‹ Guerre d'EspagneChapitre 14 sur 207 · Mém. de Vandeuil. février 1808. Arch. nat., AF · texte numérisé non relu

Mém. de Vandeuil. février 1808. Arch. nat., AF

De son côté, le prince de la Paix écrit à son agent Izquierdo, l'auteur du traité de Fontainebleau : (( Je suis dans l'incertitude ; votre traité n'existe pas : le royaume est couvert de troupes françaises qui vont occuper les rades du Portugal, et Junot estàleur tête : tout est craintes et angoisses : les Français vivent sur le pays, et le peuple n'en peut plus. Vous êtes mal vu à Paris et l'ambassadeur Masserano est inutile. Que diable est-ce là, et à quoi aboutiront ces doutes ^ ? »

Encore avait-il fallu pourtant, dût-on mentir, expliquer l'entrée en Espagne de forces qui constituaient un tel dépassement des prévisions du traité. Les clauses en étaient secrètes encore, il ne courait que des bruits sans consistance, et dans sa haine du prince de la Paix, son mépris pour la reine, sa désaffectionà l'égard du roi, le public supposait gratuitement que le favori serait renversé et que l'armée française avait pour mission d'assurer l'établissement d'un nouveau Gouvernement. <( Il ne considérait point comme hostilité l'entrée de nos troupes dans le pays et témoignait une extrême confiance dans la magnanimité de l'empereur'; » pourtant toutes « les personnes qui savaient observer pensaient qu'il n'avait pas créé des armées uniquement pour chasser le prince de la Paix. L'attente devenait chaque jour plus vive à l'égard des événements qui se préparaient -K » Bref, le mouvement antifrançais qui devait soulever l'Espagne ne se décelait point encore, et l'on ne découvrait partout qu'un malaise, que de vagues inquiétudes, que « la stupeur du séjour des armées françaises^. » Donner le change au Cabinet de Madrid, rien n'avait été plus simple. Il fut enjoint à Duhesme d'entrer en Espagne, de se diriger droit sur Barcelone et de faire connaître au gou-

1. Praice de la Paix à Izquierdo, Aranjuez, !) février 1808. "2. R(i/ijjorl de liiichel, mars 1808. Arch. Guerre.

3. Bidlelin sur l'Espagtie, V'alladolid, 7 mars. Arch. Guerre.

4. Beauharnais à Chainpariny, 3 avril. .Vtï'. étr., vol. 674, Espagne.

verneur « qu'il avait ordre de se rendre à Cadix et d'attendre la décision de la cour d'Espagne à ce sujet'. » A Dupont, de passer la Bidassoa et d'avoir, le 20 janvier, son quartier-général àVitoria, « de ne point quitter son armée pour aller à aucune conférence ni à aucune cour, et de veiller sur les opérations des Espagnols, mais sans témoigner aucune défiance. Son langage devait être qu'il était destiné à soutenir le général Junot et que l'on savait que les Anglais méditaient une grande expédition contre Lisbonne- ». De Vitoria et de Burgos, il se porterait sur Valladolid pour faire place à Moucey, « en ayant soin, sans affectation, d'avoir l'œil sur le pont du Duero et de tenir des détachements sur-Salamanque, comme pour se porter sur la route de Lisbonne -^ » Quant à Moncey, aussitôt arrivé à Burgos, il lancerait une de ses divisions sur Aranda « sous le prétexte des vivres o, et dirait qu'il s'étend ainsi « pour ne point trop fouler le pays'. »

Dans ces conditions, le Cabinet aurait-il lieu de s'effrayer ?

Certes, le danger qui le menaçait n'avait rien d'imaginaire ; sur quelles routes se trouvaient Aranda et Puente de Duero, si ce n'est sur celles de Madrid ? Lisbonne n'était qu'un trompe-l'œil, qu'une fausse démonstration, et les vues de Napoléon se fixaient sur Madrid, où il savait que de graves complications allaient survenir ; rien n'empêchait Dupont et Moncey d'y marcher au premier ordre, sous la conduite de Murât.

A quoi servirait de chercher dans la correspondance de l'empereur les preuves dune duplicité que rendent aussi évidentes les instructions précitées? Au travers d'un tissu de flagrants mensonges, ses desseins transpirent ; il guette

1. Ins/ruclions confidentielles au général Du/iesme. 28 janvier 1808. 3. Sapoléon à Clarke, 6-23 décembre 1807. Sapoléon à Clarke, 28 janvier 1808.

les événements et s'apprête ù les exploiter. Rendons mieux notre pensée, les événements éclatent à jour dit, grâce aux mesures qu'il ordonne et aux fautes qu'il fait commettre. Jamais machinations ne furent mieux ourdies, jamais force, adresse, mensonge ne furent maniés avec plus d'à-propos et de dextérité !

Nous n'exposerons point, môme succinctement, les incidents de la phas(» diplomatique de cette lamentable guerre. Convaincu que le désastre de Baylen y trouvera déjà sinon son excuse, du moins son explication, il est autrement important de montrer : 1" la liliation des déchirements intérieurs de l'Espagne et des menées de Napoléon ; 2° les expédients mis en usage pour organiser l'armée, assemblage stupéfiant de bribes et de morceaux, de formations bâtardes, dont on ne peut prendre idée qu'aux Archives de la guerre, en jetant les yeux sur les états d'organisation des divers corps.

Constitué par ordre du 16 octobre 1807, le 11' Corps d'observation de la Gironde (le 1" étant en Portugal sous les ordres de Junot), se composa essentiellement de légions de réserve d'infanterie, au nombre de cinq. Elles devaient normalement compter six bataillons chacune; mais il n'en fut formé que quatre, dont les trois premiers marchèrent avec Dupont, alors que les quatrièmes se réunirent à Bayonne. A la tète déjeunes soldats non instruits de la classe anticipée de 1808, furent placés de vieux cadres épuisés, mécontents et tirés des dépôts de l'intérieur oiî ils n'aspiraient qu'à jouir d'une retraite mérit('e. Le corps se compléta d'une division de cavalerie formée de 2 brigades de chasseurs et de cuirassiers joror/.sozre. s .• 10 régiments de chasseurs et 10 de carabiniers ou de cuirassiers fournirent les détachements nécessaires.

Le Corps des côtes de r Océan, sous les ordres du maréchal Moncey, et formé à Metz, Nancy, Sedan, de 12 régi-

ments provisoires d'infanterie et de 2 brigades de cavalerie

ovisoire de dragons et de hussards, avait une organisation aussi fantastique; car, pour créer les 12 régiments provisoires, il fallut emprunter 4 compagnies à chacun des 48 dépôts stationnés sur le Rhin, et la division de cavalerie tira de même ses éléments de 20 régiments pris pai*tout au plus près. Il éprouva de telles difficultés à se constituer qu'il dut s'acheminer en Espagne à petites journées et en petites colonnes qui s'organisaient en marchant ; or les militaires se doutent de ro qu'il est permis d'attendre d'une semblable méthode.

-Mais Napoléon était pressé et ne voulait pas distraire un homme de la Grande Armée, source et appui de sa puissance. Quelle idée se faisait-il donc de la Péninsule et du sort qui attendait la cohue qu'il dénommait pompeusement « son armée d'Espagne » ?

Encore f al lait-il assu rer la communication avec Rayonne . Après avoir créé à Bordeaux une division dite des Pyrénées occidentales et une division de réserve, il y joignit une partie de sa garde et mit le tout sous les ordres du maréchal Bessières à Vitoria. Ce fut là le noyau du Coî-ps des Pi/ rénées occidentales.

Un tel assemblage de lésions de réserve , de régiments yorovisoires, de bataillons, régiments et escadrons de marche, constituait un tel dédale que les généraux s'y perdaient, et que Napoléon dut leur en expliquer le mécanisme. Assez lié avec Clarke pour avoir son franc-parler, le général Belliard ne craignait point de dire, que V « armée élait un corps sans âme, une pétaudière ; il est plus que temps de l'organiser, si l'on ne veut la voir crouler sous son propre poids. On est de pièces et de morceaux; il n'y a point d'esprit de corps. »

Jusqu'à la fin de février, en l'absence d'un généralissime, gJÎM)oléon dut correspondre directement ou par l'intermé-

diaire de son ministre avec Dupont, Moncey et Bessières ; et bien qu'il courût chaque jour une estafette de Bayonne à Bordeaux et de Bordeaux à Paris, il so sentait trop éloigné pour recevoir à temps les informations et donner les ordres qu'elles comportaient. Il fit choix d'un lieutenant-général et désigna son beau-frère, sorte d'Apollon du Belvédère empanaché, aux cheveux bouclés et costumé en général d'opérette, qu'on surnommait « le Franconi de l'armée. » Ce fut une grande faute, disent certains; il aurait fallu en Espagne un homme d'un tact sûr et d'une prudence consommée, et Murât n'était pas cet homme. Napoléon le comprit, mais trop tard. (( 11 n'aimait pas à se confiera des lieutenants...; il ne leur eût point pardonné, quand il était à Wagram ou aux Tuileries, de réduire sans lui la Péninsule; il eût envisagé comme un tort envers sa gloire aussi bien qu'envers sa puissance, des succès obtenus là où lui-même n'était pas'. » Au surplus, fort éloigné de penser qu'il y eût dos lauriers à gagner en Espagne, il lui parut qu'un général d'une habileté ordinaire, qui obéît sans observations et dont l'âme fût inaccessible à de vulgaires scrupules, remplirait ses vues. Son infatuation, son ambition personnelle môme pouvaient le servir, car en s'attirant la sympathie des populations il donnerait de la présence de l'armée en Espagne la seule explication qu'elles pussent accepter, une intervention bienveillante. Le jour où Murât tomba malade, ce fut Savary, « le gendarme à tout faire, l'homme qu'il fallait continuellement corrompre », c'està-dire un politique plutôt qu'un général, qui vint le seconder et finalement le remplacer. Bref, dans la pensée de l'empereur il ne s'agissait point tant d'opérations militaires que d'intrigues et d'intimidations.

1. Gouvion Saint-Cyr, Journal des opérations de L'année de Catalogne, 278.

INVASION DE l'eSPAG.NE 35

Murât quitta Paris sans instructions. « Vous pourrez écrire au prince de la Paix que mes ordres vous ont cowhi'it en Espagne pour passer la revue de mes troupes dont roiis ignorez la destination^. » Tout était décidé pourtant, car il reçut en route la mi?,s\OTiàe marcher sur Madrid! « S'il îirrive que les Espagnols soient en état de s'y défendre, le général Dupont se dirigera sur San Ildefonso et se réunira dixons pour donner ensemble, si cela est nécessaire. H faut marcher avec confiance et en attitude de paix, en prenant cependant les précautions convenables. Dites que vous marchez sur Cadix et Gibraltar. Donnez toutes les assurances possibles à tout le monde-. »

Ce n'est point trop de revenir ici sur l'état des esprits. (' On s'attendait à de grands événements, à une révolution très prochaine, et jamais les esprits n'y avaient été mieux préparés. L'atTaire de l'Escorial avait augmenté la haine et le mépris pour le prince de la Paix et achevé de perdre la famille royale dans l'opinion du peuple''. » Le prince de la Paix « cherchait à g-agner les troupes et avait donné des ordres secrets pour être instruit de tous les mouvements de l'armée française. Le bruit courait qu'il avait engagé le roi à se retirer au Mexique : sa chute était universellement désirée^.» Bref la situation était éminemment grave, et ce que les Espagnols n'eussent osé entreprendre en d'autres circonstances, ils allaient le faire dans l'espoir qu'au besoin Murât les soutiendrait, que le rcînversement du prince de la Paix était dans ses instructions.

Retenons la date du 19 mars. L'armée s'est ébranlée le 13 en deux colonnes, de Burgos et de Valladolid : le grandduc et Moncey, avec celle de gauche, franchissent le Somo-

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