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I. Le rôle des idées générales et des intérêts

LOCAUX A l'intérieur DES PARTIS.

EN étudiant la querelle du sacerdoce et de TEmpire, nous avons envisagé la question italienne sous son aspect grandiose, pape contre empereur, « moitié de Dieu » contre « moitié de Dieu ».

La lutte paraissait s'engager pour la liberté des villes. Ce que Frédéric semblait vouloir, c'était, en effet, un système administratif puissant qui prendrait l'Italie entière dans les rouages d'une centralisation hiérarchisée et d'un fonctionnarisme servile : plus de libertés municipales, plus d'élections de magistrats; la Péninsule découpée en vicariats généraux ou provinces ayant à leur tête un délégué impérial, créature surveillée du maître; sous ces délégués, des podestats également fonctionnaires, sortes de sous-préfets révocables à merci; tout ce personnel choisi d'ailleurs parmi les Siciliens domptés. Ce système était vraiment le despotisme organisé; sans nul doute Frédéric en avait fait son idéal de gouvernement pour l'Italie ; aussi commença-t-il à le réaliser dès que ses premiers succès le lui permirent. Ce n'est donc pas un mythe; en se rangeant derrière le pape, les Lombards défendaient leurs libertés municipales.

Peut-être aussi, mais avec moins de conviction, luttaient-ils pour quelque chose de plus grand, pour une patrie italienne. Il faut le reconnaître, l'idée d'une patrie plus vaste que la cité n'est guère encore répandue dans cette Italie divisée en une multitude de cités rivales;

de même, les seigneurs allemands sont des féodaux qui bataillent entre eux pour quelques arpents de terre; les querelles de donjon les retiennent beaucoup plus que celle du sacerdoce et de l'Empire. Cependant, de part et d'autre, le pape et le César essaient de grandir leur cause et de susciter des dévouements, en rappelant que la grandeur nationale se trouve engagée.

Lorsqu'en 1235, il veut rallier à son expédition transalpine les seigneurs allemands, Frédéric II rappelle qu'elle est entreprise « pour promouvoir l'honneur de l'Empire, en rétablir les droits en Lombardie, et en confondre par la force les adversaires »; il s'agit de reconquérir « l'héritage impérial ». Le Staufen essaie de hausser la mentalité de ses féodaux à la hauteur de sa thèse pangermaniste, si affolante pour l'orgueil des Teutons; et ceux-ci ne manquent pas de se laisser griser plus ou moins par cette conception d'une plus grande Allemagne qui ira bien jusqu'au golfe de Naples.

Les papes y opposent l'idée d'une gloire italienne à défendre; ils s'essaient à faire germer le sentiment national encore bien latent. Une telle préoccupation se rencontre chez les grands papes, chez Innocent III surtout; au sortir de la formidable oppression d'Henri VI, il prêche ouvertement la guerre au despotisme germain. Écrivant aux cités lombardes, « il invoque l'intérêt de l'Italie tout entière ». Il se félicite dans une lettre aux habitants de Crémone « que les succès du Saint-Siège aient dissipé le nuage de l'adversité et éclairé toute l'Italie ». Quand il intervient en Sicile, c'est au nom de la dignité de l'Église romaine et de sa suzeraineté, reconnue par les rois normands, mais aussi « pour l'avantage de l'Italie entière ». Jamais il ne néglige l'occasion de rappeler les méfaits des Allemands et d'insister sur tout ce qui les sépare des Italiens. Le Germain n'est pas seulement l'étranger, mais l'ennemi, « race brutale, écrit-il aux gens de Spolète, dont vous ne connaissiez pas la langue ». Aux Capouans, il

rappelle de quelle façon les Allemands leur ont pris leur argent, avec quel cynisme ils ont violé toutes leurs promesses : « Pas un seul d'entre vous qui n'ait été leur victime. )) Aux Siciliens, il ne manque jamais de remettre sous les yeux le tableau des rigueurs de Henri VI : exécutions capitales, mutilations, expropriations, transports de prisonniers en Allemagne. Quelques mois à peine après son avènement, lorsqu'il obtient de Philippe de Souabe la délivrance des otages italiens, il fait venir à Rome ceux à qui on avait coupé un membre ou crevé les yeux et les donne longuement en spectacle à toute la curie et à tous les étrangers ^. » Le grand pape sentait assez quelle force serait, pour la défense de la cause romaine, ce sentiment patriotique fraîchement éclos ; n'est-ce pas pour les Lombards un suprême honneur que de se poser en défenseurs de Rome, capitale de l'Italie et capitale du monde?

Autre grande idée à défendre, la plus grande à coup sûr : en se rangeant au parti pontifical, en défendant la Rome des papes, on était du parti de l'Église, du parti qui excommunie, et non pas de celui qui est excommunié. Les papes — et à juste titre — ont représenté Frédéric II comme un monstre, tyran de chrétienté. A n'en pas douter, le plus formidable enjeu de cette lutte des guelfes et des gibelins, c'était la liberté de l'Église et du Pontife suprême; si César triomphait, le pape devenait son chapelain dans Rome capitale de l'Empire; idéalement échafaudés selon la conception médiévale, d'après laquelle l'État protégeait et servait l'Église, les rapports du sacerdoce et de l'Empire se trouvaient soudain renversés, de façon que l'Église servît le prince et que le catholicisme devînt religion d'État. Le triomphe du gibelinisme, c'était tout cela; derrière la question italienne, il y avait tout cela. Après la liberté des cités, après la liberté de l'Italie, la liberté de l'Église, la liberté du monde. Ainsi envisagée,

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