ROLE DES DIVERSES BATTERIES PENDANT LA BATAILLÉ
Disons maintenant quelques mots sur la part prise à la bataille par chacune des batteries. Le feu avait commencé de grand matin à Bazeilles, attaqué par le i°'^ corps bavarois. La 3* division du 12° corps (infanterie de marine) appuyée par ses batteries (lieutenant-colonel Noury) fit une
résistance des plus vives. Le colonel Noury, blessé grièvement, laissa le commandement au commandant de Coatpont qui, souvent obligé de céder du terrain, se reporta plusieurs fois en avant avec une grande énergie, et ne se replia, ramenant presque tout son matériel de combat, que lorsque le mouvement de retraite fut devenu général.
MM. Ruhlmann, lieutenant en premier, et Parizot, souslieutenant, avaient été gravement blessés.
Les batteries de la 'i" division (colonel Colcomb), placées sur le plateau qui domine Daigny, ouvrirent le feu contre les têtes de colonnes du 12^ corps d'armée allemand (Saxons); elles tirèrent pendant quatre heures dans cette position où les capitaines Bornèque et Geiger, les lieutenants Mynard et Laviolette de la 10'' batterie du 8* régiment (canons à balles) furent grièvement blessés. MM. Bornèque, Geiger et Mynard sont morts depuis de leurs blessures. Ces batteries occupèrent différentes positions dans le courant de la journée, et ne rentrèrent à Sedan que surje soir, ramenant leurs pièces, mais ayant perdu leurs caissons brisés par le feu de l'ennemi au passage du fond de Givonne.
Les batteries delà mêmedivision(commandantJaniiisson), voisines des précédentes, prirent une part très vive au combat, suivant les mouvements, soit offensifs, soit en retraite de la division. Dans ces divers engagements, le capitaine Rossignon fut lue; les capitaines Movet et Henri blessés grièvement, ainsi que le lieutenant Thomas. Sur la fin de la journée, le commandant Jannisson essaya vainement de se faire jour avec une batterie du T*' régiment par la route d'Illy; les troupes d'infanterie, qui lui avaient promis de le soutenir, l'abandonnèrent, et la batteriô fut prise sur le
champ de bataille. Le commandant Jannisson rentra à grand'peine dans Sedan.
Tl est difficile de retrouver les positions occupées par les autres batteries employées avec les divisions ; mais on peut voir, d'après leurs pertes, qu'elles ont été rudement engagées. Dans les batteries de la l'''^ division (colonel de Rollepot), le commandant Charron, qui avait avec lui deux batteries du lo^ régiment, fut blessé; la ¥ batterie du 4^ régiment (capitaine Parigot), armée de canons à balles, eut beaucoup à souffrir, mais fit le plus grand mal à l'infanterie ennemie.
Quant aux batteries de 12, détachées de la réserve, l'une d'elles, la Q"" du W (capitaine Gabé), put à peine mettre en batterie : en moins d'un quart d'heure, elle eut un si grand nombre d'hommes et de chevaux hors de combat, qu'il fallut amener les avant-trains. Le lieutenant en second Maître dut aider lui-même à emmener l'une des pièces. La 8^ batterie (capitaine Brandon) eut un sort différent. Après avoir suivi la 9^ jusqu'au moment où elle ouvrit son feu, la 8^ batterie se dirigea vers le nord du champ de bataille et mit en batterie à hauteur de Givonne. Forcée de se repUer par le feu supérieur de l'ennemi, elle reprenait sa route dans la même direction et passait le ruisseau de Givonne, probablement à Chataimont. A ce moment, elle était assaillie par une vive fusillade , et , malgré une tentative de résistance , faite prisonnière avec son capitaine par le 87° de ligne prussien. Les deux lieutenants , qui étaient en tête avec M. le lieutenant-colonel Maldan, ont dû passer avec lui en Belgique.
Pendant ce temps, les batteries de réserve des 6° et 12« corps, placées au dessus de Floing, avaient engagé un
262 ANNEXES ET Ér.LAIRCîSSEMENTS
feu des plus vifs, soit avec l'artillerie bavaroise (du 2" corps bavarois), établie au nord de Frénois , soit avec l'artillerie des 11^ et 45® corps prussiens, qui, après avoir passé la Meuse à Dom-le-Mesnil et à Donchery, l'avaient contournée pour venir attaquer les positions françaises à Saint-Menges et à lUy. Les batteries avaient été disposées ainsi u'il suit ; la batterie de 12 , possédée encore par la réserve, une batterie de 4 et la batterie de mitrailleuses de la marine , sous les ordres du colonel Brisac, étaient placées non loin de la Meuse, sur le bord de la route de Sedan à Mézières par Floing ; elles tirèrent longtemps , mais sans succès , contre les batteries de la rive gauclie de la Meuse; le reste des batteries, placées au sommet du plateau de Floing, sous les ordres des commandants Harel et Pongcrard , engagèrent la lutte, soit avec les batteries prussiennes qui avaient passé la Meuse, soit avec celles qui étaient restées sur la rive gauche. Cette dernière partie de l'artillerie eut beaucoup à souffrir, surtout les batteries prises à revers par les pièces placées sur les hauteurs de Frénois. M. le lieutenant Pouey- Sanchon eut les deux bras emportés; M. Daumas, souslieutenant, fut également grièvement blessé au bras.
Nous devons encore mentionner la part prise au combat par les deux batteries à cheval détachées depuis plusieurs jours avec la cavalerie.
La l""^ batterie du 19® régiment (commandant Reaupoil de Saint-Aulaire, capitaine Decreuse), après avoir contribué puissamment, dans la journée du 31, à défendre le pont de Bazeilles, recommença le feu le lendemain sur le même emplacement. Chaque pièce tira en moyenne 260 coups dans différentes positions, où la batterie éprouva des pertes sérieuses. La S® batterie du môme régiment (capitaine Har-
tung) n'avait pas pris part aux affaires du 30 et du 31. Depuis six jours , elle avait partout suivi dans ses reconnaissances la cavalerie du général Margiieritte, faisant des marches longues et fatigantes, et était venue camper, le 31 au soir, à Illy ; le 1'^'' septembre, elle occupa les hauteurs qui dominent ce village, et soutint, pendant plus de deux heures , le feu de quatre batteries prussiennes ; elle ne cessa de tirer qu'après l'épuisement de ses munitions , c{u'il lui fut impossible de renouveler. Les deux lieutenants de la batterie, MM. Coulanges et de Pontich, avaient été blessés, ainsi qu'un grand nombre d'hommes ; le capitaine commandant parvint à ramener toutes ses pièces.
Pendant toute la journée , les généraux Labastie et d'Ouvrier, ayant confié au général Bertrand le commandement des batteries de réserve postées sur les hauteurs deFloing, se tinrent de leur personne sur la partie du champ de bataille comprise entre Bazeilles, Balan et Daigny : suivis de leurs états-majors, ils se portèrent partout où leur présence pouvait être utile et soutinrent jusqu'à la fin les troupes de leur exemple. Nous croyons devoir signaler ici l'effet produit par trois mitrailleuses, que le général Labastie fit hisser, vers trois heures, sur le plateau qui domine Fondde-Givonne. Une colonne prussienne avançait rapidement vers ce point, malgré le feu des tirailleurs. A peine les mitrailleuses eurent-elles commencé leur tir, que la tète de la colonne se replia en désordre, et dut renoncer à déboucher de ce côté tant que les munitions ne furent pas épuisées.
Tel fut le rôle joué par l'artillerie des 0° et 12" corps à la bataille de Sedan. Malgré la fatigue de cette longue journée, malgré les pertes en hommes et en chevaux, presque toutes
les pièces avaient été sauvées : elles tombèrent le lendemain
aux mains de l'ennemi par suite de la capitulation.
Sedan, le septembre 1870.
Le colonel chef d'état-major de l'artillerie du 6e corps ,
(Signé) Lapeyrousk-
Pour copie conforme :
Le général commandant l'artillerie des 6e et 12e corps ,
E. Labastie.
Extrait d'un article du journal le Nouvelliste de Rouen, publié le 27 mars 1875.
A propos de la mort de Boutron , qui servait de cavalier d'ordonnance auprès du général Lebrun, Chrysale prend, dans la Liberté, la défense des ordonnances des officiers qu'on voulait supprimer, sur la demande du général Charreton.
Un des camarades de l'honorable général me disait à ce sujet, en parlant du député Charreton : « A-t-il, durant les campagnes auxquelles il a pris part , étudié avec soin ce
que sont ces soldats ? Ils combattent, et ils meurent
comme les autres.
Tout le monde connaissait Boutron à l'état-major du 2^ corps de l'armée d'Italie. . . Il avait accompagné et servi son général en Algérie, en Crimée et en Italie, et partout où il y avait eu des dangers à courir, cet homme n'avait jamais laissé échapper une occasion de servir son chef, de s'attacher à ses pas, bien qu'il lui donnât l'ordre de ne pas s'exposer inutilement. Au mois de juillet 1870, la guerre est déclarée, et Boutron servait depuis dix ans dans la garde de Paris; il était marié, et il n'avait plus que deux mois à faire pour avoir droit à la pension de retraite. Il
apprend que son ^^énéral va se rendre à l'armée. Que fait-il? II déclare à tout le monde qu'il ira le rejoindre ; il n'y a plus pour lui ni raison d'intérêt, ni raison de famille. Il est soldat, il doit son sang à la patrie ; qu'il serve là-bas ou ici , peu importe , et puis son général part , il faut qu'il parte.
Le général lui résiste , mais ce que peut la volonté d'un homme est immense pour le bien. Il demande et obtient un changement de corps, et va trouver son général ii Metz.
Après nos premiers revers , il le suit au camp de Châlons, et là, partout, comme il l'avait été dans les guerres précédentes ; il devient la providence de l'officier général auquel il s'est attaché. Il veille à son dîner, hélas ! dîner sur le pouce, un morceau de pain et de chocolat, et encore ! Il s'occupe des chevaux , et , s'il ne tombe pas de sommeil et de fatigue , il songera à lui-même.
Dans la nuit du 31 août au l*"" septembre, on était sous Sedan. On dormait comme on pouvait, officiers et soldats, colonels et généraux, étendus sur le sol nu. Le général s'était couché dans son manteau , comme les ajutres , avec le ciel sombre sur sa tête. A son réveil dès l'aube , il s'aperçoit qu'autour de lui règne une petite tente dont la toile l'a préservé des fraîcheurs de la nuit. Il se glisse hors de cet abri, et, tandis que tout le monde dort, il aperçoit Boutron qui tient prés de lui le cheval qu'il doit monter.
Dix minutes après, la bataille s'engage; le cheval est frappé d'une balle et d'un culot d'obus qui le mettent hors de service. Boutron arrive aussitôt avec un autre cheval tout sellé, et il ne faisait pas bon là, comme Va dit si éner-
giquement M. de Cissey, qui, lui aussi, connaît les mauvais endroits.
La bataille fait rage ; cette journée de Sedan est l'une des plus dures de la campagne ; Boutron n'était jamais loin de son général, il avait toujours deux chevaux en main et l'œil au guet; cela dura ainsi pour lui encore pendant deux heures, au milieu du tapage le plus infernal, lorsqu'un obus tombe, éclate, et Boutron disparaît avec ses deux chevaux dans un nuage de fumée et de poussière. — C'en est fait de ce brave homme ; il avait son affaire , comme disent les troupiers; ses deux chevaux étaient en capilotade et lui tombait frappé en pleine poitrine comme les vrais braves.
Voyons , cet homme , frappé si héroïquement dans son rôle modeste de cavalier d'ordonnance, qui, dans toutes les campagnes, a fait le même service, était-ce donc un simple domestique? C'était un héros, et sa veuve peut être fière de sa mémoire.