I. LucHAiRE, Innocent III, Rome et l'Italie, p
cette lutte du sacerdoce et de l'Empire est un « dramatique conflit d'idées ».
Cependant, de mesquines rivalités rapetissaient et localisaient souvent la querelle. En pratique, les multiples acteurs du drame luttaient avant tout pour une patrie étrangement limitée ; chaque ville, petite ou grande, pensait d'abord à ses intérêts, opposés à d'autres intérêts locaux, ceux de deux ou trois villes voisines; conflits restreints, toujours les mêmes, comme entre deux propriétaires voisins les questions de cadastre et de mur mitoyen. Ces appétits communaux se groupaient, se liguaient les uns contre les autres, puis, dans l'espoir de triompher plus facilement, se mettaient sous le patronage d'un des deux grands lutteurs, le pape et l'empereur. Comme les intérêts étaient multiples et opposés, l'empereur ne pouvait contenter tout le monde ; en se déclarant pour telle ville, il s'inscrivait dès lors nécessairement contre telle autre; on était gibelin ou guelfe selon qu'on avait vu l'empereur épouser votre cause ou lui préférer celle d'une cité rivale.
« La loi de toutes ces péripéties se dégage d'elle-même; elle n'a rien d'obscur, ni de compliqué. La fidélité désintéressée n'existe pas, personne ne s'en piquait au début, et même de longues luttes soutenues en commun ne réussissent pas à la créer. Que l'empereur repousse une prétention ou l'accueille, qu'il alarme un intérêt ou le rassure, qu'il donne tort à celui-ci et raison à celui-là, c'en est assez pour transformer la docilité en rébellion et l'hostilité en dévouement. Il dépend de lui de choisir pour ses amis à peu près qui bon lui semble, parce qu'il n'y a presque personne qu'il ne possède les moyens de séduire. En revanche, il ne dépend pas de lui de ne pas choisir et d'avoir tout le monde; préférant celui-ci, il écarte ceux-là. Car s'il est en soi à peu près indifférent à chacun d'adhérer à un parti ou à un autre, il ne l'est pas de savoir qui l'on y rencontrera. On ne veut pas, sous
prétexte d'union et de discipline, être obligé de faire bonne mine à ses ennemis personnels et peut-être de leur céder quelque chose. L'empereur ne peut rien pour aplanir des litiges où se heurtent des prétentions irréductibles. Dans la mesure très large où l'attitude des villes et des seigneurs de la Haute Italie est la conséquence de leurs relations mutuelles, il n'a sur elle aucune action. Parfois, ces relations se modifient d'elles-mêmes. Alors, il en est de même des alliances. Entre deux villes longtemps amies une querelle vient à surgir ; aussitôt elles éprouvent le besoin de s'orienter de côtés différents. Au contraire, deux villes jusqu'alors ennemies sont rapprochées par quelque intérêt nouveau plus fort que les anciennes rancunes : elles parviennent à régler leurs difficultés particulières; tout de suite, il leur paraît naturel de combattre sous le même drapeau. Mais plus souvent encore, deux adversaires demeurant d'ailleurs sur leurs positions, l'un d'eux, rebuté par un mauvais procédé, intimidé par une menace, gagné par une surenchère, désire abandonner la ligue pour l'empereur, ou l'empereur pour la ligue. Il faudra donc qu'il entre dans le parti de l'autre, de l'adversaire. Mais il n'y restera pas avec lui. Il n'y entrera que pour l'en chasser. Tôt ou tard, obéissant à une loi fatale, l'autre exécutera le mouvement inverse. Ils se retrouveront dans des camps opposés. Ils auront remis d'accord leur politique générale et leur politique locale; comme toujours, c'est la première qui sera réglée sur la seconde. Quant aux partis, ils n'auront fait qu'échanger entre eux leurs membres.
« C'est ainsi qu'ils se transforment d'ordinaire non par des défections ou des accessions en masse, mais par une série de permutations individuelles. A peine à ce propos est-on fondé à parler de revirement; car on n'a changé que de camp, de drapeau, de serment, de principe et de souverain. Tout cela a été fortuit au début, et reste toujours accessoire. L'essentiel subsiste : chacun de ces couples d'ennemis
irréconciliables demeurent attachés au flanc l'un de l'autre. Tout cela est antérieur, et en soi étranger, et à l'intervention de Frédéric dans la Haute Italie, et à sa rupture avec le pape. Il se serait désintéressé des affaires lombardes qu'on aurait vu tout de même se former des ligues milanaise et crémonaise. Il serait resté le fils docile de l'Église qu'il n'en aurait pas moins rencontré l'hostilité d'une partie des Lombards. Et de même, la ligue lombarde a existé bie'n avant que le Saint-Siège se fût déclaré pour elle en 1227, et eût commencé à la patronner discrètement d'abord, puis ouvertement, rapproché d'elle par une commune hostilité ^. »
Ordinairement ignoré du grand public, cet aspect de la question n'en est pas moins indéniable; sans cela, comment expliquer que, malgré les arguments patriotiques et religieux invoqués par les pontifes, malgré les excommunications fulminées, malgré l'interdit jeté sur les villes impérialistes, il soit resté quand même en Lombardie toute une ligue de communes furieusement gibelines? C'est donc que pour elles, les arguments généraux et supérieurs ne valaient pas les arguments restreints et les intérêts de la cité; elles choisissaient le parti d'un excommunié, elles supportaient d'être elles-mêmes interdites, pourvu que leurs rancunes et leurs appétits locaux eussent chance d'être satisfaits. De même, les cités guelfes ne se montraient pas toujours tellement désintéressées au service de la grande cause du pape ; elles entendaient plus ou moins l'alliance comme un marché profitable; elles y mettaient pour condition sine qua non la garantie, par le Souverain Pontife, de tous leurs intérêts locaux.
En résumé, du fait même que Rome était au pape, la question italienne débordait certainement les proportions des conflits féodaux vulgaires; elle devenait une lutte
I. Jordan, Les Origines de la domination angevine en Italie. Introduction, p- xliii et p. lxxvi.