RETOUR EN FRANCE
Gros avait trente ans ; il rapportait d'Italie le souvenir des chefsd'œuvre des grands maîtres et le sentiment de sa faiblesse personnelle. Son bagage pittoresque était un peu léger : son carton contenait deux dessins d'après les figures de femmes que le ciseau de Michel-Ange a couchées sur le Mausolée des Médicis à Florence, et une étude de l'Ajax antique enlevant le corps de Patrocle. Le crayon consciencieux et large du dessinateur a conservé les beautés des originaux dans ces traductions. Elles sont devenues historiques, car elles ont été copiées par chaque élève de Gros, comme une initiation aux leçons du maître, en entrant à son atelier. 11 faut joindre à cette collection des esquisses, des croquis et quelques fixés. Tous ces matériaux avaient été recueillis avec verve et passion.
Ses miniatures à l'huile sont extrêmement remarquables; le portrait du général Masséna respire une candeur particulière. La forme, toujours savante, est modelée par des tons frais et riches, gradués et posés franchement à l'endroit précis à mettre en saillie ou bien à rendre fuyant. Le pinceau ne les lie pas entre eux, mais leur dégradation relative les unit en un tout homogène. II en résulte un ensemble complet, sous le rapport du dessin et du coloris. La finesse des traits se classe avec esprit dans les grandes masses de teintes vives, animées et transparentes. Voici, du reste, comment Gros jugeait plus tard ce genre de travail. Il venait d'achever la Coupole ; on lui montre un de ses anciens fixés, sans lui
en rappeler l'origine. C'était un groupe de tètes de femme et d'enfant, tout à fait sorti de sa mémoire et d'un fini précieux.
— C'est vraiment joli, dit-il, cela doit être bien difficile à faire.
L'examen des compositions de Gros en Italie ne sera pas sans importance; nous signalerons les plus intéressantes.
Le goût prononcé de Gros pour les chevaux lui avait suggéré le désir de faire un tableau dans lequel il aurait l'occasion de développer leurs formes et leurs mouvements les plus pittoresques, tout en laissant une large part à l'étude du nu de la figure humaine. Bucvphalc dompté par Alexandre (fig. 17) pouvait remplir parfaitement ce but. 11 s'en occupa. Malheureusement ce projet est resté à l'état d'esquisse; elle fait vivement regretter que Gros n'ait pas donné de suite à cet heureux essai, dont voici l'analyse. Un dessin à la plume, plein de chaleur, et rappelant la grAce et la simplicité d'un relief antique, nous montre Bucéphalc se cabrant sur ses pieds de derrière : ses naseaux s'agitent; son <eil s'anime; sa crinière est flottante; sa longue queue bat l'air et le déplace. Son allure indépendante contraste avec la présomption de l'adolescent qui s'apprête à se poser en vainqueur sur le dos indompté de Bucéphalc, déjà couvert du manteau du prince, comme pour établir sa prise de possession. Le fier animal se renverse en arrière et s'oppose à la tentative d'Alexandre, qui se détache du sol par un élan adroitement combiné. Il a saisi de ses mains la tète et le col du cheval, et son regard épie l'instant favorable à la réussite de son entreprise. La vigueur et la souplesse brillent dans les linéaments de ce beau corps, la lumière vient du fond et promettait un effet piquant. Il existe deux répétitions de cette esquisse : l'une a toute la fougue d'un premier jet; l'autre est élaborée avec soin et annonce la correction de style dont l'auteur aurait enrichi son exécution complète.
Les poésies d'Ossian étaient en faveur; Gros s'en inspira dans cette composition (fig. 1 8).
L'ouverture d'une grotte, où pendent de légers rameaux, laisse voir le soleil se coucher à l'horizon borné par la mer. Malvina
ng. n.