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I. Innocent III patronne Othon contre Philippe DE Souabe

Cependant, Philippe de Souabe, défenseur des droits des Hohenstaufen, était parvenu à regagner l'Allemagne. Il voulait faire proclamer empereur son jeune neveu Frédéric- Roger. Il comptait, disait-il avec emphase, « sur sa force, sur ses châteaux imprenables, sur ses vassaux nombreux, sur son or, sur son argent, sur ses pierres précieuses, sur ses brillants tapis », bref sur tout l'héritage de son frère. De fait, une élection à l'Empire, qu'était-ce autre chose qu'une question d'argent? Mais Frédéric Roger n'était qu'un enfant encore bégayant, le fils d'un père excommunié et haï, lui-même non encore baptisé.

Comment donc lui obtenir la couronne à l'heure où toutes les passions contenues par la poigne du despote se ravivaient plus ardentes? Les guerres privées se rouvraient, la féodalité se déchaînait en pillages et en meurtres : Othon, duc de Bourgogne, le propre frère de Henri VI et de Philippe, donnait lui-même l'exemple.

D'ailleurs, des prétentions à l'Empire s'affichaient déjà. Toujours le titre impérial eut le don de faire naître les convoitises de tous les princes puissants. On parlait vaguement du roi de France Philippe-Auguste, du roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion, ou encore des fils du fameux Henri le Lion, LIenri et Othon. N'était-ce pas le vice foncier du Saint-Empire de demeurer électif, ce qui livrait périodiquement l'Allemagne aux disputes des compétiteurs? Cette grande institution, qui eût pu être si redoutable, s'effondrait ainsi par intervalles dans des luttes épuisantes, dans le chaos des rivalités féodales. Pour la tranquillité de l'Europe et du Saint-Siège, ces crises venaient couper les projets dominateurs des Césars allemands, brusquement, comme le réveil finit le rêve.

Le principal opposant du jeune Frédéric- Roger fut Adolphe de Cologne; en l'absence de l'archevêque de Mayence, parti pour la croisade, il ramassait en son giron toute la puissance ecclésiastique allemande. Ambitieux et avare, combien volontiers il eût mis la main sur les richesses des Staufen? Il lança d'abord la candidature d'un fils d'Albert l'Ours, Bernard de Saxe, qu'une obésité lamentable rendait peu propre à un rôle aussi majestueux. Fortement appuyé par ses barons, Philippe de Souabc le gagna de vitesse : habilement, il substitua sa propre candidature à celle du petit Frédéric, répandit l'or et les promesses, et le 8 mars fut élu à Mulhausen. Devancé, l'achevôquc de Cologne ne se tint pas pour battu; il envoya chercher en Angleterre le second fils de Henri le Lion, Othon, neveu de Richard Cœur de Lion. Comme son oncle, Othon était brave, et même bravache, généreux.

audacieux, ambitieux, bien né pour un rôle de compétiteur à l'Empire. Il quitta l'Angleterre, débarqua aux Pays-Bas, pénétra en Allemagne, et fut reçu triomphalement à Cologne où on le déclara empereur; il marcha aussitôt sur Aix-la-Chapelle et se fit couronner dans cette capitale de Charlemagne. Désormais deux élus : à Philippe le Staufen s'opposait le fîîs d'Henri le Lion. La grande querelle des Wiblingen de vSouabe et des Welfen du Brunswick se rouvrait.

Qu'allait faire la papauté? D'une telle élection pouvait-elle se désintéresser? Toujours elle y était partie prenante, parce qu'en théorie l'empereur devenait protecteur de la chrétienté et son bras séculier, parce qu'en pratique, il devait nécessairement adopter une politique italienne, conquérante ou bienfaisante. Célestin III était mort le 8 janvier 1198; la curie romaine élut pour lui succéder Lothaire, fils du comte Trasmundo de Segni, qui prit le nom d'Innocent III.

Entre tous les noms de papes médiévaux, celui-là reste le plus fameux. Aux yeux des mal intentionnés, il évoque le représentant et comme l'incarnation des visées dominatrices romaines sur l'Europe entière ; pour eux, Innocent III fut un César ecclésiastique comme Henri VI un César laïque. En fait, théologien et canoniste expert, clerc très pieux, le nouvel élu avait écrit un traité sur la sainte Eucharistie et un autre sur le mépris du monde. Une idée très nette et très sincère de sa petitesse et de son néant personnel, une conviction non moins enracinée de la grandeur du rôle pontifical, voilà toute sa mentalité. Le pape, il le déclare v( intermédiaire entre Dieu et les hommes, au-dessous de Dieu, au-dessus des hommes, moins que Dieu, plus que l'homme, jugeant tout et n'étant jugé par personne, selon la parole de l'Apôtre : « c'est Dieu qui me juge. » D'après lui, — comme d'après tous les théoriciens d'un moyen âge idéal, — le sacerdoce et l'Empire devaient se tenir étroitement unis pour conduire le monde. Mais le

sacerdoce était une puissance spirituelle, l'Empire une puissance politique; aussi la papauté détiendrait- elle le pouvoir législatif tandis que l'empereur demeurerait, dans les questions de chrétienté, l'exécutif docile. Et Innocent III éclairait ces principes avec l'expressive comparaison du soleil et de la lune : « de même, disait-il, que la lune reçoit sa lumière du soleil, de même la dignité royale n'est qu'un reflet de la dignité pontificale. » Les rois réverbèrent à la face des nations les faisceaux lumineux qui partent du trône pontifical ; ils sont les dispensateurs fidèles de cette clarté ; sinon, ils tombent sous l'excommunication de l'Église.

En formulant une telle théorie, Innocent III ne scandalisait pas le moyen âge; c'est le moyen âge lui-même qui l'avait élaborée et longuement il en avait rêvé la réalisation; on peut dire que depuis Charlemagne il ne cessait d'en cultiver la nostalgie. Innocent III n'innovait donc pas; il reprenait les idées sociales généralement enseignées dans les Universités et parmi les écrits des canonistes. L'originalité saisissante de son attitude est d'avoir voulu réaliser cette thèse envers et contre tous les puissants. Il trouvait l'Europe bien éloignée de son idéal de chrétienté : des royaumes divisés, incapables de faire front au Sarrazin; des rois en marge de la morale, Philippe- Auguste répudiant Ingeburge et Richard Cœur de Lion spoliant l'Église d'Angleterre; des fidèles enfin en révolte ouverte contre l'Église et livrés aux fantaisies des hérétiques, Lollards, Vaudois, Albigeois surtout. A l'égard de tous ces insurgés contre l'ordre chrétien, Innocent III agit avec une vigueur inouïe qu'il puise dans la force même de ses convictions : ne s'agissait-il pas d'édifier la chrétienté parfaite, sans transaction aucune avec l'erreur?

Ainsi apportait-il dans la question romano-allemande une volonté très ferme de maintenir les droits du Saint- Siège. Ne fallait-il pas rétablir la paix catholique pour

lancer à nouveau l'Europe contre les Maures? Or, de tranquillité il n'y en aurait dans la Péninsule et en Allemagne que si, abandonnant leurs rêves de domination transalpine, les Césars laissaient Rome au pape et l'Italie aux Italiens.

Pour que le Pontife suprême pût donner ses ordres à la chrétienté entière, il importait tout d'abord qu'il fût maître dans Rome. Or, la ville appartenait à une magistrature, prétentieuse, sénateur ou préfet, en dépendance de l'Empire; de plus, incessamment, ne se voyait-elle pas la proie des factions féodales? Césarisme ou anarchie, tel semblait être le dilemme. Tout autour, les provinces de l'Église restaient aux mains des margraves allemands imposés par le défunt Henri VI. Rapidement, Innocent III changea cet état de choses : profitant de la vacance de l'Empire, il se fit prêter serment de fidélité par le préfet, Pierre de Vico ; de même, par le sénateur qu'il plaça luimême à la tête de la municipalité romaine. Dans le Patrimoine, autrement dit dans la Sabine, la Campanie et la Maritime, il dépêche vers les barons des envoyés pontificaux qui,, à l'improviste, les mettent en demeure de jurer obéissance au nouveau pape.

Plus loin, dans l'Italie entière, ce n'était qu'une clameur contre le despotisme teuton. Innocent III l'entendit ; il se fit le chef du mouvement d'indépendance qui grondait partout dans les villes de la Marche d'Ancône, de la Romagne, de la Toscane. En vain, le sénéchal d'Empire, Markwald d'Anweiler, essaya-t-il de se maintenir, et de traiter avec le pape ; bientôt il dut quitter Ravenne devenue intenable; de même, Conrad d'Urslingen, duc de Spolète, se vit contraint de capituler sans condition sous la menace des révoltés. Au milieu de l'année 1198, Innocent III fit un voyage triomphal dans cette Italie centrale délivrée : Assise et Pérouse l'acclamèrent comme le plus grand Italien. D'ailleurs, se montrait-il assez sage pour laisser à ces villes les libertés communales qui leur étaient

si chères. Plus haut, la Toscane se formait en confédération ou ligue sous la présidence pontificale.

Dans le royaume de Naples, au nom de son jeune fils Frédéric, la reine veuve Constance se déclarait la fidèle vassale du pape; elle lui payait tribut, elle chassait les Allemands de son domaine. Bientôt, vers la fin de 1198, eJle mourait, laissant l'enfant de quatre ans sous la tutelle effective d'Innocent III, qui envoya deux cardinaux à Païenne pour prendre la direction des affaires. L'Italie entière redevenait italienne et pontificale; Innocent III pouvait écrire : « Dieu nous a rendu sans violence ce qui nous avait été enlevé par la violence. »

Plus difficile, plus délicate à traiter apparaissait la question impériale. Chaque candidat ralliait à lui toute une noblesse : derrière Othon, voici les comtes de Flandre et de Luxembourg, le duc de Brabant, Cologne, la Westphalie, bref le Nord-Ouest. Philippe range sous lui sa Souabe et sa Franconie, les ducs d'Autriche et de Bavière autrement dit le Midi entier, sans compter des intelligences en Saxe et en Brandebourg; à n'en pas douter, la force et le nombre sont pour lui. Au dehors, le gibelin s'appuie sur Philippe-Auguste, et Othon sur Richard Cœur de Lion. Mais que va faire Innocent III? Énigme profonde. Nul ne sait. Il attend et s'informe : à un'e ambassade d' Othon le priant de reconnaître ses droits, il répond par le silence.

Vers la fin de 1198, la guerre éclate entre les deux partis : descendant le Rhin, Philippe brûle Andernach et Bonn; en 1199, P^-^ 1^ mort de Richard Cœur de Lion, Othon perd un appui fameux; Philippe s'empare de Strasbourg et vient assiéger son rival dans Cologne; à la Noël, il tient à Magdebourg une diète brillante où il paraît vraiment en souverain. Faisant la paix avec la France, le nouveau roi anglais Jean sans Peur, et le comte Baudouin de Flandre se détachaient de l'alliance d'Othon; selon le dire des grandes annales de Cologne, il semblait qu'il ne restât plus

au pauvre prétendant que « la seule aide de Dieu ». Mais cette alliance spiritueÛe paraîtrait-elle négligeable, si c'était celle du pape?

Dès le début, Othon s'efforça de l'obtenir. A Innocent III il avait fait part de son élection, dans une lettre fort habile; il y rappelait que son père Henri le Lion s'était montré fidèle à la cause pontificale et que pour elle il avait souffert la confiscation et l'exil; d'ailleurs, il promettait de respecter les prérogatives de l'évêque de Rome aussi bien que les droits des Églises d'Allemagne. Quant à s'engager de manière précise en ce qui regarde l'Italie et le Patrimoine de Saint-Pierre, il ne le faisait pas. De grandes phrases, de belles protestations, et rien de plus. Tout cela, pure eau bénite de cour laïque envoyée à la cour pontificale ! Innocent III n'eut garde d'y tremper les doigts. Par ailleurs, Othon fit bien rédiger des promesses très détaillées et fort satisfaisantes, mais il ne les signa pas, et Innocent III n'était pas homme à se laisser prendre à une ruse aussi grossière. Aussi demeura-t-il dans une prudente expectative. Il attend jusqu'au 2 mai 1199, avant de répondre aux avances guelfes; encore, n'est-ce que très indirectement, dans une lettre à l'archevêque de Cologne. Il s'y déclare prêt « à assurer l'honneur et le profit d' Othon ». Rien de plus, autrement dit, rien du tout.

De son côté, le parti gibelin intriguait. Sous le règne du tyran son frère, Philippe de Souabe avait participé aux crimes commis contre des nobles et des évêques italiens; à tel titre, il se trouvait nanti d'une excommunication des plus authentiques. En obtenir l'absolution était pour lui une nécessité préliminaire à toutes négociations; il parlementa dans ce but avec la papauté. Puis, dès 1206, il écrivit à Innocent III une apologie fort humble de sa conduite : jamais il n'avait désiré l'Empire, jamais il n'avait tenté de corrompre les électeurs. Mais les premiers candidats, les ducs de Saxe et de Zâhringen n'avaient

pu s'imposer. Personnellement, il avait fait des efforts inouïs pour assurer le succès de son neveu Frédéric- Roger, si bien qu'à la fin nombre de ses partisans l'accusaient de se dérober au fardeau impérial. S'il a consenti à poser sa candidature, ce n'est donc « ni par cupidité, ni par amour du faste et de la puissance »; cela, il l'affirme « sur sa foi en Jésus-Christ, par qui il désire être sauvé ». Il déclare d'ailleurs qu'il est fils de l'Église, qu'il la défendra, même et surtout si elle s'appelle l'Église romaine. Bons sentiments, excellents sentiments, mais enfin des phrases encore ! Il eût fallu bien autre chose pour convaincre Innocent III.

Celui-ci continuait donc d'attendre, et apparemment l'interrègne qui se prolongeait ne faisait pas de tort aux Italiens. L'empereur, c'est à coup sûr le protecteur du pape, mais lorsque, de temps en temps, le protecteur vient à manquer, on n'en respire que plus librement à Rome. Vivent les grands et les petits interrègnes 1 Chicanes et guerres au delà des Alpes, tranquillité en deçà. Est-ce à dire qu'Innocent III ait travaillé exprès à prolonger cet état anarchique? Nous ne le pensons pas. Pour les papes, la fin ne j ustifîe pas les moyens. Or n'était-il pas évident que l'Allemagne et les pays vassaux souffraient énormément de l'interrègne : « la guerre des burgs » n'est alors qu'une suite ininterrompue de pillages et d'assassinats auxquels vient s'ajouter une famine meurtrière. Dans sa chronique, Renier, moine de Saint- Jacques de Liège, se plaint d'avoir mangé du pain d'avoine, et bu de l'eau au lieu de bière. Ce genre de mortification ne semble guère de son goût, encore nombre de pauvres gens qui moururent de faim eussent-ils été fort heureux de le partager.

Soudain, un événement se prod\iisit, qui, en manifestant le secret des cœurs, permit enfin à Innocent III de se prononcer. Il reçut un manifeste rédigé à Spire, le 28 mai 11 99, par les chefs du parti gibelin. Ceux-ci daignaient lui apprendre qu'ils avaient élu Philippe « empereur du trône

romain » (in imperatorem romani solii eligimus) . Substituée à l'appellation de « roi des Romains », une telle formule supposait résolu tout problème ; les électeurs avaient nommé un empereur; au pape il ne restait plus qu'à dire amen. C'était la thèse impérialiste brutalement imposée et sans réplique. Les grands gibelins ajoutaient qu'ils avaient juré d'affermir le pouvoir de Philippe dans tous les territoires jadis possédés par le « sérénissime Henri »; autrement dit, mêmes ambitions qu'autrefois, non moins étendues, jusqu'en Sicile inclusivement. La diplomatie allemande ne se nuance pas toujours de sous-entendus : on spécifiait au pape qu'il eût à bien traiter « le fidèle serviteur du roi Philippe, Markwald, marquis d'Ancône, duc de Ravenne, procureur du royaume de Sicile, maréchal de la cour impériale »; de fait, muni des pleins pouvoirs de Philippe, Markwald s'était emparé du jeune Frédéric et régissait l'île à sa guise despotique. Enfin n'allait-on pas jusqu'à se promettre de bientôt mener à Rome le Staufen « avec le plus grand nombre d'hommes pour le faire couronner »? Au bas du manifeste, une multitude de signatures : archevêques de Magdebourg, de Trêves, de Besançon; évêques de Ratisbonne, de Freising, d'Augsbourg, de Constance, d'Eichstatt, etc.; abbés de Fulda, d'Hersfeld, de Tegernsee, d'Elwangen; ducs de Saxe, de Bavière, d'Autriche, de Lorraine; margraves de Meissen, de Brandebourg, de Moravie, de Rousberg... sans compter vingt-quatre autres princes qui ont envoyé leur adhésion. — 1199 ! C'était d'ailleurs l'année où les affaires du compétiteur Othon semblaient péricliter. Évidemment, les gibelins pensaient bien qu'ils allaient l'emporter par cette lettre impérative : en Allemagne, on s'imagine assez vite que la manière forte est toujours la meilleure manière.

En l'occurrence, il s'en fallait de beaucoup. Les partisans du gibelin venaient de manquer totalement de psychologie. Avant d'employer à l'égard du pape les procédés

d'intimidation, du moins auraient-ils dû essayer de pénétrer qui il était. Parce que Innocent III attendait pour se prononcer, ils en avaient conclu qu'il avait une âme timide et pusillanime. En réalité, — nous l'avons déjà dit, — toute atteinte aux droits et privilèges de l'Église le révoltait et le trouvait intraitable; nul plus que lui ne fut le défenseur de ïiota unum aut unus apex. Mis en demeure de se prononcer, il allait parler sans ambages. Il commença par protester dans un consistoire solennel auquel assistaient les ambassadeurs souabes : « glorifier la honte et exalter l'infamie » voilà ce qu'ont fait les Allemands; n'eût-il pas fallu en déférer au Saint-Siège? A lui, la décision finale. Même fermeté dans la réponse aux princes : « la couronne impériale que vous voulez venir prendre à Rome, mais c'est le pape seul qui peut la donner. » Ainsi les gibelins avaient-ils notifié à Innocent III la solution de la question, et lui répliquait qu'elle demeurait tout entière à résoudre; la ratification n'est pas de pure forme, elle est une authentication nécessaire; avant elle, nulle décision, après elle nulle discussion. Outre qu'elles reposaient sur un droit strict que le moyen âge avait reconnu, de telles exigences pontificales ne semblaient pas outrées en 1199. N'était-ce pas l'époque où, à la voix de Foulques de Neuilly, les Français enthousiastes se croisaient, tandis que, tombant sur le royaume, l'interdit vengeur acculait Philippe- Auguste à une capitulation matrimoniale?

Puissante sur tous les terrains, la papauté ne le seraitelle pas aussi en Allemagne? Innocent III ne se voyait-il pas autorisé à résumer la situation dans cette formule lapidaire : « Si l'Église est heureusement unie par la grâce de Dieu, l'Empire est divisé par suite de ses péchés. » D'un côté, des principes fermes et une autorité reconnue; de l'autre, des ambitions immodérées et le conflit des appétits brutaux.

Un moment on parla d'une commission d'arbitrage composée de huit guelfes et de huit gibelins, et qui se tien-

drait le 28 juillet 1200, sous la présidence de Conrad de Wittelsbach, archevêque de Mayence. Mais la réunion fut prorogée, et Conrad en profita pour mourir le 20 octobre. En même temps que lui, fut enterré le projet; au milieu de l'effervescence inouïe des partis, n'avait-il pas d'ailleurs toutes les chances d'échouer? Cependant, en cette année 1200, Philippe de Souabe échouait devant Brunswick; effrayé par l'interdit, Philippe- Auguste criait merci; une flotte pontificale, commandée par Jacques Conti, débarquait en Sicile et infligeait à Montréal un échec au margrave Markwald (12 juillet).

La parole était à Innocent III. Il la prit dans un mémoire rédigé en janvier 1201, et intitulé : « Délibération du seigneur pape Innocent sur le fait de l'Empire, en ce qui concerne les trois élus. » Cela débute par un rappel des principes : le droit absolu de la papauté à trancher la question impériale se trouve affirmé sans ambages. Les différentes candidatures sont ensuite envisagées. Il faut écarter celle du jeune Frédéric : outre qu'étant mineur, il demeure incapable de protéger la chrétienté, « la papauté ne peut souffrir la couronne d'Allemagne et celle de Sicile réunies sur la même tête ». Vient ensuite Philippe de Souabe. Avec franchise, Innocent III reconnaît qu'il a pour lui la majorité de l'opinion princière; mais il est et reste excommunié. D'ailleurs, faire succéder le frère au frère, Philippe à Henri VI, comme auparavant le fils au père, Henri VI à Barberousse, ne serait-ce pas rendre l'Empire héréditaire, sinon en théorie, du moins en pratique et par usage traditionnel? Ne serait-ce point procurer aux ambitions des Staufen le moyen de se perpétuer sans à-coups. Conséquence fatale : disparition du droit pontifical d'investir l'empereur, asservissement pour l'évêque de Rome, pour l'Italie, pour l'Europe entière. Enfin, à ces motifs politiques s'ajoutait une raison atavique profonde : rien de bon à attendre des Staufen; le passé ne l'a-t-il point surabon-

damment prouvé? « Philippe est fils et petit-fils d'ennemis de l'Église, ennemi de l'Église lui-même. Il cherche encore à la persécuter. Quel mal ne lui ferait-il pas s'il arrivait à l'empire? » Restait le troisième candidat, le guelfe Othon. Il n'a pas la majorité des suffrages, et Innocent III ne fait pas difficulté à le reconnaître; par contre, il est dévoué à l'Église, et a il descend d'ancêtres dévoués à l'Église ». N'est-ce point là l'essentiel? Telle était la teneur de la décisive « délibération » d'Innocent III. Il faut reconnaître que les motifs invoqués ne manquaient pas de sagesse. Si Othon, par la suite, trompa toutes les espérances, le pape doit-il en être tenu responsable? Le don de prophétie, il ne l'avait pas.

Dès le printemps de 1201, Innocent délègue en Allemagne Gui, cardinal-évêque de Palestrina, qui fera connaître partout la décision pontificale. Le i^^ mars, Innocent III déclarait ouvertement son choix : « Par autorité divine à nous transmise par le bienheureux Pierre, nous te reconnaissons comme roi, mandait-il à Othon, et nous ordonnons à tous de te prêter serment et obéissance. » En retour, le 8 juin, à Neuss, Othon prenait à l'égard de la papauté des engagements formels : le Patrimoine, l'exarchat de Ravenne, la marche d'Ancône, le duché de Spolète, l'héritage de la comtesse Mathilde, la suzeraineté sur la Sicile, il les lui abandonnait volontiers, d'autant plus volontiers qu'il ne les avait jamais eus entre les mains. A Cologne, devant le légat pontifical, Othon jure « de protéger Innocent, l'Église romaine, ses domaines, fiefs et droits, tels qu'ils avaient été déterminés par plusieurs empereurs depuis Louis le Pieux, de ne pas la troubler dans ses propriétés acquises, mais de l'aider à récupérer celles qu'elle n'avait pas encore recouvrées; enfin de prêter son appui à l'Église romaine pour la défense du royaume de Sicile )>. Othon jure tout cela, et en échange reçoit la couronne. Il venait de parler comme un Gharlemagne. Ne semblait-il pas que les succès d'Innocent III

fussent désormais liés aux siens absolument, et que la comparaison de l'âme et du corps se prêtant aide mutuelle redeviendrait expressive et réelle dans une chrétienté dont Innocent III serait le pape, et Othon IV l'empereur? Aussi va-t-on voir Innocent entrer ouvertement en campagne. Il écrit aux chefs politiques de FAUemagne pour leur expliquer son choix à l'aide des mêmes arguments développés dans la « Délibération ». En même temps, il essaie de gagner à la cause d' Othon toutes les influences étrangères, spécialement Philippe- Auguste. A celui-ci il montre, — ce qui n'était point exagéré — , que si le Staufen triomphait et s'emparait de la Sicile, il deviendrait un péril pour l'Europe. Sans doute; mais ce sont les intérêts français qui préoccupent d'abord le Capétien : or, le candidat pontifical n'est-il pas en même temps le neveu de ce maudit Plantagenet qui détient encore toute une partie de la France de l'Ouest? Dans de telles conditions, comment pourrait-il le patronner? Philippe- Auguste n'était pas un rêveur; politique réaliste, il comprenait que, somme toute, la question italienne ne regardait qu'incidemment la France; il n'avait que faire dans ce guêpier, où plus tard se fourvoieront les Valois aventureux. Le Sud lui importait donc assez peu; c'étaient l'Est et l'Ouest qu'il fallait garder, et n'aurait-il pas tout à craindre le jour où l'oncle tiendrait les bords de la Garonne et le neveu les bords du Rhin? Au coûts d'une entrevue avec Othon, il lui a déjà dit ironiquement : « Si vous devenez maître de l'Allemagne, je m'engage à vous faire cadeau, moi, des trois meilleures villes de mon royaume, Paris, Étampes et Orléans. » Sur ce point il demeurera intraitable : en vain Innocent III lèvera-t-il l'interdit qui pesait sur le royaume, en vain essaiera-t-il d'amener la paix entre France et Angleterre, le Capétien ne voudra rien entendre. Pour être du parti de la papauté, il attendra le jour où la papauté cessera d'être du parti d'Othon; et alors, on verra Bouvines.

Tandis qu'Innocent III essayait de persuader tout le mondfc, le Staufen ne demeurait pas inactif. De son élection, il fit aussitôt une affaire nationale : pourquoi cet évêque de Rome venait-il se mêler des affaires allemandes? Chacun chez soi. « Si le pape ne veut pas de moi, dit Philippe aux princes, c'est que j 'ai pris la couronne sans la lui demander. Que devient donc votre indépendance? Impossible désormais de gouverner l'Empire sans devenir la créature du Pontife romain. » A quoi Innocent III pouvait justement répondre, dans une lettre à l'archevêque de Cologne : « Refuser la couronne à qui la réclame au nom du principe d'hérédité, n'est-ce pas défendre la liberté des princes? C'est donc nous qui sommes le champion des libertés allemandes ! » De quel côté se trouvaient ]es bonnes raisons, on le voit facilement. Mais, apparemment l'orgueil national trouvait plus de satisfaction à épouser la cause du Staufen contre la papauté.

Déjà alors, une sève d'anti-romanisme coulait dans les veines allemandes. Le pape, c'était l'Italien, l'étranger; que ne restait-il chez lui et que venait-il faire chez les autres? On oubliait en Germanie qu'Innocent III n'intervenait dans les élections impériales que pour assurer la paix de l'Italie, pour qu'elle ne fût plus ravagée par un Barbcrousse ou un Henri VI; la politique pontificale était avant tout défensive. Mais les Teutons ne regardaient pas plus loin que leurs préjugés et leurs rancunes de parti; ils ne considéraient pas la chrétienté; depuis plus d'un siècle, ils travaillaient à acquérir cette mentalité anti-romaine et anti-catholique qui enfantera la Réforme. Tant ecclésiastiques que laïques, les partisans du Souabe se redressèrent superbement devant Innocent III et le mirent au défi. Le 8 septembre 1201, à la diète de Bamberg, ils rédigèrent un manifeste national. On y nie positivement le droit des évêques de Rome à désigner les empereurs de Germanie; la vérité, affirme-t-on, serait tout à l'inverse; car « jadis les empereurs avaient le droit

de contrôler l'élection pontificale; s'ils y ont renoncé, c'est par respect pour l'Église ». Parmi les signataires, on note les premiers personnages ecclésiastiques de l'Allemagne, un arhevêque de Brème, un archevêque de Magdebourg, les évêques de Worms, de Ratisbonne, de Passau, de Constance, d'Augsbourg, etc.

Ce manifeste insolent, l'évêque de Salzbourg et l'abbé de Salem osèrent bien le porter à Rome avec le margrave d'Ostmark (mai 1202). Tant il est vrai que dans l'Eglise d'Allemagne, le germanisme a déjà étouffé le romanisme; non pas l'Église première servie, mais l'empereur premier servi. A ces prétentions anti- juridiques et anti-historiques de l'orgueil teuton, le pape ne put opposer qu'un nouveau rappel de principes. Il le fit indirectement dans une lettre au duc de Zâhringen, Berthold. D'une part, « la règle est indéniable : l'examen de l'élu appartient à celui qui doit en être le consécrateur >\ D'ailleurs, « faire succéder Philippe à Henri, c'est rendre l'Empire héréditaire, c'est frustrer les autres familles princières de l'espoir de jamais régner ». Si irréfutable que nous paraisse l'argumentation, elle fut pourtant accueillie en Allemagne comme un défi; dans la chronique d'Ursberg, un petit moine osa bien qualifier la réponse pontificale « un tissus d'absurdités et de mensonges ».

Sans se soucier de la fureur des opposants, inspiré par les vues les plus élevées. Innocent III n'en maintenait pas moins son attitude. Ces Allemands ne voyaient pas plus loin que les frontières de leur orgueil national; lui envisageait les intérêts généraux de la chrétienté. Aux yeux d'Innocent, ne fallait-il pas que la question impériale fût bien vite liquidée afin que tous les efforts se portassent vers la grande croisade : faute d'argent les pauvres soldats du Christ se morfondaient en Vénétie, et pendant r^, temps l'Allemagne s'absorbait en querelles intérieures ^.

I. On sait que l'expédition devait subir du fait de Philippe de Souabe un dommage plus direct; beau-frère du prétendant byzan-

Aved'^.nergie audacieuse d'un vrai convaincu, Innocent III sabra dsjis les lignes profondes du haut clergé germanique, à grands coups d'excommunication : sous ses foudres tomberont des évêques comme Ludolphe de Magdebourg, Conrad de Spire, Wolfer de Passau, Anon de Tarentaise, Jean de Trêves, d'autres encore, bref, toute une aristocratie ecclésiastique. Sous ces coups répétés, oïl verra quelques conversions, notamment celle de Conrad de Wurtzbourg, ancien chancelier de Souabe; mais c'est au prix de sa vie qu'il paiera son obéissance au Saint-Siège: un soir, comme il se rendait à sa cathédrale, deux sicaires le poignardèrent traîtreusement ; sa main et ses vêtements ensanglantés furent portés à Philippe comme des trophées.

En réalité, presque partout en Germanie, le schisme impérial amenait le schisme des Églises : à l'évêque d'Innocent III, s'opposait l'évêque du Staufen, au prélat guelfe le prélat gibelin. Querelles de sacristains et de bedauds, pensera-t-on ; non pas, mais luttes inexorables par le fer et le feu. Ainsi, à Mayence, premier siège épiscopal d'Allemagne, le guelfe Siegfried d'Eppstein s'oppose au gibelin Lupold de Schônfeld; de même à Liège, Hugue de Pierrepont bataille contre Henri de Jacea. A la faveur de l'anarchie politique s'installe l'anarchie ecclésiastique, la révolte à l'égard de Rome; c'est l'esprit de la réforme bien avant la réforme. Aux révoltés du xvi^ siècle on a cherché des patriarches, les Gottschalk, les Berenger et les Abailard; les voilà bien plutôt, leurs vrais ancêtres, ces évêques encuirassés qui ne connaissaient d'autre Église que celle du Staufen.

Cependant l'énergie du grand pape se haussait à la hauteur des événements. Rien ne l'ébranlait. -\u même moment, il devait pourtant parer à des diihcultés énormes dans la Péninsule. Durant l'année 1202, à Rome, Inno-

tin Alexis, c'est lui qui, de concert avec le gouvernement vi'mitien, fit dévier la croisade vers Constantinople (1203- 1204).

cent se voit contraint de lutter contre une faction ameutée, et de lui reprendre la tour des Conti, que son frère Richard avait élevée. En Romagne, en Vénétic, en Lombardie grondent les éternelles guerres civiles. Au sud, l'astucieux Markwald d'Anweiler parvient à gagner le chancelier Gautier de Palear; il s'empare de Palerme et du jeune Frédéric. Terre volcanique que cette Italie! D'une année à l'autre les situations y sont changées du tout au tout : 1198 avait consacré le triomphe du pape, ne semblait-il pas que 1202 dût voir son échec complet?

En 1203, la situation ira s'empirant encore. Suscitée par les Orsini et les Poli, une émeute éclatera soudain et envahira Saint-Pierre au moment de l'ofïïce. « Comme nous nous en retournions selon l'usage, la couronne en tête, par les rues de la ville, les insurgés se mirent en embuscade et nous firent en public de tels outrages que nous rougirions de les énumérer. » Le pape, qui avoue lui-même ce triste état de choses, dut s'enfuir. Celui-là qui régit le monde chrétien, n'avait même pas une ville sûre où pouvoir prendre gîte; il erra; on le vit à Palestrina, à Ferentino. Dans le midi, les choses allaient de mal en pis. Sans doute, un Français, Gautier de Brienne, était-il venu y rétablir les affaires du Saint-Siège en écrasant Markwald; mais un autre Allemand, Diepold de Vohlburg s'était installé dans la Fouille, tandis qu'un aventurier italien, Capparone, s'emparait de Palerme. Dans la Péninsule, le pape n'était maître nulle part.

Alors, Philippe crut l'emporter par la diplomatie. C'est le temps où il fait au Saint-Siège des offres faramineuses. Tous les territoires jadis confisqués par l'Empire, il les restituera au Saint-Siège. En Allemagne, les monastères seront réformés et placés sous la direction de religieux rigides, cisterciens, prémontrés ou camaldules. Bien plus, — chose incroyable, — l'Orient verra le Staufen accourir en croisé pour la reconquête des Lieux saints ; et même, s'il est possible, il rétablira l'Église grecque dans l'obédience

de la romaine. Enfin, on esquissait une charmante idylle politique : une princesse de la dynastie souabe ne pourrait-elle se fiancer à un neveu d'Innocent III? Jamais on n'avait vu prince mieux disposé envers la papauté. Mais, pour y croire, quelle naïveté il eût fallu !

De telles promesses de la part du Staufen, ses propres malheurs en Italie, ce n'était pas assez pour abattre l'énergie jamais domptée du grand pape. A ces époques souvent arrivait-il que les situations fussent brusquement changées par un simple combat de partisans, par une entrevue de diplomates : car les forces opposées restaient, somme toute, médiocres, et les hommes toujours vénaux. Les affaires d'Innocent III remontèrent soudain. En Allemagne, grossis de contingents bohémiens et hongrois, les Othoniens du comte palatin Henri infligèrent une défaite sensible aux Philippiens. Situation excellente, écrit alors le guelfe à son protecteur; même il ne craint pas de fixer une date, et toute proche, où les grands feudat aires accourront lui faire leur soumission : la Chandeleur 1204. En Italie, à force d'habileté. Innocent III rétablit aussi les affaires : en 1204, il accorde aux Romains un conseil de cinquante-six sénateurs, et ainsi fait sa paix avec eux. En laissant aux grandes villes de l'Italie centrale leurs libertés municipales et en n'exigeant des cités lombardes que la reconnaissance d'Othon, il parvient à s'y conserver une popularité. A Test, la prise de Constantinople par les croisés, la fondation de l'empire latin, le choix de Baudouin de Flandre comme empereur, assurent au pape l'influence. Qu'il parvînt de même à asseoir son candidat sur le trône de Germanie, et cet idéal d'une chrétienté" paisible et unifiée prendrait corps réellement.

Hélas ! l'Allemagne restait toujours la terre classique du désordre et des compétitions. Le possible, et même un peu l'impossible. Innocent III le faisait pour assurer le succès d'Othon. Impérieusement, il exigeait des princes ecclésiastiques qu'ils se prononçassent en sa faveur,

et il assurait à ses partisans les nouveaux sièges épiscopaux. Mais, n'y avait-il pas les réfractaires, et aussi les indécis, ceux qui signaient par exemple leurs actes : « regno Ottonis et Philippi, sous le règne des deux empereurs Othon et Philippe » ? La formule ne cessait pas d'ailleurs d'être vraie; et même Philippe semblait gagner du terrain.

Voici chanceler les fidélités guelfes : le propre frère d' Othon, Henri de Brunswick, passe à Philippe poui. une question d'héritage, et aussitôt un tel exemple devient terriblement contagieux. Il est suivi par l'archevêque de Cologne, Adolphe, celui-là qui avait pourtant, le premier, lancé la candidature d' Othon. Le duc de Brabant l'imite, le comte de Hollande meurt; le vide se fait autour d' Othon; Philippe lui enlève ses principaux partisans. Toutes les fidélités à la merci d'une surenchère; nul serment qui puisse tenir devant un beau présent; on avait assez d'orgueil pour s'opposer à Rome; on n'avait pas £Lssez de fierté pour ne pas changer de César. L'exemple le plus fameux est celui d'Hermann de Thuringe qui, pour entretenir sa cour fastueuse, passait d'un camp à l'autre avec une prestesse révoltante. « L'Allemand n'est pas l'ami de l'homme, mais de la fortune, écrit tristement Innocent III, non amicus hominis, sed fortunae; il est comme le roseau qui plie au vent ; il courtise les heureux et abandonne qui ne réussit pas. »

Après un simulacre d'élection, à Aix-la-Chapelle, Adolphe, l'archevêque transfuge, couronna empereur Philippe, « petit-fils de Barberousse ». Maintenant, le Staufen ne pourrait-il se prévaloir d'avoir été intronisé dans la ville du sacre, et par le vrai prélat consécrateur? Excommunié, Adolphe se voit cité en cour de Rome. De fait, c'était un vrai César allemand, un vrai Staufen, un véritable ennemi du pape et de l'Italie que ce traître venait de couronner. A peine couronné, Philippe envoyait dans la Péninsule Ludolf, évêque de Mayence, afin d'y

revendiquer les droits impériaux sur les Marches, et sans doute même sur le territoire pontifical ; Ludolf s'emparait d'Ancône et de Spolète, mais il ne put rien en Sicile où Innocent III s'était acquis l'amitié du nouveau conquérant, Diepold de Vohlburg, en le reconnaissant régent. Innocent III restait donc toujours debout; la fortune pouvait plier; lui, ne pliait pas.

A moitié vainqueur, Philippe l'emporterait-il? Pour cela, il fallait qu'il s'emparât de Cologne, clef de la résistance guelfe. Cologne était défendue par Othon lui-même et par les fidèles bourgeois. Sans succès, Philippe accourt l'assiéger en 1205 ; mais en 1206, il revient et défait complètement son rival sous les murs de la ville, qui capitule (bataille de Wassenburg, 29 juillet 1206). Othon passe en Angleterre; le succès de Philippe paraît définitif. D'ailleurs, en Italie, les affaires pontificales restent toujours dans un état précaire; c'est à grand'peine que le frère d'Innocent III, Richard, défend la campagne romaine contre les barons allemands, tandis qu'en Sicile la lutte de Diepold de Vohlburg et du chancelier Gautier de Palcar met le comble à l'anarchie. Cependant, telle est l'énergie d'Innocent III qu'en présence d'une situation aussi difficile et quasi désespérée, il ne cède pas; il consent à parlementer avec Philippe, il ne consent pas à le reconnaître ouvertement.

A ce moment, le Souabe s'emploie de toutes manières à capter la confiance du Saint-Siège; non seulement, il renouvelle ses promesses politiques, mais sur l'essence même du pouvoir pontifical, il parle maintenant comme un pur théologien de l'Église romaine : « Vous tenez de l'Apôtre une plénitude de puissance telle, écrit-il à Innocent, que vous n'êtes justiciable de personne. » Innocent prend bonne note de ces intentions excellentes, il les déclare « conformes à la vérité catholique ». Mais s'engager envers le Staufen, il ne s'empresse pas de le faire. Il en a tant entendu des chansons menteuses, il en a tant vu

des palinodies, qu'il serait bien inexcusable de se laisser prendre cette fois-ci. Enfin, en 1207, il envoie en Allemagne deux légats, les cardinaux Léon de Sainte-Croix, et Hugolin, évêque d'Ostie (le futur Grégoire IX). Au mois d'août, à la diète de Worms, Philippe se voyait relevé de l'excommunication. Pourtant le pape se défend bien de « pencher à droite ou à gauche », à guelfe ou à gibelin. Père de tous les chrétiens, il ne pouvait pas ne pas admettre à soumission un pénitent, fût-il un Staufen. Voilà ce qu'il a consenti, rien de plus. Néanmoins, les barrières étaient de fait abattues; s'entendre avec le Staufen, ne devenait plus impossible. A la papauté revenait sans doute la confirmation de l'élu; mais une fois supprimés les empêchements dirimants, serait-il prudent et sage de lutter contre l'opinion générale, si l'opinion générale se prononçait pour Philippe ? Aux répugnances et aux appréhensions justifiées s'opposait dans l'âme du grand Pontife le désir de la paix; la haine sans repentance, la guerre pour la guerre, il ne l'avait jamais voulu. Ainsi s'explique qu'il ait demandé aux compétiteurs un armistice d'un an.

Trêves menteuses ! Dès le printemps de 1208, Philippe battait déjà le rappel de ses partisans dans les diètes d'Aix-la-Chapelle et de Bamberg; Othon IV se préparait à une défensive opiniâtre quand le glaive d'un assassin vint soudain tout trancher dans le sens des désirs pontificaux ! Furieux que Philippe lui eût refusé en mariage une de ses filles, Othon de Wittelsbach, comte palatin de Bavière, pénètre une après-midi dans sa chambre, lui transperce la gorge de son épée et s'enfuit. Bruyamment, les Allemands pleurèrent celui que déjà ils regardaient comme leur empereur. A les entendre, l'illustre victime n'était autre « qu'une étoile brillante, un rossignol incomparable, la perle des rois ». Déjà ils gémissaient sur l'anarchie que de nouvelles compétitions allaient causer dans le pays. « Plus de roi, plus de loi, dit un moine de Saint-

Gall; l'Empire est un corps sans tête; l'avenir appartient aux méchants. »

L'avenir était à Innocent III. Par l'entente du sacerdoce et de l'Empire, l'Allemagne, l'Italie et la chrétienté allaient-elles enfin trouver le repos? Avec une rapidité aussi inouïe que ce coup de fortune, on vit les anciens partisans de Philippe se précipiter vers Othon pour lui porter leurs hommages : évêques, princes, conseillers du feu duc, même le chancelier Conrad de Spire, et le maréchal Henri de Calden se soumirent. Occupé à pacifier le royaume de Naples, Innocent III se trouvait au Cassin quand il apprit la nouvelle de la mort de Philippe; il fit aussitôt savoir à tous les princes sa volonté de faire reconnaître Othon, et il y travailla à grand renfort d'habile diplomatie.

Tâche assez aisée, d'ailleurs; le parti gibelin fondait comme beurre au soleil. Le seul obstacle sérieux eût pu être Philippe- Auguste, toujours opposé à la candidature du neveu de Jean sans Terre. Il essaya bien de susciter au guelfe un rival, Henri de Brabant ; mais même avec les trois mille marcs d'argent qu'il lui avança assez chichement, que pouvait ce petit prince lorrain contre celui que l'Allemagne acclamait et que le pape protégeait? A la diète de Francfort (ii novembre 1208), Othon fut proclamé roi; selon la vieille formule attribuée à Charlemagnc, il jura« de maintenir la paix sur terre et sur mer »; et — ce qui valait mieux que tous les serments de Teuton, — il se fiança à la fille aînée de son ancien rival, Béatrice, âgée de dix ans. Réconcilier les deux maisons, assurer au nouvel empereur la gérance des domaines de la maison de Souabe, tel serait le résultat de cette combinaison matrimoniale.

Que manquait-il encore à Othon? Une seule chose, la piestigieuse authcntication qui lui viendrait de son couronnement à Rome. Il dépêcha au pape des envoyés pour traiter de la date. Enfin Innocent III croyait toucher

à l'idéal du moyen âge : la Chrétienté régie par une autorité spirituelle unique, et protégée par une autorité temporelle unique. Mais pour cela, ne fallait-il pas que l'autorité spirituelle fût à l'abri des retours de fortune, ne fallaitil pas que le pape devînt puissant en Italie? A Othon, Innocent III spécifiait donc nettement ce qu'il « devait » lui accorder. Reconnaissance et protection impériales pour tout le Patrimoine, y compris les Marches, le duché de Spolète, l'exarchat de Ravenne, la Pentapole, les biens de la comtesse Mathilde en Toscane. C'était très sage : la sécurité du pape et la tranquillité de l'Italie ne requéraient-elles point un État de l'Église fort. Reconnaissance également de la suzeraineté pontificale sur le royaume de Naples. C'était très légitime encore. Car si la Sicile ne restait pas à la dévotion du pape, elle lui serait un perpétuel souci, et son alliance possible avec les Teutons rendrait toujours menaçante l'invasion germanique; le protectorat effectif du Saint-Siège sur la Sicile était la seconde condition nécessaire de la paix italienne et pontificale. A nombre d'historiens, de telles exigences ont paru odieuses; ils parlent des ambitions temporelles d'Innocent III. Pourtant, franchement acceptées par Othon, ces clauses procuraient la vraie solution de la querelle du sacerdoce et de l'Empire : l'Italie était libre et le pape avec elle. Dernière précision : l'empereur devrait renoncer à toute intervention dans les élections ecclésiastiques : au chapitre, l'élection du candidat; au prince, le seul don de l'investiture laïque. Ainsi se trouverait résolue au mieux, selon les clauses du vieux concordat de Worms (1122), l'éternelle question des investitures. Car Innocent III ne distinguait pas, comme on le fait aujourd'hui, la thèse idéale et l'antithèse, autrement dit la solution réclamée par les événements; pour lui, la thèse existait seule; c'étaient les circonstances qui devaient se plier aux principes, et non pas l'inverse ; dans la chrétienté d'Innocent III, le Christ doit régner en maître.

Telle était la teneur de la fameuse charte signée à Spire le 22 mars 1209. Othon ne fit pas difficulté d'admettre ces conditions; il en scella même l'acceptation en se servant d'une formule pleinement déférente : « Othon, par la grâce de Dieu et du pape, roi des Romains et toujours auguste. » Après avoir reçu à Wurtzbourg l'hommage des derniers retardataires, après avoir solennellement contracté ses fiançailles avec Béatrice, il s'apprêta à descendre en Italie.

Innocent III, pourtant, se montrait moins enthousiaste. Du jour où il devient empereur, un candidat, même guelfe, ne peut être que gibelin, autrement dit partisan de l'impérialisme et du pangermanisme chers au Staufen. Tant qu'on a besoin du pape pour lutter contre un concurrent, on épuise à son profit le vocabulaire de la reconnaissance et de la piété filiales, on promet de tout concéder, même et particulièrement les territoires qui ne vous appartiennent pas encore; dès qu'on a ceint l'altier diadème, on ne se souvient plus de rien; à l'humilité timide font place les sommations arrogantes, les menaces de tout détruire. Reconnu empereur, mais non encore couronné, Othon n'avait pas été sans donner déjà des inquiétudes au perspicace Innocent. Un légat l'avait précédé en Italie, Wolfer d'Aquilée; jadis serviteur du Staufen, ce prélat changeait volontiers de maître, mais sans changer de principes; comme Raynald de Dassel ou Philippe de Heinsberg, cet homme d'église était Allemand, et non pas autre chose. Il arriva en Italie investi par son maître de pouvoirs s'étendant non seulement à la Lombardie et à la Toscane, mais encore au duché de Spolète, à la Marche d'Ancône et à la Romagne. N'était-ce pas mordre déjà dans l'État pontifical? Innocent III le fait discrètement entendre, lorsqu'il lui octroie des lettres de créance auprès des cités lombardes et toscanes, « celles du moins qui relèvent de l'Empire »; et quant au territoire de la comtesse Mathilde, il spécifie nettement que toutes les

( ex. MICHACL'8 N*

restitutions obtenues par le légat impérial le seront au profit de la papauté. Othon IV ne l'a-t-il pas promis? Autres prétentions impériales : dans une lettre à Innocent III, Othon ose bien se plaindre du petit roi de Sicile, Frédéric- Roger, le pupille de la papauté. A l'entendre, ce jeune Staufen ne cherche qu'à troubler la paix de l'Empire. D'ailleurs, l'appelle-t-il simplement « le fils d'Henri VI », sans plus, comme pour marquer l'intention de lui ravir, à la première occasion, son titre de roi. Innocent répond en spécifiant que « son cher fils, l'illustre roi de Sicile », lui est attaché par les liens de la fidélité et du vasselage. Ainsi, avant même toute entrevue, les idées du Welf et celles d'Innocent III se heurtaient déjà. Contre les exactions du légat Wolfer en Italie, le pape envoie à l'empereur des réclamations motivées que déjà celui-ci n'a plus le temps d'entendre.

Il est tout à son prochain voyage dans la Péninsule. A Augsbourg, il a rassemblé une trop imposante armée, six mille chevaliers avec une suite nombreuse de fantassins. Par les rudes pentes du Brenner, il pénétra dans la riante vallée de l'Adige; il semblait que tout lui fît fête, la nature et les hommes. En général, les cités démocratiques, comme Milan, Brescia et Plaisance, étaient demeurées guelfes et papales, tandis que les villes aristocratiques, comme Ferrare, Pavie et Crémone, avaient plutôt désiré le triomphe du Staufen. Cependant, heureuses de l'issue de ces interminables luttes, toutes auguraient une ère de paix. Bien que tremblant un peu à l'appioche de ces Allemands qui si souvent les avaient pillées, les cités lombardes firent grand accueil à Othon, notamment Milan. Envers toutes, il s'engageait beaucoup. Car les débuts d'un empereur comprennent deux phases tout opposées : promettre d'abord au pape les villes d'Italie pour se faire reconnaître par lui; promettre ensuite aux villes d'Italie un maximum de liberté pour obtenir leur appui contre le pape. Félonie et marchandage, tel est

alors le métier d'empereur; il entre en Italie comme un maquignon dans une foire.

Le pape attendait à Viterbe; Otlion se rendit près de lui et y resta deux jours. « Combien de fois, dans des circonstances semblables, aux portes mêmes de Rome, les papes n'avaient-ils pas fait renouveler aux souverains allemands qu'ils allaient couronner, les serments qui garantissaient leurs droits sur Rome, sur son Patrimoine, sur les biens de la comtesse Mathilde, et sur la traditionnelle donation? Innocent III avait obtenu sous ce rapport, par le moyen de ses légats, plus qu'un empereur n'avait jamais promis. Mais, il était sans doute allé jusqu'à Viterbe pour obtenir le renouvellement public et peut-être écrit de ces serments. Il n'ignorait pas que le welf Othon prêtait l'oreille aux conseils de tous les anciens amis de Philippe de Souabe, devenus les siens, de son chancelier Conrad, de son maréchal de Calden, et de plus d'un évêque allemand. Il ne lui échappait pas qu'Othon IV traitait avec les mêmes égards les partisans de ses anciens adversaires et ceux de sa maison, les amis de Rome et ceux de l'Empire. Un homme d'État vieilli comme Innocent dans les traditions de Rome, n'en était pas d'ailleurs à croire que la reconnaissance enchaînerait toujours Othon, ou que son origine guelfe, mitigée d'ailleurs par un mariage gibelin, défendrait celui-ci de la politique vraiment impériale et allemande. Pour la première fois, après tant de messages échangés, se trouvaient en présence ce pape âgé de cinquante ans, rompu aux affaires et si grand connaisseur d'hommes, et ce fils d'Henri le Lion, ce neveu de Richard, jeune encore, à peine âgé de trente ans, souple et arrogant, humble et vaniteux, grand faiseur et petit teneur de promesses... Othon n'en était plus au commencement de son règne; ni même au lendemain de la mort de Philippe de Souabe... Il avait traversé triomphalement l'Allemagne et l'Italie. La confiance, les fumées de l'orgueil lui montaient à la tête. « Étaient-ce bien les secours, les

excommunications de Rome qui lui avaient valu l'Empire? Un hasard, l'assassinat de Philippe de Souabe ne l'avait-il pas fait tout à coup roi? » D'ailleurs, il avait là 6,000 hommes bien armés, et même dans une discussion diplomatique cet appoint n'est jamais dédaignable. Aussi Othonput-ii se montrer très réservé et ne s'engager à rien. Qu'on vînt donc lui prendre ce qu'il ne donnait pas ! « Toute l'habileté italienne d'Innocent échoua contre cette subjectivité germ.anique qui ne tient jamais compte que de son propre sens (Eigensinnigkeit) , et qui ne se détermine qu'en vertu de son intérêt (Eigennutz) ^. »

Par contre, Innocent III sut bien lui rendre la monnaie de sa pièce, une monnaie sans effigie impériale; il lui fit non pas un couronnement prestigieux à la Charlemagne, mais un couronnement minuscule, un couronnement au rabais. Selon une distinction très nette, il le nomma empereur, mais ne le consacra pas tel de droit divin ( imper ator nominatur ut dominus, consecratur ut non dominus). Il ne fallait donc pas qu'Othon s'abusât; il avait le nom d'être celui qui commande, mais il n'en détenait pas le pouvoir consacré. Non pas à lui, mais au pape le sacerdoce suprême qui imprime au monde sa direction. L'imperium véritable, l'empire sur la chrétienté était à Innocent, de même que dans le composé humain Fimperium est à l'âme. Rappel authentique de la grande théorie médiévale : le pape commande, l'empereur est son bras droit pour l'exécution. Devant un prince qui semblait déjà prêt à l'oublier. Innocent III le proclamait avec insistance.

La cérémonie se déroula sous une demi- menace; près du Pont Saint-Ange, les chevaliers allemands contenaient avec peine la populace plus ou moins ameutée ; Innocent III minimisait la cérémonie; mais les Romains eussent voulu la supprimer tout à fait. Cependant, Innocent prenait le

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