‹ Guerre de 1870, Bazeilles-SedanChapitre 43 sur 48 · LE FANION PARLEMENTAIRE DE SEDAN · texte numérisé non relu

LE FANION PARLEMENTAIRE DE SEDAN

Sous ce titre, nous réunissons toutes les pièces officielles sur l'incident dont il est question dans la lettre suivante :

Lettre adressée au ministre de la guerre, aussitôt après que le procès-verbal de la commission d'enquête, présidée par le maréchal Baraguay-d Hilliers, sur la capitulation de Sedan, a été livré à la publicité.

Paris, le 10 mai 1872.

Monsieur le Ministre ,

Je me vois dans la pénible obligation de mettre sous vos yeux quelques observations que me suggère la lecture que je viens de faire des conclusions de la commission d'en* quête sur la capitulation de Sedan. Malgré le très vif désir que j'éprouvais de n'être pas forcé de parler ou d'écrire toutes les fois qu'il s'agit de nos désastres militaires de 1870 et de renvoyer, à plus tard, le soin qui pourra m'incomber d'exposer les faits dont j'ai été le témoin oculaire ou les événements auxquels j'ai pris part et qui ont été racontés d'une manière inexacte, il faut bien qu'aujourd'hui je

rompe le silence; mon honneur étant engagé, il faut que je le défende.

Assurément, si la commission d'enquête sur les capitulations, pour laquelle j'ai le plus grand respect, avait été complètement renseignée, si elle m'avait entendu avant de clore son procès-verbal sur la capitulation de Sedan , à propos d'un incident qui m'est tout personnel, elle n'aurait pas consacré, dans le résumé de ses délibérations, comme un fait avéré, que, le 1*^'' septembre 1870, le général de Wimpffen , en allant à la porte de Balan , me rencontra suivi d'un drapeau parlementaire allant demander un armislke.

Je cite le texte même du procès-verbal.

Je n'ai point à rechercher ni à discuter l'origine des renseignements donnés à la commission d'enquête; je n'ai point à rechercher non plus la nature même de ces renseignements, il me suffît de dire que la commission d'enquête y a puisé les éléments d'appréciation qui l'ont conduite à formuler contre moi ni plus ni moins qu'un véritable acte d'accusation sous les préventions les plus graves.

J'ai l'honneur de m'adi'esser à vous. Monsieur le Ministre, comme au chef de l'armée duquel je relève, et dont le devoir serait de me frapper, si les préventions dont il s'agit sont reconnues fondées , et celui de me donner protection , s'il est prouvé qu'elles sont injustes.

Je vous demande donc des juges; mais, en attendant que vous me les donniez, je proteste d'abord hautement; je déclare mensongère toute allégation, toute assertion, qui, devant le conseil d'enquête, aurait pu induire celui-ci à croire que , dans la circonstance indi(juée par le procèsverbal relatant ses décisions, dans la journée néfaste du

l^"" septembre 1870 , j'aurais agi comme parlementaire allant demander un armistice dans le camp ennemi.

J'en appelle de la décision exprimée par le conseil d'enquête au propre jugement de la commission elle-même , après un nouvel et plus complet examen. Elle la revisera, j'en suis convaincu, et je ne saurais douter que vous, Monsieur le Ministre, vous laissant guider par un sentiment d'équité qui ne se refuse jamais à un prévenu , vous ne me donniez pas les moyens d'obtenir la revision que je réclame. Si, après cela, une nouvelle décision de la Commission confirmait la première, vous n'auriez plus absolument, Monsieur le Ministre, qu'à m'envoyer devant un conseil de guerre, parce qu'alors on aurait eu la preuve, qu'au mépris de mes devoirs les plus sacrés , je me serais permis de déposer virtuellement , de ma propre autorité , le général en chef , dont j'étais un des lieutenants et à qui je devais obéissance jusqu'à la fin de la bataille et quand même. Je n'aurais point, je ne songerais point à invoquer devant mes juges, à titre de circonstance atténuante, que, dans ma conduite criminelle, il y aurait eu condescendance à obéir à une volonté supérieure à celle du général en chef et à la mienne propre.

La vérité, dans son exposé le plus simple et le plus sincère, la voici, telle que la confirmerontaprès moi, j'en suis convaincu, quelques-uns des officiers ([ui m'accompagnaient lorsque l'incident dont il s'agit s'est produit ; MM. le général Gresley, mon chef d'état-major général, de Léglesé, chef d'escadron, de Chabannes, Le Lorrain, de Lanoge, Croissandeau, capitaines d'état -major, et Martin, capitaine au 13° régiment de dragons. Ces officiers ont vu ce que je voulais faire et ce que j'ai fait, lors de noire

rencontre avec M. le général de Wiinpffen. Dans le moment où cette rencontre eut lieu, il était de deux heures et demie à trois heures et c'est par erreur que le procès-verbal de la commission d'enquiête dit cinq heures.

J'arrivais vers le général en chef de Wimpffen de toute la vitesse possible. En sortant de Sedan, je m'étais mis à sa recherche, n'ayant qu'une crainte, celle de ne pas le trouver aussi vite que je le désirais (1).

Et pourquoi y apportais-je autant de hâte? C'est que les péripéties de la lutte que nous soutenions depuis quatre heures et demie du matin m'avaient amené fortuitement à voir l'Empereur durant quelques minutes, après lesquelles j'avais été chargé par lui d'aller porter au général en chef et soumettre à sa signature une demande d'armistice rédigée en son nom, de Wimpffen, el non point au nom de l'Empereur. Ma mission devait se terminer là, et si ensuite le général de Wimpffen apposait sa signature au bas de ladite demande, c'était à lui, à lui seul qu'était réservé le soin de la faire parvenir à destination par le moyen d'un officier parlementaire. La demande avait été rédigée dans ce but; elle désignait les noms et qualités de l'officier parlementaire qui était près de moi afin d'éviter toute perte de temps, en n'obligeant point le général en chef à écrire lui-même la demande sur le lieu du combat , puis à chercher autour de lui l'oflicier le plus capable pour être envoyé en parlemenlairc, alors que chaque minute de temps écoulé était tout bénéfice pour l'ennemi qui gagnait de plus en plus du terrain dans sa marche contre nous.

(1) Le général de Wimpffen a écrit calomnicuscmcnt après la guerre que sans doute le général Lebrun ne comptait pas qu'il le rencontrerait. Il est possible qu'il l'ait dit devant le conseil d'enquête.

J'ai rempli ma mission de la manière que je viens de présenter. Ai-je donc joué là le rôle de parlementaire allant personnellement demander un armistice dans le camp ennemi, ainsi qu'il a été dit dans le procès-verbal de la commission d'enquête ? Est-ce donc que j'aurais pu accepter et prendre ce rôle, alors que le commandement d'un corps d'armée, qui était celui que j'exerçais, suffisait seul pom* me l'interdire absolument.

Le général de Wimpffen, quand je l'abordai, manifesta vivement son intention opposée à une demande d'armistice, c'est vrai. Je n'eus à ce sujet aucune discussion avec lui. Je lui remis le pli sous enveloppe non fermée que j'avais à lui remettre et lui donnai seulement le conseil de se rendre près de l'Empereur, afin qu'il pût s'expliquer avec lui. Le général s'éloigna, après avoir reçu de moi l'assurance que je demeurais sur les lieux où la lutte serait continuée. Il prit la direction de Sedan et je crus qu'il se rendait au quartier impérial.

J'ai dit que j'avais été amené forluilemenl à voir l'Empereur pendant quelques instants avant ma rencontre avec le général de ^Yimptfen. Le mot que je souligne demande peut-être une explication, la voici ;

Il était une heure et demie ou deux heures peut-être, lorsque, l'esprit frappé du refoulement sur la place de Sedan de celles des troupes de l'armée qui avaient fait face à l'ennemi et l'avaient combattu du côté opposé à celui où le I '2° corps d'armée continuait le combat, la pensée me vint de chercher à arrêter le flot grossissant de minute en minute des hommes qui cherchaient leur refuge dans la place. Je me précipitai dans ce but vers la porte de l'enceinte, dite porte de Balan et j'en fis lever le pont-levis.

Mais le moyen était insuffisant; l'avancée et le pont étaient encombrés de soldats, les fossés en étaient remplis, et de là ils escaladaient le nnn* d'enceinte au moyeu de longubs échelles (jue les habitants leur jetaient du haut des remparts. Ce fut alors que, n'ayant plus ([ue six à sept cents mètres à parcourir pour me transporter jusqu'au quartier impérial, je crus que je ferais peut-être bien d'aller jusque-là, parce que j'y trouverais sans doute le ji;énéral en chef que je n'avais pas vu depuis environ deux heures, ou bien mes collègues commandants de corps d'armée, ou M. le maréchal de Mac-Mahon (1). Je passai de quinze à vingt minutes (2) dans le cabinet de l'Empereur, le temps qu'exigea la rédaction de la demande d'armistice, la prendre et partir pour la porter à la signature du général de Wimpfîen, qu'il me fallait aller chercher là où j'avais moi-même à rejoindre les troupes qui étaient sous mes ordres.

A la lecture du procès-verbal de la commission d'enquête. Monsieur le Ministre, j'ai pu constater que l'incident (jui fait l'objet des observations précédentes n'est pas le seul sur lequel la commission d'enquête a été mal ou incomplètement renseignée. Permettez que sur un autre fait je vous dise quelques mots encore,

A propos du dernier épisode de la bataille, le procèsverbal dit que le général de Wimpfîen se rua sur l'ennemi avec une ]»oignée d'hoinines. Il indique que cette tentative dés(;spéré(! ou héroïque n'aboutitcprà déuionirercpi'il n'était

(1) Les oflicit'i's (le l'entourage île fEiiipeivur en nie voyant an-iver ine jetèrent clans le cabinet de l'Enipereur.

(i) J'ai ('crit : (|uinze ù vin,'t minutes; j'y suis demeuré beaueoup moins.

plus possible de prolonger le combat. L'heure n'est pas précisée. Le laconisme de la rédaction ne donnerait-il pas à entendre que dans l'instant dont il s'agit (cinq heures, je l'affirme, ce qui fait que ce n'est point à cette heure que le général de WimpfTen me rencontra suivi d'un fanion de parlementaire) il n'y am-ait plus eu sur le lieu du "combat qu'on précise aucun officier général autre que le général en chef? Il est pourtant bien certain, Monsieur le Ministre, que là se trouvaient deux autres généraux dont l'un était en tête de la poignée d'hommes dont on parle, parce que c'était sa place bien plus encore que celle du général en chef (1). Il est certain aussi que, dans le retour offensif dont il est question, ces deux généraux ne se sont point arrêtés de leur propre mouvement (dans leur marche en avant), mais bien après que le général en chef eut donné par deux fois à l'un d'eux l'ordre de faire opérer la retraite sur Sedan et de faire rentrer dans la place tout ce qui était encore avec eux dans le village do, Balan et aux alentours de ce village.

Son ordre de retraite donné, le général en chef déclara qu'il allait donner sa démission et il s'achemina sur la place.

La retraite fut exécutée comme il l'avait ordonné, elle se fit lentement, nos soldats combattant jusqu'au dernier moment.

J'ai fini, Monsieur le Ministre, je me résume. Je vous ai présenté mes observations avec une entière confiance, convaincu que vous voudrez que justice me soit rendue. Il vous appartient d'y employer les moyens que vous jugerez

il) Le premier ijlnil le sj!,(:im-,û Lebrun, (■oiiiinandaiit «lu 12'^ corps cl'iirméo, l'iuitre ('lail >()ii rln-f drlal-inajor, le se"' l'i'' '^Iresley.

ï'irc les plus convenables. Je voudrais qu'ils fussent en même temps les plus prompts.

Réponse du ç/énéral de Cisseij, ministre de la guerre, à la lettre préeédente.

Versaillus, le 15 mai 187i.

Général,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour réclamer contre l'inexactitude de faits (jui vous sont imputés dans le procès-verbal de la délibération du conseil d'en(|uête relative à la capitulation de Sedan.

.l'ai renvoyé cette lettre à M. le maréchal Haraguayd'Hilliers, avec prière de la soumettre à l'examen du conseil d'enquête,

Hecevez, général, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Le iiiiiiislre île la guerre.

Général de Cissev.

hivité par le ministre de la guerre à soumettre à l'examen du conseil d'entiuête qu'il avait présidé la lettre de protestation du général Lebrun, le maréchal Baraguay- (I Ililliers répondit au ministre que, le conseil d'enquête lui ayant remis le procès-verbal de la délibération sur la capitulation (le Sedan, il ne pouvait réunir de nouveau le conseil, et (pie c'était à lui seul, connue ministre de la guerre, d'y diiniier telle suite ipi'il jugerait convenable.

La réponse du maréchal Baraguay-d'Hilliers fut notifiée par le ministre au général Lebrun, et alors celui-ci crut devoir, dans un entretien qu'il avait demandé au général de Cissey, demander à celui-ci, dont l'omnipotence en matière de suites à donner aux délibérations d'un conseil d'enquête était toute-puissante, de vouloir bien kii-raéme, comme ministre, lui accorder publiquement et par les moyens qu'il jugerait convenables, la satisfaction que le président du conseil d'enquête ne croyait pas pouvoir lui donner.

A la suite de son entretien à ce sujet avec le ministre, celui-ci lui adressa la lettre suivante :

N'ersiiilles. 2 juin 1872.

Mon cher général.

Je ne saurais vous refuser, après avoir été amené à l'accorder à d'autres officiers généraux, l'autorisation que vous m'avez demandée de rendre publique la lettre que vous m'avez adressée le 10 mai dernier, pour rectifier certains passages des conclusions de la commission d'enquête sur la capitulation de Sedan, qui vous sont personnels.

Je m'en rapporterai donc à ce que vous croirez vous être imposé par le soin de votre honneur militaire, tout en regrettant une fois de plus de voir se prolonger des discussions si souvent exploitées, au grand préjudice du pays et de l'armée, par les passions politiques.

Recevez, mon cher général, l'assurance de ma haute considération.

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