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Succès complet du Staufen

Soudain, vint s'interposer un événement qui, pour un temps, tint l'Europe en suspens : la captivité du roi Richard. Cet épisode a sa place dans notre étude. Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, n'était pas en effet étranger aux querelles pendantes. En Allemagne, il avait soutenu Henri de Brunswick, son neveu; d'autre part, beaufrère de Guillaume leBon, le dernier roi de Sicile, il appuyait la candidature nationale du dernier descendant des rois normands, le bâtard Tancrède de Lecce ; entré à ce double titre dans les intérêts de l'Italie et du pape, ne semblait-il pas comme leur allié indirect? Par contre, il avait pour ennemis, non seulement Henri VI, m.ais aussi Philippe- Auguste, rival d'influence. Néanmoins, Richard et Philippe partirent ensemble à la croisade; leur hostilité s'y envenima, et il faut convenir que Richard était non moins brouillon que valeureux. Philippe-Auguste abandonna, le premier, une expédition qui n'aboutissait pas ^, mais, au départ, Richard, défiant, lui fit promettre qu'il ne profiterait pas de son absence pour attaquer les possessions anglaises en terre de France; il lui fit jurer de les garder « avec le même soin qu'il mettait à défendre sa propre ville de Paris ».

A peine rentré, Philippe priait Célestin III de le relever de ce serment. Le pape refusa; outre qu'il était plutôt l'allié de la papauté, Richard n'avait-il pas droit à l'immunité des croisés? Philippe alla pourtant s'entendre à Milan avec Henri VI ; arrêter Richard, qu'il repassât par

I. Le seul résultat avait été la prise de Saint-Jean d'Acre, après deux ans de siège (13 juillet 1191).

rAllemagne ou par la France, voilà ce qu'ils concertèrent. Ainsi fut fait. A son retour, en 1172, malencontreusement poussé par la tempête sur la côte dalmate, Richard essaie de traverser l'Allemagne sous un déguisement de marchand; s'il pouvait arriver chez son neveu, Henri de Brunswick, \] doublerait, certes, par sa seule présence, la force de la coalition anti-impériale. Mais, suprême malchance, il est reconnu par le duc Léopold d'Autriche qui le livre à Henri VI. « Cette capture, s'écria le Staufen, vaut de l'or et des diamants. » De fait, c'est avant tout une forte rançon qu'il pensa à tirer de -^on prisonnier; ainsi Richard l'aiderait-il, bon gré mal gré, à relever sa situation, à préparer son expédition d'Italie.

La chrétienté s'indigna. Au nom de la loyauté protestaient les complaintes de nos troubadours :

Le roi Richard s'en allait sans soupçon Quand l'empereur par fraude et félonie S'en empara pour le mettre à rançon; Que ta mémoire, ô César, soit honnie !

L'un de nos poètes, Pierre de Blois, écrivait directement à Célestin III, le priant de secourir ce fils de l'Église romaine « en considération du Christ ». Bérengère, la femme de Richard, suppliait également le pape d'intervenir. Quelques années plus tard. Innocent III n'eût pas hésité à ameuter l'opinion chrétienne et à excommunier Henri VI ; c'eût été le signal d'un duel à mort entre la papauté et l'Empire; l'Italie s'y fût engagée à fond. Mais le faible Célestin III n'osa pas; ce n'est qu'indirectement, dans sa correspondance de France et d'Angleterre, qu'il se hasardait à menacer Henri VI de l'anathème.

Malgré les instances de Philippe-Auguste, celui-ci ne voulut pas prolonger l'odieuse captivité. Toujours hanté par le projet d'une domination impériale universelle, il voulut faire reconnaître sa suzeraineté par le roi anglais : un crucifix à la main, il l'investit du chapeau royal comme

un simple vassal. Par un raffinement d'habileté, Henri VI força son prisonnier à prendre des engagements capables de le compromettre irrémédiablement : à l'expédition du Staufen en Italie, Richard devait fournir un contingent de deux cents chevaliers, une flotte de cinquante galères, et même la participation personnelle. Ces exigences furent erisuite commuées en une rançon de 50,000 marcs d'argent qui constitueraient une aide très efficace et plus sure.

Heureuse diversion à un moment critique que cette captivité de Richard ! Tout s'arrangeait au gré du Staufen. Bientôt tombait à rien la coalition anti-impériale. Ce fut l'amour qui la disloqua : Henri de Brunswick s'était épris d'Irmengarde, nièce de l'empereur ; la mère de celle-ci, la comtesse palatine, favorisait la passion des deux jeunes gens; elle leur ménagea même secrètement un rendezvous au château de Stahleck et les fit marier par un chapelain. Henri VI fut d'abord furieux; mais ses adversaires ecclésiastiques y virent une heureuse occasion de finir la lutte ; ils demandèrent et obtinrent la grâce d'Henri de Brur.swick; épousant la nièce de l'empereur, ce chef de l'opposition réconcilierait dans son amour juvénil les vieux guelfes et les vieux gibelirs. Fâcheux événement encore pour la cause italienne et romaine. Libre en AUem.agne, l'empereur allait descendre dans la Péninsule. N'avait-il pas d'ailleurs l'or anglais de Richard? Maintenant, il pouvait acheter des chevaliers pour sa croisade d'Italie.

Jamais, en effet, au cours des années 1192 et 1193, Henri VI n'avait abandonné ses projets sur la Sicile, le pivot de ses ambitiors méditerranéennes. Il avait laissé des contingents allemands dans maintes places normandes, et par son lieutenant Berthold il leur envoyait des renforts qui leur permettaient de continuer la lutte. Non seulement ils purent se maintenir dans les postes fortifiés commandant la frontière du côté de l'État pontifical, mais

encore ils ne cessèrent d'engager avec les Normands des combats souvent heureux. Ainsi, certains résultats très appréciables restaient-ils acquis de la première expédition ; la voie vers Naples était ouverte.

A cette action militaire, Henri VI joignait aussi une préparation diplomatio^ue de la conquête. Il fallait isoler la Sicile, la priver de toute aide extérieure ou italienne. Nous avons vu comment, devenu prisonnier du Staufen, le malheureux Richard dut se désister de toutes prétentions. Une menace plus plausible, c'était, à la voix du pape, la formation d'une nouvelle ligue lombarde. Mais lors du traité de Verceil (12 janvier 11 94), la diplomatie henricienne l'emporta dans l'Italie du Nord, et l'empereur fut assaré de n'y pas trouver d'ennemis, lors de sa venue.

Enfin — saprême chance pour le Staufen ! — Tancrède, le roi national sicilien, mourait le 28 février 1194, laissant la défense du royaume à un enfant, son fils Guillaume III, s JUS la régence d'une femme, sa veuve Sybille. Ainsi tous adversaires disparaissaient-ils, hormis le Pontife romain, trop faible et trop isolé pour devenir un obstacle.

Moment propice entre tous pour fondre sur la Sicile. En mai 1194, Henri VI quitte l'Allemagne; traversant l'Italie, il s'emploie à renforcer partout le parti impérial par sa diplomatie prometteuse. Aux Génois, il s'engage à donner la Sicile entière. « L'honneur sera pour moi, mais le profit pour vous. » Comme une telle phrase sonne bien sur des lèvres allemandes !.., Aux Pisans, il donnera plus encore, la Corse, Elbe, la moitié de Salerne, de Naples, de Messine, de Palerme. Grâce à ces offres fantastiques, il achète la collaboration des deux grandes cités maritimes, collaboration nécessaire à l'investissement de Naples.

Nulle résistance sérieuse. Henri se trouvait encore à Pise, que déjà des ambassadeurs napolitains venaient lui prêter hommage. Sans coup férir, la place capitule. Aussitôt, Henri se dirige vers Salerne, coupable d'avoir jadis livré à Tancrède l'impératrice Constance. Prise

d'assaut, la ville est livrée à un pillage effréné, ses murs rasés, ses habitants mis à mort, emprisonnés ou exilés. L'infortunée Sybille s'était réfugiée au château de Caltabellota; par l'intermédiaire de Richard de Caleno, Henri VI lui fit des propositions pacifiques : elle obtint pour son fils détrôné le comté de Lecce et le principat de Tarente. Le 25 décembre 1194, à Palerme, elle assistait avec ses enfants au couronnement du Staufen; le 29, sous prétexte de complot, celui-ci la fit arrêter ainsi qu'un grand nombre de barons; on les envoya en Allemagne. De même, on y expédiait tout le trésor royal, jusqu'aux tentures et aux fauteuils. « C'est Dieu qui faisait don à Henri de ces trésors, dit pieusement un chroniqueur allemand, Arnold de Lubeck. Deus ei dédit thesauros. »

Pourtant, il n'est pas vrai, comme on l'a cru longtemps, que ces premiers moments furent marqués par des excès et des cruautés; sur ce point, de récents travaux ont jeté une certaine lumière. Henri n'avait-il pas intérêt à pacifier le royaume et à s'assurer la sympathie des populations? Il organise la conquête. C'est à l'impératrice Constance qu'il confie la régence de Sicile; il crée marquis d'Ancône et duc de Romagne son fi.dèle serviteur, Markwal d'Anweiler. Au pape, il ne restait plus, semblait-il, qu'à se faire l'humble chapelain d'un si puissant empereur, possesseur de l'Italie entière. La question romaine paraissait résolue.

Ivre de gloire, Henri songeait alors à une domination universelle : Richard Cœur de Lion, il continuait à le regarder comme un vassal, il pensait même à obtenir l'hommage de Philippe- Auguste. Mais c'est surtout vers l'Orient que se portait son imagination enorgueillie : au bord des lacs de Sicile, il rêva de conquérir le trône de Constantinople. A Bari, dans une diète sicilienne, sous prétexte que l'empereur Isaac l'Ange avait été renversé par son frère Alexis, il annonça le projet : « Le moment est venu, déclara-t-il, de venger les croisés latins et parti-

culièrement mon père Barberousse des trahisons si souvent commises à Jeur égard par les Grecs. » Une telle piété filiale était bien touchante ! Il présentait d'ailleurs ce projet comme parallèle à une expédition en Terre Sainte.

Soudain, le voilà qui adresse au pape une lettre de croisé enthousiaste : il annonce l'intention d'envoyer aussitôt en Palestine 1,500 chevaliers et 1,588 sergents. Par cette habile politique, le rusé compère ne faisait-il pas coup double : sous couleur de prendre en main les intérêts de la chrétienté, il satisfaisait ses ambitions orientales, et d'autre part, il attirait à lui, malgré hii, le pauvre pape resté seul protestataire dans l'Italie domptée. De fait, Célestin III ne put que remercier Henri VI de son projet de croisade : dans une lettre du 29 avril 1195, il le félicitait chaleureusement.

Maître incontesté de l'Italie, Henri VI avait repassé les Alpes. Dans deux diètes, à Gelnhausen et à Worms, il convia l'Allemagne à la croisade (octobre-décembre 1195). C'était presque le centenaire du concile de Clermont; on mit beaucoup d'enthousiasme à répondre à l'appel d'Henri. Il laissa partir les croisés de Jérusalem, mais se réserva de rassembler sur les côtes siciliennes le plus gros contingent destiné à son expédition préférée, la croisade de Constantinople. L'honneur du Christ, peu lui importait ; son profit, le triomphe de ses ambitions, tel était le seul enjeu. Barberousse, au moins, avait encore gardé quelques soucis de chrétienté.

• 3. Les derniers Projets : l'Empire héréditaire ET LA Croisade.

La fortune d'Henri VI était au plus haut point. Perpétuer la dynastie des Staufen en créant l'Empire héréditaire, ne serait-ce pas assurer la continuité des visées germaines sur la Péninsule; ne serait-ce pas supprimer les compétitions d'élection qui périodiquement venaient

traverser la politique de conquêtes et en compromettre les résultats? Dans le Saint-Empire, ce serait aussi faire passer le pape au rang de bénisseur surnuméraire, en sorte que l'empereur ne lui devrait plus rien. Maître de Rome, celuici ne réduirait-il pas le Pontife souverain à n'être plus que Je chapelain impérial, et comme un prestigieux maître de cérémonies, « une sorte d'archi-chancelier, l'archi-chancelier du culte catholique », selon la formule plus tard trouvée par Napoléon. La question romaine aurait ainsi pour solution l'asservissement de la papauté, non pas un asservissement momentané et créé par les hasards malencontreux de la lutte, mais un asservissement reconnu et passé à l'état d'institution. En face du faible Célestin, Henri VI incarnait la puissance et l'ambition démesurée; tenant déjà le pape par ses promesses de croisade, il crut pouvoir tout se permettre. Très habile d'ailleurs, aux nobles allemands il offrait aussi l'hérédité dans les comtés ou duchés, tandis que jusque-là l'investiture impériale était de rigueur : à la diète de Wurtzbourg en 1196, il réunit de nombreuses approbations signées de princes ecclésiastiques et laïques.

Mais la vraie approbation, celle qui sans conteste authentiquerait le projet, devait venir du pape. Qu'il consentît à couronner roi des Romains le tout jeune fils de Henri VI, et le principe d'hérédité se trouvait appliqué, donc reconnu. Dans ce but, une fois encore, l'empereur passa les Alpes. Ne pas y voir clair, Célestin III ne le pouvait pas. Loin de se montrer disposé à faire les concessions dernières, il envoya à Henri de multiples doléances : il se plaignait particulièrement qu'en Sicile l'archevêque de Palerme et d'autres évêques eussent été emprisonnés; pouvait-il d'ailleurs supporter que Philippe, duc de Toscane, occupât les biens allodiaux de la comtesse Mathildë et qu'il osât même s'avancer en territoire pontifical? Henri VI reçut la lettre de Célestin alors qu'il traversait la Lombardie; sa réponse fut empreinte d'une impertinente désin-

voiture. Bientôt, dépouillant toute feinte, l'empereur réclamait directement du pape la consécration solennelle de son fils comme roi des Romains ; puis, pour donner à sa requête une nuance plus persuasive, il s'avança dans le Patrimoine jusqu'à Montefiascone et Tivoli.

Même Célestin III ne pouvait accepter de telles conditions. Il ne résista pas en face comme jadis un Alexandre III, et comme plus tard un Grégoire IX; mais il employa l'arme qui rend parfois les faibles étrangement forts, la résistance passive. La curie romaine renforça cette fois ses habitudes de lenteur; six semaines durant, elle fit attendre sa réponse, puis finit par demander des avantages en échange. Henri VI, ce maître de l'univers, répondit fièrement qu'il ne se laisserait pas traiter en vassal, mais que volontiers il accorderait gratuitement des concessions, et des concessions telles que jamais n'en furent faites, même par son père Barberousse. Ne reconnaît -on pas là le beau prometteur? Le pape ne s'y laissa pas prendre; il fit savoir qu'il remettait sa réponse à l'Epiphanie 1197; mieux eût valu dire à la Trinité.

Chez les princes allemands, Henri avait, d'ailleurs, rencontré des résistances plus catégoriques. Pour eux, l'Empire électif était quasi un dogme politique. N'était-il pas assez naturel qu'ils tinssent à un système qui, périodiquement, leur valait tous les avantages d'un interrègne avec ses grands et ses petits profits? Si l'Empire devenait héréditaire, bientôt toute cette féodalité ne se verrait-elle pas muselée et domptée? Autrement dit, elle disparaîtrait; car l'essence même de la féodalité, c'est de vivre sans maître et de guerroyer sans trêve. Henri le comprit, il fallait biaiser : sans toucher à la constitution impériale, il demanderait seulement d'élire son fils Frédéric-Roger pour son successeur. Ainsi n'arriverait-il pas à ses fins indirectement? Sans créer l'Empire héréditaire, il obtiendrait que son fils fût héritier.

Barberousse avait passé la couronne à Henri VI, et maintenant celui-ci la transmettait à Frédéric- Roger ; la répétition du fait ne tendait-elle pas à la répétition du principe, et ne semblait-il pas que le Saint-Empire fût devenu un bien de famille des Staufen? N'empêche, le dernier pas irrévocable restait à faire; et grâce à Dieu, à l'évêque de Rome et aux barons d'Allemagne, jamais il ne se ferait. Les Staufen n'étaient pas encore devenus ce qu'étaient les Capétiens en France; Rome ne subissait pas cette menace suprême; si faible qu'il fût, Célestin III venait de remporter un demi succès; ainsi rendait-il possibles les grandes victoires prochaines d'Innocent III.

L'empereur avait donc négligé Rome; il se dirigeait vers son royaume du Sud où des bruits de sédition circulaient. Promise pour l'Epiphanie 1197, la réponse du pape lui arriva enfin; elle contenait encore des propositions nouvelles. Toujours ce même système dilatoire, qui a valu à la diplomatie romaine ses plus beaux succès. Très peu satisfait, Henri fit savoir qu'il ne pouvait accepter. La curie attendait elle une autre attitude de l'empereur?

D'ailleurs de nouveaux soucis l'accaparaient : il se trouvait menacé d'une révolution terrible. Les Siciliens ne supportaient pas plus volontiers le joug d'Henri VI qu'autrefois les Lombards celui de Barberousse. Nuancée de promesses et de procédés trompeurs à l'égard de l'Italie centrale, la politique d'Henri VI était, au contraire, rigueur farouche dans l'Italie méridionale que complètement il fallait asservir. La Sicile n'était-elle pas le pivot de toutes les visées grandioses du César sur la Péninsule et sur l'Orient? Il importait que cette base fût solide et non pas volcanique. Les gouverneurs allemands préposés au royaume avaient donc fait peser sur lui la tyrannie : priver le clergé national de ses rapports avec Rome, pressurer le peuple d'impôts, telle fut la consigne.

La venue de l'empereur exaspère les passions de ces Méridionaux ardents; contre sa vie même un complot se trame. Le bruit court que sa femme, Sicilienne de cœur, s'est entendue avec un seigneur du pays, le malheureux Jordano, qui l'épousera et deviendra roi. A peine ces nouvelles arrivent- elles à Henri VI, qu'il réprime dans le sang avec une férocité inouïe cette compétition non encore éclose. Il incendie Catane, il ordonne que les barons siciliens prisonniers en Allemagne aient les yeux crevés, mesure d'autant plus cruelle que ceux-ci n'avaient apparemment pris aucune part à l'insarrection. En présence de la reine Constance, Jordano subit les plus terribles supplices; des conjurés, ou de prétendus conjurés sont sciés en deux, d'autres brûlés vifs, ou encore enterrés vivants jusqu'au cou et ainsi décapités. A côté d'une telle répression, le châtiment de Milan par Barberousse n'avait été qu'une mesure bénigne.

Au moins les résultats seraient-ils définitivement acquis, et la puissance d'Henri VI cimentée dans le sang des Siciliens. Activement, le tyran préparait sa croisade contre Constantin ople ; déjà il se voyait maître de l'Italie et de l'Orient, quand il succomba à la fièvre, rapidement emporté en deux mois (août-septembre 1197). Avant de mourir, comprenant combien il serait difficile de maintenir les couronnes de Sicile et d'Allemagne sur la tête d'un enfant, il voulut placer Frédéric- Roger sous la seule protection qui fût stable et efficace, celle du pape. Dans ce but, il fit à Célestin toutes les restitutions exigibles : non seulement le Patrimoine proprement dit, mais aussi le duché de Spolète, la marche d'Ancône, le duché de Ravenne et même les biens allodiaux de la comtesse Mathilde. H allait jusqu'à reconnaître la suzeraineté du Saint-Siège sur la Sicile. Ainsi la solution impériale de la question romaine était-elle à ce point fragile que la mort d'un seul suffisait à la compromettre. Nulle tradition dans ce sens, nid appui profond en Italie. Si un tel imperium se maintenait pro-

visoirement, ce n'était que par la force; au contraire, les protestations italiennes et pontifica-es vivaient toujours, n'attendant que leur heure pour s'exprimer bien haut. La solution impériale de la question italienne, c'était l'asservissement de tout un peuple; la solution papale, c'était sa liberté.

Dans son Histoire d'Allemagne, ZcUer a porté un jugement très sage sur le despote Henri VI : « Plus diplomate que guerrier, plus violent que fort, et plus inexorable que sévère, toujours impatient, jamais satisfait, même dans le saccès, impitoyable dans la lutte, plus fertile en ressources qu'en idées, mettant son ambition au-dessus de ses scrupu]es, ses passions au-dessus de sa conscience et sa cupidité au-dessus de son honneur, ayant autour de lui plutôt des instruments servi! es que des serviteurs dévoués, peu sympathique aux Allemands, abhorré des Italiens, peut-être détesté de l'impératrice Constance, sa femme, il gâtait ses projets par ses chimères, ses bienfaits par la corruption, ses négociations par les équivoques, ses victoires par ses vengeances, son gouvernement par son avarice, la croisade même par l'égoïsme; et il mourait, sans avoir ni changé au profit de sa famille la constitution allemande, ni affermi sa domination impériale en Lombardie et à Rome, ni sa puissance royale en Sicile, ni terminé la croisade dont il avait parlé pendant quatre ans. Il avait seulement abandonné l'Allemagne au désordre, opprimé l'Italie, terrorisé la Sicile, inquiété les monarchies de l'Occident; et il laissait tout non seulement inachevé, mais inachevable à son jeune et frêle héritier 1. »

Peu de temps après lui, mourait le pape Célestin III. Trop faible pour résister en face, il s'était montré assez habile pour opposer aux visées du César des lenteurs cal culées; c'est au soir d'une victoire qu'il disparaissait,

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