‹ Guelfes et gibelinsChapitre 23 sur 38 · I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. IV, pp · texte numérisé non relu

I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. IV, pp

temps d'expliquer à Othon le symbolisme des insignes : le glaive à deux tranchants signifiait qu'appelé à châtier les autres, l'empereur « devait commencer d'abord par se délivrer de ses propres vices »; la boule d'or renfermant de la poussière et de la cendre « rappelait sous l'éclat extérieur de l'Empire, la fragilité temporelle ». Ainsi se poursuivait le rappel très clair des principes; au dire même d'un témoin, le pape n'aurait livré les insignes à Othon qu'après le couronnement, lorsque celui-ci l'eut escorté jusqu'au pont Saint- Ange, au milieu d'une foule agitée.

Othon sortit de la grande cérémonie extrêmement déçu. Qu'il y avait loin d'un tel couronnement à celui de l'an 800 ! Alors, pape, empereur et peuple ne faisaient qu'une âme et qu'une joie; aujourd'hui, c'était le tiraillement, la mésentente, la guerre déjà : car les bagarres avec les Romains avaient fait couler du sang allemand. N'était-ce pas payer bien cher une cérémonie plutôt humiliante? Innocent III pria Othon de quitter la ville dès le lendemain : décidément à Rome l'Allemand était toujours l'ennemi.

Othon voulut résoudre les problèmes pratiques avec la même rigueur qu'Innocent avait montrée pour trancher les questions de principes. Il désirait même r,ue le pape se dérangeât pour venir le trouver; sinon, il était prêt à rentrer dans Rome qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Innocent III se récusa, prétextant « l'état de la ville )\ Au fond, la grande affaire à solutionner, n'était-ce pas la question territoriale, la question romaine? Mais faute de la débattre de vive voix avec le pape, Othon se chargea bien de la résoudre lui-même à l'allemande. Sans doute, s'était-il engagé auprès d'Innocent III à restaurer l'État pontifical dans son acception la plus large : Marches, Romagne, Toscane. Mais il avait promis aussi aux princes l'intégrité de l'Empire, et cette intégrité réclamait les territoires italiens. D'où conflit entre les serments.

Othon l'eut bien vite supprimé. Partout en Italie, il rétablit l'influence allemande. Les droits impériaux sont revendiqués en Toscane, la Marche d'Ancône est livrée au marquis d'Esté, Azzo, et celle de Spolètc à Diepold, l'intrigant Teuton qui déjà a troublé la Sicile. Dans le nord, Vénétie, Lombardie, Piémont, Othon essaie de réaliser l'unité à son profit ; il établit des podestats impériaux dans certaines places comme Ferrare et Brescia; bien plus, il sollicite et obtient des secours en argent et en hommes; ne voit-on pas Milan et Parme lui en fournir dans la mesure de leurs moyens? Enfin, — ce qui est un comble, — ne songe-t-il pas à restaurer la puissance allemande en Sicile? Déjà il contracte alliance avec Pise, qui lui fournira une flotte. Bref, ramener la Péninsule à l'état où elle se trouvait sous Henri VI, refaire une Italie impériale et anti-papale, tel apparaît le but du nouvel empereur. Ce welf, mais il est plus gibelin que tous les gibelins; en vérité un empereur ne peut être que gibelin.

Innocent voit le péril. Comme jadis Alexandre III, il s'emploie à former une ligue de cités dans laquelle entreraient Pérouse, Vérone, Pavie, Plaisance. En même temps, il essaie d'intimider Othon par des reproches : « As-tu donc oublié que nous t'avons fait ce que tu es? Arrête-toi tandis que tv le peux encore, et songe au sort funeste de Nabuchodonosor. » Ces réminiscences bibliques n'eurent aucun effet sur le César enorgueilli. « Tout cela, c'est de la phrase en pure perte, répliqua-t-il. Au pape le pouvoir spirituel, à moi tout le temporel. » Et sans s'arrêter, il poursuit son but ; avec une armée que conduit Diepold, par la marche de Spolète, il envahit le royaume de Naples, s'empare de San-Germano, du Mont-Cassin, de Capoue; la Basilicate et la Calabre lui font leur soumission; la Sicile est menacée, et le jeune Frédéric- Roger n'a plus qu'à se jeter à la mer et à passer en Afrique. Péril immense, heure suprêmement critique, nulle menace aussi imminente depuis l'époque d'Henri VI.

2. Innocent III patronne Frédéric- Roger contre Othon : BouviNES.

Sans hésiter, Innocent III lance contre Othon une foudroyante excommunication, et délie ses sujets du serment de fidélité. En ce temps-là, une telle arme spirituelle était encore terrible; outre qu'elle s'imposait aux consciences, ne signalait-elle pas ouvertement à la chrétienté entière que se rouvrait la lutte séculaire entre le pape et l'empereur? Les deux camps se reformaient. L'anathème pontifical à peine fulminé, déjà les tentatives impériales de conciliation entre les villes du Nord tombent à rien : Plaisance, Alexandrie, Bologne, Milan vont à Othon; mais Ferrare, Vérone, Brescia, Ravenne vont au parti du pape; l'unification impériale est brisée, à peine entreprise. En Allemagne, n'ayant accepté Othon qu'à regret, tout ce qui se disait Staufen, lève la tête et s'agite. Dès septembre I2II, réunis à Bamberg, l'archevêque de Mayence, Siegfried d'Eppstein, et le landgrave Hermann de Thuringe se déclarent en faveur du jeune roi de Sicile, Frédéric-Roger. Une diète se tient bientôt à Nuremberg, qui l'élit « roi des Romains pour être couronné empereur ». Deux délégués, Henri de Nifen et Anselme de Justingen, sont aussitôt dépêchés afin d'annoncer la décision au pape et à Frédéric.

Que va faire Innocent III? Les mêmes raisons qui militaient jadis contre Philippe ne semblent-elles pas plaider encore contre Frédéric- Roger? Lui aussi appartenait à cette famille dont Innocent avait écrit à Philippe-Auguste: « Ne vous fiez pas à cette race des Staufen; n'essayez pas d'apprivoiser les tigres. » Pourtant, le pape n'hésita pas, cette fois; il prit lui-même le rejeton des grands fauves et le présenta à l'Allemagne et au monde comme son candidat. Pour ce faire, le pontife avait d'abord une raison très grave : la menace directe d'Otlion. Qui lui opposer si ce n'est ce Hohenstaufen, le seul candidat acceptable, le

seul qui, par le prestige de ses ancêtres, pût rallier à lui une partie de la Germanie et la retourner contre Othon? Par ailleurs, Innocent III ne pouvait-il espérer que cet éphèbe qui lui devait tout, serait déférent à l'égard de la papauté, et resterait à son égard comme un pupille docile? Si gentil dans l'encadrement de ses cheveux blonds, cet adolescent ne pouvait avoir déjà les griffes du tigre ; en tous cas, il les rentrait bien. Enfin, par ce choix pontifical, n'apparaîtrait-il pas clairement à l'Italie, à l'Allemagne et au monde que le pape n'est pas un bénisseur surnuméraire, mais que vraiment il confirme l'empereur, qu'il lui donne la couronne comme autrefois Léon III à Gharlemagne? Si souvent isolées, les vraies théories réapparaîtraient victorieuses; elles seraient vengées des affronts à elle imposés par les Barberousse et les Henri VI. « L'Empire, disait à cette époque l'Anglais Gervais de Tilbury, n'appartient pas à celui à qui l'Allemagne le donne, mais à celui à qui le pape le décerne. Il n'est donc pas à Othon, mais au Christ, à Pierre. » Si chers à Innocent III, ces principes allaient recevoir, par le fait du jeune Frédéric, un éclatant confirmatur. Le pape se laissa bercer de cette espérance. En juin 1211, dans un retentissant manifeste, il compare Othon à Saùl, Frédéric- Roger au petit David, et il proclame que « Dieu a décidément réprouvé Saiil, lui substituant un plus jeune dans le royaume ».

Othon a compris l'immensité du péril. Effrayé, il confie ses intérêts italiens à Diepold, et bien vite repasse les Alpes. Déjà gronde la révolte et se multiplient les défections. Les assemblées que tient Othon à Francfort et à Nuremberg sont pâles; plus ou moins il se sent abandonné. Pour ramener à lui la féodalité gibeline, il consomme, au château de Nordhausen, son mariage avec la jeune Béatrice, la fille du Souabe. Mais, soudain, durant les fêtes nuptiales, la nouvelle impératrice meurt, empoisonnée, dit-on, par une Italienne jalouse. Ainsi se rompait le frêle

lien qui prétendait réconcilier les familles séculairement rivales; on eût dit qu'une Providence mystérieuse, qui servait bien les papes, travaillait toujours à brouiller les deux maisons, les deux Allemagnes, quelque effort humain qu'on fît pour les unir.

Autre malheur pourOthon : Frédéric- Roger arrivait. Le jeune roi était venu de Sicile à Rome; tous les engagements exigés, il les avait pris, y compris celui de ne jamais réunir sur la même tête les couronnes de Germanie et de Sicile; en foi de quoi, il faisait couronner à Palerme son fils Henri, âgé seulement de quelques mois (février 1212). Appuyé sur cette garantie, le pape le reconnaissait empereur; il lui octroyait du crédit et de l'argent.

Jeune et brave, ne doutant de rien, Frédéric se fraie un passage à travers les cités lombardes ; en vain les Milanais essaient-ils de l'enlever au passage du Lambro; comme par miracle il leur échappe, arrive à Trente, oblique à l'est à travers l'Engadine et les Grisons, franchit les Alpes aux endroits les plus difficiles, et débouche dans l'évêchédeCoire où déjà se rangent derrière lui les révoltés. Il entre à Constance malgré Othon, bientôt réduit à s'enfuir dans la Forêt-Noire. De Souabe, des chevaliers accourent en nombre rejoindre leur Staufen. Il remonte en vainqueur à travers l'Allemagne. Par sa jeunesse, par sa beauté, par l'éclat incomparable de sa lignée, par les promesses et les bénéfices qu'il semait avec prodigalité, il opérait toutes les séductions. En vain, Othon essayait-il de le déconsidérer en le représentant comme « le roi des prêtres »; la faiblesse du welf n'était -elle pas précisément d'avoir contre lui le grand prêtre? Vers lui afiluent les nouvelles de nombreuses défections; il recule devant l'heureux rival, et s'en va se retrancher dans l'archevêché de Cologne, son vieux fief. La situation d'Otbon semble devenue aussi lamentable qu'aux plus beaux jours de Philippe; tout cela, parce qu'un pape désarmé a lancé contre lui l'excommunication.

Rien pourtant n'était fini. L'histoire des années précédentes ne prouvait-elle pas qu'on pouvait avoir des partisans, et nombreux, qu'on pouvait même posséder la vallée du Rhin et s'y promener à l'aise du nord au midi et du midi au nord, sans parvenir à terminer la lutte. Or, il fallait qu'elle linît, que la chrétienté se reposât de tant de guerres, et que l'on vît enfin réalisée cette société idéale où, l'Italie et l'Empire étant unis, tous écouteraient docilement les hautes directions du pape. Afin d'arriver à une décision, et pour éviter que la querelle ne s'éternisât dans des échauffourées de féodaux allemands, le Pape tourna le conflit à des proportions européennes, exigeant des rencontres mortelles et des solutions radicales; en place de cent combats obscurs et stériles, une seule bataille glorieuse et décisive, en un mot Bouvines.

Plus d'une fois, Innocent III avait essayé d'intéresser Philippe-Auguste à sa cause. Peines perdues, tant que la papauté avait patronné le guelfe, neveu de Jean sans Terre. Maintenant, le Capétien allait changer; la guerre contre Othon, n'était-ce pas sa guerre à lui? Pourtant, il se récusa d'abord. Jusqu'au jour où Othon ne fut plus le maître dans la Péninsule, il resta insensible aux appels désespérés d'Innocent. Se lancer dans d'aventureuses expéditions italiennes, alors que l'Anglais l'épiait de l'autre côté de la Manche, ce n'était pas dans son programme. Sur le ton d'une pitié presque comique, il avait répondu à Innocent : « Nous sommes bien désolés que le soi-disant empereur ait la possibilité de vous faire du mal, et cette pensée nous remplit le cœur d'amertume. Quant à vous envoyer par mer deux cents chevaliers, comment pourrions-nous le faire, puisque la Provence est un territoire impérial, et que les ports de ce pays appartiennent aussi à l'Empire? » Le Français avisé suggérait d'ailleurs au pape les bons moyens : excommunication d' Othon, envahissement de la Germanie au profit d'un nouvel empereur. Quelle bonne expédition on pourrait faire alors.

et combien volontiers il en serait ! « Il faut, disait-il, des lettres de vous qui délient tous les sujets d'Othon de leur serment de fidélité et leur donnent l'autorisation d'élire un autre empereur. Alors, l'été prochain, nous nous mettrons en campagne et entrerons dans l'Empire avec notre armée. » Excellent avis : à la sagesse rien ne manquait : l'arme spirituelle préparerait le succès guerrier qu'on irait remporter aux marches de l'Est.

Or, maintenant, en 1212, Innocent III avait réalisé la première partie du projet : l'excommunication d'Othon. Le jeune Frédéric n'était-il pas là sur les bords du Rhin, ne demandant qu'à lier sa cause à celle du roi de France? Celui-ci ne se fit plus prier; il accepta une entrevue. Maître du cours du Rhin, Frédéric put venir jusqu'en Lorraine et y rencontrer le prince Louis, fils aîné de Philippe-Auguste. L'alliance fut signée contre Othon et Jean sans Terre; la France avancerait 20,000 marcs au prétendant. « Le pape n'était plus seul à faire des empereurs ; la royauté française s'en mêlait. Elle prenait les princes d'Empire à sa solde : fait nouveau et grave dans la situation européenne. Profiter des divisions de l'Allemagne, les entretenir, corrompre les princes de l'Empire pour empêcher dans ce pays la constitution d'un pouvoir fort, cette politique de la monarchie française, qui deviendra traditionnelle, date réellement de Philippe- Auguste. Les derniers Capétiens, les Valois, les Bourbons, n'ont fait que marcher dans la voie qu'il avait tracée ^. » L'entrevue avait eu lieu à Vaucouleurs, petite ville obscure mais prédestinée, où à deux siècles d'intervalle furent prises des décisions d'une portée immense pour l'avenir de la France : Bouvines et Patay s'y préparèrent.

Duremt toute une période, l'alliance demeura latente. Sans doute profita-t-ellc à Frédéric qui, avec les marcs du roi de France, acheta les féodaux allem.ands, tous à vendre

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