‹ GrosChapitre 3 sur 66 · RETOUR EN FRANCE · texte numérisé non relu

RETOUR EN FRANCE

pleure, sur la harpe d'Ossian, la mort d'Oscar, étendu sans vie à ses pieds.

A la gauche de la scène et formant le milieu d'un groupe assis, est le digne roi de Morven; deux ailes d'aigle distinguent son casque; ses mains fixent sur sa cuisse droite sa jambe gauche, qu'il y a croisée; son attitude concentrique exprime la douleur, mais comme un stimulant qui va le faire réagir contre le meurtrier de son petit-fils.

A côté du vieillard est son fils Ossian : son Iront incliné se cache dans sa main gauche et s'appuie sur l'orbe d'un bouclier. Le spectateur devine et ne voit point ce qui se passe sur le v isage du barde écossais, frappé dans la personne de son unique descendant.

A la droite de Fingal, un guerrier occupe un siège plus élevé; il a sa lance dans une main; la gauche soutienl son menton et ferme sa bouche, pour ne pas permettre à des plaintes de distraire l'attention prêtée aux accords de l'infortunée Malvina. L'ensemble de ce brave, sans aucun vêtement, est michelangesque : son bras gauche est accoudé sur le genou correspondant, refoulé en haut par le mouvement de la jambe; elle cache la cuisse, et son pied est fixé sur le bord d'un bouclier, vu dans un plan vertical et parallèle à la surface du tableau. Son extrémité droite inférieure a moins d'action ; son développement fait une savante opposition de lignes avec le raccourci de sa congénère.

On ne voit que la portion supérieure du cadavre ; la poitrine est nue et percée d'un coup de lance; le bras droit longe la ligne de base de l'esquisse; la lête, renversée, étale une belle chevelure. Un chien fidèle, couché tristement, caresse de sa langue le front décoloré de son maître.

Malvina se tient sur un fragment de rocher. Ses cheveux épars retombent comme un manteau de deuil. Sa tête abattue semble écouter la voix de son cœur, pour la transmettre aux cordes vibrantes d'où ses doigts la laissent échapper. Malvina surmonte une affliction profonde; elle remplit un dernier devoir, pour ouvrir à son jeune époux les portes du palais des nuages, demeure exclusivement réservée aux morts dont la harpe a consacré les droits, en attestant leur bravoure et leur vertu.

go r.uos, sa vik et ses oiyhages.

On peut se former une idée de l'effet qu'aurait produit cette composition ossianique, si la brosse vigoureuse de Gros l'eût éclairée des derniers rayons solaires glissant par l'entrée de la grotte; cette disposition ingénieuse eut assombri la scène, en répandant sur les personnages un clair-obscur favorable au caractère de ce drame lugubre. Un trait seul à la plume nous a conserve l'intention du maître.

L'esquisse dessinée la plus complète, sous le rapport du rendu de la forme et de l'elTet, est celle où Timolvon de Corinthe est représenté faisant immoler son frère, afin d'affranchir sa patrie. En voici la description (fig. 19).

Un pilastre quadrangulaire supporte deux arcades; il partage, à l'aide d'une draperie fixée également à son correspondant du fond, l'endroit où le meurtre s'accomplit. Le plus grand espace offre le développement du motif principal. Timoléon est demeuré dans la portion servant d'entrée ; il est debout auprès de la statue de Corinthe, son pays, auquel il sacrifie ses plus chères affections.

L'usurpateur, un genou en terre, n'est plus soutenu que par le bras vigoureux de l'un de ses assassins. Ce soldat tient par les cheveux la tète de Tiphanes et la renverse sur l'épaule droite, pour mieux diriger son fer sur le sein de sa victime ; elle est déjà frappée de deux coups. Au second plan est un autre exécuteur, dont le bras levé va retomber avec furie sur le malheureux abattu. Ce geste est d'une effrayante vérité. L'expression de la face pâle et troublée de Tiphanes est parfaitement sentie. Il est impossible de mieux caractériser les émotions rapides du tyran dans cet instant fatal. Son regard s'attache sur l'épée menaçante; il semble se rendre un compte terrible du peu de temps qu'elle doit mettre à parcourir la distance dont le terme est son gosier, où la plainte expire. On ressent vivement cette angoisse ; elle donne une énergie étonnante au bras invoquant le secours de celui-là même qui vient de prononcer l'arrêt. C'est une lutte horrible entre des sentiments auxquels, en d'autres circonstances, tout homme eût pu croire; mais ils ne répondront pas celte fois à une attente cruelle. Oui,

KKTOUK EN FRANCK.

Tiphanes, tu t'abuses : laisse cette couronne; loin de te proléger, elle t'accuse et te condamne. Tïi parole suppliante s'adresse vainement à ton frère. Il est là, près de toi; mais pour ne pas être ému de tes gémissements, pour mieux fermer son cœur aux remords comme à la pitié, il bouche, avec ses mains convulsives, des oreilles qu'il veut rendre sourdes à la voix du sang.

Cependant le front plein d'anxiété de Timoléon s'abaisse audessous de ses épaules; elles fléchissent impatiemment sous une charge accablante. A défaut de l'organe de l'ouïe, le pied fraternel frémit aux commotions du sol ébranlé par les cris du désespoir. On ressent cette impression à la contraction des orteils, s'efforçant d'éviter un contact affreux. Le drame qui se passe dans cette figure isolée, n'est pas moins admirablement exprimé que l'autre auquel il se lie. C'est le combat de la nature et du devoir. C'est une volonté puissante brisant les liens d'une tendre affection. C'est l'abnégation la plus grande du cœur humain devant une loi suprême, le salut de la patrie.

Cette scène déchirante est une réminiscence de plus d'un épisode sanglant de la Révolution française. C'est à ce souvenir, si fortement empreint dans l'Ame épouvantée de Gros, qu'il faut rapporter le secret de son génie en traçant cette page. Ce lavis est sur papier jaune rehaussé de blanc. La figure 20 est le premier jet de l'inspiration magistrale.

11 ne faut pas oublier un profil du général en chef, fait à la plume et d'après nature (fig. 21). L'exactitude et la naïveté de la ressemblance donnent une grande valeur à ce petit morceau de papier. On y retrouve l'œil vif et scrutateur du modèle, lançant un long regard. Les lèvres serrées témoignent une résolution inébranlable. Le nez est fin dans sa forme aquiline. Le menton, fortement prononcé, montre une ténacité peu commune. Le front est beau par son extension ; il est recouvert en partie avec des masses de cheveux, ramenés en avant, et séparés de ceux de la moitié postérieure par une ligne courbe, allant de l'une à l'autre oreille. Un ruban étroit réunit, en queue, le prolongement des mèches descendant de

(Mi GROS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

l'occiput jusque sur les épaules. On lit tout l'homme et le héros dans ces simples contours, au bas desquels Gros a écrit au crayon : Bonaparte en Italie.

Gros avait pressé dans ses bras sa mère et sa famille. 11 se reposait nonchalamment des fatigues de son voyage. Un soir, en se promenant aux Champs-Elysées, il rencontre d'anciens élèves de l'Académie, qui l'interrogent sur ses occupations.

— Je ne fais rien, répond l'ex-inspecteur aux revues.

— Ah! messieurs, s'écrie l'un des interlocuteurs, c'est celui-là qui avait des dispositions!

Cette réflexion resserre l'âme de Gros , abandonné aux seuls plaisirs du foyer domestique. Il regagne lentement sa demeure, et repasse en sa mémoire les jours heureux où ses succès le plaçaient à la tête de ses émules. Ces rapprochements l'émeuvent et réchauffent. Une réaction a lieu dans ses esprits : Gros va s'efforcer de ne pas être au-dessous de lui-même.

Le général Dessolle avait demandé depuis longtemps une peinture à Gros. 11 se met à l'œuvre; il s'empare du sujet poétique de Sapho se précipitant du haut du rocher de Leucadc. Une toile de petite dimension lui suffit : ses habitudes le retiennent dans des proportions étroites, mais il y jette tout le charme d'une pensée attachante.

L'amante de l'infidèle Phaon vient de remplir les cérémonies obligatoires. Elle est au bord du gouffre, ouvert sous ses pas tremblants. Ses mains, croisées sur sa poitrine, pressent, avec le sentiment d'un éternel adieu, cette lyre divine, sa consolatrice au jour de l'infortune et le gage assuré d'un long souvenir. Ses genoux fléchissent; son corps assoupli se projette au-dessus de l'onde; ses yeux se ferment. La pâle lumière de la lune éclaire le fond bleuâtre sur lequel cette ombre légère se dessine.

Le sacrifice va se consommer dans le silence. Seulement la vague plaintive murmurera comme un chant de mort, en se refermant sur Sapho.

Cependant la muse de Lesbos doit laisser quelque chose après

KETWH EN Fil ANGE. 71

elle. Le peintre a rappelé cette idée d'un glorieux avenir : il nous montre le voile de la femme célèbre retenu par un autel, placé là comme une limite extrôme entre la terre et les cicux.

Le faire de cette gracieuse figure est timide : il est parfois à la gêne; les draperies manquent d'ampleur, mais l'ensemble frappe et impressionne. Ce début s'adresse au cœur et, sous ce rapport, la critique doit se taire. L'habile burin de Laugier en a reproduit tout le sentiment, avec beaucoup de souplesse et d'élégance. Cette toile est de 1802 ; on la vit au Salon de cette année, où furent également exposés le portrait de Bonaparte à Arcole, et un petit tableau de famille en miniature.

La Distribution des sabres d'honneur est de cette époque. Bonaparte, monté sur un cheval blanc, récompense la bravoure de ses soldats. La téte du général est ressemblante. Son costume, peu favorable à la peinture, est étroit ; le mouvement du grenadier placé près de son chef ne manque pas de vérité, mais on trouve peu de chaleur dans cette peinture, d'une proportion assez grande pour laisser aux personnages une dimension au-dessus du naturel. Elle appartient au duc d'Istrie.

L'année suivante (1803), Gros fit une esquisse à la plume d'un sujet emprunté à la campagne d'Égypte : Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire (fig. 22).

L'angle gauche de la feuille originale est occupé par le général en chef, à cheval ; il s'adresse aux musulmans, qui se précipitent à genoux, pour remercier le vainqueur indulgent et lui témoigner leur profond repentir. L'un courbe son front dans la poussière; ses coudes seuls soutiennent le grave de son corps ; ses mains sont élevées et suppliantes.

Au plan suivant, un autre sectateur de Mahomet, tournant la face palmaire de ses mains du coté du héros, le considère avec respect et admiration, comme le véritable envoyé du prophète. En remontant encore, on voit un homme avancer ses bras jusque sous le cheval de Bonaparte. Un eulémâ pose avec humilité ses lèvres sur la chaussure du général français. Dans le fond, une jeune femme

couvre de baisers et de pleurs son jeune enfant, qu'elle presse contre le sein de son époux.

Un vieillard, affaissé sous le poids des ans, écoute avec une attention admirative des paroles d'oubli ; à sa suite, un des coupables entoure de ses mains sa tète compromise. Plus loin, des mains jointes ou agitées expriment les acclamations de la multitude.

Au coté droit de la composition, un chef semble attendre avec anxiété la fin de cette allocution. En avant de lui, se trouve un indigène embrassant le sol où il reçut le jour.

Le geste de Honaparte est plein de noblesse et de dignité. Sa main gauche retient la bride ; la droite montre au peuple la constitution nouvelle du Divan. L'expression de sa physionomie est ferme et bienveillante; il pardonne en maître assez puissant pour se faire aveuglément obéir.

Celte esquisse n'est pas entièrement sur la même surface. Kl le se complète par le verso (fig. 23), où se retrouvent les principales dispositions du recto de la feuille commencée.

On concevra facilement que C-ros ait ainsi traité cette donnée historique, en lisant la pièce officielle suivante, où il a puisé ses inspirations. C'est la proclamation de Bonaparte aux habitants du Caire, en leur annonçant la reconstitution de leur Divan. La voici textuellement :

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