‹ GrosChapitre 50 sur 66 · FUNÉRAILLES DE DENON · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DE DENON

Voici lo discours prononcé par Gros dans cette circonstance, le 30 avril 1825 :

« Messieurs,

« Dans cette enceinte, qui me semble retentir encore des nobles regrets que la perte de notre célèbre Girodct y fit éclater, je m'indignai alors du silence auquel semblait me condamner l'habitude des formes oratoires; mais, à la vue du mouvement de cette foule en pleurs, obligée de s'éloigner de son dépôt sacré, l'amitié l'emporta et fut pardonnée. Aujourd'hui la reconnaissance me sollicite ; aurais-je la même hésitation? Non, je le vois, ces douloureuses réunions n'exigent point le faste d'un discours public : elles ne se composent que d'un concours d'amis recueillis sur la tombe de l'un d'eux. M. Denon fut le plus vif, le plus sincère ami des artistes; c'est moins comme président de la classe des beaux-arts que j'ose prendre la parole, notre secrétaire perpétuel devant remplir ce devoir si dignement, que comme artiste que je lui rends hommage; si Girodet s'intéressa à mes premières études, M. Denon s'intéressa à mes premiers succès; presque tous ceux qui sont dans les arts ont eu part à ses soins, à ses encouragements, et datent pour la plupart leur bien-être de son entrée à la direction du Musée.

« L'école française, toujours forte de notre immortel David, conservait son rang dans l'Europe; mais tous ceux qui avaient profité de ses hautes leçons languissaient sans travaux ; la mobilité des divers chefs de l'État , leurs vicissitudes ne permettaient de donner suite à aucun projet. Enfin, parut un gouvernement plus stable; l'ordre se rétablit et les grands ouvrages commencèrent. A cette époque, arrivèrent de toutes parts les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de l'Italie; ils semblaient venir se grouper autour de l'illustre voyageur qui avait appris à les admirer en parcourant les contrées des deux continents.

« Qui était plus capable, plus digne, en effet, du noble emploi qu'on lui confiait, que celui qui, rempli de connaissances et dévoré du désir de connaître encore, de tout interroger, avait voulu,

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pour remonter jusqu'au berceau des apis, traverser les déserts brûlants avec l'armée française, et nous apprit le premier qu'elle ne s'était arrêtée qu'à l'aspect si imposant des ruines de Titubes, qu'elle fit tout à coup retentir de ses acclamations? C'était la valeur qui saluait le génie.

« Qui en était plus digne, enfin, que celui qui, accoutumé à voyager avec la victoire, se retrouvant au milieu des frimas du Nord, était encore, sous la tente du guerrier suprême, l'interprète, l'appui des artistes, et suivait les camps pour suivre leurs intérêts?

« En tout temps, en tous pays, M. Denon ne respirait donc que pour les arts et les artistes. Il jouissait depuis longtemps du fruit de tant de peines et de soins, lorsqu'il eut la douleur, ainsi que toute la France, de voir démembrer ce beau Musée; il était triste de penser que les monuments les plus précieux des arts pussent devenir le jouet des armes; l'indignation alors prenant la place de la douleur : « Qu'ils les emportent! s'écriait-il; mais il leur man- « que des yeux pour les voir, et la France prouvera toujours, par <« sa supériorité dans les arts, que ces chefs-d'œuvre étaient mieux « ici qu'ailleurs. » Fspérons que l'école française ne démentira pas cette prédiction d'un homme qui a honoré son pays, en fut chéri, et lui laisse un nom qu'il prononcera toujours avec orgueil. Je ne parle ici ni de son esprit, ni de ses bontés, ni de ses talents ; vos entretiens particuliers, en vous séparant de lui, vont vous retracer mutuellement tous les traits qui nous l'ont fait aimer et qui perpétueront sa mémoire dans nos cœurs. »

Les présidents et les secrétaires perpétuels des quatre académies de l'Institut royal de France furent invités, par lettres closes du roi Charles X, à se trouver présents à son sacre, indiqué pour le 29 mai 1825. Gros fit partie de cette députation, en qualité de président de l'Académie des beaux-arts pour cette année. Il se rendit en conséquence à Reims, où il prit quelques notes sur certaines particularités de cette cérémonie.

MOUT l)K DAVID. i>G3

A son retour à Paris, Gros fit le portrait à mi-corps de M. Macips, avocat.

Il est représenta dans l'intérieur du palais de justice, en avant d'un escalier conduisant à un tribunal, dont la porte est entrebâillée, l'n rouleau de papiers es! dans la main gauche, vue par sa face dorsale. La main droite est appuyée sur le Cfour et cachée en partie sous le bras gaucho, à demi fléchi. On ne voit que le pouce; dans son entier; il est en raccourci; aucun des autres doigts n'est complètement visible; aussi Gros a-t-il mis un grand soin à modeler le seul en évidence, par le t'ait même de la pose. M. Macips est en habit de ville et vétu dr noir. Sa cravate blanche rend les chairs plus colorées. La tète, recevant la masse de la lumière, est construite avec la vigueur ordinaire des portraits de Rembrandt. Cet effet donne un relief singulier à l'ensemble.

L'expression de M. Macips reflète le caractère propre du savant et consciencieux avocat. Un regard vif et bienveillant, un front large et haut, une lèvre où la bonté réside, en sont les traits particuliers; ils sont tout à fait en rapport avec le geste, indiquant que l'orateur puise dans son cceur ses plus vives inspirations et les éléments les plus certains de ses nombreux succès.

Le mur du palais sert, de fond obscur à cette belle tète chauve, avec de rares cheveux gris. Elle a été lithographiée avec beaucoup de talent par M. Maurin.

Cette toile, peinte en 1825. fut exposée en 1827 avec le gracieux portrait de M"" de Korsakof: l'attitude de celte jeune tille, le charme d'une exécution facile et suave, montraient avec quelle sûreté d'observation Gros savait choisir le stylo le plus convenable à l'imitation de ses modèles. L'image de M. Macips réunissait la verve et la vigueur; celle de M"" de Korsakof était le type d'une nature élégante et riche, avec cette fraîcheur, attribut heureux de la jeunesse et de la beauté naissante.

L'année 18'2.ï allait finir : deux ans s'étaient à peine écoulés depuis que Gros avait, pour la dernière fois, serré la uiaiu de David.

Le peintre Navez écrivait de Bruxelles, à son confrère de Paris, la lettre suivante :

« Monsieur,

% « Après une maladie de plus d'un mois, notre cher maître, M. David, est mort aujourd'hui, 29 décembre, à dix heures du matin. Depuis dix jours il avait presque perdu connaissance. Quand il était à lui, c'était pour parler d'art et de peinture, et lorsqu'il ne pouvait en parler, il s'exprimait par des gestes. Il a peint jusqu'au 15 do ce mois, mais il ne pouvait plus tenir le pinceau. Il a plutôt gAté la copie de son Achille qu'il ne l'a rendue meilleure; mais l'amour du travail était tel chez lui, qu'on l'eût fait mourir si on lui eût été la palette des mains.

'i Votre dernière lettre lui a fait un bien grand plaisir. Il ne cessait de me répéter : « Ce cher monsieur (iros m'aime bien.» Il a été extrêmement flatté de ce que vous lui avez écrit de M. Quatremère. Enfin, tant qu'il a pu garder sa raison, il n'a parlé que d'art, et toujours avec le même feu et la même profondeur.

<« On va le faire embaumer, et solliciter près du gouvernement pour que son corps puisse rentrer en France. On a moulé sa figure ce matin.

« Pardon si je ne puis vous entretenir davantage; cette mort, quoique attendue, m'a tellement bouleversé, que je ne sais trop ce que je vous écris. Voilà donc ce grand homme mort; il n'excitera plus la jalousie et les injustices de quelques misérables qui sont chez vous.

« Agréez, monsieur, l'assurance de mon profond respect, et croyez-moi votre tout dévoué serviteur,

« F. -S. Navez.

« Bruxelles, ce 20 décembre 1825. »

Le fils de David, après avoir vu mourir dans ses bras son mal-

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