I. LucHAiRE, Innocent III, Rome et l'Italie, pp
protesta plus. Étayée sur l'ambition des nobles, l'idée de l'indépendance communale n'en avait pas moins opposé, pendant dix ans, une résistance acharnée à un pape aussi habile et aussi énergique qu'Innocent IIL Son autorité « faillit trouver sa limite et son échec à quelques pas du Latran ».
Il l'avait emporté; le régime du sénateur unique était installé; mais le péril noble n'en subsistait pas moins. Durant toute la première moitié du xiii^ siècle, jusqu'en 1252, contrairement à l'usage des autres villes, le sénateur, le podestat romain, est élu parmi les citoyens mêmes et non pas choisi à l'étranger. Évidemment, ce sont les nobles qui accaparent la charge, Annibaldi, Gonti, Savelli, Malabranca, Colonna, Orsini. A l'autorité ordinaire du sénateur s'ajoute dès lors le prestige de sa maison; des heurts surviennent nécessairement entre cette force civile qui veut dominer, et l'autorité ecclésiastique; l'éternel conflit va donc se reproduire, mais sous une nouvelle forme. « Qu'il survienne un accès de mégalomanie romaine, il est bien difficile au sénateur de le contenir, même s'il ne le provoque pas; sa charge veut de lui qu'il fasse valoir ce que Rome appelle ses droits... Nombreux sont donc les nobles qui entrent dans l'esprit de leurs fonctions au point de se brouiller avec le pape : Honorius III en fit l'expérience avec Parenzo; Grégoire IX avec Jean de Poli et Luca Savelli; exemples d'autant plus frappants que ces hommes appartenaient à des familles qui, à d'autres moments, ont été les plus fermes soutiens de la papauté ^. » Ainsi même transformée et concentrée dans les mains d'un seul, la commune ne laisse pas d'être dangereuse pour les papes ; elle continue à symboliser la glorieuse république romaine et, par intervalle elle tend à la réaliser.
I. Jordan, Les Origines de la domination angevine eti Italie, Introduction, p. cxviii.
Les nobles, d'ailleurs, ne cessent de se provoquer; dans Rome et hors de Rome, ce sont d'incessants conflits de barons féodaux, luttes entre eux, luttes entre eux et le peuple, guerres de rues toujours menaçantes. Il faudrait une poigne de fer pour rétablir l'ordre, et le pape n'est pas encore une force matérielle, il n'est qu'une force morale ; on ne l'écoute guère.
Ajoutez à tout cela les difficultés de la politique extérieure romaine. Rome avait dans la Campagne des voisines plus humbles ; comme toutes les cités italiennes, elle voulait s'agrandir aux dépens de ces voisines auxquelles souvent elle vouait une haine farouche. Quelles difficultés pour les papes ! Ces villes étaient siennes, elles faisaient partie de son domaine; il pouvait difficilement les renier. Il se voyait pourtant obligé ou d'épouser les haines des Romains contre elles, ou de s'attirer la rancune des Romains en essayant de les défendre.
En 1191, on avait vu le faible pape Célestin III donner son consentement à la guerre contre Tusculum, qui fut détruite de fond en comble. Au moment où Innocent III arrivait au pouvoir, c'était Viterbe qui concentrait toutes les haines. On avait contre les Viterbois d'assez sérieux griefs; ils s'étaient montrés impérialistes lors de la venue de Barberousse, avaient participé au pillage de Saint- Pierre et se vantaient même d'avoir emporté chez eux, à titre de butin de guerre, les portes de bronze de la basilique; de plus, Viterbe montrait des ambitions conquérantes; elle avait détruit Ferento, elle essayait maintenant de s'emparer du château de Vitorchiano. Rome lui déclara la guerre. Qu'allait donc faire Innocent III? C'était là que ses adversaires l'attendaient ; s'il n'épousait pas les haines des Romains, il se rendait furieusement impopulaire : s'il s'alliait aux Romains contre Viterbe, il perdait l'alliance de cette ville et se créait lui-même des ennemis dans ses États. Innocent III sut moyenner avec habileté; il marcha avec les Romains, en s' excusant auprès
des Viterbois d'avoir eu la main forcée : « Nous ne voyons pas comment nous pourrions nous refuser à recevoir la plainte du peuple romain. » Les Viterbois vaincus, le pape fut assez diplomate pour obtenir un traité qui, en satisfaisant l'orgueil de la ville éternelle, conservait cependant son existence à Viterbe. Innocent III s'en était bien tiré; mais le cas se renouvellera souvent, compliquant encore les difficultés du gouvernement pontifical. Pour les papes, il y avait une unité romaine à réaliser, mais les Romains, égoïstes et sans largeur de vues, ne voyaient qu'à satisfaire leurs haines et leurs intérêts; là où les papes voulaient l'entente, ils perpétuaient le désordre et les rivalités, rivalités de partis et rivalités de cités.
En résumé, les périls se dressent multiples devant la papauté. Il faut qu'elle compte à Rome avec la commune, avec le peuple et avec les nobles; il faut qu'elle résolve souvent de délicates compétitions entre Rome et les villes voisines; dans ses États un peu plus éloignés, sa politique doit s'ingénier à satisfaire les cités pour qu'elles ne passent pas au Teuton. Partout, le péril ! La grande lutte du sacerdoce et de l'Empire est donc loin d'être le seul souci des papes; ils ont aussi à résoudre des difficultés locales, à parer à des dangers plus petits sans doute, mais plus menaçants parce que tout proches ; des gibelins, il y en a jusqu'au cœur de leur cité, aux portes mêmes du Latran. Périodiquement, ils quittent Rome, couvrant parfois leur départ du prétexte d'une villégiature d'été. Il semble que l'humiliation à Rome soit pour eux la condition constante du grand triomphe sur l'empereur.
Malgré tout, l'État pontifical se trouve en progrès. Jusque-là, au cours des xi^ et xii^ siècles, les grands papes réformateurs étaient des étrangers; ni Léon IX, ni Grégoire VII, ni Urbain II, ni Calixte II, ni Adrien IV. ni Alexandre III ne furent Romains; plusieurs d'entre eux
provenaient d'humble origine, ils ne se sentaient donc pas enracinés profondément dans le sol pontifical; ils demeuraient éloignés de la noblesse; ils arrivaient plus ou moins dépaysés, sans connaissance des multiples intrigues locales, sans attaches profondes dans la région romaine, et quand il s'agissait de s'exiler, ils allaient chercher asile plus loin et jusqu'en France. Au contraire, en ce xiii^ siècle, une heureuse tradition s'établit d'élire papes des Romains ou des Campaniens : Célestin III Orsini, Innocent III Conti, Honorius III Savelli, Grégoire IX Conti. Appartenant à de nobles familles romaines, de tels pontifes assurent la fortune de leurs maisons, font de leurs neveux de riches barons féodaux sur qui ils peuvent compter absolument. Certes, en soi, le népotisme demeure un procédé dangereux; le vicaire du Christ n'appartient pas à sa famille, il appartient à l'Église. Pourtant, qui pourrait nier que l'élévation des neveux aux charges temporelles ne s'imposât parfois comme une nécessité politique? D'eux, au moins, on pouvait attendre la fidélité. Au xv^ siècle, le népotisme deviendra trop souvent excessif; mais, sagement dosé, il assurait aux papes les meilleurs gouverneurs de province, les serviteurs les plus sûrs, on serait même tenté de dire, les seuls qui le fussent. Aussi le grand Innocent III en usa-t-il très heureusement.
A son frère Richard, il assure le comté de Sora, et la succession des seigneurs de Poli ; au fils de Richard, il eût voulu donner la Toscane; il employa d'autres parents, soit à l'administration du domaine, soit au commandement des armées pour ses guerres de Sicile. Son but eût été de protéger l'État pontifical par une barrière de principautés vassales, ainsi gérées par les siens et bientôt absorbables. D'ailleurs, il renforce cette influence de sa famille en se constituant des obligés parmi les autres membres de l'aristocratie romaine; il acquiert ainsi toute une clientèle de profiteurs et d'arrondis qui lui sont dévoués.
Une telle politique n'est pas propre à Innocent III ; au xiii^ siècle, elle apparaît quasi traditionnelle. D'ailleurs, le sommet de la hiérarchie une fois acquis, ces familles cherchent à y demeurer; s'étant fait une place au Sacré Collège, elles y gardent un ou plusieurs représentants. Bien plus, on voit, à onze ans de distance, Grégoire IX Conti prendre la place d'Innocent III Conti; et Grégoire poussera de même au cardinalat un autre Conti, Rmaldo, qui est le futur Alexandre IV. Dynasties de papes, dynasties surtout de cardinaux; dans la main de ces puissants la grande propriété se stabilise; il se constitue une très forte noblesse ecclésiastique qui assure l'avenir de l'État pontifical. Ces familles sont intéressées, en effet, à ce que le Patrimoine de Saint-Pierre subsiste ; elles ne voudraient pas échanger contre un autre régime la suzeraineté bénigne du siège apostolique.
Évidemment, le système n'est pas sans avoir certains inconvénients : changement de pontife amène plus ou moins changement de clientèle; les parents et les protégés du pape défunt jalousent les parents et les protégés du nouveau promu; il y a « ligue des envieux contre les satisfaits »; les rivalités vont parfois jusqu'aux luttes. Ainsi, sous Honorius, Richard Conti, propre neveu d'Innocent III, mène-t-il la révolte; de même, sous Grégoire IX, ce sera Luca Savelli, neveu d'Honorius.
Somme toute, le pape tenait la turbulente noblesse par deux moyens : la nomination du sénateur et les faveurs dispensées, de là aussi renaissaient périodiquement les tentatives de révolte : quand un vent d'indépendance folle, soufflant de l'antiquité romaine, passait sur la ville pontificale, le sénateur se croyait souvent tenu à se faire le défenseur des droits de la Rome des consuls; quand un pape succédait à un autre, la cour descendante insultait la cour montante et parfois on en venait aux mains.
Voilà bien le fond de la situation du pape à Rome.
Nulle sécurité; il lui faut subir toutes sortes d'ennuis, de rivalités passagères; et cependant on ne désire aucun autre gouvernement ; on le chasse souvent, mais à la condition qu'il ne restera pas trop longtemps dehors; on y perdrait trop. Et ce qui est vrai des nobles, il faut le dire aussi du peuple. Rome, en effet, reste une ville sans industrie ni commerce ; elle tire tous ses profits du pape, de son entourage déjà nombreux, des pèlerins qui affluent: A peine le pontife est-il parti, les Romains le rappellent; comme dit Mathieu Paris, ils se rendent compte « qu'ils ont perdu beaucoup d'argent ». Ainsi dans les moments où la folie des grandeurs passées les saisit, ils chassent Saint- Pierre, ils réclament la République idéale ; quelques mois écoulés, le bon sens et le sens pratique leur reviennent; tous, nobles et bourgeois, redemandent leur pape; ils s'aperçoivent qu'ils ne peuvent vivre sans lui parce qu'ils vivent de lui.