FERVENS ALUMNUS
LE moyen âge avait rêvé d'un État politique grandiosement simple : la chrétienté menée par le pape et l'empereur, l'un chef religieux gardant le spirituel, l'autre chef guerrier protégeant et administrant, tous deux lieutenants de Saint-Pierre. Tel devait être le Saint-Empire romain dont la prestigieuse date de naissance fut le couronnement de Charlemagne, la nuit de Noël de l'an 800. L'institution eût été un empire, autrement dit un imperium, s'étendant non à un pays en particulier, mais au monde entier. Ce pouvoir se trouvait revêtu de sainteté, tant en vertu de son origine, — le couronnement conféré par le pape, — que par son but, la défense de tous les intérêts chrétiens. Empire romain enfin, parce que l'Église qu'il protège est celle de Rome, et qu'il se reconnaît pour amis ou pour ennemis les amis ou les ennemis de Saint-Pierre. La célèbre mosaïque que Léon III fit placer au Latran, symbolisait parfaitement cet idéal : le pape et Charlemagne s'y trouvent agenouillés, à droite et à gauche de saint Pierre; au pontife romain l'apôtre confère le pallium, au « seigneur Charles » l'étendard. Ainsi devait-on aboutir à une union parfaite de l'Église et de l'État.
La réalité donna un démenti presque constant à cette théorie trop belle. On vit les empereurs se parer de leur titre comme d'un droit à opprimer la papauté, et bientôt la thèse impérialiste reconnut au César un pouvoir illimité et incontrôlé comme au temps de la Rome païenne. « Seigneur empereur, s'écriera au xiii^ siècle Walther de la Vogelweide, je vous apporte un message du Très-Haut. A lui, les cieux ; à vous, la terre. Car vous êtes son vicaire. » Contre de pareilles prétentions, les papes pouvaient-ils
ne point protester? Au grand scandale de la chrétienté, « les deux moitiés de Dieu » s'étreignirent en un duel terrible, et qui dura des siècles.
Cette lutte a eu ses phases. Pendant la première, qui est la querelle des Investitures (1073-1122), les papes défendirent avant tout les franchises de l'Église, la liberté des élections épiscopales. Mais au moment où nous F étudions, le conflit est devenu purement politique ; les évêques de Rome combattent alors contre l'envahisseur teuton pour la liberté de l'Italie et le maintien de l'État pontifical. Vers le milieu du xii® siècle, une dynastie plus ambitieuse encore que les précédentes s'est levée en Germanie, celle des Hohenstaufen. Combien vastes et nuageuses s'affirment ses prétentions ! Ne rêve-t-elle pas d'un État qui, débordant les limites de l'Allemagne, s'étendrait sur l'Italie et sur l'Orient, et qui, maître à Rome et à Constantinople, renouvellerait l'ancien empire romain en faisant de la Méditerranée un lac Staufen? Seulement, devant cette conception impérialiste se dresse le pape. Maître à Rome, il veut l'y demeurer, sachant bien que si la ville de Pierre devient propriété des Staufen, Pierre lui-même sera leur vassal et leur chapelain. Par un geste de suprême audace morale, sans armes et sans soldats, il déclare que Rome n'est plus à César, mais qu'elle est à Pierre. Aussitôt se rangent à ses côtés tous ceux qui, dans la Péninsule, rejettent l'imperium tudesque comme une odieuse domination étrangère. Cette lutte entre les partisans du pape et de l'empereur s'appela celle des guelfes et des gibelins.
Il importe d'identifier ces noms qui, jusqu'à la fin du moyen âge, resteront l'étiquette des partis. I] y avait en Bavière une ancienne et puissante famille, celle des Welfs; durant la première partie du xii^ siècle, on l'avait vue disputer l'empire aux Staufen; cependant devant les électeurs le Staufen Conrad III l'emporta sur le Welf Henri le Superbe; entre les deux grandes maisons s'ensuivit une rivalité ardente. Elle durait encore lorsque Fré-
déric Barberousse résolut de passer en Italie pour briser, dans une lutte suprême, la ligue lombarde d'Alexandre III. Barberousse avait beaucoup essayé pour se réconcilier avec les Welfs, il supplia alors à deux genoux leur chef Henri le Lion de l'accompagner en Italie; celui-ci refusa, et sans doute son abstention fut-elle cause de la terrible défaite de Legnano, qui anéantit les ambitions du Staufen et le contraignit à l'humiliation de Venise. Cette défection importante au moment décisif méritait d'être considérée comme le type des oppositions aux visées dominatrices des Césars allemands ; dès lors, on appela welfs ou guelfes les ennemis de la domination impériale; par contre, on dénomma gibelins les partisans de l'empereur, parce que Weiblingen était un château de Souabe appartenant aux Staufen, et que parfois son nom servit de cri de guerre aux soldats de l'empereur.
Une telle origine des termes prête à réflexion. Ne souligne-t elle pas ce fait que tout Allemand n'était pas nécessairement gibelin et partisan de l'empereur? Sans doute, le guelfisme fut-il par essence pontifical et italien ; pourtant, même en Germanie, les conquérants Staufen rencontrèrent des oppositions. A première vue, il semble que ces plans grandioses de domination mondiale eussent dû surexciter le patriotisme allemand; les Césars ne manquèrent pas de faire vibrer autant qu'ils le purent la fibre patriotique. Lorsqu'en 1225, Frédéric veut rallier à son expédition transalpine les seigneurs teutons, il rappelle qu'elle est entreprise « pour promouvoir l'honneur de l'Empire, en rétablir les droits en Lombardie et en confondre les adversaires »; reconquérir « l'héritage de l'Empire », voilà le but. Ainsi Frédéric essaie-t-il de hausser ses féodaux à la hauteur de sa thèse impérialiste, si affolante pour l'orgueil des Allemands; et ceux-ci ne laissent pas que de se laisser griser plus ou moins par cette conception d'une plus grande Germanie qui irait bien jusqu'au golfe de Naples !
Cependant, combien peu développé demeure encore le sentiment national 1 Au xii® et au xiii^ siècle, l'Europe se trouve émiettée en une poussière de fiefs, et les féodaux ne sont guère des féaux; pour eux, la patrie, n'est-ce pas d'abord et principalement les châteaux-forts qui constituent leur bien propre? Ils ont un patriotisme de donjon qui singulièrement l'emporte sur tout autre; souvent la force impériale pèse sur eux comme une menace d'oppression, et ils sont libertaires. Dans cet état d'égoïsme anarchique, on devait voir fréquemment des seigneurs en lutte avec l'empereur; alors, en Allemagne, comme en France et partout, on guettait les moments de faiblesse du pouvoir central. Quelle merveilleuse occasion de se révolter avec chance de succès, quand l'empereur chevauchait au loin, qu'il usait ses forces restreintes à guerroyer contre les Lombards, ou encore simplement quand son prestige subissait les atteintes des excommunications pontificales! Alors voyait-on des seigneurs allemands devenir partisans du pape, et ce ne fut pas la moindre raison de l'échec des ambitions impériales que ce guelfisme plus ou moins latent en Germanie, tout prêt à éclater en insurrection au premier revers du Staufen. L'empereur ressemblait toujours à un général qui entreprendrait une audacieuse marche en avant sans être sûr que ses derrières sont bien gardés.
A l'expérience, les Césars avisèrent d'un remède catégorique; ils résolurent d'établir le point de départ de leurs opérations non plus en Allemagne, mais à Naples et en Sicile; la conquête de la Péninsule se ferait non pas par le nord, mais par le sud. N'éviterait-on pas ainsi en partie le péril allemand et le péril lombard? De plus, on se trouverait établi en Sicile comme au centre même du futur empire, au bord de cette Méditerranée qui doit être allemande, à mi-route de Rome et de Constantinople, ces deux capitales de la Pangermanie rêvée. De cet admirable point stratégique devenaient réalisables la guerre au pape
et la croisade contre l'infidèle, ces deux parties contradictoires du programme césarien.
Seulement, en perdant ainsi le contact direct avec la Germanie, les Staufen tendaient à s'expatrier eux-mêmes ; ils se retrouvaient moins Allemands pour devenir plus Italiens. En réalité, Henri VI, marié à Constance la Sicilienne, Frédéric II surtout, fils de celle-ci, furent plutôt des Méridionaux. Frédéric II sacrifia tout à son établissement en Sicile et à ses rêves méditerranéens; afin que les féodaux allemands lui laissassent les mains libres en Italie, il leur accorda les plus larges concessions, A la diète de Francfort, Frédéric posait l'acte principal par lequel il abandonnait la Germanie à elle-même pour se tourner tout entier vers la Péninsule : il signe alors avec les princes une alliance, une « confédération », qui les rend quasi indépendants du pouvoir impérial. Ainsi espérait-il séparer nettement leur cause de celle de la papauté et ne plus se voir obligé, comme ses prédécesseurs, à revenir hâtivement d'Italie en Allemagne afin de dompter des révoltes. Expédient séduisant à coup sûr pour un prince avant tout préoccupé de fixer sa domination en Italie; mais en fait, n'acheminait-il pas de plus en plus l'Allemagne vers la féodalité et vers le désordre? Frédéric II est le plus grand responsable de l'état d'anarchie dans lequel l'Allemagne se débattit si longtemps encore après lui.
Ainsi, plus que jamais, la question italienne nous apparaît funeste aux intérêts de l'Empire; c'est l'Italie qui a perdu l'Allemagne. Celle-ci n'a donc pas seulement donné au guelfisme son nom, elle lui a fourni un appui indirect, mais fort efficace. L'Italie et la France en bénéficièrent; grâce à ce guelfisme, la Germanie demeura impuissante à se former en un temps où les rois de France, besogneux et réalistes, travaillaient infatigablement à l'unité nationale. Par là, les conséquences européennes de la lutte des guelfes et des gibelins demeurent incalculables.
Cependant, le guelfisme proprement dit réside dans la
Péninsule; les guelfes sont les défenseurs des libertés italiennes et pontificales contre les ingérences allemandes ; patriotes italiens, ils se rangent autour du pape pour la défense du sol sacré. Vérité incontestable. Aux yeux du grand public et en regard de l'histoire universelle, sans doute n'y a-t-il même que cela. La querelle du sacerdoce et de l'Empire apparaît dès lors comme une lutte sombre et ardente ; il faudrait la rapprocher des grandes guerres défensives nationales, par exemple de la guerre d'Espagne sous Napoléon.
Ce côté de la question est réel. Il ne faudrait pas pousser le scepticisme jusqu'à nier catégoriquement à cette époque l'existence des grands sentiments; ils se font jour assurément. Le plan des Césars germaniques comporte un asservissement complet de la Péninsule; Frédéric II surtout a conçu un système administratif puissant qui prendrait l'Italie entière dans les rouages d'une centralisation hiérarchisée et d'un fonctionnarisme servile. A n'en pas douter, les Italiens défendent donc les libertés municipales et nationales.
Les papes ne manquèrent pas d'exalter, autant que possible, le patriotisme italien. Innocent III, par exemple, représente les Teutons comme des envahisseurs brutaux et odieux. « Pas un d'entre vous qui n'ait été leur victime », dit-il aux Capouans ; de même, en écrivant aux Lombards, il invoque l'intérêt de l'Italie entière.
Autre grande idée à défendre, la plus grande à coup sûr : se déclarer guelfe, n'était-ce pas se ranger au parti pontifical, n'était-ce pas défendre la liberté du pape et de l'Église? Réalité aveuglante, du jour où triompherait l'impérialisme, le pape deviendrait le chapelain du Staufen, l'idéal chrétien du moyen âge se verrait remplacé par l'idéal païen de l'antiquité; l'Église servirait l'État au lieu d'être protégée par lui. Aussi la conception gibeline apparaît- elle, en ces temps de foi, comme la plus odieuse et la plus monstrueuse des hérésies politiques.
On réclamait Charlemagne, et voici qu'à sa place surgissait César.
Évidemment, ces « dramatiques conflits d'idées n'échappèrent pas aux contemporains ». Les papes s'acharnèrent à les souligner; souvent l'empereur était représenté comme un véritable antéchrist et un tyran d'Église. « Voyez, s'écrie Grégoire IX dans sa bulle Ascendens de mari, dirigée contre Frédéric II, voyez la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes, avec les griffes de l'ours, le corps pareil à celui du léopard. Elle ouvre la gueule pour vomir l'outrage contre Dieu. » Retentissant par intervalles, les excommunications avertissaient d'ailleurs les chrétiens que le parti de l'empereur était, à la lettre, le parti du diable ; et vraiment, il semblait que la formule « Hors du gueliisme, point de salut » s'imposât sans conteste.
Comment, dès lors, s'expliquer qu'on ait vu tant de gibelins dans la Péninsule? Si l'on dresse la carte de l'Italie du Nord aux différentes phases de la lutte, on s'aperçoit aussitôt que cités guelfes et gibelines s'enchevêtrent et s'entrecroisent; à aucune époque, il ne manque des villes gibelines dans la Lombardie; bien plus, telle qui fut guelfe au début se retrouve gibeline à un autre moment, et viceversa. Y a-t-il donc eu de si nombreuses défaillances du patriotisme italien et du christianisme, en un siècle où la foi restait ardente? Si un guelfisme allemand étonne et scandalise comme un crime de lèse-patrie, à fortiori un gibelinisme italien nous déconcerte-t-il à première vue comme une trahison à l'égard de l'Italie et du pape.
En réalité, de tels crimes se commettaient habituellement. Car, si le loyalisme a été trop faible pour faire contrepoids aux tentations de révoltes que fournissaient aux Allemands les expéditions transalpines des empereurs, le patriotisme italien et la fidélité à l'égard du pape cédaient non moins souvent devant les intérêts municipaux. Assurément le conflit d'idées était extrêmement
grave; non moins formidable que la liberté de l'Italie et de l'Église était l'enjeu de la lutte; ni les papes, ni les empereurs n'exagéraient. Toutefois, pratiquement, les cités se dévorent avant tout à leur propre cause; la grande querelle du pape et de l'empereur ne les retient que secondairement; leurs préoccupations principales se tournent du côté de leurs intérêts locaux, opposés âprement à d'autres intérêts locaux. Une ville est surtout en lutte avec une ou deux de ses voisines pour des questions d'annexés et de banlieues ; à triompher de ces adversaires directs, elle épuisera toutes les ressources de son industrieuse diplomatie. Or entre toutes les habiletés qui peuvent lui assurer la victoire, la plus efficace ne consistera-t-elle pas à se placer sous le patronage d'un des deux grands champions, le pape ou l'empereur?
Toutefois, soulignons-le, pour les cités italiennes « ces deux moitiés de Dieu » ne sont que des moyens et des instruments; la fin réelle c'est avant tout le triomphe sur la cité rivale; ainsi la grande lutte du sacerdoce et de l'Empire se trouve- t-elle mise au service des petites rivalités urbaines. Car le patriotism.e municipal l'emporte de beaucoup sur le patriotisme tout court, qui n'existe guère. En conséquence, une ville italienne n'a pas honte de se déclarer gibeline et impérialiste, si son intérêt personnel le réclame, et si sa proche rivale s'est déclarée guelfe. On trouve même des cités dont l'intérêt constant réclame qu'elles restent gibelines, et elles le demeurent invinciblement; le cas le plus frappant n'est-il pas celui de Pise, dont la position maritime exceptionnelle exige de l'empereur qu'il ne marchande pas les sacrifices en vue de conserver sa fidélité?
Néanmoins, un tel exemple reste exceptionnel. Assez souvent une ville passe d'un parti à l'autre suivant les fluctuations des groupements locaux; une cité amie devient-elle gibeline, on pourra passer à l'impérialisme du jour au lendemain; par contre, si une cité ennemie se
proclame gibeline, il est probable qu'on retournera bientôt au guelfisme pour continuer à lui faire échec. Dans ces conditions, l'empereur apparaît en Italie comme un maquignon dans une grande foire; lier à lui telle ou telle ville en se prononçant pour elles et en leur octroyant des concessions, il le peut toujours; par contre, impossible qu'il contente tout le monde; les mêmes combinaisons diplomatiques qui lui procurent un allié, lui font aussi un ennemi; s'il se prononce pour une ville, il s'aliénera sa rivale.
Ainsi guelfisme ou impérialisme ne peuvent jamais triompher pleinement; ils sont toujours plus ou moins en balance; la même main qui met un poids dans le plateau gibelin, en pose presque nécessairement un autre dans le plateau guelfe. En conséquence, tant en Italie qu'en Allemagne, nulle fidélité durable. Les seuls qui aient servi Frédéric II sans jamais le trahir sont peut-être les Sarrazins de Lucera, parce qu'ils étaient des janissaires à gages. Ainsi s'expliquent les revirements et les à-coups d'une lutte sans cesse rouverte; trop d'appétits opposés se trouvaient en conflit pour qu'on pût jamais les satisfaire tous. Guelfisme et impérialisme sont des hydres à cent têtes ; vous en coupez une ici, et il en renaît deux ou trois autres un peu plus loin.
Pour triompher définitivement, il faudrait frapper l'ennemi au cœur; mais la chose est-elle possible? En effet, la puissance adverse n'est pas une dynastie qui peut crouler, c'est la papauté qui ne meurt pas; à un pontife, un autre pontife succède, et tous de se déclarer guelfes parce que l'honneur et la liberté de l'Église leur imposent de le demeurer inébranlablement. Frédéric l'avouait d'un air désabusé le jour où il apprit que l'archevêque Sinibald de Fiesquc devenait Innocent IV. « J'ai perdu aujourd'hui un excellent ami; car un pape ne saurait être gibelin. » N'est-il pas beau de voir s'élever pardessus tant d'égoïsmes emmêlés un personnage dcsin-
téressé et sublime qui lutte pour une idée grande et immortelle : la liberté de l'Église? A l'énergie et à l'héroïsme habituels de ses décisions, on reconnaît un être supérieur aux contingences de la politique humaine; les fatigues, les périls, l'exil ne lui coûtent pas; aucune concession susceptible de compromettre les franchises romaines; Pierre brave en face César; il lui oppose les principes sans céder d'un pas. Rien de plus poignant, par exemple, que le spectacle de Grégoire IX, vieillard plus qu'octogénaire, et qui à l'approche de Frédéric II reste inflexible dans ses revendications, préférant la mort à la servitude. « Ne vous laissez pas, écrivait-il à ses cardinaux captifs, ne vous laissez pas, vous croyants, troubler par le changement apparent de ce qui arrive. Ne soyez ni abattus dans le malheur, ni fiers dans l'infortune, ayez confiance en Dieu; supportez avec patience les épreuves qu'il vous envoie. La petite barque de Pierre peut de temps en temps être assaillie par des vents contraires, et par les coups de la tempête; mais bientôt, au souffle impérieux de Dieu, le calme succède à l'orage, et échappée aux vagues écumantes, elle glisse en paix sur la plaine liquide, apaisée et soumise. » Voilà bien l'indéfectible sérénité de cette Église romaine à qui le Christ a promis que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Envisagée à ce point de vue, la lutte du sacerdoce et de l'Empire devient « un dramatique conflit d'idées » ; plus qu'instructive, elle est stimulatrice des convictions, car, de même que le spectacle de l'héroïsme de nos ancêtres combattant pour la grandeur de la nation nourrit et rend vraiment fort notre patriotisme, de même la vue des pontifes luttant sans faiblir pour la liberté de Rome et de l'Église, entretient en nous un ultramontanisme vivant et enthousiaste.
Ce fut cette énergie inébranlable des grands papes qui procura le triomphe du guelfisme, triomphe dans ce sens que les Staufen furent vaincus : leurs derniers descendants.
Conrad et Conradin, vinrent mourir en Italie de la main du prince qui représente alors les intérêts guelfes et pontificaux : Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Victoire incomplète pourtant, et toute négative : s'il avait écarté le grand péril Staufen, le guelfisme n'avait en rien réalisé l'unité dans la Péninsule. On assiste même dans la seconde moitié du xiii^ siècle à un émiettement sans cesse plus inquiétant des forces italiennes.
Après s'être engagé de ville à ville, le conflit se renferme intra muros. A côté des rivalités extérieures des cités, voici maintenant les querelles intestines, la question sociale et la rivalité des classes. Ce furent d'abord les nobles qui régirent les communes; mais enrichies et organisées, les classes populaires le disputèrent bientôt avec eux pour la possession du pouvoir municipal. Qu'on ne s'illusionne pas, ici encore l'enjeu est tout entier pratique ; les popolani ne sont pas des socialistes à thèses tranchantes ; une part dans le gouvernement, un nombre de places dans les conseils, une représentation profitable de leurs intérêts, voilà ce qu'ils réclament. Des luttes ardentes s'ensuivent, d'autant que souvent pour conserver ou acquérir une importance politique, telle grande famille se met à la tête des nobles, telle autre prend la direction des popolani.
Les luttes municipales se compliquent à l'infini, de plus en plus elles tendent à devenir des querelles de personnes, des rivalités de maisons, ou parfois même entre membres d'une même maison. Les uns deviennent-ils guelfes, les autres se proclament gibelins. Pures appellations dans lesquelles l'attachement au pape ou à l'empereur n'a plus ordinairement rien à faire; car l'empereur est mort pour l'Italie, et le pape ne peut rien dans ces conflits municipaux. Sous les dénominations traditionnelles, se perpétuent d'âpres luttes qui confinent parfois à la simple vendetta.
On comprend dès lors que les papes aient échoué dans
leur généreuse ambition de résorber les partis et de réaliser une Italie pacifiée où l'on ne verrait plus ni guelfes, ni gibelins. De tels termes pouvaient-ils conserver encore un sens précis? Ce n'était plus le grand conflit du pape et de l'empereur : c'étaient mille petites luttes, ardentes et sauvages, au milieu desquelles on jouait du poignard. Si énigmatiques étaient même devenus ces mots de ralliement que pour les expliquer on imaginait parfois d'horrifiques légendes. Écoutez plutôt celle que rapporte Saba- Malaspina en guise d'introduction à son histoire : « Jadis, pensent les esprits crédules, on vit apparaître au-dessus de la Toscane, dans un ciel chargé de nuées, deux formes féminines. Les roulements du tonnerre, répercutés dans les creux des nuages, brouillaient et confondaient leurs noms... On put discerner cependant que l'une s'appelait Gebellia et l'autre Guelfa. Elles luttaient ensemble, les bras enlacés, corps contre corps ; leur duel se prolongea des premières rougeurs de l'aurore jusqu'à l'instant où le soleil atteignît le milieu de sa course. Chacune d'elles, tantôt avait ignominieusement le dessous, tantôt comme revenue à la vie foulait l'autre aux pieds d'un joyeux triomphe... Victorieuses et vaincues successivement, à tour de rôle s'évanouissaient leur gloire et la crainte qu'elles inspiraient... et les chances du combat étaient si égales que ses phases alternantes semblaient de même durée à ceux qui les suivaient des yeux. »
Pourtant, un guelfisme de grande envergure survivait. La dynastie angevine avait sauvé la papauté des Staufen gibelins ; elle était donc guelfe, elle était le guelfisme même. A la fin du xiii^ siècle, en dehors des compétitions municipales, on appelle guelfes les Angevins, les Français. Il y eut alors une menace guelfe, comme jadis un péril gibelin, seulement fut-elle d'autre sorte. A son tour, Charles d'Anjou^rêva de constituer une vaste puissance méditerranéenne qui dominerait en même temps à Constantinople et à Rome. Pour réaliser ce plan oppresseur
des libertés pontificales, il ne se servit pas de la force brutale, mais de la diplomatie : à la manière allemande, il substituait ainsi la manière française. Prétendait-il intervenir à Constantinople, il arguait le péril turc ; voulait-il s'imposer dans la Péninsule, il prétextait l'anarchie italienne. En ne s'occupant que de ses propres affaires, il se donnait toujours l'air de travailler à celles du bon Dieu. Alors des papes politiques se levèrent en vue de lui faire échec doucement et énergiquement ; ainsi éliminèrent-ils pour un temps les prétextes de croisade en réalisant l'union avec les Grecs; de même, ils essayaient de contrebalancer la force italienne de l'Angevin au sud, en y opposant une influence impériale au nord. Les ambitions angevines n'aboutirent pas; les Vêpres siciliennes en sonnèrent le glas.
Ces prétentions guelfes suscitèrent un réveil ou plutôt un éveil véritable du gibelinisme. En effet, nous l'avons vu, jusqu'ici le gibelinisme avait été un moyen beaucoup plus qu'une conviction politique. Mais au xiv^ siècle, parmi les gens éclairés, un patriotisme tend à naître. Dans l'émiettement indéfini des partis, ce patriotisme ne peut être purement italien; car on se rend trop bien compte que l'unité péninsulaire ne se fera jamais par ces guelfes et ces gibelins, par ces blancs et ces noirs qui se disputent et s'entre-tuent ; au sein d'une telle anarchie, comment la formule Italia fara da se viendrait-elle sur les lèvres de personne?
On se retourne alors vers l'empereur, on soupire après lui, on regarde toujours du côté des Alpes pour voir s'il ne viendra pas sauver les Italiens des Français et aussi d'eux-mêmes. Chez les grands lettrés, chez un Dante par exemple, ce patriotisiue gibelin s'abreuve aux sources mêmes de l'antiquité classique; ainsi la Renaissance politique perce-t-elle déjà, précédant l'autre. Exilé par un guelfisme local, Dante répudie sans doute sa ville natale; écœuré de sa bestialité, ne déclare- t-il pas que désormais,
il sera à lui-même tout son parti ^ ? Il ne cesse pourtant d'aimer sa patrie d'un idéal amour; combien volontiers il lui referait une virginité politique en la fiançant à l'empereur!
Inutile de le dire, un tel impérialisme convaincu et tapageur n'eut aucun résultat historique direct ; Dante et plus tard Pétrarque en furent pour leurs frais d'éloquence indignée; les accents s'en perdirent dans le tumulte des factions urbaines. L'Empereur n'accourut pas en conquérant ; et d'ailleurs, fût-il venu, les Italiens ne l'auraient point reçu. Au moment où se déclamait cet impérialisme sentimental et littéraire, l'empereur, lui, n'était plus gibelin; les désastres des Staufen ne l' avaient-ils pas suffisamment instruit du danger des grands rêves politiques? C'est à l'antre du lion que Rodolphe de Habsbourg comparaît l'Italie : « Je vois bien, disait-il, les pas de ceux qui y sont allés, mais rien n'indique qu'on puisse en revenir. » Assagis, les empereurs se laissaient maintenant absorber par l'œuvre de restauration nationale; ils essayèrent de remédier à l'anarchie féodale allemande, résultat de la politique hasardeuse des Staufen. On ne les vit plus se risquer en Italie qu'à la dérobée, heureux de recevoir de-ci de-là quelque menue obole en souvenir des droits périmés.
Ainsi la lutte du sacerdoce et de l'Empire avait-elle desservi à la fois l'Allemagne et l'Italie, en les livrant à l'anarchie. Les empereurs en furent les premières victimes. Même triomphante, la papauté en subit, elle aussi, de douloureux contre-coups : comme derniers aboutissants