‹ Guelfes et gibelinsChapitre 18 sur 38 · I. L'ÉCHEC DEVANT NaPLES · texte numérisé non relu

I. L'ÉCHEC DEVANT NaPLES

Précisément mourait, le i8 novembre 1189, le vieux roi normand Guillaume II le Bon ; il laissait sa couronne à la reine Constance, femme du jeune Staufen. A cette nouvelle, le César veut quitter l'Allemagne où, durant l'absence de Barberousse, il devait exercer la régence. Terminer à l'amiable la lutte reprise avec Henri le Lion, c'est l'affaire d'un instant; l'Italie, la Sicile le préoccupent par-dessus tout. En plein hiver, le voilà qui traverse les Alpes, avide d'aller prendre possession de l'héritage de sa femme.

Beaucoup moins empressés se montraient les Siciliens à accueillir la domination Staufen. Le peuple détestait les Allemands, qu'il considérait comme des barbares : un contemporain montre « les enfants effrayés par les rauques articulations de la langue germanique». D'ailleurs, la dynastie normande laissait des regrets, surtout dans la Sicile qu'elle avait enrichie; déchoir de son rang de capitale pour devenir l'un quelconque des chefs -lieux

provinciaux de l'empire germanique, Palerme ne s'en souciait guère. De telles aspirations nationalistes se retrouvaient très vives dans la noblesse. Sans doute, conduit par l'archevêque de Palerme, Gautier, un parti existait favorable aux Allemands; Gautier se rendait compte avant l'événement que toute résistance au Staufen demeurerait stérile, et que se soumettre dès le premier jour éviterait à la Sicile les calamités d'une guerre soutenue contre un farouche agresseur. Pourtant, moins calculatrice et plus chevaleresque, toute une noblesse suivait le vicechancelier Mathieu d'Ajello, qui préconisait la candidature de Tancrède, comte de Lecce, bâtard du duc Roger, le fils du feu roi Roger IL Usant de toutes armes, prières, menaces, présents, mettant en avant l'argument patriotique, et exploitant la haine des Allemands, Mathieu parvint à faire élire son candidat.

La papauté pouvait-elle laisser échapper une si belle occasion de faire échec au Germain menaçant? Puisqu'elle ne pouvait plus compter au nord sur la révolte lombarde, elle encouragerait sous main au sud la révolte sicilienne. Une première armée, envoyée par Henri VI et conduite par Henri de Kalden, ne réussit pas; en vain assiège-t-il les troupes royales dans Ariano di Puglia; dès septembre 1190, on le voit se retirer, vaincu sans doute par le climat. A la fin de 1190, Tancrède, le roi national, semblait maître de la situation. Bientôt, il est vrai, il dut héberger les croisés français et anglais de Philippe- Auguste et Richard Cœur de Lion; celui-ci, l'étemel batailleur, se plaignit que sa sœur Jeanne, veuve du roi Guillaume, n'eût pas été mise en possession de son dousaire; un moment, il parla de conquérir la Sicile; mais Philippe-Auguste apaisa le démêlé; Richard conclut même avec Tancrède une alliance défensive contre l'envahisseur Staufen. Mais Richard reprit la mer, le 30 mars, sans que Henri eût encore paru. C'est seul que Tancrède devrait se mesurer avec le puissant César.

Henri VI accourt avec 4,000 chevaliers allemands. Rien ne l'arrête, même pas la nouvelle subite de la mort de Barberousse ; il faut absolument qu'il s'empare de la Sicile, centre de son influence à venir. N'est-ce pas là d'ailleurs comme un hommage à la mémoire de son père qui, avant de se croiser, amorça la politique sicilienne? Afin qu'en une seule fois toute autorité fût conquise en Italie, Henri IV réclamait au passage le couronnement impérial; en retour il restituerait intégralement le Patrimoine. Ce qu'une telle promesse pouvait valoir, on pouvait l'évaluer rien qu'à voir Henri fortifier encore son pouvoir dans l'Italie centrale et septentrionale : en Lombardie, il isolait Milan en accordant des privilèges à d'autres villes, notamment Plaisance et Crémone; en Romagne, il imposait un margrave de son choix, en Toscane un duc, à Spolète un autre duc.

Sa poigne de fer resserre l'étreinte qui menace d'écraser l'État pontifical.

Qu'allait faire la papauté? Couronner le dominateur, et consacrer ainsi ses actes d'usurpation? Un Alexandre III s'y fût refusé. Il eût pris la fuite, et du dehors eût reformé la ligue nationale et la coalition internationale contre l'envahisseur. Clément III ne se crut sans doute pas assez fort pour tenir tête au César ; peut-être aussi se réservaitil de débattre les questions diplomatiques et de réclamer des garanties. Mais, avant même que l'armée allemande fût parvenue jusqu'à Rome, Clément III mourait (fin mars 1191). L'occasion s'offrait trop tentante à Henri VI pour qu'il n'essayât pas d'agir sur les cardinaux, et de leur faire choisir un pape de son choix, un pape gibelin. Prévenant cette manœuvre et rompant avec ses traditions de lenteur, le Sacré Collège élut en hâte Hyacinthe Orsini, cardinal- diacre du titre de Santa- Maria in Cosmedin, qui prit le nom de Célestin III {30 mars). Puis, par une manœuvre inverse, la curie romaine se disposa à ajourner la consécration du nouveau pape, afin que,

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pressé par les affaires de Sicile, Henri VI n'eût pas le temps de se faire couronner.

Mais, elle aussi, l'ambition du Ccsar demeurait féconde en ressources. Les Romains étaient les adversaires séculaires de Tusculum; il consentit à détruire la ville, et au prix de ce forfait obtint son entrée dans Rome. Les événements, dès lors, s'imposaient : le 14 avril, couronnement du pape; le lendemain, jour de Pâques, couronnement de l'empereur. A Célestin III, il promit, sous les serments les plus sacrés, d'être le défenseur du Saint- Siège : « Je te donne la paix, lui assura-t-il par trois fois, je te la donne comme jadis le Seigneur à ses disciples ! » Fort touché de telles dispositions, Célestin lui conféra le diadème ainsi qu'à sa femme Constance. Moins fier et plus souple que son père, le nouvel empereur ne fit pas d'ailleurs difficulté pour mettre le pape en selle et conduire sa mule par la bride. Toute la population romaine applaudissait. Quelle différence entre ce premier voyage de Henri VI et la première venue de Barberousse ! Celui-ci avait prétendu solutionner la question romaine par la force, par le bras d'Hercule; il était accouru à Rome en menaçant sénat et république; c'^st avec des insultes qu'-'m l'avait reçu, et au soir de son couronnement, le peuple s'ameutait déjà contre lui.. Henri, au contraire, se conciliait tout le monde ; il avait satisfait les rancunes des Romain s contre les Tusculans, et promis au pape sans marchander. Combien plus dangereux était-il ! Jamais Rome qui l'acclamait ne fut plus proche de la servitude.

A son tour, l'Italie du Sud joua le rôle sauveur. Ne dispf sant que de forces restreintes, ayant à compter avec tout un parti favorable à l'envahisseur, Tancrèdc, le roi national, adopta un plan purement défensif ; il confia à des hommes sûrs la défense d(S places importantes et se réfugia dans Naplcs avec le gros des forces. La marche du Staufen fut d'abord non moins aisée qu'une promenade militaire : les moines du Cassin lui prêtèrent serment ; sans

coup férir, l'archevêque de Capoue fit arborer sur les murs la bannière impériale. Mais aussi indomptables qu'autrefois les Milanais, les Napolitains allaient se montrer les défenseurs acharnés des libertés siciliennes et italiennes. Henri VI avait cerné la ville par terre avec ses chevaliers, tandis que la flotte de Pise, son alliée, l'investissait par mer. Mais bientôt le fameux amiral napolitain Margarito, surnommé le nouveau Neptune, disperse les navires pisans; les chaleurs torrides de juillet fondent sur l'armée assiégeante et y sèment les épidémies. Voici que le fils d'Henri le Lion, Henri de Brunswick, retenu comme otage, passe aux Napolitains. Henri VI tombe malade, Philippe de Cologne meurt, le chancelier Diether meurt. Les Salernois trahissent et livrent l'impératrice Constance à l'amiral Margarito.

Quant à Célestin III, il n'avait consenti à traiter avec Henri VI que sous la contrainte directe; il accorda à Henri de Brunswick le privilège de ne pouvoir être excommunié que par le pape ou ses légats; ainsi se déclarait-il indirectement en faveur des ennemis de l'empereur; le chef du guelfisme italien encourageait le chef du guelfisme allemand; le succès de ce dernier ne serait-il pas une victoire italienne et pontificale? Le transfuge a regagné la Saxe; il y répand le bruit que le fils de Barberousse est mort; il essaie d'obtenir pour lui-même la couronne; les partis s'agitent. Toujours malade, la rage au cœur, Henri VI doit abandonner le siège de Naples et quitter l'Italie avec les débris de son armée. Sur ses pas, les vieilles haines italiennes reparaissent, villes de la ligue lombarde contre villes impériales : Brescia la guelfe bat Crémone la gibeline à la sanglante bataille de Mala Morte. Bien vite, LIenri VI essaie de conclure avec Parme, Crémone, Gôme et Bergame une alliance anti-milanaise ; puis, plus vite encore, il repasse les Alpes au début de 1192. Malgré toute son habileté, lui aussi était vaincu.

Bientôt, Célestin III essaya de solutionner le" grand

conflit en signant un traité de paix avec le Staufen, et un traité d'alliance avec le Normand. N'était-ce pas la politique traditionnelle, et qui s'imposait? Mais Henri VI ne voulut rien entendre. A Gérard, abbé de Gasamari, envoyé comme négociateur, il répondra par des menaces. Gomme le pape a excommunié les moines du Gassin, et jeté l'interdit sur cette abbaye germanophile, Henri s'en étonne; il réclame le Gassin comme un fief d'Empire. Et non seulement le Gassin, mais tout le royaume de Sicile, qui lui revient de plein droit, et où Tancrède est pur usurpateur. L'orgueil du Staufen ne pliait donc pas sous les revers; il s'exaltait par la défaite même.

Au moins, Gélestin III fut-il plus heureux avec Tancrède. Toujours menacé par Henri VI, qui conservait dans l'Italie méridionale des troupes, des garnisons et des partisans, le roi national avait tout intérêt à s'entendre avec le pape; il attendait de lui une investiture officielle capable d'affaiblir, dans ses États, le parti d'opposition. On signa donc le concordat de Gravina; Tancrède dut faire au pape certaines concessions importantes, par exemple l'introduction dans ses États du droit d'appel en cour de Rome, l'autorisation reconnue à l'évêque de Rome d'envoyer un légat en Sicile, tous les cinq ans; la suzeraineté pontificale devenait ainsi sensiblement plus effective.

Une telle alliance, si elle permettait à Tancrède de se prévaloir d'une légitimité incontestable, ne supprimait pas le danger; car l'aide matérielle que la papauté était susceptible d'apporter à son allié restait nulle, ou peu s'en faut. La paix avec le Staufen, voilà quel eût été le vrai succès diplomatique. Mais le faible Gélestin III n'avait guère d'influence, et Henri VI demeurait trop puissant et trop ambitieux pour qu'il y eût chance de le voir résilier ses prétendus droits sur la Sicile. En vain, Gélestin III essaya-t-il de l'amadouer en faisant libérer par Tancrède l'impératrice Gonstance. Gette complai-

sance ne servit à rien ; pure faute politique, elle fit perdre à Tancrède le plus précieux des otages ; mais le Stauf en demeura intraitable. Que lui importait de retrouver l'héritière, s'il ne recouvrait l'héritage?

Au fond, c'est en Germanie que se jouait alors la grosse partie. Henri VI eut d'abord l'avantage. Dans le nord, Adolphe III de Schauenbourg, comte de Holstein, s'empara de Brème; d'autre part, dans le sud, l'empereur renforçait sa puissance en recueillant la succession de Welf VI de Bavière. Dès lors, il se croit en mesure d'aller relancer Henri le Lion dans son repaire du Brunswick.

Soudain le Staufen compromit gravement sa fortune par une intervention maladroite qui suscita contre lui toute une coalition ecclésiastique. Deux compétiteurs se trouvaient en présence dans le grand évêché de Liège : l'élu du chapitre, le comte Albert, frère du duc Henri de Brabant, et le comte de Retest, oncle de Baudouin, comte de Hainaut. Ces rivalités ecclésiastiques s'arc-boutaient à des querelles féodales : le Brabant et le Hainaut étaient en désaccord. Sans tenir compte de la délicatesse de la situation, brusquement, comme un maître, Henri VI vint interposer un candidat impérial, Lothaire de Hochstaden, frère d'une de ses créatures. Le duc de Brabant se trouva atteint dans son affection fraternelle, et contrecarré dans sa politique. Célestin III eut l'habileté d'épouser sa cause; il munit le candidat Albert de Brabant d'un bref pontifical et fort d'une telle authentication, celui-ci se présenta en Allemagne. Malgré cela, Henri VI le fit chasser et interdit à l'archevêque de Cologne de le recevoir. Mais, cet élu du pape trouva asile chez l'archevêque français de Reims qui le consacra.

Furieux, Henri VI se présenta à Liège, brûla des châteaux, fit des exemples et obligea le duc de Brabant luimême à abandonner la cause de son frère. Suprême violence, on apprit soudain que le candidat pontifical venait d'être assassiné par trois partisans brabançons. Le bruit

courut que l'empereur s'était concerté à l'avance avec les meurtriers dans l'église Saint-Servais de Maestricht, et de fait, s'étant réfugiés sur terre d'Empire, ceux-ci y jouirent d'une scandaleuse impunité. Cela ne ressemblait-il pas assez bien au coup d'Henri II contre Thomas Becket? A cette nouvelle, protestation générale des consciences : le pape excommunie le candidat impérial, et contre Henri VI, instigateur présumé du meurtre, une ligue puissante se forme ; les ducs de Brabant et de Limbourg, le comte de Hainaut, les archevêques Bruno de Cologne et Jean de Trêves y entrent; le pape donne son approbation; dans la Saxe même, l'opposition du clergé grandit chaque jour. Si puissante par ses grands fiefs et par son influence, l'Allemagne ecclésiastique ne va-t-elle pas se soulever tout entière contre l'empereur? D'autre part, l'insurrection d'Henri le Lion, et la complicité d'Ottokar de Bohême. On pouvait se croire à la veille d'une nouvelle guerre du sacerdoce et de l'Empire, désespérée et inexorable.

Dans la Péninsule, soutenue également par le pape, la résistance s'organisait. Tancrède reprenait promptement possession de presque tout son royaume. Bientôt, encouragée par les événements d'Allemagne, c'est l'Italie entière qui, une fois encore, se redresse contre l'oppresseur; il semble que Lombards comme Napolitains soient prêts à se rallier soas la bannière pontificale. Ainsi contre Henri VI, partout les nuages s'amoncellent, à l'horizon italien aussi bien qu'à l'horizon allemand. Nul allié sûr : même les ducs de Souabe et de Bavière sont de fidélité branlante.

Cependant, Henri a la tête froide. Vrai Hohenstaufen, doaé d'une ténacité énergique, les périls ne le troublent pas. En Italie, il envoie une petite armée sous les ordres de Berthold de Kunsberg pour tenter de reprendre l'Apulie à Tancrède; et, dans la marche d'Ancône, véritable couloir de liaison entre le nord et le sud, il intime à son mar-

quis Conrad de Lutzenhard l'ordre d'intercepter tout courrier à destination de Rome. De même, en Allemagne, il se multiplie, courant de Saxe en Bohême, et de Bohême en Bavière, ralliant ses partisans.

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