 8.

de Paris au bois de Boulogne, et sans s'arrêter, tant ce spectacle mouvant avait d'attrait à ses yeux.

Gros prit enfin la palette. 11 montra beaucoup de discernement dans sa manière de colorier et acquit bien vite une grande supériorité dans cette partie intéressante. Ses condisciples regardaient comme un avantage d'être auprès du coloriste, afin de profiter de la vue de son travail, et pour se faciliter l'entente du modèle commun. Loin d'éviter les difficultés de la pose et de l'eiFet , Gros cherchait, au contraire, à vaincre les obstacles. Le seul exercice auquel il refusait de se soumettre était le concours d'esquisse institué par David. Ce qui ne laissait rien à la spontanéité de son esprit original pesait à l'imagination de Gros. Il concevait par l'exécution : tant ces deux termes se confondaient dans le jet de 6es inspirations chaleureuses. Une autre considération pourrait expliquer cet éloignement : avant de se mettre à l'œuvre, les concurrents faisaient entre eux une collecte, employée à l'achat de gravures données en récompense au vainqueur ; Gros était souvent hors d'état de participer à la masse. Son père fut averti d'une répugnance aussi fâcheuse. 11 fit, sous un nom supposé, des commandes à son fils, heureux de pouvoir offrir à ses parents une légère compensation de leurs sacrifices. On obtint ainsi de Gros

plusieurs compositions, dont le sujet était toujours à son choix.

Il fit, comme échange avec une esquisse de Rubens, un tableau représentant l'Amour enlevant une élève de Minerve. Le coloris de l'un des enfants ailés, faisant partie du groupe principal, est digne du pinceau du Flamand, dont l'artiste français convoitait l'œuvre. Des extrémités bien dessinées, un peu de mesquinerie *■ dans les ajustements de la déesse, sont les traits caractéristiques de ce début.

Il se peignit lui-même à cette époque, avec le costume du temps , et la tète coiffée d'un chapeau. L'éclat de la jeunesse et de la santé brille sur ce frais visage, dont les tons chauds et vigoureux sont dans le goût de l'école vénitienne. La touche en est naïve et ferme tout à la fois.

Gros suivit à l'École des beaux-arts une marche rapide et constamment ascendante. Admis le trente-neuvième au mois d'avril 1787, il atteint, au semestre suivant, la septième place. En 1788, au concours d'avril, il est nommé le cinquième; il entre le quatrième six mois après. Il s'inscrit le premier sur la liste d'avril 1789. Cette môme année, il remporte une seconde médaille; la première lui est accordée l'année suivante. En 1791, il gagne le prix du torse sur une figure dans le clair-obscur. Cette peinture est un chef-d'œuvre sous le rapport du naturel, de l'énergie, de la couleur, du dessin et de l'cll'et; on sent en quelque sorte, sous le tissu cutané qui les recouvre, les os, les cartilages et les muscles.

Une autre étude de môme grandeur, exécutée à cette époque, peut donner une juste idée du parti brillant que Gros savait tirer de sa palette. Sa Baigneuse renferme des beautés d'un ordre supérieur. Elle est assise au bord d'une onde pure, où ses extrémités inférieures sont plongées. Un mouvement instinctif de pudeur lui fait tenir une draperie blanche avec les deux mains, élevées gracieusement au-dessus de son corps. Ce voile transparent projette une ombre douce, se jouant en demi-teintes fines et suaves sur la tête et sur une portion du bras droit et de la poitrine. Si les traits du visage de cette jeune femme rappellent trop un portrait sans choix d'expression, le charme du coloris ne laisse rien à désirer :

Flff. 10.

Tremiere pen>ée des Bergers d'Arcadie.

PKKMIÈRKS ANNÉES.

il fait admirablement ressortir la différence de solidité des formes, modelées à la manière des maîtres de l'école de Venise.

Gros sortait à peine de l'adolescence, et déjà son Ame rêveuse et mélancolique se reflète sur une petite page, en une pensée de tristesse et d'amour. Il s'approprie un sujet sur lequel Poussin a répandu sa poésie la plus touchante. L'élève aborde, après le maître, le thème difficile des liergeis d'Arcadie. Voici la composition de Gros (fig. 10). Au devant d'un frais paysage et sur le bord d'un chemin longeant une eau limpide, est un tombeau modeste, abrité sous un saule, et portant cette simple inscription : Et ego in Arcadia.

En face de ce pieux monument, un jeune voyageur, appuyé contre un sycomore, sert d'appui lui-même à sa tendre compagne. Il a déposé sur l'herbe un léger bagage : un paquet de vêtements, un bâton pastoral et des pipeaux champêtres le composent. Une réflexion triste absorbe ses esprits; son front s'incline; son œil, sans regard précis, annonce un état contemplatif intime. Ses mains, réunies par l'entrc-croisement des doigts, ont leur paume tournée vers le sol, où tombe la plus vive lumière; elles se détachent sur un pan de manteau bleu, cachant la portion antérieure des hanches. Sa jambe droite se croise sur la gauche, soutenant le corps mollement affaissé : la demi-tension de cette extrémité signale un commencement de réaction. La femme, brillante de jeunesse et de vie, a le front couronné de fleurs; ses longs cheveux dorés se répandent en masses ondoyantes sur ses épaules. Sa tète se penche avec amour vers celle de l'ami qu'elle enlace dans ses bras caressants : aucun voile ne couvre sa poitrine; sa tunique blanche entrouverte laisse apercevoir sa jambe droite, dont le pied libre demeure en arrière. Le haut de ce groupe est dans le clair-obscur produit par l'ombre du feuillage. Cette ligure de femme, svelte et attrayante, est jetée là comme une fleur sur la roule, où l'homme rencontre en son pèlerinage les chagrins attachés à sa condition. Cette suave image est empruntée, sans doute, à la position de l'auteur. Il demandait alors à l'amour une douce compensation des

au

GROS, SA VIE ET SES OUVHAttKS.

soucis arrêtant ses premiers pas dans une carrière longue et rude à parcourir.

La manière dont Gros s'est servi pour peindre ce tableau se trouve en harmonie avec la petite dimension des personnages. Les qualités les plus saillantes sont dans l'expression vraie des sentiments, rendus avec finesse. La couleur locale est bien entendue : l'air circule, et l'on se prend à rêver devant cette charmante peinture, où le cœur de Gros a passé. Nous en retrouvons l'écho dans cet autre croquis (fig. \ \ ).

Gros ne se présenta qu'une seule fois pour disputer le grand prix de Rome. Le thème à traiter était Antiochus voulant contraindre Éléazar à manger d'un mets impur. Gros sut développer habilement cette donnée.

Le roi de Syrie est assis sur un siège placé vers l'angle droit du cadre. Son geste impératif appelle, en vain, les regards dédaigneux du Juif sur une statue de Jupiter. Le prince irrité va se lever de son tribunal et remettre au bourreau l'ordre d'exécuter l'accusé rebelle. La face du juge est dans l'ombre, comme toute sa personne. A ses pieds est un homme agenouillé, courbé sur la terre. Il active de son souffle le feu cuisant les chairs, dont une portion est offerte à Éléazar par un jeune nègre vu de dos.

Le grand prêtre du vrai Dieu se grandit encore de la lumière qui l'environne : son front montre un caractère inflexible; son œil exprime le courroux; le dédain fait palpiter ses lèvres; ses narines se ferment à l'odeur exhalée de la tête de porc, dont son bras droit s'éloigne avec horreur. Son bras gauche, élevé vers le ciel, annonce une obéissance exclusive à la puissance infinie de celui qui donne aux troncs leur splendeur.

Déjà l'exécuteur a jeté sa main féroce sur la blanche draperie d'Éléazar, et va traîner sa proie au supplice. Rien n'a pu toucher le prêtre juif; son mouvement laisse voir une résolution solennelle, malgré les pleurs et les supplications d'un parent apostat et l'opposition d'un serviteur fidèle, s'interpo.sant entre son maître et le soldat d'Antiochus.

PREMIÈRES ANNÉES

Les incorrections de cette toile sont atténuées par la vigueur et l'entraînement de la brosse. On y trouve une facture large, un grand sentiment d'expression et un modelé revêtu de tons harmonieux. Son ensemble offre les rudiments de ce génie éloquent dont la Bataille (VAboukir devait révéler un jour la magnifique et gigantesque ordonnance.

Les juges du concours décernèrent la palme à Landon.

Une grandi- révolution venait de s'accomplir en France. L'orage populaire avait renversé bien des positions sociales avant de purifier l'atmosphère politique. Les parents de (îros ne furent pas à l'abri des coups de la tempête. Une banqueroute vint porter le trouble dans cette famille paisible. Son chef, atterré par cet accident imprévu, succomba sous le poids du chagrin. On peut juger de la douleur du fils par son culte religieux pour son père : ses traits vénérables ont été consacrés sur une toile votive, où (îros les a fait revivre longtemps après une séparation cruelle. Ce portrait, peint de souvenir, est d'une vérité prodigieuse; il atteste combien la mémoire du cœur était puissante chez le jeune artiste.

Ce revirement de fortune força Gros à changer de marche. 11 fallait se frayer un avenir à travers les obstacles suscités par les affaires publiques, sans négliger les soins sérieux de l'étude. L'élève se mit à donner des leçons : leur modeste produit s'augmenta du prix des portraits de plusieurs membres de la Convention. Il recevait six francs par téte, de l'entrepreneur de cette collection ; mais il trouvait dans son habileté le moyen de compenser la perte de son temps; il fit, entre autres, Robespierre jeune en une heure de séance.

Ces occupations mesquines ne rentraient guère dans les intentions élevées de Gros : plusieurs scènes sanglantes, dont il avait été involontairement témoin, l'avaient profondément affecté. De continuelles appréhensions l'agitaient. Un de ses condisciples lui ayant dit imprudemment dans un lieu public : <• Eh bien, l'on répand le bruit que tu vas émigrer, » Gros se croit compromis et s'esquive à la hâte; il retourne à sa maison, craignant à chaque

pas de heurter un échafaud, et il se décide à partir en Italie.

Cette impression de terreur ne s'effaça jamais de l'esprit du peintre; elle fut la cause de cette réserve soupçonneuse dont sa vie ultérieure est restée empreinte. Gros ne rappelait jamais cet épisode sans exprimer qu'à son seul souvenir il sentait du froid à son col.

Il n'était pas aisé de sortir de France; on exigea de Gros une attestation énonçant l'utilité de ce voyage. David et Renoult, de l'Académie, remplirent cette formalité; le premier, surtout, insista sur l'urgence d'envoyer son élève se perfectionner à Rome.

L'an 11 de la République française, le 20 janvier i 793, la section des Tuileries accorda, par une délibération expresse, un passe-pert à Gros.

VOYAGli EN ITALIE

Gros partit : il s'éloignait, emportant peu d'argent, mais riche de l'espoir enivrant d'acquérir de nouvelles connaissances. Le 21 février suivant, il écrivait de Nîmes que son voyage s'annonçait sous d'heureux auspices. Il s'était concilié l'amitié d'un riche Génois dont il avait fait le portrait, à la recommandation d'un compagnon de route, également dessiné par lui. Ce premier succès lui- valut des lettres d'introduction auprès des plus influents industriels de Cette. Dans ce port, il ne put profiter du départ d'un convoi génois : un défaut de forme le contraignit à renvoyer ses papiers à Paris, pour y faire apposer un visa régulier, omis sur sa feuille.

La cherté des vivres dans Cette engagea Gros à retourner à Nîmes. II rencontra par hasard, à Montpellier, le sculpteur Pajou, qui lui proposa de l'introduire à l'académie de cette ville; Gros suivit ce conseil. II peignit dans cet endroit deux portraits; l'un lui fut payé 150 francs et l'autre 480. Ce dernier représentait un enfant en pied. Ces ressources arrivèrent à propos. Le 27 mars, il reçut enfin ses papiers; il se hâta d'achever les travaux sur le chevalet, et se dirigea de nouveau vers Rome.

Il examina les plus beaux cabinets de Marseille et y dessina d'après Michel-Ange. Cet avant-goût du style grandiose le fit hâter dans son pèlerinage; des contre-temps consécutifs le retinrent. Tantôt le manque d'occasion ou l'inexécution des marchés de

26 GHOS, SA VIE ET SES OITUAGES.

transport ; tantôt les vents contraires avaient nécessite 1 de longs ajournements. Enfin il trouva place sur un vaisseau génois. On fut obligé de s'arrêter à .Nice pour y débarquer une partie de la cargaison. L'artiste, irrité de ces contrariétés, quitta cette voie et monta dans une felouque frétée pour la même destination. On appareilla; le temps devint mauvais; l'on attendit pendant cinq iours un ciel favorable.

On voguait enfin loin de la cote : un événement nouveau faillit compromettre les passagers avant d'arriver à Oneille, petit village situé au bord de la mer et appartenant au roi de Sardaigne. Là stationnaient une douzaine de bateaux préposés à la visite des bâtiments marchands : tout colis sous pavillon français était impitoyablement pillé. Le patron de la felouque s'était muni d'une patente des États de Gênes; mais les hommes montés à son bord n'étaient pas couverts par cette protection. On ne pouvait éviter les recherches de ces corsaires-douaniers : la mer était houleuse et le canon du port intimait l'ordre d'atterrir; Gros se vit contraint d'exhiber ses titres personnels. Cependant il put sauver le portefeuille contenant sa modique fortune et les lettres de sa mère : un Génois obligeant s'en était chargé et avait eu l'adresse de les glisser dans un paquet examiné déjà. Celte manœuvre empêcha le titulaire d'être arrêté. Après ces perquisitions, la voile se gonfla sous la brise, et la frêle embarcation aborda le rivage de Gênes, le jour de la Pentecôte.

Gros profita de cette circonstance pour voir les tableaux renfermés dans les églises. Dans le récit de Gros sur ses excursions artistiques, il montre les Génois appréciant peu les arts, excepté certains nohlcs dont les galeries ne s'ouvrent pas sans rétribution, «faisant acheter ainsi le regret de savoir que là sont des chefs-d'œuvre enfouis tout vivants dans les tombeaux d'un faste orgueilleux et ignorant, possédant les choses par ton et les ayant comme des armoiries sur leurs voitures. »

Il cite un Saint Sébastien en marbre du Puget, une belle page de Jules Romain, et surtout un tableau de Rubens, Saint Ignace guê~ rissant des démoniaques. Il ne passait pas un seul jour sans aller à la chapelle enrichie de cette œuvre subthnimme.

VOYACiE EN ITALIE.

De Gènes, Gros se rendit à Florence, habitée par plusieurs de ses camarades, pensionnaires de l'école française.

Sa position financière était déplorable ; il recourut à la petite réserve laissée entre les mains de sa mère; en attendant cet envoi, il accepta d'un ami le moyen de retourner à Gènes, pour de là repasser en son pays.

Cette résolution provenait d'un découragement extrême; une attraction plus puissante ramena le jeune peintre sur la route où le poussait une invincible vocation : Gros revint à Florence. Plus heureux cette fois, il eut un élève, le célèbre iNiemcewich, qui le mit en relation avec le comte Alfieri et la comtesse Albany, et lui procura l'exécution du portrait du comte Stanislas Malackouski, président de la diète constitutionnelle de Pologne; nous n'en connaissons que l'esquisse. Ce vieillard, assis dans un fauteuil, porte une robe rouge garnie de fourrures et ouverte sur le devant. Des cheveux blancs couvrent son front ; son col apparaît tout entier sur le haut de la chemise écartée; la main droite présente sa face palmaire; ln gauche tient un rouleau de papier; elle est vue par son côté dorsal. Un effet de lumière large et piquant, un coloris vigoureux et vrai donnent à penser que l'exécution en grand doit être remarquable. L'auteur y attachait sans doute une certaine importance; il a écrit au bas de cette première pensée : Le maréchal Malackouski à Florence eu 1703. Quinze louis d'honoraires et les fonds reçus de France permirent à Gros de reprendre ses études dans les galeries dont il avait obtenu l'entrée.

Pour toute distraction, il assistait à un concert deux fois par semaine : le taux des places (Ju théâtre était trop onéreux pour sa petite bourse, restreinte encore par l'énormité de la prime du change, montant au quart de la valeur du billet.

Gros peignit vers ce temps-là Jouuq auprès du cadavre de sa fille. Nous n'avons pas vu ce tableau, mais nous avons sous les yeux deux esquisses de ce sujet. La première est un trait à la plume tiré de l'un des livres de croquis de Gros. Joung est assis et plongé dans une méditation profonde; sa tète est affaissée sur sa poitrine;

ses yeux sont fixes et sans regard ; l'amertume est sur sa bouche ; le bras droit est accoudé près d'un livre ouvert, entre un sablier et un crucifix, et il sert d'appui au front pesant sur la main. Le poing gauche est fortement serré sur la hanche, de manière à écarter le bras du torse, replié sur lui-même. Sa jambe droite, en raccourci, se rapproche du centre de gravité; l'autre extrémité inférieure s'en éloigne et se roidit. Tout exprime l'état concentrique de la douleur : cet état de l'âme séparée brusquement des liens qui l'attachent à la vie, et se recueillant en soi. Aux pieds de ce père infortuné, l'on voit sa fille immobilisée par la mort et dormant de son dernier sommeil. Elle est couchée sur le sol, parallèlement à la base du tableau. Sa té te, abandonnée à son propre poids, développe la portion antérieure du col. Son bras inerte est collé contre les côtes. Une draperie couvre ce corps, naguère assoupli par la jeunesse et la grâce et n'offrant plus que des formes inanimées. Le sol vient d'être creusé. Une tête osseuse, retirée de la fouille, montre ce que vont devenir des traits si doux et si purs. Cette composition est pleine de sentiment : c'est l'instant suprême d'un éternel adieu; c'est un sombre reflet du cœur de Gros attristé.

La seconde esquisse est un lavis à l'encre de Chine, où le paysage a beaucoup d'importance. Au devant est une voûte sous laquelle Joung a fait creuser une fosse pour recevoir les restes de sa fille. Mais, avant de la recouvrir de terre, il veut l'embrasser encore une fois. Il s'approche à deux genoux, pour poser ses lèvres sur ce froid visage, où le sourire d'une enfant bien-aimée ne vient plus répondre aux caresses d'un père. Une main soutient son corps, accablé sous le poids de la douleur; l'autre arrête la bêche d'un fossoyeur debout et s'apprêtant à terminer sa tâche pénible. Cette scène lugubre est éclairée par une lanterne placée sur le sol ; la lumière produit sur les personnages un effet anguleux et tranché, contrastant avec les teintes vagues des arbres, mollement dessinés par les pâles rayons de la lune glissant à travers le feuillage.

Les figures occupent peu d'espace dans cette composition. L'auteur a voulu peut-être montrer mieux, ainsi, la fragilité des choses humaines, en les comparant à l'éternelle majesté de la nature.

La difficulté de se procurer des modèles et les sollicitations de

VOYAGE KN ITALIE.

Lachèze, consul français à Gènes, engagèrent Gros à venir de nouveau s'établir dans cette résidence. Il y peignit, sur l'écusson de la république, une figure de la Liberté, dans de grandes proportions (fig. 12). Il en recueillit beaucoup d'honneur et un peu de profit.

Girodet, allant prendre possession d'une place de lauréat à l'école française de Rome, passa par Gènes pour voir son ancien condisciple. Une maladie grave confina Girodet dans une mansarde exposée à l'action d'un soleil ardent, Gros s'empressa de donner un meilleur asile au malade, en le faisant transporter dans son propre logement, et il lui prodigua des soins vraiment fraternels. En se quittant, les deux amis se donnèrent réciproquement leur portrait.

Une grande aptitude à saisir la ressemblance avait mis Gros en faveur auprès des Génois. Il concevait l'espérance de n'avoir plus à lutter contre les besoins d'une existence matérielle , étouffant toute inspiration en présence d'une triste réalité. Un avis bien pénible vint redoubler les efforts du peintre, en stimulant le cœur du fils. Sa mère est malade et privée d'une fille qu'elle vient de marier. Gros dissimule sa position dans une lettre encourageante : l'avenir lui appartient; il adresse au seul objet de sa sollicitude un billet de douze cents francs, acquis par l'exercice d'un talent dont sa vieille amie a favorisé le développement. Il la rassure, en l'invitant à compter sur le zèle d'un enfant qui lui doit tout, et à ne rien négliger dans le choix des médecins à consulter. Il énumère ses prévisions prochainement réalisables. Au lieu de se laisser aller à l'inertie et au dégoût éprouvé quand on n'a d'autre but que le moi, son esprit va devenir ingénieux à exploiter sa modeste palette; désormais il associera sa mère à ses travaux. « Aous travail' lerons, » écrit-il , pour établir cette communauté nouvelle où sa mère apportera la plus forte part; car, en étant l'objet, elle en sera le principal mobile. U termine ainsi : « Je t'embrasse comme de ma vie je ne t'ai si affectueusement embrassée. »

Que ne devait-on pas attendre de cette organisation impressionnable, puisant son éloquence et son énergie à la source des passions les plus inspiratrices et les plus fécondes !

Cette Ame expansive s'était retrempée dans ces douces affections.

Un surcroît de tourment vint assaillir Gros au milieu de ses rêves de gloire. Sa mère lui annonce la réduction de la rente et la perte d'une existence honorable, fruit de longs sacrifices et d'une sage économie. Elle le conjure de travailler pour les derniers jours de sa mère. « Ranime, cher fils, écrit-elle, toutes tes forces pour supporter le malheur; fais pour ta mère, que tu aimes, ce que tu ne saurais faire pour toi. Laboure, il le faut; un travail assidu fait oublier la peine. Courage, suis l'exemple de mon père et du tien. »

Ce cri de détresse est entendu. Gros se soumet sans murmure à l'obligation de s'occuper exclusivement d'ouvrages mercantiles. Hier l'aiglon voyait devant lui l'immensité des cieux ; il se résigne maintenant à replier ses ailes. Il accepte ce rôle passif, dont une voix toujours respectée lui fait un impérieux devoir.

Pour apprécier cette abnégation de soi-même, il faut avoir dévoré l'amertume d'une position restreinte et compté, avec des larmes, les instants perdus pour la réalisation d'une noble entreprise, quand, avec la conscience de ses moyens, on sent la vie s'user inutilement en d'irréparables regrets.

Gros avait ressenti ces inexprimables tortures, cette angoisse morale du génie, disputant chaque parcelle d'avenir au néant de l'oubli. Tant de dévouement méritait une large réparation des aveugles atteintes du sort. Il appartenait à l'une des femmes qui ont excité le plus de sympathie d'adoucir ces rigueurs et de préparer, de sa main consolatrice, la couronne destinée à rayonner, plus tard, sur ce front assombri par la douleur. Bienfaisante Joséphine, nous allons ajouter une page à ton éloge, une fleur à la tombe où tu dors en paix.*

Nous emprunterons à Gros son simple et naïf langage en instruisant sa mère de cet événement heureux : heureux, car il fut le prélude et le rudiment de sa gloire. 11 associa le nom de Gros au nom de l'homme qui résuma son époque dans sa personne, comme son peintre caractérisa, sur la toile, la grandeur du héros de la République et la magnificence du chef de l'Empire. Voici dans quels termes ce récit intéressant est conçu : nous nous faisons un devoir de copier textuellement.

« .Milan, U frimaiiv an V il.- la République française.

« Je n'ai pu t'avertir du voyage que je viens de faire, tant le motif s'en est offert proinptement.

« Il y avait déjà quelque temps que l'on s'attendait à recevoir à Gènes la citoyenne Bonaparte, femme du général en chef de l'armée d'Italie. Comme j'allais assez souvent chez le citoyen Faitpoult, envoyé de la République française à Gènes, et qu'il avait quelque estime et amitié pour moi, je me recommandai à lui et à son épouse pour me présenter à la citoyenne Bonaparte à son arrivée, dans la seule espérance de parvenir à faire le portrait du général, dont la gloire et les détails que l'on me donnait de sa physionomie ne faisaient qu'irriter ce désir. La citoyenne épouse du général arrive donc à Gènes, et M" c Faitpoult me présente à elle, mais après avoir déjà parlé de moi avec même plus de bonté que je n'en méritais. Elle me reçut de la manière la plus honnête, et commença d'ellemême à me dire qu'elle savait que mon désir était de me rendre à Milan et d'y prendre divers renseignements pour composer quelques-unes des victoires de son mari (ce dont j'avais bien parlé à la citoyenne Faitpoult, il est vrai, mais pour faire à part moi, comme aimant et ayant quelque facilité pour peindre les chevaux, mais mon idée se bornait au portrait de Bonaparte); que si je n'avais pas d'occupations qui me retinssent à Gênes, elle m'offrait une place dans sa voiture. Je lui témoignai le mieux que je pus ma reconnaissance et sur son odre et sur ce qu'elle me disait des rapports que l'on lui avait faits de mon talent.

« M"' Faitpoult me dit d'apporter le jour suivant quelques-uns de mes ouvrages; ce que je fis. C'était le portrait de famille, mari et femme, et trois enfants grands comme nature, dans le même tableau, et un autre d'un homme d'une physionomie sévère, et fait comme j'entendais dire qu'était à peu près Bonaparte. Ces deux tableaux lui firent infiniment plus de plaisir que je n'osais espérer; et elle me dit aussitôt, d'un ton spontané de satisfaction : « Je vous « emmène à Milan, je vous emmène partout. » La première offre

était par honnêteté et sur rapport, mais cette dernière assurance, comme de persuasion sur mon compte. Elle resta quatre jours à Gènes. Le cinquième, je partis en même temps qu'elle, dans la voiture du négociant André, qui lit notre lettre de change; le ministre Faitpoult l'ayant accompagnée jusqu'en cette ville, et ce négociant se rendant aussi à Milan, ce qui m'assura de la moins déranger; car, en premier, elle m'avait destiné une place dans sa voiture. Arrivé ici, elle me présenta le lendemain à son illustre époux, qui, bien que froid et sévère, me fit un accueil plus digne des arts que de moi. «Voilà ce jeune artiste dont je t'ai parlé, dit-elle. — « Ah !... je suis charmé de le voir. Vous êtes élève de David?» etc. Après quelques mots sur son talent : « Il a fait demander, dit-il, « ce dessin, me montrant ce que faisait un officier d'artillerie qui « dessinait très-véridiquement et assez spirituellement la prise du « pont de Lodi. Il veut le peindre, mais j'ai quelques autres beaux « sujets que je vous ferai communiquer. — Ils appartiennent tous, « repartis-je, à mon maître David, par ses grands talents, et lui « rappelant ses divers chefs-d'œuvre. Mais, lui dis-je, en coupant « une conversation où je me trouvais trop haut placé, puisqu'on « parlait du célèbre David, en ce moment plus près que lui de vous, « j'ai un grand sujet à traiter, ou du moins c'est mon ardent désir. « — Comment?... — Votre portrait... » dis-je. Il fit une inclination de tète légèrement et modestement. Je fus retenu à dîner. Aujourd'hui j'ai rassemblé tout ce que j'ai pu, puisque j'arrive, pour être en état de commencer au plus tôt. M'" Bonaparte a voulu absolument me faire préparer un logement dans la môme maison , qui est immense.

« Tu vois que je suis dans un chemin mille fois plus beau qu'il ne m'était permis d'espérer... »

Gros ajoute sur l'une des marges de celte lettre : « 17 frimaire. — Je viens de commencer le portrait du général; mais l'on ne peut même donner le nom de séance au peu de temps qu'il me donne. Je ne puis avoir le temps de choisir mes couleurs; il faut que je me résigne à ne peindre que le caractère de sa physionomie, et après cela, de mon mieux, à y donner la tournure d'un portrait. Mais on me fait avoir courage, étant déjà satisfait du

petit peu qu'il y a sur la toile. Je suis bien inquiet de voir la tête à peu près faite. •>

Deux semaines après, Gros avait terminé ce portrait si connu de Bonaparte, où cet intrépide général aiguillonne l'ardeur de ses troupes , en allant planter leur étendard sous le feu des batteries autrichiennes. Le modèle fut très-content de cette demi-figure; il en complimenta dignement l'auteur.

Gros a compris la portée d'un pareil suffrage : ce rayon, tombé de l'auréole du chef de l'armée d'Italie, a fécondé la pensée du peintre; en elle est le génie d'Aboukir et de Jaffa; le grand artiste apparaît au monde. Rivaux, laissez-le passer : Gros va marquer sa place.

Bonaparte ne donna pas seulement des éloges à Gros, il consacra deux cent cinquante louis à la gravure de son portrait, et fit présent de cette planche à son peintre.

Léopold Berthier avait aussi secondé le jeune artiste, en se faisant peindre avec sa femme et sa belle-sœur. Le portrait du général Berthier parut au salon de l'an VI (1798).

Gros fait passer une somme de cent louis à sa mère ; il se félicite « de pouvoir allier la certitude d'adoucir une existence bien chère et l'espoir de se montrer l'un des moins indignes élèves de David. »

Joséphine était comme un ange tutélaire auprès de Gros; elle ne laissait échapper aucune occasion de le servir et de l'encourager. Il faisait partie de la famille Bonaparte, à la casa Serbclloni. Il avait ses entrées dans le cabinet du grand capitaine. La présence de Gros ne fut jamais importune dans ce sanctuaire, où il fut témoin de l'audience du général Clarke, envoyé par le directoire pour demander la démission de Bonaparte, et lui remettre Tordre d'aller immédiatement rendre compte de sa conduite. Le fondé de pouvoir n'osa pas agir.

L'ne expédition nouvelle se préparait. Les deux illustres époux allaient quitter Milan ; Gros reçoit des mains de l'un des signataires la lettre suivante, dictée sous une haute influence :

GROS, SA V1K ET SES nUVUAf.KS.

« Milan, I.- I» nivosi' an V .li- la iV-|iul)lii|u.\

« Les commissaires du gouvernement à la recherche des objets de sciences et arts, au citoyen Gros.

<■ La commission des arts se trouvant charge d'exécuter plusieurs opérations auxquelles son zèle pourrait ne pas suffire, elle a pensé que votre concours lui serait utile. Elle vous propose donc de lui être attaché, jusqu'à ce que les circonstances lui permettent de remplir seule les vues du gouvernement. Si cette proposition vous convient, elle vous invite à vous rendre auprès d'elle, maison .Miller, tlorso Romano, le 11), à deux heures après midi, pour prendre avec vous les mesures nécessaires. — Salut et fraternité.

« Siijné Tin kt, Moxr.i:. Biwthollet, Moittk, Bautuki.kmv. »

L'étonnementde Gros, à cette lecture, est extrême : sa modestie le fait hésiter.

— Voyez, lui dit le commissaire, décidez-vous, oui ou non. Vous avez jusqu'à demain.

Gros balbutia des remercîments, s'en référant aux conseils de ses amis. Le porteur de la nomination, le citoyen Moitié, s'empressa d'ajouter :

— Vous êtes le premier de tous ceux que le général en chef a proposés : vous devez répondre à cette marque d'intérêt.

Berthier fut de cet avis.

Gros exprima sa reconnaissance à ses hôtes, en regrettant de n'avoir rien fait pour mériter de pareilles bontés.

— Pourquoi non, répondit Bonaparte, si vous avez du talent?

Gel emploi d'adjoint valait deux cents francs par mois. Il s'agissait de choisir les plus beaux objets d'art pour les diriger sur la France, dont ils devaient orner le musée national.

Un seul trait montrera la modération et la probité de Gros dans l'exécution de ce mandat de confiance. La ville de Pérouse devait

lui ouvrir sa galerie, ornée d'un grand nombre do peintures du Pérugin, auxquelles les habitants attachaient un grand prix. Dans la crainte de se voir dépouiller entièrement de celte collection, la gloire de leur cité, ils adressèrent une députation à Gros, pour lui offrir trente mille francs, à la condition de leur laisser les œuvres de leur célèbre compatriote. Gros ne se contenta pas de repousser cette proposition comme une offense à son caractère, il ajouta :

— Deux ou trois tableaux du Pérugin suffisent au musée français; je n'ai jamais eu l'intention de vous en demander davantage.

Gros met à la disposition de sa mère le fruit de ses épargnes, en lui recommandant de lui faire parvenir les détails les plus circonstanciés sur sa position. «Tu m'obligeras, lui mande-t-il, si je peux voir que tu ne me caches rien ; mes moyens sont limités, mais non pas mon cœur. » Il devait aller directement à Bologne; à Modène, il reçut contre-ordre. Sa mission était retardée par l'attaque de l'ennemi, qui se fit battre complètement. La route étant libre. Gros passa par Bologne, où se trouvait Joséphine. Le 1" germinal an V, il saluait Rome de ses acclamations.

Le inusée du Vatican fournit une ample récolte à la commission. Gros ne se lassait pas d'admirer les chefs-d'œuvre sortis du fier crayon de Michel-Ange. Les divines madones de Raphaël élevaient sa pensée au sublime de l'idéal. Sous un ciel inspirateur, il aimait à terminer, au gré de sa riche imagination, les suaves contours éclos sur la palette harmonieuse du Corrége. La poitrine de Grf>s se gonflait devant ces magnificences de l'art. Il reportait de longs regards en arrière et cherchait à rassembler les débris d'un passé perdu, pour en former les éléments d'un plus large avenir. Excepté peu de portraits de grandeur naturelle et des tableaux de petite dimension, Gros n'avait produit que des miniatures à l'huile. Un coloris frais et suave, un dessin pur, une chaleur bien rare dans ce genre et, par-dessus tout, une grande vérité d'ensemble et des détails savamment entendus, lui avaient acquis une juste réputation. Mais était-ce là tout ce que l'on devait attendre de Gros? Ses idées fermentaient en présence des conceptions gigantesques des maîtres italiens. Alors il sentait en son àme une exubérance de vitalité; il éprouvait le besoin de la répandre sur une

toile assez vaste pour la contenir. Malheureusement ces nobles impulsions se brisaient contre une impossibilité matérielle. La position de sa mère était impérieuse. Gros tâchait de s'absoudre de ne pas aborder ces hautes questions, en se réfugiant dans le sentiment de sa piété filiale; l'aiguillon du génie harcelait sans relâche des facultés supérieures, tendant à se développer chez le peintre, et toujours retenues par les devoirs du fils. Cependant Gros n'avait jamais été l'objet des prédilections de sa famille. La sévérité de son père avait comprimé les premiers élans d'un cœur expansif, et le sein maternel ne s'était pas ouvert à de naïves caresses. Cette lutte interne épuisait son énergie. Une sorte de nonchalance imprégnait ses actes subséquents, comme la mélancolie accompagne une trêvo avec la douleur. Cette force d'inertie atténuait les effets d'une réaction passagère. Les temps n'étaient pas accomplis; la fleur avait percé son enveloppe : le fruit devait se préparer dans ces alternatives de refroidissement et de chaleur. Gros avait à subir de longues et rudes épreuves, avant d'arriver à la maturité de son talent.

Il avait dépensé plusieurs mois à suivre les convois d'objets d'art dirigés sur Livourne (fig. 13): et pendant ce temps, il avait fait des croquis de vues sur sa route, et des études d'après les buffles des équipages. Nous offrons comme spécimens Acquapendente(fig. 14) et Bolsena (fig. 15). patrie de Séjan. Voici (fig. 16) l'un des animaux.

De retour à Milan, Gros commença le portrait de M"" Bonaparte et celui d'une amie de cette dame, la femme de Visconti, ambassadeur de la république lombarde à Paris. Il fit ensuite un autre portrait du général en chef, pour pendant à celui de Joséphine. Le premier soin de cette protectrice obligeante, en revoyant son peintre, avait été de lui offrir un à-compte sur les travaux commandés. Gros put s'en passer, mais cette prévenance le toucha vivement. Il en parle aveo effusion, dans ces termes : « Je ne serai jamais assez reconnaissant de la bonté que M"" 1 Bonaparte veut bien avoir pour moi. D'ailleurs, c'est son caractère : il lui est

aussi naturel d'entasser bienfaits sur bienfaits qu'à son mari victoires sur victoires; et tout cela avec une simplicité, une douceur, comme une bonne petite bourgeoise; car enfin elle jouit de la plus brillante fortune , et combien d'autres n'en seraient qu'éblouis! »

Plusieurs miniatures à l'huile avaient rapporté d'assez forts honoraires à l'artiste; sa more était rétablie; elle avait réalisé les parcelles de sa fortune.

Bonaparte soumettait l'Égypte. David avait exposé les Sabines. Les émules de Gros avaient pris un rang honorable; il était au même point où son protecteur l'avait laissé. Gros, tombé dans l'apathie, en sortait parfois au bruit des conquêtes de Bonaparte. Alors son imagination s'égarait dans les plaines de l'antique et somptueuse Égypte. <« Pourquoi, écrit-il à sa mère, suis-je réduit à compter les succès des autres, sans pouvoir éveiller au moins la curiosité sur mes compositions! Les autres auraient peint l'ancien Alexandre, moi le nouveau, ces Mameloucks, ces costumes orientaux, ces chevaux arabes. Pourquoi Bonaparte n'est-il point parti de Milan comme il est parti de Paris! J'entends parler de l'état llorissant des arts, et puis je me retrouve au milieu de mes demi-figures, qui me semblent autant de culs-de-jatte. A l'un il faut faire l'habit, à l'autre la cravate; tout ça m'ennuie et m'endort, et je n'ai personne pour me réveiller. Va, vivre seul peut perdre un individu, surtout lorsque, comme moi, son âme a besoin d'attachement. Le dégoût de soi-même arrive, c'est fini... Combien de fois je vais disant : Si ma mère était avec moi, elle réglerait mon existence, ce que je suis incapable de faire moi-môme. Oui, je le sens au fond de mon cœur, mon malheur est d'être seul. »

La lettre dont nous extrayons ce passage porte pour date : 23 novembre an VII. Quel rapprochement entre l'expression naïve de ces sentiments de Gros dans la plénitude de ses facultés morales et physiques, et les idées qui le préoccupèrent à la fin de ses jours!...

La commission avait achevé son œuvre. Gros resta dans l'armée avec le titre d'inspecteur aux revues. 11 prit ces fonctions le I" fri-

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maire an VI. Le personnel de ce corps subit, le 30 brumaire suivant, une organisation militaire l'assimilant aux autres corps de troupe de l'armée.

Le général Scherer venait, par ordre du directoire, de céder le commandement en chef au général Moreau. Les Autrichiens ayant franchi l'Adda, les Français sortirent de Milan. Celait la nuit du 27 au 28 avril de l'an VII : Gros regagnait, à minuit, son domicile; le départ précipité des fourgons le fit penser à son grade. 11 alla prendre les ordres du commissaire Conard, qui lui dit de le suivre. Gros va faire sa valise; il laisse ses tableaux, roulés et encaissés d'avance, entre les mains de l'un de ses amis, et il emporte une soixantaine de louis, n'ayant pas le temps de reprendre le reste de ses fonds. A trois heures du matin, Gros monte à cheval. Le lendemain, il entrait à Novare, à onze heures, et le soir à Turin, où sa valise lui fut volée.

De Turin on marcha sur Alexandrie. En cette ville, Gros témoigne à Dessolles le désir de quitter le quartier général, pour se transporter de préférence à Gènes.

— Nous irons ensemble, répond Dessolles : je n'y resterai pas, mais je vous y laisserai.

On prend cette nouvelle direction. Le chemin était coupé par les Autrichiens. L'n capitaine de dragons est désigné pour aller reconnaître les localités. Il lui faut un interprète : Gros, connaissant l'idiome de ce pays, s'empresse de solliciter ce poste périlleux et part au galop avec l'officier.

Des avant-gardes allemandes paraissaient de temps à autre. Le convoi s'avançait, et nos éclaireurs ne rencontraient personne à qui demander des informations. Depuis trois jours, il tombait une pluie pénétrante et fine, empêchant d'apercevoir les objets les plus rapprochés. A chaque instant, on se trouvait à portée de fusil de petits détachements, dont on ne pouvait de loin distinguer l'uniforme. On signale des piquets autrichiens et des vedettes russes. Le capitaine ordonne aux équipages d'accélérer la marche, et place la cavalerie sur les hauteurs. Le brouillard cachait la roule. Une vieille femme sert de guide, et, sur ses indications, on parcourt un trajet de quatre à cinq milles, dans un chemin de traverse de-

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venu torrent; les chevaux avaient le ventre dans l'eau; les habits des soldats étaient transpercés.

On s'arrêta deux heures à Nuovi ; l'ennemi était aux portes. Enfin l'on parvint à Gènes. Dessolles tint sa promesse, et, conjointement avec son collègue Pérignon, il délivra un permis de séjour à Gros. Cette autorisation est datée du 22 floréal an VII.

Gros reprit sa palette et récupéra promptenient une partie de ses pertes. En quinze jours il avait gagné plus d'un millier de francs ; mais la difficulté pour lui n'était pas de produire, le plus embarrassant était de percevoir le prix de son travail. « Pour cela, écrivait-il, il fallait parler d'argent. C'est ce qui me coûte toujours. Il me semblo que ce serait à eux à me prévenir là-dessus. »

Être seul faisait le tourment continuel de cet homme aimant, dont la première condition d'existence était des relations suivies avec les objets de son affection. Son ami par excellence, Léger, son bon camarade d'atelier, venait de mourir à l'Age de vingt-cinq ans. Cette perte fut un nouveau sujet de découragement pour Gros. Il se fît un vide affreux dans son cœur. Berthier, dont l'amitié le soutenait au milieu de ces traverses, était à Paris ; d'autres étaient tombés sous la mitraille. Un jeune officier, son débiteur, fut de ce nombre; Gros ne voulut rien réclamer de cette dette sacrée. « Qui pourrait, disait-il, aller demander un remboursement à des parents qui viennent de perdre leur fils? Il faut abandonner cela. »

Gros désirait ardemment retourner à Milan pour y ramasser « ses coquilles, » et revenir au sein de sa famille. Le blocus de Gènes le retint forcément. Un spectacle horrible à voir se déploya devant ses yeux, pendant les deux mois de la durée du siège de cette place. La famine étalait sa hideuse nudité. Partout la misère : le pain, vendu deux sous auparavant, coûtait alors six francs, et il était très-difficile de s'en procurer. On rencontrait dans les rues des enfants mourants d'inanition ; plus de vingt-quatre mille personnes périrent de la sorte. Dans la dernière quinzaine de son séjour à Gènes, Gros vécut de légumes achetés au poids de l'or. La viande

était hors de prix. Le jeûne avait délabré sa poitrine; son corps était au dernier degré du marasme, quand enfin arriva l'ordre d'évacuer la ville.

Dans la nuit du 15 au 16 prairial, Masséna monta sur un petit bâtiment français. Le 16 au soir, Gros trouva le moyen de partir avec le premier embarquement de troupes, sur un vaisseau anglais de 74 canons, disposé pour les transporter à Antibes.

Cette traversée fut un surcroît de douleur pour Gros. Le besoin de nourriture se faisait sentir à lui d'une manière aiguë. Hors de sa compagnie, il n'avait droit à aucune ration ; il possédait, pour toute base alimentaire, un biscuit bien dur, mis en réserve et payé huit francs. La crainte de se voir trop tôt dénué de cette unique ressource le dominait au point d'en user fort sobrement. « Il grappillait discrètement, avec la pointe de son canif, un peu de beurre salé sur le pain des uns et des autres. » Cette cruelle abstinence lui faisait désirer ardemment la vue du port.

Après vingt-quatre heures de tortures, on aperçoit Antibes : il était trop tard pour débarquer. Le ciel s'obscurcit ; le vent bat les flots; la mer écume sur les flancs du navire; le roulis ajoute des nausées aux contractions de l'organe digestif à vide. Le 18 seulement, on prend terre.

Par un hasard singulier, Gros va loger précisément dans la chambre où le général Championnet était mort de l'épidémie. Cette coïncidence rappelle au malade la nécessité de soins intelligents. Il éprouve une répugnance invincible à se laisser traiter dans cet endroit fatal; il se fait mettre dans un voiturin, qui le conduit à Marseille, dans un état d'épuisement complet.

11 eut à supporter dans ce trajet un supplice nouveau. Les cahots de la voiture augmentaient un violent mal de tète et meurtrissaient ses membres fatigués par de cruelles privations. En outre, ta route était extrêmement mauvaise, et l'on avait précipité le pas des chevaux, dans la crainte d'ôtre pillé ou assassiné par les bandits infestant ces parages.

Gros allait perdre l'usage de ses sens, quand on le déposa dans une auberge de Marseille. 11 eut assez de force, néanmoins, pour envoyer chercher un négociant nommé Meurieoflre, la seule per-

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sonne de sa connaissance dans la ville. Il fallut de longues recherches avant de le trouver. Pendant ces mortelles heures, Gros se préoccupait de toutes les possibilités d'une absence motivée par les exigences de la guerre. M. Meuricoflre arrive; Gros ne peut que verser des larmes abondantes, et retombe affaissé ; ses idées se troublent; il voit entrer et sortir de son cabinet, sans se rendre compte de ces allées et venues. Le médecin de M. Meuricoflre vint visiter le moribond le lendemain : un zèle et des soins assidus relevèrent son courage. Il était temps d'agir. 11 lui prenait de fréquentes faiblesses, accompagnées d'accès de délire. On désespéra de le sauver pendant quatre jours. Il vacillait sur le bord de la tombe, selon les termes de sa lettre où nous lisons ces détails.

Nous nous plaisons à consigner ici le nom de Tomasi, l'habile docteur napolitain qui conserva Gros à la patrie. Nous l'inscrivons avec reconnaissance à coté de celui de Meuricoflre, dont les soins fraternels ne furent pas moins efficaces.

L'air natal manquait à la poitrine de Gros. 11 avait besoin de se reposer sur le sein de sa mère. Il obtint du ministre de l'intérieur, et par l'entremise de Berthier, un permis de retour. Rien ne s'opposait plus à son départ que les suites de sa maladie et un rhumatisme survenu dans la retraite de Milan. Durant sa convalescence, Gros ne put se refuser aux sollicitations de plusieurs personnes, jalouses de posséder une miniature de sa main. Puis, grâce aux soins de son ami Hattaglia, il relira de Milan le restant de ses créances et de ses études; et vers le commencement de l'an IX, il quitta Marseille pour venir se fixer à Paris, après une absence de neuf années.

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