PARIS SOUS LES ORUS
II y avait si longtemps que les Allemands parlaient du bombardement que l’on n'y croyait plus. Aussi, lorsque, le o janvier, juste à deux heures après midi (1), comme nous l’avons écrit plus haut, sans sommation préalable, les projectiles commencèrent à tomber sur les quartiers du Sud, crut-on d’abord à une erreur de pointage (2). 11 fallut vite se rendre à l’évidence. « Ce dernier démenti aux prévisions didactiques de notre Ecole polytechnicienne causa donc une surprise extrême (3). » Aux premiers obus en succédèrent d’autres, à intervalles rapprochés : ce n’était plus le fait de la hausse mal employée, mais la résultante d une volonté cruellement consciente.
L’heure, tant attendue par l'Allemagne, avait sonné! Rien ne peut peindre la joie de ces gens-là quand leurs journaux publièrent la honteuse dépêche envoyée, le 5 janvier, par Guillaume à la reine Augusta :
fl') Major de Sarrepont, Le Bombardement de ravis , p. 158.
(2) Paris sot/s les obus, par A. J. Dalsème; Paris, Chamerot, 1883; p. 300. — Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 630. — Histoire générale de la guerre franco-allemande, 1870- 1871, parle commandant Rousset, de l’Ecole supérieure de guerre; Paris, Librairie Illustrée; t.. 111, p. 355.
(3) Chronique du siège de Pains, 1870-1871, par Francis Wey; Paris, Hachette, 1871; p. 305.
PARIS
« Le bombardement de Paris a commencé, aujourd'hui, par un splendide soleil d'hiver (I). » « Lorsque, dans l'après-midi du o janvier, les canons ennemis, négligeant le bombardement des forts, firent pleuvoir sur les quartiers de la rive gauche de la Seine d’innombrables projectiles qui semblèrent d'abord semés comme au hasard, on se demanda, au premier moment, tant l’étonnement était grand, si ce n'était pas l'œuvre de quelques soldats ou tle quelques officiers inférieurs qui, désobéissant aux instructions de leurs chefs, voulaient se donner le sauvage plaisir de châtier cette ville si obslinée dans sa résistance, qu’on leur représentait depuis longtemps comme la Babylone moderne, comme l'ennemie impure des hommes et de Dieu. Dès le lendemain, il fut constant que les coups étaient réglés par une volonté précise, que les buts étaient choisis dans cet océan de maisons, les portées calculées et les pointages rectifiés à loisir ot à dessein. L’étonnement devint de la stupéfaction, puis de l'indignation quand on eut reconnu que les objectifs désignés aux pointeurs étaient d’nbord les hôpitaux puis les églises, les asiles, les établissements scientifiques et enfin les cimetières.
.« On savait que la Prusse avait adopté, comme règle de lactique, le bombardement des villes, non seulement des villes fortes mais des villes ouvertes. On avait su, malgré le blocus, que les églises, les
(1 Major »le Sarrepont, Le Bombardement de Paris , p. 80 . — « Vous ne pouvez vous imaginer avec quelle joie nos soldats ont salué le bombardement. Contentement général jusque chez les soldats du train. » Journal de M. de Roon . G janvier.) — « Les Berlinois ont la folie du bombardement... Mon père reçoit une lettre de félicitations de Berlin parce que nous avons commencé le bombardement. » [Le Tagebuc/t , p. 10 . — Histoire de la Révolution île 1 SI 0-5 8*1, par .Iules Claretie; Paris, Librairie Illustrée; t. I, p. 468.
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bibliothèques, les maisons de Strasbourg avaient reçu plus de bombes que tes remparts de boulets ; on avait su qu’à Mézières,, à Toui, à Péronne, et partout ailleurs, on avait attaqué, non pas l’enceinte ou la citadelle, mais les maisons, et que les Allemands portaient leurs coups, non pas sur les défenseurs des remparts, mais sur les habitants désarmés. On avait appris également que Nuits, Château dun, lïlois, Tours et tant d’autres villes ouvertes, avaient reçu, comme première sommation, des coups de canon.
« Nous ne voulons pas juger ici, dit M. Ghaper, cette manière de faire la guerre. Il est malheureusement possible qu’en 1 adoptant, un peuple amené scs adversaires à l’adopter aussi et que nous revoyions, dans les guerres futures, ces massacres d éniants, de femmes, de blessés, dont les siècles passés nous avaient légué le souvenir épouvantable... On donnait du moins à ces procédés certains motifs bons ou mauvais. On pouvait discutei ces motifs ; on les comprenait meme en les blamant.
« Mais le bombardement de Paris! Espérait-on, des hauteurs de Châtillon, rendre la ville inhabitable, comme on avait pu le faire a Strasbouig ou à Mézières. Espérait-on atteindre tous les quartiers, tous les abris, allumer assez d incendies, dtdiuuc assez d’églises, assez d’hôpitaux pour ne plus laisser aux femmes, aux blessés d autres ressouic-es que la capitulation? C est impossible, cai assiégeai! avait le plan de Paris et savait la portée de ses canons; il savait donc que ses obus narrivaien pas même jusqu’à la Seine. Ils ne touchaient qu en partie six arrondissements sur les vingt qui composent Paris.
« Ou bien croyait-on, par la seule gene que causerait à la population des quartiers bombardes une fuite obligée dans les quartiers intacts, par la seule
PARLS
terreur que causerait la ruine de quelques édifices ou l'incendie de quelques rues, ébranler assez le courage du peuple et de l'armée pour amener un résultat que la faim ne suffisait pas à imposer? C'est impossible encore, car les Prussiens qui, depuis si longtemps, nous étudiaient de si près, avec tant de soin et de détail, aussi bien au point de vue psychologique qu'au point de vue matériel, ne pouvaient se méprendre à ce point sur le caractère français. Ils devaient bien savoir, ce qui ne fut pas un seul instant douteux, que personne dans Paris n'aurait l'idée de voir, dans cette barbarie gratuite, un motif pour capituler. Xon. L'explication du bombardement on la cherchait en vain, nous la cherchons encore (1). »
M. Chaper se trompe; elle n’est pas difficile à trouver : il faut la voir dans le sentiment de rage causé par la résistance de Paris, rage qui poussait les Allemands à se venger de lui parle meurtre de ses habitants, et aussi, quoi qu’en pense M. Chaper, dans la persuasion où nos ennemis étaient que nous leur ressemblions, que la population ne supporterait pas longtemps la vue du sang, les incendies, en un mot, les horreurs du bom-
bardement d’une grande cité.
Quoi qu'il en soit, le 5, les quartiers de l’Observatoire et du Panthéon sont les premiers atteints. D’abord, l'alarme est chaude : en effet, tout Paris entend le rondement de la canonnade, sans trop savoir, toutefois, ce qu elle signifie. Les vitres des fenêtres vibrent à chaque décharge, l’on ne saurait saisir une interruption dans les vibrations (2). M mc Quinet, en écrivant son journal au bruit de ce
(1 Enq. parlent, déf. nationale, rapport de M. Chaper sur le Gouvernement de la Défense à Paris au point de vue militaire, pp. 2(iG à 2f>8.
(2) Emile Chevalet, p. 231.
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tonnerre, pense à Pline aux pieds du Vésuve (1) : seule, la Commune devra dépasser ces horreurs.
On constate l’explosion des projectiles dans le Jardin des Plantes, la rue Saint-Jacques, l’Ecole normale, le Luxembourg, la rue de Yaugirard, la rue de Sèvres, la rue Yaneau ; il est enfantin de se leurrer plus longtemps : c’est le bombardement des quartiers habités (2).
« Il est donc venu le moment psychologique du bombardement annoncé par les aimables pédants de l’état-major prussien. C’est, en même temps, l’aube de la nouvelle année qui vient d’éclore, frissonnante et ensanglantée. C'est elle que célèbrent ces coups répétés sur un rythme funèbre, impatiemment attendue par la noble et poétique Allemagne, invoquée par le chœur des douces fiancées de là-bas et qui va remplir enfin les vœux de leur candide férocité (3). »
On ignore, à Paris, ce qui se passe à 500 mètres de soi ; il y a des gens qui ont appris la nouvelle d’une révolution huit jours après qu’elle avait été consommée. Eh bien, même pendant le siège, même parmi les personnes le mieux placées pour être bien informées, il y en eut qui ne connurent le bombardement que par les journaux du lendemain ou par les obus qui tombaient sur leur maison. Le plus grand nombre des habitants avaient pris le tonnerre de la canonnade pour un redoublement du feu contre les forts ou pour un grand effort contre la ligne d’investissement.
« Je me trompais, hier, écrit M. Emile Chevalet
(1) i\l mc Edgar Quinet, p. 230.
(2) Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 631. — Mme Edgar Quiuet, p. 250. — Emile Chevalet, p. 232. — A. -J. Dalsème, p. 307.
(3) Les Jours d' épreuve, 1870-1871, par E. Caro, membre de l’Institut; Paris, Hachette, 1872; p. 95.
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dans son journal, en m'imaginant que nos troupes étaient engagées avec les Prussiens. Ce n’était que le bombardement, mais le bombardement pour tout de bon, le bombardement d’une portion de Paris. Enfin, j’ai pu voir arriver un obus qui a fait son trou et éclaté à quelques pas de la maison que j'habite dans le faubourg Saint-Germain (1). »
Donc, des centaines de familles s’étaient couchées sans se douter de ce qui les menaçait. Mais la violence du feu avait redoublé à mesure que la nuit s’avancait; presque tous les quartiers de la rive gauche recevaient, maintenant, les projectiles qui crevaient les toits et venaient éclater au milieu des appartements. Tout le monde était bientôt sur pied et attendait, avec une .émotion facile à concevoir, l'arrivée des bombes meurtrières qui passaient audessus des tètes, sifflant sinistrement, en si bémol , affirme M. Vincent d’Indy, qui doit s'y connaître (2), ou éclataient sur le pavé, sur les toitures, en lançant, autour d’elles, leurs terribles fragments de fonte, au milieu d'une nuée de poussière, de cailloux. d’ardoises, de débris de toutes sortes. « On ne s'était pas garé, ne sachant rien; plusieurs personnes mnt été tuées dans leur lit. Les obus sifflaient par-dessus les toits, éclataient à droite, à gauche. Les pauvres bombardés ont d’abord perdu la tète et, au lieu de se réfugier dans les caves, beaucoup se sont sauvés dans la rue (3). »
« Le bombardement des forts, celui de l'enceinte, bien qu'il dût détruire nombre d'habitations rapprochées d'elle, rentraient dans les traditions, dans le droit rigoureux de la guerre. Mais le bombarde-
(1 Emile Chevalet, p. 232.
(2) Vincent d’Indy, Histoire du 105° bataillon de la Garde nationale de Paris en 1810-181 1, par un engagé volontaire dudit bataillon, âgé de dij-neuf ans; Paris, Douniol, 1872; p. 101.
(3) M rac Adam, p. 382. — Jules de Marthold, p. 24*2.
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ment de Paris! Et, par surcroît, de la zone de Paris où les efforts des générations ont accumulé les plus célèbres monuments de son histoire, les collections artistiques et scientifiques qui font sa gloire devant le monde entier, et vingt grands établissements hospitaliers, asiles en ce moment (avec leurs ambulances annexes) de dix-huit mille des blessés du siège.
« Qui croira, dans l’avenir, que, sans aucun avertissement préalable, pendant de longs jours et beaucoup de nuits, le palais du Luxembourg, l’Institut de France, l'hôtel des Monnaies, la Sorbonne, Saint-Sulpice, le Panthéon, le Jardin des Plantes et son Muséum, l’Hôtel des Invalides, l'hôpital Necker, l’hospice des Enfants-Malades, l'hôpital de la Charité, l’Institution des Jeunes Aveugles, l’hospice des Incurables, l’hospice de la Maternité, le Valde-Grâce, etc., etc., lurent, sous le coup des éclats foudroyants de l'obus Ivrupp
« On peut juger de la portée des projectiles du bombardement par ce fait extraordinaire que l'un d’eux, parti des hauteurs de Ghâtillon, vint tomber dans l'ile Saint-Louis, à quelques centaines de mètres de Notre-Dame (1). »
L’ambulance, construite en planches, dans le jardin du Luxembourg, avait reçu plusieurs obus pendant la nuit. Lue panique s’empara des malheureux blessés. Ceux qui pouvaient marcher ou se traîner voulaient partir quand même. Ceux qui étaient cloués sur leur lit suppliaient qu’on les emportât. C’était un spectacle navrant. L’ordre d’évacuer ces ambulances avait été donné avant minuit; mais l'opération était longue et difficile.
Un grand nombre d habitants du boulevard Saint-
(1) Général Trochu, Œuvres, 'posthumes ; Tours, Alfredj Marne, 1896; t. 1 er , pp. 497 et 498.
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Michel et de la rue d’Assas y aidaient de leur mieux. « Quand j’arrivai, dit M. Louis Moland, on évacuait les dernières salles. Dans une salle, située près de la rue d’Assas, il ne restait plus que deux blessés; un obus survint et tua l’un d’eux. L'autre poussait des cris perçants. C’était un jeune mobile du Tarn qui ne savait pas un mot de français. Pendant qu’on l'enlevait sur un brancard, il pleurait à chaudes larmes (1). » Les Sœurs avaient présidé avec beaucoup de calme à ce triste déménagement. Elles ne quittèrent les baraques qu’avec le dernier blessé. « Je vis, dit toujours M. Louis Moland, leur cortège s’éloigner définitivement dans la nuit, sans précipitation, comme un détachement de vieux soldats battant en retraite sous le feu de l’ennemi (2). »
Enfin, en dépit de la surprise, les effets de cet attentat monstrueux n’avaient pas été aussi meurtriers qu’on aurait pu le craindre : bien qu’il y ait eu 2G maisons atteintes, on ne comptait que 10 victimes, dont 5 morts, et pas un incendie (3), malgré les efforts faits par l’ennemi pour en allumer (4). Au coin du boulevard du Port-Royal et de la rue Saint-Jacques, la façade d’une maison s’était effondrée sous les projectiles allemands (5).
On entendait très bien les bombes arriver : les uns se mettaient à plat ventre pour éviter les éclats;
(1) Par ballon monts. Lettres envoyées de Paris pendant le siège, septembre 1870-10 février 1871, par Louis Moland; Paris Garnier frères, 1872; p. 188.
!,-) Ibid., 181). — Théophile Gautier, Tableaux de siège , Paris , 1870-1871 ; Paris, Charpentier, 1880; pp. 220 et 221. — Griffonnages quotidiens d'un bourgeois du quartier latin , du 14 mai 1869 au 2 décembre 1871, par Henri Dabot, docteur en droit, avocat à la Cour d'appel: Péronne, imprimerie Quentin, 1895; p. 13 4.
(3) Major de Sarrepont. Le Bombardement de Paris, pp. 162 et 164. — A. J. Dalsème, p. 307.
(4) Louis Schneider, t. III, p. 155.
(5) Jules de Martbold, p. 244.
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les autres « couraient aux endroits où tombaient les obus comme à un spectacle; les gamins galopaient après les éclats de projectiles en marche comme les chats après les souris (1) ».
« L’armée assiégeante échouait complètement dans son entreprise d’anéantissement, par l’obus, du moral des assiégés. Us étaient irrités contre l’ennemi, nullement abattus (2). » Les Allemands étaient obligés de reconnaître « que le bombardement avait rendu les Parisiens plus entêtés que jamais (3) ».
Mais le courage des bombardés ne fait que rendre plus odieuse la lâche cruauté des bombardeurs qui se conduisent comme des malfaiteurs choisissant les ténèbres pour faire leur coup.
« Tout brusquement, la nuit, comme des maraudeurs, après avoir, pendant le jour, fait feu sur les forts du Sud, ils ont mis nos maisons en joue, nos maisons, nos églises, nos hôpitaux, nos ambulances, et, aussi loin qu’ils pouvaient atteindre, ils ont lancé leurs engins. Cette façon de frapper au hasard, d’assommer les gens dans leur lit, de s'attaquer aux impotents et aux malades, de tuer les femmes, les enfants, les vieillards, tout ce qu’il y a dans une ville, de moins guerrier, de moins valide, de plus inoffensif, c’est une atrocité qui répugne à l’esprit militaire, qui flétrirait même la gloire (i). »
« L'épisode du déménagement des pauvres ménages, quittant les quartiers menacés, donne l’idée «l’une fuite devant l'inondation, l'incendie ou tout autre fléau inéluctable. Les chaises, les tables, les
(1) Emile Chevalet, p. 232. — Paris et les Allemands , journal d'un témoin , juillet 1870-février 1871, par A. du Mesnil; Paris, Garnier frères, 1872; p. 243.
(2) Général Trochu, Œuvres posthumes, t. I, p. 498.
(3) Edmond Neukonnn, p. 261.
(4) L. Vitet, 5 e , 6 e et 7° lettres, pp. 46 et 47.
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bahuts, les minces matelas d’où la laine s’échappe, tous les humbles ustensiles indispensables à la vie sont entassés pêle-mêle, avec un tumulte d angles bizarres, sur des charrettes à bras que tirent, le col tendu, les pieds glissant dans la neige, les hommes les plus valides de la bande. Sur l’entassement des hardes et des paquets, les malades allongés prennent des apparences spectrales et des airs de morts recouverts de linceul; ils frissonnent à la bise glaciale, aussi froids déjà que si le doigt qui éteint les veux et scelle les lèvres les avait touchés. On di rail, à voir ce convoi lamentable, une migration d Indiens emportant leurs aïeux roulés dans des peaux de bison; les femmes suivent, pressant contre leur sein maigre un pâle nourrisson qu'elles lâchent d'envelopper d’un lambeau de châle, et traînent en outre quelque enfant plus âgé suspendu au pan de leur jupe. D autres fugitifs marchent courbés sous le poids de quelque meuble; rien de plus sinistrement pittoresque que ce cortège s’avançant dans l'ombre, éclairé par le reflet livide de la neige et le feu rouge des obus (1). »
« On ne saurait rendre trop de justice à la population de. Paris sur son attitude pendant les tristes journées de ce cruel bombardement : elle ne montra pas de faiblesse, encore moins de forfanterie ou de bravades; il n’y eut pas de fuites honteuses et chacun lit son devoir. Beaucoup d'habitants quittèrent les quartiers menacés pour se réfugier dans ceux que le feu de l’ennemi ne pouvait atteindre... Cependant, ce mouvement d'évacuation eut lieu sans désordre, même parmi la population ordinairement si tumultueuse de ces quartiers; personne ne manifesta d'opinion démoralisante, et il n’y eut pas à craindre d'émeute ayant pour but de hâter la
(1) Théophile Gautier, pp. 221 et 222.
LE BOMBARDEMENT
reddition qui eût mis fin à la dure épreuve que Ton subissait... Bien loin d’avoir donné lieu à des actes de faiblesse, le péril commun enflamma au delà de toute mesure le désir de la résistance poussée à ses dernières limites (1). »
« La population de Paris, dit un historien allemand, reçut ces premiers projectiles, et ceux lancés plus tard, avec curiosité, ironie, et aussi avec indignation contre cette barbarie . En somme, le bombardement de la ville ne produisit aucun effet (2). »
Oui, le premier moment de stupeur passé, la population accepta courageusement cette nouvelle épreuve, moins dure, moins meurtrière que le froid et la maladie : les courages émus se remirent vite. Néanmoins, un certain nombre d'habitants des quartiers bombardés émigrèrent sur la rive droite ou dans les parties de la rive gauche épargnées par les obus allemands. Les uns s’installèrent chez des amis, les autres prirent possession, sur réquisition, des appartements des absents. Dès le soir, il fut aisé de voir que la sanglante manœuvre d’intimidation de M. de Bismarck échouerait misérablement, que les assiégeants en endosseraient la honte sans en avoir le profit (3).
(1) Général Vinoy, pp. 380 et 381. — « Paris était admirable do résignation et de courage, et les femmes elles-mêmes ne se plaignaient pas. » ( Petite histoire de la guerre entre la Fiance et la Finisse, par R. Watari, Japonais; Paris, Lahure ; p. 43.)
(2) A. Niemann, p. 240.
(3) M mc Adam, 382. — « La population de Paris, bien loin de se troubler, s’indigna et devint plus forte. » {Une page d’histoire contemporaine devant V Assemblée nationale , par le général Trochu ; Paris, humaine, 1871; p. 124.) — « Le bombardement ne produisait d’effet marqué ni sur la ville proprement dite ni sur les Parisiens. » (Louis Schneider, t. III, p. 173.) — « Les Parisiens se raillaient du peu d’effet de ce bombardement. » {Ibid.) — « Les articles qui, peu de temps auparavant, admettaient la possibilité d’une capitulation avaient même complètement cessé. » {Ibid.). — Ibid., pp. 174 et 175. — « Paris supporta le bombardement avec
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Mais les maires sont fort irrités de ce bombardement. Ils se sont réunis et ont remis à M. Jules Favre un résumé de leur délibération. Ils exigent une sortie prochaine et l’adjonction au Gouvernement d'un conseil de guerre où l’élément civil soit représenté ( 1 ).
Voilà où nous avait conduit la nullité de nos
une fermeté prodigieuse : cet acte inutile souleva de l'horreur, de la colère, provoqua les railleries, mais ne répandit pas la terreur; le hut était manqué. » (Frédéric Canonge, commandant au 52 e de ligne (aujourd'hui général . Histoire militaire contemporaine, 1854- 1871 ; Paris, Charpentier, 1882; t. II, p. 382.) — .Iules de Marthold, [). 243. — Jules Claretie, t. I, p. 468. — Charles de Mazade, La {/uerre de Fronce, t. Il, p. 285. — Arthur Chuquet, La querre i 870-187 1 : Paris. Chailley, 1895; p. 286. — Francisque Sarcev, Le siêf/e </e Paris; Paris, Laehaud, 1871; pp. 266, 268 et 269. — Colonel Lecomte, t. l\ , p. 32. — Journal des Concourt; Paris, Bibliothèque -Charpentier, 1890; t. 1. pp. 181, 182, 187, 188 et 190.
— Six mois de guerre , 1870-1871, Lettres et journal de M me Cornélis de Witt ; Paris, Hachette, 1894; p. 96. — Louis Moland, p. 189. L. \ itet, 5 e , 0 e et 7 e lettres, pp. 63 à 66. — Les Zouaves à Paris pendant te siège, par A. Ballue, (député, président de la commission de la réorganisation de l'armée ; Paris. Lechevalier, 1872; p. 116. — Théophile Gautier, p. 371. — Les Capitula lions, par le général Thoumas ; Paris, Berger-Levrault, 1886; p. 38.— Gouvernement de la Défense nationale du 31 octobre 1870 au 28 ganner 187L par M. Jules Favre, de l’Académie française; Paris, Plon, 1872; p. 319. — Edmond Rousse, t. Il, p. 33*4. — Robinet de Cléry, Les Avant-Postes pendant le siège de Paris; Paris, Palmé, 1887’; p. 211. — Histoire critique du siège de Paris pur un officier de marine ayant pris part au siège; Paris, Dentu, 1871; p. 279. — Commandant Rousset, t. III, p. 355. - — Hermann Roholski, Le siège de Paris raconté par un. Prussien ; traduction de W. Filippi, inspecteur principal aux chemins de fer de l'Est : Paris, Laehaud, 1871 ; p. 30 î. — Le siège de Paris et la Commune. Lettres d'Hippolyte Lucas; Nouvelle Revue rétrospective, n" du 10 novembre 1894. Edition spéciale, p. 7. — Camille Farcy, Histoire de la guerre de 1870-1871 ; Paris, Humaine, 1872: p. 355.
— La guerre au jour le jour, 1870-1871, par le baron A. du Casse; Paris, Humaine, 1875 ; p. 282. — Les Forteresses françaises pendant la guerre de 1870-1871, par F. Prévost, lieutenant-colonel du génie; Paris, Humaine, 1872; p. 107. — Marie Sebran, Journal d' une mère pendant le siège de Paris; Paris, Didier, 1872; pp. 232 et 236. — Paul de kerneii, Journal cl'un mobile; Paris, Ghio, 1880; p. 195. — Général Ducrot, t. IV, pp. 26 et 27.
(1 ) Eng. parlem. déf. nationale, rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale, p. 116.
LE BOMBARDEMENT
généraux : on avait plus de confiance, pour la direction des opérations, dans un civil que dans un militaire! Et c’était justice car les militaires, depuis six mois, s’étaient montrés au-dessous de tout.
M. Trochu se récrie contre la prétention des maires, que soutient énergiquement M. Jules Favre, qui en a décidément assez du Gouverneur. Le général finit, cependant, par accepter de recevoir les magistrats municipaux (1) : le bombardement va-t-il être cause de la chute de M. Trochu?
Quant au Gouvernement, il ne pouvait laisser passer une telle aventure sans lancer une proclamation; maintenant, c’est par la prose officielle que l’on compte les jours (2).
« Le bombardement de Paris est commencé.
« L’ennemi ne se contente pas de tirer sur nos forts, il lance ses projectiles sur nos maisons; il menace nos foyers et nos familles.
« Sa violence redoublera la résolution de la cité qui veut combattre et vaincre.
« Les défenseurs des forts, couverts de feux incessants, ne perdent rien de leur calme et sauront inflige r à F assaillant de terribles représailles.
« La population de Paris accepte vaillamment cette nouvelle épreuve. L’ennemi croit 1 intimider, il ne fera que rendre son élan plus vigoureux. Elle se montrera digne de l’armée de la Loire, qui a
(1) Enq. parlent, déf. nationale , rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale, p. 116.
(2) « Le Gouvernement prend décidément l’habitude de pondre sa proclamation une fois par jour. » (Emile Chevalet, p. 233.) — Louis Moland, p. 194.
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fait reculer V ennemi, de l’armée du Nord, qui marche à notre secours .
« Vive la France! Vive la République!
« Général Trochu, Jules Favre, Jules vSimon, Jules Ferry, Garnier-Pagès, E. Pellelan, Ernest Picard, Emmanuel Arago (1). »
Rien à dire de la banalité des trois premiers paragraphes. Vais quelles terribles représailles les défenseurs des forts sauront-ils infliger à V ennemi? Vont-ils aussi couvrir d'obus les maisons de Berlin, de Munich, de Carlsruhe? Et puis, qu’entendent les signataires de la proclamation par V élan de la population rendu plus vigoureux? N’est-ce pas le peuple de Paris qui les pousse à l'action depuis trois mois? Vont-ils jeter hommes, femmes, enfants sur les lignes allemandes? Enfin, quels messagers, quelle dépêches ont donc annoncé au Gouvernement que l'armée de la Loire a fait reculer V ennemi , que l'armée du Nord marche au secours de Paris? Etait-ce la peine, trois jours auparavant, de s’élever, dans V Officiel, contre les bruits de succès, pour employer soi-même la même manœuvre? N y-a-t-il pas lieu de « se montrer sévère contre de pareilles entreprises et de se fortifier à l’avance contre l’ai Irait puissant des nouvelles hasardées (2) »?
Et, de fait, « chacun commente la proclamation du Gouvernement. On se demande à quoi elle sert. Rien cependant ne pouvait la motiver... rien, dans la tenue de la population n'obligeait le Gouvernement à se perdre dans ces flots de paroles boursouflées. Je ne sais, ajoute le bourgeois de Paris dont
(1) Journal officiel , n° du 0 janvier 1871.
(2) Ibid., n° du 2 janvier 1871. — Insérés dans le Journal officiel , ces bruits de victoire faisaient naître de folles espérances. (Michel Cornudet, pp. 3G3 et 364: Journal du siège par un bourgeois de Uaris, p. 023; Emile Chevalet pp. 233 et 234.
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nous citons le journal, qui pousse ces messieurs à user et abuser ainsi des proclamations; mais, à coup sûr, ils ont tort. A cette heure, on en est tellement las que c’est à peine si l’on prend la peine de les lire (4 ) ».
Du reste, avec une inconscience rare, le Gouvernement se contredit à quelques heures de distance. Le G, au soir, le Rapport militaire , après avoir constaté que le bombardement des forts continue avec la même violence sans causer de dommages sérieux , ajoute : « Les projectiles, qui sont tombés dans la ville en assez grand nombre, n'ont causé aucune émotion. La fermeté, le calme de la population et de l’armée soumises à ce violent bombardement sont à Ja hauteur des circonstances, et les procédés d’intimidation employés par l’ennemi ne font que grandir leur corn age ; chacun s'inspire des grands devoirs que la patrie impose aux défenseurs de Paris (2). »
On voit que les militaires rivalisaient avec les civils dans le choix des phrases redondantes et rebattues.
Ajoutons que, si le bombardement n’avait produit aucun effet sur la population civile, on n’en saurait dire autant des militaires. Le général Ducrot avait écrit, le G, au Gouverneur, pour le prier de le relever de son commandement : il considérait la lutte comme inutile ; sans se préoccuper de Bourbaki, de Clianzy et des autres, il ne voyait plus que la capitulation, oubliant qu’une place doit tenir jusqu’au dernier moment, car, de sa résistance pendant une seule journée, peut dépendre Je salut ou Ja perte du pays. Mais tel n'était pas le sentiment des généraux de 4 870 : la trahison de Bazaine,
(1) Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 629.
(2) Journal officiel, n° du 7 janvier 1871.
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Ja lettre de M. Ducrot en sont la preuve (1).
Le Gouverneur supplia son ami de ne pas se retirer, dans une étrange épître où il lui reproche d’avoir découragé son entourage et ses officiers généraux, « ravageant les esprits du haut en has de la hiérarchie (2) ».
1! y avait du vrai dans ce reproche. M. Ducrot ie sentit si bien qu'il ne persista pas dans son dessein : il retira sa démission ; mais, pour bien marquer sa désespérance, son opposition, il déclara << qu’il ne prendrait aucune part à la préparation et à la haute direction des affaires militaires 3 ».
C'est ainsi qu’on faisait la guerre en 1870-1871!
Le 0, la pluie d’obus ne cesse pas. « Le cimetière M ontparnasse est criblé, défoncé par les project i les... On déménage les ambulances installées à Huilier e t dans les baraquements du Luxembourg (4). » 11 est tombé 21 projectiles sur l’Observatoire. On dépave toutes les cours dans Montrouge o). En réalité, les quartiers éprouvés sont ceux du Yal-de- Grdce, de Notre-Dame-des-Champs, de Plaisance, de Javel, de Grenelle, d’Auteuil (6).
La température s’adoucit beaucoup : de 10 degrés au-dessous de zéro, elle est remontée à G audessus. Trochu n en reste pas moins aussi immobile que ses troupes; cependant, pour justifier
(J) Général Ducrot, t. IV, p. 33. — Le général Ducrot « s'efforça une (terni ère fois, de faire partager au Gouverneur sa conviction sur l'impossibilité absolue où nous nous trouvions désormais do prolonger utilement la lutte et, par conséquent, sur la nécessité de traiter le plus tut possible avec l'ennemi ». (Ibid., p. 33.)
(2> Ibid., pp. 34 et 33.
(3) Ibid., p. 33.
(4) Jules de Marthold, pp. 242 et 243. — M me Edgar Quinet, p. 233.
(o) Jules de Marthold, p. 244.
(6) A. -J. Dalsètne, p. 307.
LE BOMBARDEMENT
son inaction, il objectait le froid rigoureux (1).
Les heures s’écoulent, lentes, au milieu du fracas du bombardement. Paris est, maintenant, en plein dans l’action : ce n’est plus à Chevilly, à la Malmaison, au Bourget, à Yilliers ou à JNogent que tombent les projectiles allemands, c’est autour du Panthéon, du Luxembourg, de Saint-Sulpice, c’est dans les rues tes plus fréquentées de la rive gauche. Les quartiers épargnés demeurent mornes, consternés, plus morts peut-être que les quartiers bombardés.
« On entend le bruit incessant des obus, des canons, bruit tantôt sourd, tantôt déchirant, selon la distance où l’on est des bombes qui éclatent. A neuf heures du soir, le silence est extraordinaire ; ni voilure, ni passant sur le boulevard; pas d'autres bruits que les bruits du bombardement ! Il dégèle, le ciel est noir, les rues sont boueuses, humides, glissantes. On ne trouverait pas un fiacre à prix d’or (2). »
Ce jour-là, les obus ennemis ont fait encore dix victimes parmi la population civile (3 hommes, 1 femme tués, G femmes blessées), mais aucune maison n’a été atteinte sérieusement, aucun incendie n'a été signalé (3).
Les forts de PSogent, Rosny, Noisy sont toujours bombardés et répondent de leur mieux. Ceux d’Issy, de Vanves, de Montrouge, les redoutes des Hautes- Bruyères, du Moulin-Saquet sont également visés. De tous les côtés, les Allemands nous attaquent, ils tirent sur tout ce qu’ils peuvent atteindre, les forts, l’enceinte, la ville; ils éparpillent leur feu. 11 nous semble que, pour obtenir l’elfet d’intimidation qu’ils
(1) M mc Edgar Quinet, p. 234.
(2) IVl me Adam, pp. 384 et 385.
(3) Major de Sarrepont, Le Bombardement de Paris , pp. 162, 163 et 164. — Jules de Marthold, p. 244. — A. -J. Dalsème, p. 307.
PARIS
recherchent, il serait préférable de s’en tenir à deux ou trois points décisifs qu’ils couvriraient d’obus. Sans doute, leurs grands chefs en jugent autrement.
Le soir, un conseil de guerre, tenu au quartier général de la 3 e armée, examine la question de l’attaque de Châtillon et de Versailles, proposée par le général Vinoy. On la repousse, prétendant, les uns qu’un combat de jour n’est pas possible à cause de l'éloignement des tranchées, les autres qu’un combat de nuit entraînerait les troupes à se fusiller elles-mêmes. On remet la discussion au lendemain I). Ces généraux avaient horreur des questions militaires, et Trochu plus encore que les autres I
Dans la journée, M. Cresson, préfet de police, a fait aflicher l’avis suivant :
« En présence du commencement de bombardement dont Paris est l’objet, on croit devoir rappeler aux habitants des quartiers menacés quelques-unes des prescriptions déjà faites :
« Descendre dans les caves le bois, le charbon et autres matières combustibles;
« En cas d'absence, même momentanée, remettre les clefs de l'appartement chez le concierge;
« Tenir rempli d’eau un tonneau défoncé, dans la cour et à chaque étage de la maison;
« Lorsqu’un obus tombe sur un immeuble, vérilier immédiatement s il y a un commencement d’incendie. Le bombardement des forts a démontré qu’en pareil cas il suffisait de quelques seaux d’eau pour éteindre le feu ;
« Prévenir le poste de sapeurs-pompiers le plus voisin ;
(1) Général Vinoy, pp. 381 à 389.
LE BOMBARDEMENT
« Tenir les portes cochères entre-bâillées au moins jusqu’à onze heures du soir, afin que les passants puissent y chercher un refuge en cas de besoin (1). »
Le Gouverneur a causé avec les maires et fait part au Conseil de la satisfaction qu’il éprouve de cette entrevue. MM. Picard et Jules Favre réclament le rationnement (2).
Enfin, de même qu’après Champigny on avait élevé le coupable d’Exéa à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur, de même, après la piteuse évacuation d’Avron, on nomme l’un des auteurs de l’échec, le colonel Guillemaut, général de brigade. Autrefois, on récompensait le succès, maintenant on glorifie la défaite. Pour les soldats, victimes, souvent, de l'incapacité, de la jalousie de leurs généraux, le Gloria victis de Mercié peut, à la rigueur, se comprendre ; mais, étendre cette dangereuse indulgence aux protagonistes de la déroute, n’est-il pas le fait d’une nation malade, et les hommes, nourris des exemples de nos pères, ne sauraient-ils déplorer ces honneurs rendus aux Mac-Mahon, qui nous valurent Sedan, et aux Canrobert, qui furent loin de faire tout leur devoir à Metz?
Eh bien, à Paris, ce fut une débauche de récom-
Ï ienses, une clécorite aiguë, comme a dit le général
ung.
« En 1854 et 1855, pour la Crimée, on avait donné trois grand’croix de la Légion d’honneur, en 1859, pour Tltalie, trois également. En 1870
(1) Journal officiel , n° du 8 janvier 1871. — Journal du siège par un bourgeois de Pains, pp. G31 et G32.
(2) Enq. parlera, déf. nationale, rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la la Défense nationale, p. 116.
PARIS
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pour des défaites, ou en accorde seize, dont huit pour Paris seulement.
« En 1855, on avait fait douze grands officiers; en 1859, dix; en 1871, on atteint le chiffre de cinquante-deux.
« En 1855, on avait nommé vingt-cinq commandeurs; en 1859, soixante-dix-huit; en 1870, deux cent trente-deux.
« En 1855,on avait distribué cent quatre-vingtdeux croix d officiers de la Légion d'honneur ; en 1859, deux cent soixante-seize; en 1870, on arrive au total exorbitant de dix-sept cents, dont mille pour Paris.
« Des simples chevaliers je ne parlerai pas.
« Plus nombreux ils étaient que les astres du ciel.
« En somme, après cette triste campagne, quatre généraux seulement n'avaient eu ni décorations ni avancement.
« Pourtant les exemples à suivre ne manquaient pas. En 1866, après Sadowa, le gouvernement autrichien ne s'était pas cru le droit d'accorder des décorations à ceux qui venaient de perdre tant de combats.
« On fête la victoire, on flétrit la défaite (1). »
Mais nous avons modifié tout cela ; aujourd'hui encore, en connaissance de cause, en pleine possession de nous-mêmes, on demande la création d'une médaille qui rappellera ces souvenirs, peu
(1) Général Iung, La République el V Armée", Paris, Bibliothèque- Charpentier, 1892 ; p. 139. — « Longues promotions dans la Légion d'honneur. Tant d’insuccès, malgré tant de héros, semblent inexplicables. Les généraux commandant en chef l’artillerie et le génie de Paris sont faits grand’eroix pour l’activité et l’intelligence qu'ils ont déployées pendant le siège! C’est le commencement de la fin. La bête se meurt, on accourt à la curée. A côté de récompenses noblement méritées, que de nominations scandaleuses, obtenues par l’intrigue, dans les bureaux ou les états-majors sédeutaires, loin de tout danger, de toute soufl’rauce,
LE BOMBARDEMENT
glorieux en dépit de l’héroïsme de quelques-uns. Les Allemands ne peuvent être que flattés de nous voir perpétuer ainsi la mémoire de leurs succès.
On pouvait justifier la médaille de Sainte-Hélène car elle rappelait Austerlitz et Iéna, autant et plus que la Bérézina, Baylen et Waterloo; mais la médaille de Sedan, de la reddition de Metz, de Châtillon, du Bourget, de Buzenval, du Mans, d’IIéricourt, du traité de Francfort! Gambetta avait pourtant dit : « On doit toujours penser à 1870 et n’en parler jamais, » si ce n'est pour en préparer la revanche.
Rentrons dans Paris.
Les clubs sont toujours aussi édifiants. Le 5, au Club de la République , le citoyen Chabert avait entretenu la réunion de la nécessité de reconstituer
de toute fatigue. » (Francis Garnier, p. 139.) — Aussi bien, voici ce que pensait le général Trochu de la besogne qu’il a faite :
« Versailles, 13 août 1871.
.« Mon cher Cresson,
« Je suis chez moi, à moins d’imprèvu, tous les dimanches, de 9 heures 1/2 à 11 heures.
« Mais, grand Dieu, s’agirait-il d’un sac de croix ou de médailles? Alors, je vous le dis sans hésiter, je décimerais mon intervention qui est, pourtant, légitimement acquise à vous et à vos clients.
« Trois mois durant, j’ai été commissionnaire en ce genre de marchandises (article Paris).
« Honteux, écœuré des formes, des proportions, des falsifications de ce commerce, dont je m’étais naïvement ilatté que tant de douloureuses leçons dégoûteraient notre pays, j’ai fermé pour toujours ma boutique ; et, entre nous, je vous déclare que je ne donnerai pas un centime à Vinoy pour rouvrir la sienne !
« Tout à vous, mon cher et très affectionné collaborateur,
« Général Trochu. »
A nous communiqué par M. Cresson. — Voir au sujet des décorations, Paris , Chevilly et Bagneux, par Alfred Duquel, pp. 52 à 54, et Opinion cVun civil sur la Défense de Pai'is , par G. Wyrouboff, directeur de la Philosophie positive ; Paris, Lechevalier, 1872; p. 53.
PARIS
la Pologne (1); le G, au Club Famé , on glorifie la « journée immortelle du 21 janvier ». C’est un superbe exemple à suivre. 11 ne manque que le roi. « Quand nous retournerons à l’IIôtel de Ville, s’écrie un orateur, ce ne sera pas comme au 31 octobre et nous dirons comme Mirabeau : «« Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes! »» Non! non! nous n en sortirons pas, nous y resterons!) (2). » Un autre citoyen parle de la Commune : « On prétend, dit-il, qu elle arrivera trop tard pour sauver Paris ; eli bien, après...? S'il est trop tard pour le sauver, nous le brûlerons, et nous ferons justice des réactionnaires égoïstes, des propriétaires qui nous exploitent et de tous les boutiquiers qui sont les punaises du peuple; nous brûlerons les Prussiens du dedans avec ceux du dehors. Ensuite nous quitterons Paris pour n'y plus revenir 3). »
Le G est le jour des proclamations, des avis, des déclarations. Il nous est impossible de laisser passer, sans réflexions, un appel au peuple de Paris, affiché sur les murs de la capitale, revêtu de 140 signatures de personnes inconnues, se disant délégués des vingt arrondissements de Paris, et que Ion appela alors Y affiche rouge.
Certes, nous ne sommes pas suspect de tendresse pour les révolutionnaires, l’on sait ce que nous pensons de Y attaque en masse , telle que la réclamaient les clubs, ce que qous pensons de la résistance militaire d'un trop grand nombre de gardes nationaux des faubourgs, qui se seraient sauvés, au premier obus, en criant : à la trahison ! et qui ne
(1) Les Clubs rouges \ pendant le siège de Paris , par M. G. de Molinari, rédacteur du Journal des Débats ; Paris, Garnier frères, 1871 ; p. 204.
(2) Ibid., p. 209.
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se sont, retrouvés soldats que lorsqu'il s’est agi de tirer sur les marins et les troupiers français. L’on n’ignore pas, enfin, que la Commune, à notre avis, eût été le signal d’un gâchis politique et militaire bien autrement répugnant que celui présenté par les hommes du Quatre-Septembre, où se trouvaient nombre de futurs opportunistes et radicaux dont Panama , Les cuivres , etc., devaient être un couronnement de carrière. Mais si nous sommes payé pour nous méfier des socialistes qui achèveront, hélas! bientôt, la Patrie française, il ne s’ensuit pas que ceux de 1871 ne touchaient pas souvent juste en accusant un gouvernement dont l’imbécillité confinait au crime. Nous allons donner, en entier, cet appel au peuple de Paris, et nous déclarons que, sauf ce qui concerne les bonapartistes, à ce moment disparus et qui n’étaient plus en place, sauf la confiance en la Commune et dans 1 Qjieiqile, avec des réserves sur Y attaque en masse , nous eussions signé ce manifeste des deux mains, car il n’y a pas dix lignes à en ôter, car toutes les accusations qu'il contient sont justes. N'en déplaise donc au bourgeois de Paris , dont nous citons souvent le journal, et qui est ordinairement mieux inspiré, cet appel peut très bien ne pas être le fait de misérables payés par l’or prussien (1). S’en prendre aux incapables du Quatre-Septembre n’est pas un crime de lèse-patrie ; quant à nous, nous ne pardonnerons jamais aux Trochu, aux Arago, aux Jules Simon, aux Magnin d’avoir ouvert la voie qui a conduit notre malheureux pays au marais nauséabond où il s’enfonce, de plus en plus, dans la vase opportuniste et radicale, en attendant qu'il disparaisse entièrement dans le purin socialiste.
Comment les républicains honnêtes n’ont-ils pas
(1) Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 634.
PARIS
eu le courage de livrer sérieusement les autres à la justice, si haut placés qu’ils aient été?
Mais, voici l'appel au peuple de Paris; qu’on juge :
« Le Gouvernement qui, le 4 Septembre, s’est chargé de la défense nationale a-t-il rempli sa mission? Non! nous sommes 500,000 combattants et 200,000 Prussiens nous étreignent! A qui la responsabilité, sinon à ceux qui nous gouvernent. Ils n'ont pensé qu'à négocier au lieu de fondre des canons et de fabriquer des armes. Ils se sont refusés à la levée en masse. Us ont laissé en place les bonapartistes et mis en prison les républicains; ils ne se sont décidés à agir enfin contre les Prussiens qu'après deux mois, au lendemain du 31 octobre. Par leur lenteur, leur indécision, leur inertie, ils nous ont conduits jusqu'au bord de l’abîme. Ils n’ont su ni administrer ni combattre, alors qu’ils avaient sous la main toutes les ressources, les denrées et les hommes. Ils n'ont pas su comprendre que, dans une ville assiégée, tout ce qui soutient la lut le pour sauver la patrie possède un droit égal à recevoir d’elle la subsistance, lis n’ont su rien prévoir. Là où pouvait exister l’abondance, ils ont fait la misère, on meurt de froid, déjà presque de faim, les femmes souffrent, les enfants languissent et succombent. La Direction militaire est plus déplorai) le encore : sorties sans but, luttes meurtrières sans résultats, insuccès répétés qui pouvaient décourager les plus braves, Paris bombardé! Le Gouvernement a donné sa mesure, il nous tue. Le salut de Paris exige une décision rapide ; le Gouvernement ne répond que par la menace aux reproches de l’opinion. Il déclare qu’il maintiendra l'ordre; comme Bonaparte avant Sedan. Si les hommes de l’Ilôtcl de Ville ont encore quelque patriotisme, leur
LE BOMBARDEMENT 55
devoir est de se retirer, de laisser le peuple de Paris prendre lui-même le soin de sa délivrance. La Municipalité ou la Commune, de quelque nom qu’on l’appelle, est l’unique salut du peuple, son seul recours contre la mort. Toute adjonction ou immixtion au pouvoir actuel ne serait rien qu’un replâtrage perpétuant les mêmes errements, les mêmes désastres. Or, la perpétuation de ce régime c’est la capitulation. Metz et Rouen nous apprennent que la capitulation n’est pas seulement, encore et toujours la famine, mais la ruine de tous, et la honte 1 C’est l'armée et la Garde nationale transportée prisonnière en Allemagne et défilant dans les villes, sous les insultes de l’étranger; le commerce détruit, l’industrie morte, les contributions de guerre écrasant Paris. Voi là ce que nous prépare l’ impéritie et la trahison.
« Le grand peuple de Quatre-vingt-neuf qui détruit les Bastilles et renverse les trônes, attendrat-il, dans un désespoir inerte, que le froid et la famine aient glacé dans son cœur, dont l’ennemi compte les battements, sa dernière goutte de sang?
« Non! la population de Paris ne voudra jamais accepter cette misère et cette honte. Elle sait qu'il en est temps encore, que des mesures décisives permettront aux travailleurs de vivre, à tous de combattre.
« j Réquisitionne ment général ;
« Rat ionnement gratuit ;
« Attaque en masse.
« La politique, la stratégie, l’administration du Quatrc-Septembrc, continuées de l'Empire, sont jugées. Place au peuple! Place à la Commune (1) !»
Oui, la politique, la stratégie, l’administration
(1) Journal du siège par un bourgeois de Paris , pp. 632 et 633*
PARIS
du Quatrc-Septembre ôtaient jugées, condamnées, comme elles le sont, aujourd’hui, après vingt-six ans (I enquête, par tous les esprits ouverts aux choses de l’histoire ; oui, les motifs de l’arrêt de 1 affiche rouge étaient presque tous justes et implacablement déduits, mais le dispositif était faux le moyen de salut détestable : car, nous le répétons le peuple, c’est-à-dire, la populace, la Commune’ auraient fait pire que les hommes de Septembre et
nu|mt* réunis : les incendiaires et les assassins de 18/1 en sont la preuve.
IN e an moi ns, 1 indignité des uns n'innocente pas les auties . chacun doit avoir sa part de responsapL—^j^l^cun aurait dû avoir sa part de châtiment ;
1 Empire pour sa guerre follement préparée par des généraux étrangers à la science des batailles, le yuatre-Septembre pour sa défense absurdement conduite, la Co ni ni une pour les désastres si crimi— nellement, si inutilement perpétrés !
Le projet de proclamation, proposé par M. Delescluze a la réunion des maires, appelait les mêmes réflexions. Sans doute, le remède .offert d’associer a municipalité a la défense était ridicule au point de. Mie militaire, déplorable au point de vue politique (1); mais les accusations portées contre Ai. Irochu étaient, plus que fondées, M. Jules a\ 1 1 * ^ 1 a i econnu lui-même quand il a écrit., le J ]«tn\i(M, e AI. de Chaudordy ; « La direction mi— titane semble Irappée d atonie. Elle commande et se retire. Elle combine, délibère et ne résout rien, et nos jours se passent, et nous approchons du terme lalal (2). » 11 l'a encore reconnu quand il éciivail, le même jour, a AI. Gambetta : « JS os res-
(1) Voir ce projet : Michel Cornudet, p. 36o, en note.
/ S Gouvernement de ta Défense nationale du
oi octobre 18/0 au 28 janvier 1871, p.
LE BOMBARDEMENT
sources sont bien médiocres et notre temps fort limité. Nous harcelons sans cesse la direction militaire, qui est très violemment attaquée par une très forte majorité de la population de Paris. On lui reproche son indécision, meme son incapacité; et de toutes paris s’élèvent des plaintes amères, quelquefois violentes. Vous connaissez aussi bien que moi notre général en chef; vous appréciez ses qualités éminentes; vous ne pouvez vous illusionner sur celles qui lui manquent. La population a le sentiment très vif du danger que lui fait courir cette insuffisance. Ce sentiment s’est traduit en protestations ardentes, qui sont devenues inquiétantes dans la bouche des maires et des adjoints. Les choses se sont cependant arrangées, et je m’y suis employé de mon mieux. Le général a promis une grande action. Elle devait avoir lieu avanthier. Les ordres étaient donnés; la garde mobilisée, debout, pleine d’ardeur; puis on a tout fait rentrer. ce qui a produit un bien mauvais effet (1). »
M. Delescluze n’était donc pas dans l’erreur, en soutenant « qu’il était de la dernière urgence d’imprimer une direction plus active, plus énergique et plus efficace à la Défense et, avant tout, de l’enlever au généra] qui en avait été investi (2) ».
Aussi bien, les accusations du parti avancé étaient tellement justes, elles répondaient tellement au sentiment de nombre de gens, qui prisaient cependant à leur valeur les boniments socialistes, que M. Trochu finit par s’émouvoir.
(1) Jules Favre, Gouvernement de la Défense nationale du 31 octobre 1870 au 28 janvier 1871, pp. SIS et S 19. — M mc Edgar Quinet, p. 257.
(2) Cité par Michel Cornudet, p. 365, en note. — « Ce gouvernement nous perd... C’est une amère soutîrance de voir tant d’inertie au milieu de tant de périls!... La température printanière ôte toute excuse à une si funeste inaction. Il n'y a qu’un sentiment dans Paris contre la faiblesse du Gouverneur. » ( M mc Edgar Quinet, p. 255.)
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Le préfet de police, M. Cresson, était venu montrer au Gouverneur Y affiche rouge et lui avait fait comprendre qu'il était utile de répondre, mais de répondre d'une façon catégorique, en répétant, publiquement, ce qu'il avait dit, dans le conseil de guerre du 31 décembre : « J’ai dit que je ne capitulerais pas et je ne capitulerai pas (1). » M. Trochu, selon son habitude, se perdait dans des considérations aussi élevées que peu en rapport avec la question, quand le préfet de police le fait redescendre sur terre et réclame, avec brutalité, une réfutation du factum communaliste . Croyant à la bonne foi du Gouverneur, à sa résolution de ne pas capituler, M. Cresson lui dit, une dernière fois : « Pourquoi ne répétez-vous pas, à la population parisienne, ces paroles que vous avez dites au conseil de guerre, qui vous honorent, qui honorent vos intentions (2)? »
Le Gouverneur, comme revenant d'un songe, désolé d’être rappelé à la réalité, mis au pied du mur, ne pouvant plus se dérober, pousse de douloureux soupirs et prend la plume. Plusieurs pro-
(1 Voir, Paris , Second échec du Bourget et Perte d'Avi'on, par Allred Duquet, pp. 309 et 310.
(2) L'Empire et la Défense de Paris devant le jury de la Seine. Introduction et conclusion par le général Trochu; Paris, Hetzel, 1872; déposition de M. Cresson, p. 180. — « M. le préfet de police e»t arrivé à l’état-major, très préoccupé des commencements d’agitation qui avaient lieu à Believille, à la suite d une affiche, dite l'affiche rouge, et signée de beaucoup de noms qui ont paru plus tard dans la Commune. Le préfet pensait qu’une proclamation pouvait calmer les esprits. Il est entré dans le cabinet du général, et il en est sorti avee la proclamation qui se terminait par la phrase : «« Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. »»... On n’en a peut-être pas alors calculé toute la portée; on allait au plus pressé. » {Ibid., déposition de M. Lair, attaché à l'état-major du ^Gouverneur de Paris, pp. 157 et 158.) — Ibid., plaidoirie de .M° Allou, p. 31 i. Mais M. Trochu avait dû en calculer toute la portée, huit jours auparavant, quand il l’a prononcée devant le conseil de guerre. Il n’y avait pas alors à aller au plus pressé.
— Enq. parlem. déf. nationale , rapport de M. Chaper sur le Gouvernement de la Défense à Paris au point de vue militaire, p. 257.
— Ibid., déposition de M. Cresson, p. 51.
LE BOMBARDEMENT
jets cle proclamation sont rédiges et déchirés sur-lechamp, après lecture. Enfin, quelques lignes sont acceptées, d’un commun accord; elles se terminent par la fameuse phrase, « aussi hère que maladroite (1) » : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas! » — « Dans l’état des choses, c’était s’aventurer beaucoup (2). » Et la proclamation suivante est envoyée à l’imprimerie :
« Au moment où l'ennemi redouble ses efforts d’intimidation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie et la calomnie. On exploite contre la défense nos souffrances et nos sacrifices.
(< Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, confiance, patriotisme!
« Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas.
« Paris, le 6 Janvier 1871.
« Le Gouverneur de Paris,
« Général Trochu (3). »
« Moins de proclamation et plus d’action, général Trochu, voilà ce que Paris vous demande! Ah! si un autre que vous était Gouverneur de Paris et temporisait comme vous le faites, comme votre verve critique s’escrimerait (4) ! » — « On était pris, à lire ces niaiseries par trop bretonnes, d’une impatience bien naturelle... La belle avance pour nous qu’il refusât de signer la capitulation,
(1) Commandant Rousset, t. 111, p. 360.
(2) Ibid.
(3) Journal officiel, n° du 7 janvier 1871. — « Il fallut écouter le vœu unanime de résistance, s'y rallier, déclarer même qu’on l’approuvait, qu’on le partageait, et c’est alors que, le 6 janvier, deuxième jour du bombardement, le Gouverneur de Paris affirma, dans une proclamation demeurée célèbre, «« qu’il ne capitulerait pas »». (Général Vinoy. p. 381.)
(4) Emile Chevalet, p. 234. — Le Gouverneur ne capitulera pas. « Qu'en sait-il? » (Edmond Rousse, t. II, p. 336.)
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si nous étions forcés de la conclure (1)1 « Quoi! des calembours, quand il s'agit du salut du pays 2)! » — « O restriction mentale, que vous ôtes une belle et merveilleuse chose (3)! »
Quant aux journaux rouges, ils eurent le flair de deviner la palinodie. La Lutte à outrance, après avoir reproduit la proclamation de M. Trochu, ajoutait : « Le Gouvernement ne s’est point contenté de faire arracher des murailles, où il avait été placardé, l'appel au peuple de Paris, il a répondu, sous la signature Trochu, par l'affiche ci-dessous qui ne rassurera guère les citoyens au point de vue militaire, car un général peut rendre une ville sans capituler. » On lisait des articles analogues dans presque tous les journaux de même couleur (4).
En effet, nous verrons, plus tard, grâce à quelle comédie le Gouverneur a tenu sa parole.
Il est vrai que, dans ses Mémoires , M. Trochu, avec une impudence rare, voudrait faire croire <[iie la fameuse phrase n'est pas de lui, mais de M. G resson ; que, par conséquent, il n’en est pas responsable (5). Gomme nombre de menteurs, il oublie qu’il n'a pas déclaré ne pas l’avoir trouvée
(1) Francisque Sarcey, p. 239.
(2) Vincent d'indy, p. 51. — « Personne n’aurait osé supposer, à ce moment, que le Gouverneur songeât à se ménager une retraite par un jeu de mots... Le général Trochu s'exposait ainsi, sans aucune nécessité, à une déconsidération dont il ne se relèvera jamais. » ( Histoire critique du si'ege de Paris par un officier de marine , p. IS7.) — « Ne nous appesantissons pas sur de telles promesses si mal tenues. L'honneur français nous oblige à passer rapidement devant certains faits déplorables qui, à les examiner de près, font saigner le cœur. >» (Jules Glaretie, t. I, p. 472.)
(5) Gustave Flourens, p. 202.
(4) Enq. parlem. déf. nationale , rapport de M. Chaper sur le Gouvernement de la défense à Paris, au point de vue militaire, p. 257, note 3, au verso. — Qu’importe qu'il dise qu’il ne capitulera pas, « si les fautes commises rendent ce dénouement inévitable » ! (Francis Garnier, p. 127.)
(5) Général Trochu, Œuvres posthumes ; t. I, pp. 519 et 529.
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lui-même (1); M e Allou, son avocat, l’a nettement désigné, dans sa plaidoirie, comme le père de la phrase pins tard contestée (2); enfin, le général Ducrot affirme, dans son procès-verbal du conseil de guerre du 31 décembre, que le Gouverneur a prononcé, ce jour-là, les paroles suivantes : « J’ai dit que je ne capitulerais pas, et je ne capitulerai pas (3). »
Du reste, comme le fait remarquer M. Louis Bonneville de Marsangy, dans la Gazette des Tribunaux, numéro du 30 octobre 1896, après avoir rapporté la déposition de M. Cresson, reproduite plus haut (4), « c’est un témoin, cité par le général Trochu, qui, devant lui, sous la foi du serment, à quelques mois seulement des événements, a parlé de cette sorte. Il avait été appelé pour s’expliquer uniquement sur ce point spécial, formulé ainsi par son défenseur (M e Allou) : «« Dans quelles circonstances la phrase : Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas, a-t-elle été placée dans la proclamation du général? »» Si les souvenirs de l'honorable préfet de police n’étaient pas d’une exactitude scrupuleuse, le général Trochu, présent à l’audience, ou son avocat, les aurait indubitablement rectifiés sur l’heure. Non seulement ils ne l’ont pas fait, mais ils n’avaient requis M. Cresson de se présenter à la barre de la Cour que dans le but de prendre acte de son témoignage. On ne saurait donc hésiter entre ce témoignage public, judiciaire, contradictoire, et resté jusqu’ici sans aucune protestation, et le passage des Mémoires , écrit, dans la solitude et
(1) L'Empire et la Défense de Paris, par le général Trochu,
(2) Ibid., p. 314.
(3) Paris , Second échec du Bourget et Perte d'A won, par Alfred Duquel, p. 309. — Général Ducrot, t. 111, p. 270.
(4) Voir, suprà, p. 58.
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l’abandon d’une retraite pénible et attristée, et à longue distance des faits en question ». Enfin, entre la parole de M. Cresson et celle de M. Trochu, nous n'hésitons pas : nous sommes pour M. Cresson contre le général politicien.
Ce qui est curieux, c'est que, le lendemain, le Gouverneur, si débonnaire jusque-là, vexé de se voir si vertement tancé, fait arrêter les principaux rédacteurs de Y affiche rouge , et annonce qu'ils seront traduits devant le conseil de guerre (1). Mais M. Delescluzc et ses deux adjoints, MM. Charles Quentin, le futur opportuniste, et Emile Oudet donnent leur démission, qui est acceptée (2). C'est leur façon de protester contre la lacération de Y affiche rouge , contre l'arrestation de quatre de ses signataires, MM. Eugène Châtelain, Napias Piquet, Léo Meillet et le docteur Pillot, arrestation opérée en raison de l'article 91 du Code pénal qui punit de mort l’excitation à la guerre civile (3). Sapia et Pindy ont échappé aux agents de la Préfecture de police (4).
Dans la nuit du 6 au 7, le canon avait grondé sans relâche. « Impossible de fermer l’œil, toute la nuit (o). » Semblables à ces gros chiens qui aboient furieusement, agacés par les bruits des ténèbres, les forts, dogues redoutables chargés de la garde de la grande ville, crachaient leurs lourds obus du côté où l'on supposait que se trouvaient les batteries bombardant Paris.
(1) Journal officiel , n° da 8 janvier 1871.
(2) Tablettes quotidiennes du siège de Paris raconté par lettrejournal ; 1). Jouaust, rédacteur; Paris, Librairie des bibliophiles, 1871; p. 70. — Jules de Marthold, p. 244.
(3) G. de Molinari, p. 215. — Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 647.
(4) G. de Molinari, p. 215.
(o) M mc Edgar Quinet, p. 235. »
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Du 7 au 8, 300 projectiles tombent sur les différents quartiers de la rive gauche et d’Auteuil : ils ne touchent aucune maison, par conséquent, n’allument aucun incendie. En revanche, le nombre des victimes est plus grand que la veille et F avant-veille et s’élève à 15 : 2 femmes tuées,. 3 enfants, 2 femmes, 8 hommes blessés (1).
La population est tout à fait remise de l’émotion de la première journée : ceux qui n’ont pu quitter les quartiers atteints attendent stoïquement la bombe meurtrière. On vit rarement épreuve supportée aussi simplement, aussi patriotiquement.
Les forts, les redoutes sont toujours plus ou moins bombardés. Cependant Issy, Yanves et Montrouge restent plus particulièrement visés ; le dommage est nul. Des passants sont blessés au Pointdu-Jour et à Boulogne (2).
Dans la ville, il est facile de constater que la quantité d'obus augmente, que les explosions se rapprochent du centre. Montrouge est fort maltraité ; le Yal-de-Grâce est également le but de l’ennemi (3).
Dans le conseil du gouvernement, M. Jules Simon annonce qu’il n'y a plus de blé que pour vingt -trois jours pour la population civile, que pour trente jours pour l’armée. Il explique les mélanges étranges que l’on est obligé de faire, et réclame de nouveau le rationnement par les distributions à domicile. M. Ferry préfère celui qui est adopté pour la distribution de la .viande (4), par la bonne raison qu'il en est l’auteur.
(1) Major de Sarrepont, Le Bombardement de Paris, pp. 161,. 162, 163 et 164. — Jules de Marthold, p. 248.
(2) Journal officiel , n° du 8 janvier 1871.
(3) Journal du siège par xin bourgeois de Paris, p. 638.
(4) j Enq. parlem. déf. nationale , rapport de M. Chaper sur les proc'ès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défensenationale, pp. 116 et 117.
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Puis la discussion reprend sur la conduite des opérations militaires. On ne s’entend point. Le Gouverneur montre les difficultés qu'il éprouve en présence d'officiers supérieurs qui ne croient pas le succès possible. On se sépare (1).
C'est là une assertion hasardée Certes, trop d'officiers généraux ne voulaient plus se battre, mais la masse des chefs ne se désespéraient que par le décousu des desseins du généralissime, il aurait suffi d'une volonté ferme et suivie pour retremper les âmes de tous ces braves.
Le même jour, à la réunion des généraux, M. I Sert haut « émet l avis que le plateau de Garclies est l’objectif le plus favorable parce que, de ce côté, il est possible de faire déployer nos troupes entre Suresnes et Chatou et de prononcer une attaque générale sur toute la ligne. Le Conseil se range à cet avis : à l’unanimité, l'on adopte ce nouveau plan d’attaque (2) ». C'est la grande sortie par Buzenval sur Versailles.
Le dégel commence. La pluie tombe (3).
Voici, à litre de curiosité, quelques cours de la Bourse du 7 janvier : 3 p. 100, 51 80; Banque de France, 2,399; Crédit Foncier, 800 ; Orléans, 715; Ouest, 4G5 ; Midi, 515; Lyon, 747 50; Nord, 900; Est, 395; Suez, 230 (4).
C’est à cette date que se passa un incident curieux, que l'on a caché, mais dont nous pouvons affirmer l’authenticité, car il nous a été raconté par un des
(l'' Enq. 'parlent, dêf. nationale , rapport de M. Chaper sür les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale p. 117.
(2) Général Duci'ot, t. IV, p. 33. — Général Yinoy, p. 389.
(3) Jules de Marthold, p. 243.
(4) Ibid, y p. 24o. . * *
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grands acteurs, en la parole duquel nous avons entière confiance.
Le 2 janvier, M. Louis Veuillot avait écrit un de ces articles dont se délectaient les raffinés de lettres et que buvaient avidement les catholiques. « Paris, disait-il, célébrera demain la fête cîc Sainte Geneviève et ce ne sera, hélas! qu'une fête privée, une fête intime à laquelle le peuple de Paris n’assistera pas. Ce n’est pas que Geneviève soit inconnue de ce peuple ni qu'il l’ait oubliée, ni qu’il honore peu sa mémoire : il ne viendra pas au seuil de la sainte parce qu'il ignore comment et pourquoi elle est sa patronne, parce qu'il n’en est plus instruit, parce qu’il est devenu un peuple sans ancêtres, enfin parce qu’il n'a pas été appelé.
« Ainsi, depuis plus de trois mois, ont passé toutes nos fêtes, dans un morne et stupide éloignement des sources de la consolation, de l’espérance et du secours.
« Ce triste peuple, pressé d’ennemis, accablé d’angoisses, a espéré en toutes les choses de la terre, a vu en tout son espérance trompée, et il ne lui a pas été dit une fois de lever la tête vers le ciel! Que voilà bien le peuple moderne, que le voilà bien dans le dénuement et dans l’abrutissement de sa sagesse! Tu n’as plus tes histrions, tu n'as plus tes comptoirs, tu n'as plus ton abondance, tu n’a plus ta liberté : tu n’avais plus Dieu. Quelques jours ont passé, l’ennemi est venu comme la foudre et t’a enveloppé d'un seul coup de filet. A présent, il te reste l'orgueil de tes pierres, que tu ne peux manger, et l’orgueil de ton fer, qui s’use et qui ploie. Fais ce que tu pourras de tes pierres et de ton fer, et si tu n’en fais rien, c’est fini. Rabats sur tes yeux la dernière guenille qui te sert de manteau désespère et meurs !...
« Si la miséricorde de Dieu ne l’emporte pas sur
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l’insolence de la sottise humaine, Paris finira donc comme dans une ambulance Mottu gouvernée par Cadet : cruellement et abjectement.
« O peuple des âges catholiques, quand une ville menacée déployait ses bannières, et, suivant pieusement la croix portée par ses prêtres et par ses princes, faisait en procession le tour de ses remparts, alors chacun savait qu’après tout la mort est aussi la délivrance de la vie !
« Attila entourait les murs; une femme craignant Dieu, une humble fille des champs, par sa prière, protégeait la cité, et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila. Dumque una virgo præliabalnr , stellæ cidversus Attila/n pugnaverunt.
« Poésie évanouie, espérances éteintes, peuple mort s'il n'y restait une étincelle et un souffle de
Dieu il). »
Le général Trochu avait certainement lu cet article qui avait produit un grand effet sur son esprit mystique. De là à demander une grande procession du peuple de Paris, portant la châsse de sainte Geneviève, autour de l’enceinte et dans les quartiers bombardés, il n’y avait qu'un pas : le Gouverneur le franchit sans tarder. « 11 comptait sur une intervention miraculeuse de sainte Geneviève (2). »
Il envoya à l'Imprimerie nationale, avec ordre de la composer tout de suite, une proclamation au peuple de Paris dans laquelle il reconnaissait qu'il n’y avait plus d’espoir que dans l'intervention divine et proposait une grande manifestation religieuse, populaire et patriotique, une immense procession de tous les habitants chantant des cantiques,
(1) Paria pendant les deux sièges, par Louis Yeuillot; Paris, Palmé, 1880 ; t. il, pp. 73 et 74.
(2) Charles de Mazade, La guerre de France , t. II, p. 274.
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implorant la miséricorde céleste, opposant la châsse de la patronne de Paris aux obus allemands.
Mais le Directeur de l’Imprimerie nationale ne voulut pas livrer les affiches avant d’avoir l’approbation de M. Jules Favre : il lui envoya donc quelques exemplaires de la proclamation.
Un personnage de cette époque, qui ne veut pas être nommé, de la bouche duquel nous tenons le fait, lut mandé, en toute hâte, auprès du ministre des Affaires Etrangères.
« Voici, lui dit Jules Favre, ce que m’adresse le Directeur de l’Imprimerie nationale. »
Et le ministre tendait au nouvel arrivé une épreuve d'affiche.
Le personnage consulté parcourut des yeux puis :
« — Il est fou, dit-il .
« — C’est mon avis, reprit Jules Favre.
« — U faut le remplacer immédiatement.
« — Nous avons pensé au général Vinoy.
« — Il est bien tard; acceptera-t-il, maintenant que tout est perdu?
« — Nous le lui demanderons au nom de la patrie. »
Et l’ordre fut immédiatement expédié au Directeur de l’Imprimerie nationale de détruire tous les exemplaires de l’affiche, avec ou sans le consentement du Gouverneur.
« Dévot, mystique, le général Trocliu, comptant par instants sur un miracle, espérant une intervention divine, priant sainte Geneviève, au dernier mois de l’investissement, de sauver Paris en 1871 comme en 451 lorsqu’elle repoussait l invasion des barbares. «« Je suis croyant, écrivait-il dans un projet de proclamation, et j’ai demandé à sainte Geneviève de couvrir encore une fois Paris de sa protection : elle a voulu qu’à l’heure même ce vœu
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fût exaucé; elle a providentiellement inspiré aux ennemis la pensée du bombardement qui les déshonore. »» Il aurait publié ces naïves effusions d'un cœur sincèrement catholique, si ses collègues du Gouvernement ne l'en avaieut empêché. Etait-il besoin, lui répondait-on, de recourir au bon Dieu pour vaincre les Prussiens, et le roi Guillaume n'avait-il pas, ainsi que Trochu, ses saints qui combatl aient pour lui (1)? »
M. le lieutenant-colonel Ilennebert, qui a lu la proclamation sur épreuve, en a reproduit, au crayon, le jour même, la phrase principale qui diffère peu de celle donnée par M. Arthur Chuquet : « Je suis croyant. Je suis convaincu que c'est par une permission divine que les Prussiens ont commencé le bombardement pendant la neuvaine de la patronne de Paris. La Providence a voulu qu'ils ajoutassent ce méfait aux autres, afin d’en tirer un châtiment exemplaire (2). »
Dans ses mémoires, le général Trochu donne un texte qui diffère peu des deux versions que nous venons de transcrire; le voici : « Je suis croyant, et j'ai demandé à sainte Geneviève, libératrice de Paris au temps de l'invasion des barbares, de couvrir encore une fois Paris de sa protection. Elle exauce mon vœu. Elle a providentiellement inspiré à l’ennemi la pensée du bombardement qui déshonore les armes allemandes, la civilisation, et qui fait ressortir d une manière si éclatante et si touchante la fermeté du peuple de Paris (3) »
(1) Arthur Chuquet, pp. 235 et 25G.
(2) « Copié par nous sur l’original au crayon qui nous a été remis par le lieutenant-colonel Ilennebert. — Major de Sarrepont, Le Bombardement de Paris, pp. 18G et 187. — Docteur Sarazin, pp. 157 et 215. — Athanase Coquerel iils, Libres paroles d'un assiégé; Paris, Gberbuliez, 1871 ; pp. 105 à 107. — Journal d'un officier d'ordonnance, par le comte d’IIérisson; Paris, Ollendorff, 1885; p. 203.
(3) Général Trochu, Œuvres posthumes, t. I, pp. 508 et 509.
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Il n’est pas douteux que, dans d’autres temps, dans d’autres lieux, avec une autre population, le projet du général Trochu aurait pu produire un grand effet militaire, en exaltant les sentiments religieux et patriotiques du peuple et de l’armée; mais à Paris, en 1871, avec l’esprit libre-penseur des habitants de la capitale, essayer d’un pareil moyen, tenter une semblable aventure, c’était courir gratuitement au-devant du ridicule, au-devant de la profanation, dont les consciences religieuses n’auraient pas manqué d’être attristées et scandalisées tout à la fois, et cela, au grand détriment de l’union entre les citoyens, an grand détriment de là Défense. Là, encore, M. Trochu donnait sa mesure; à partir de ce jour, les membres du Gouvernement n’eurent plus que l'idée de le remplacer et le traitèrent en simple dément (1).
« On peut se figurer, dit M. Trochu, l’effet que produisit ce manifeste à l’Imprimerie nationale, un centre très républicain, où je l’avais d’abord envoyé, puis dans le Gouvernement, que l’Imprimerie nationale, très émue, s’était hâtée d’informer. Jugé plus dangereux que les obus prussiens, cet obus clérical eut le double effet d’effrayer le monde des gouvernants par rapport au public parisien, et de l’égayer par rapport à moi. Il fut unanimement décidé que non seulement il ne serait pas publié, mais que, dans l'intérêt de l’Etat aussi bien que dans le mien, il resterait secret (2). »
Du 8 au 9, la situation s’est considérablement aggravée. La veille on n’avait eu aucun incendie,
(L) « Le bruit courait, dans Paris, que l'illuminisme du général
Trochu avait tourné à la folie qu’il voyait Geneviève, patronne
de Paris. » (Francisque Sarcey, p. 28 4.
(2) Général Trochu, Œuvres posthumes , t. I, p. 509. — Ibid., p. 510. — Comte d’IIérisson, pp. 205 et 206.
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aucune maison n'avait été touchée, les bombes allemandes n’avaient frappé que 15 personnes, et voici que l'on compte 12 incendies, 60 maisons endommagées et 59 victimes, parmi lesquelles 8 enfants, 4 femmes, 10 hommes tués (1). Les 12 incendies sont allumés parles obus à pétrole, inaugurés par M. de Moltke (2). Les hospices sont toujours visés : la Pitié reçoit 30 bombes (3).
Pendant la nuit, surtout, les projectiles ennemis s’étaient abattus en grand nombre sur les quartiers de la rive gauche : à cinq heures du matin, les quais étaient couverts de familles venant chercher un refuge dans l'intérieur de Paris (4).
Les VI e , VII e et XIV e arrondissements sont criblés. 500 obus tombent dans le jardin du Luxembourg. « Un projectile éclate dans une mansarde du faubourg Saint-Germain où dorment cinq petits enfants. Par un hasard inouï, un seul est légèrement blessé à la joue. La librairie Dauvin, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Souftlot, est littéralement défoncée. Cinq bombes tombent dans le café d’IIarcourt, place de la Sorbonne, démolissant tout sans blesser personne. Toute la nuit, on continue d'y chanter et d’y boire, plantant un drapeau à chaque trou fait par un nouveau projectile (5).
Le Gouverneur avait parcouru les parties les plus éprouvées de l'enceinte et de la ville, et constaté l'admirable résolution des habitants (6). Mais,
(1) Major de Sarrepont, Le Bombardement de Paris, pp. 161, 162, 163 et 164 . — .lu le a de Marthold, p. 250. — Emile Chevalet, pp. 235 et 236. — A. -J. Dalsème, p. 308.
(2) Général Vinoy, p. 380.
(3) Jules de Marthold, p. 249.
(4) Jouaust, p. 70. — M m ° Edgar Quinet, pp. 256 et 257.
(5) Jules de Marthold, p. 248. — Major de Sarrepont, Le Bombay dement de Paris , p. 191. — Henri Dabot, p. 135.
(6) Journal officiel, n° du 9 janvier 1871. — «Ville et forts, garnison et population continuent de donner les preuves du plus stoïque patriotisme. L'intimidation allemande ne provoque que
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là s’arrête son activité, « il laisse faire le bombardement sans sourciller et sans bouger; il faut croire que le moment n'est pas encore venu de causer du chagrin à la horde immonde qui fait aux édifices et aux êtres inoffensifs cette guerre de bandits (1) ».
« Le Gouverneur vient là pour se montrer, non pour étudier les améliorations que l’on pourrait apporter au système de la défense. Il écoute, d’un air distrait, les observations ou les demandes qui lui sont faites à ce sujet, mais il ne manque pas de saluer le moindre voyou qui l’acclame au passage (2). »
Que voilà bien Trochu pris sur le vif!
« Une situation si solennelle, des préoccupations si puériles, une inaction militaire si absolue. Je suis rentré navré au quartier général, ajoute le brave Francis Garnier (3). »
On sait qu’il est impossible de retenir les Parisiens chez eux le dimanche : il faut qu’ils aillent se promener. Or, le 8 était un dimanche. De quel côté se diriger? Eh bien, on le croira difficilement, surtout en Allemagne, mais, au plus fort du bombardement de l’Observatoire, du Panthéon, de Saint-Sulpice, du Point-du-Jour, les promeneurs affluent dans ces quartiers si dangereux. Hommes, femmes et enfants que l'on tient par la main, défilent dans les rues, sur les places, en dépit des obus qui pleuvent de tous côtés. « Rien ne fait au Parisien; il faut qu’il voie, qu’il examine. Sa préoccupation principale, à ce moment, c’est la récolte des
le sourire du dédain et l’ardeur de la haine. » (Jules de Marthold P- 248.)
fl) Emile Chevalet, p. 236.
(2) Francis Garnier, p. 128.
(3) Ibid., p. 129.