MONSIEUR ET CHER AMI
« Je puis m'exprimer ainsi, puisque, en ce triste moment, voici quarante ans que je reçus la première leçon de votre célèbre père , et vous vis pour la première fois, vous et votre frère, en si bas Age, jouer autour de lui.
« Je redoutais chaque jour d'apprendre la mort de ce grand homme, tant la réchute qu'il éprouvait nous y avait préparés. Il est pourtant consolant d'apprendre que l'amour de son art avait tellement envahi toutes ses pensées, qu'il est devenu , selon la noble expression de votre frère, le triomphe de l'Ame sur les souffrances du corps.
« En lui, en lui seul, l'école française s'est élevée à la hauteur des plus beaux jours de Périclès. Puissent l'étude des chefs-d'œuvre et le ressouvenir des grandes doctrines qu'il nous a laissés la sauver de la décadence dont une si grande perte la menace !
« IjCs élèves des écoles ont déposé sur les genoux de votre mère la couronne et le crêpe qu'ils espéraient pouvoir attacher à ses chefs-d'œuvre.
« Je mêle ma reconnaissance à la vôtre pour la ville hospitalière qui s'honore et s'enorgueillit de posséder la cendre d'un si grand homme. Cinquante-cinq ans de gloire parmi ses concitoyens, une immortalité à laquelle on ne peut porter atteinte, tel planera à jamais le nom de David sur cette France qu'il a élevée, dans son art, à la hauteur des plus beaux siècles de la Grèce.
« Veuillez présenter mes respectueux hommages à ces dames. Je n'ai pas besoin de vous assurer combien je partage votre douleur. »>
Est-ce par suite de cet accablement que Gros ne place plus devant lui que des toiles de petite dimension? Nous en comptons
2(5f. GROS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
quatre. La première est consacrée au portrait à mi-corps du comte de Villemansy.
L'ancien administrateur général des armées est assis sur un riche fauteuil. Sa tète est découverte. Il est revêtu du costume de pair de France. Il porte sur ses épaules le manteau bleu, doublé d'hermine et brodé d'or. La poitrine du noble comte est décorée du grand cordon de la Légion d'honneur; d'autres ordres s'y font également remarquer. Le caractère de la tète est beau par sa forme, établie avec des plans larges, et par la dignité sévère de la physionomie. La main gauche tient un rouleau do papiers, dont la suscription rappelle les attributions spéciales du fonctionnaire. La main droite, abaissée, présente la paume en dessus et semble accompagner de son geste l'expression du visage, plein d'animation.
M. de Villemansy avait rendu quelques services à Gros, voyageant en Italie ; le peintre a témoigné, par le soin apporté dans cet ouvrage, combien il tenait à payer de son magnifique talent une dette contractée par son cœur.
Les chairs sont étudiées d'une manière aisée ; le dessin est grandement vu; les draperies sont ajustées avec ampleur et disposées avec goiït. Ce portrait, peint en 1826, parut avec succès au Salon de l'année suivante. M. Maurin en a fait une belle lithographie.
(iros a peint plusieurs fois la mère de sa femme, M" 10 Dufresne, dans de petites proportions. Sur l'une de ces toiles, elle est assise dans un fauteuil à bras, sur lequel elle est accoudée; sa tète repose sur la main gauche; la droite tient un écran. Le ton du visage est d'une grande finesse et d'une fraîcheur parliculière ; il est rehaussé par !'cflet d'une collerette blanche, étalée sur une robe d'un ton lilas foncé.
Dans une autre composition, cette dame est debout; son bras est soutenu par l'épouse de l'auteur; la pose de cette jeune femme, prodiguant les attentions les plus délicates à sa mère aveugle, est pleine de sensibilité. Gros a parfaitement rendu cette position, amenée par l'âge et changeant les rôles entre les parents et leurs
LE DOCTEITH VlfiXARPONNE.
enfants. Ici la fille a pris la place de l'auteur de ses jours; elle a pour sa mère les soins inquiets de la maternité. Les deux mains de M"* Gros tiennent affectueusement la main de celle dont elle dirige les pas. Il semble voir ces deux figures s'arrêter un instant, pour apporter moins de distraction à une douce causerie.
Gros aurait pu se dispenser de mettre une baguette sous les doigts de M"' Dufresne : sa démarche indique assez nettement un état complet de cécité.
Cette ébauche est précieuse par la ressemblance du groupe. Elle est exécutée par frottis légers, malheureusement peu solides. Le fond est un intérieur d'appartement , avec des meubles de l'époque.
Le troisième portrait est plus fini ; l'exécution est soignée ; la naïveté des détails ajoute encore au charme du coloris.
Le portrait du docteur Vignardonne, en 1827, arrive le troisième dans la petite série.
Ce portrait en buste offre une étude serrée ; il est néanmoins charpenté avec une grande liberté de pinceau. Les lois de la construction humaine sont partout observées avec intelligence. La touche se modifie avec adresse, en imitant tour à tour la solidité des os, l'élasticité des chairs, la souplesse du tissu cellulaire. On dirait que Gros ait voulu prouver au modèle, dont il recevait les soins médicaux, que la brosse de l'artiste était, comme le scalpel du praticien, initiée aux connaissances spéciales de l'anatoniiste.
Le visage de M. Vignardonne est de trois quarts, par opposition à la poitrine, vue presque de profil. l'n front vaste couronné par des cheveux gris, un regard incisif, une bouche bienveillante, en sont les traits les plus saillants.
Un habit noir orné du ruban de la Légion d'honneur et une cravate blanche composent le costume sévère du médecin, et servent à rendre plus lumineuse la téte, se détachant sur un fond obscur et reculé. L'effet, ainsi resserré, donne un puissant relief à l'ensemble, conduit avec économie, tout en laissant percer, dans la facture des portions charnues, la chaleur et la verve habituelle du coloriste.