L. GOFFINIÈRES
Le 10, une tardive décision du général en chef faisait interdire, par Favis suivant, la sortie de la ville aux blés, farines et denrées fourragères.
VILLE DE METZ. — Avis
Conformément à Tavis qu'il a reçu de M. le général commandant supérieur de la place, le maire fait connaître que M. le maréchal commandant en chef a décidé qu'il ne pourrait plus sortir de la place aucune quantité de blé, de farine ou de denrées fourragères. Il n'est fait exception que pour les voilures de l'administration ou autres, qui vont s'approvisionner dans les magasins de la place.et qui seront munies d'un laisser-passcr signé par le maire ou par M. Antoine,
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sous-intendant militaire, chargé du service des subsistances.
Metz, le 10 octobre 1870.
Le maire de Metz, FÉLIX Maréchal.
Des nouvelles arrivant de Paris présentaient cependant la situation sous un jour plus favorable; ces bruits s'amplifiant, on annonçait déjà la rupture de rinvcstissement de Paris et l'approche d'une armée de secours, bien d'autres rumeurs favorables qui se colportaient de paTt et d'autre.
Enfin, sous la pression de l'opinion publique fort surexcitée, le maréchal Bazaine, qui s'était jusque-là tenu dans un mutisme absolu, se décide à envoyer aux journaux de la localité la communication suivante :
c< Le maréchal commandant en chef de Tarmée du Rhin n*ayant reçu aucune nouvelle affirmant les heureux faits de guerre qui se seraient passés à Paris, se borne à en souhaiter la réalisation et assure les habitants de Metz que rien ne leur est caché ; quHls aient donc confiance dans sa loyauté.
« Du reste, jusqu'à ce jour le maréchal a toujours communiqué à Tautorité militaire de Metz les journaux français ou allemands tombés entre nos mains.
« 11 profite de Toccasion pour assurer que depuis le blocus il n'a jamais reçu la moindre communication du
gouvernement, malgré toutes les tentatives faites pour établir des relations.
« Quoi qu'il advienne, une seule pensée doit, en ce moment, absorber tous les esprits, c'est la défense du pays ; un seul cri doit sortir de toutes les poitrines :
« Vive la France!
« Ban Saint-Martin, le H octobre 1870. >
En réponse à celte banale, communication qui n'était pas môme signée, une manifestation des citoyens de Metz avait lieu le soir même devant Thôlel de ville, demandant communication des nouvelles qu'on savait avoir été reçues par le général en chef y quelles qu'elles fussent, et sommai\t le maire d'avoir à faire connaître officiellement la déchéance de l'empire et la proclamation de la République, qui nous avaient été transmises par les journaux de Paris arrivés à Metz.
Le maire se contenta de répondre que, rien ne confirmant Vauthenticité de ces nouvelles, il ne pouvait leur être donné aucune consécration officielle.
Peu satisfaits de cette échappatoire, les habitants provoquèrent une seconde manifestation, faite cette fois par les officiers de la garde nationale, et qui eut lieu le 13 octobre au soir.
Tout était sombre dans la ville, le couvre-feu tin-
tait à la cathédrale. Quelques groupes venaient de la place d*Armes , d'autres plus compactes marchaient dans la direction de Thôtel de ville près duquel un grand nombre de citoyens se tenaient causant avec animation. Des soldats faisaient la haie devant la mairie. Soudain le péristyle de Thôlel de ville s'illumine; quelques hommes portant des lampes descendent le large escalier de pierre; au milieu d'eux on aperçoit le maire entouré des membres du conseil municipal.
Les grilles étaient fermées, on les ouvre, la foule se précipite dans l'intérieur de la maison commune.
Le maire, tête nue, se tient debout sur les premières marches et domine l'assemblée. Chacun se découvre, le moment est solennel.
En ce moment l'horloge sonne dix heures. Le maire, d'une voix forte, lit une mâle déclaration des édiles de Metz au général commandant la place.
Elle était ainsi conçue :
a Monsieur le général,
« La démarche faite auprès de vous par tes officiers de la garde nationale a été inspirée par leur sérieuse résolution de s'associer énergiquement à la défense de la ville.
« La garnison, à qui appartient cette défense, peut comp-
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ter sur Tardent concours d*une population incapable de faiblesse, quoi qu*il arrive.
c< Les communs efforts de Tune et de Tautre garderont, jusqu'aux dernières extrémités, à la France sa principale forteresse, et aux Messins une nationalité à laquelle ils tiennent comme à leur bien le plus cher.
ce Le conseil municipal se fait Tinterprète de la cité tout entière ; il ne peut se défendre d'exprimer son douloureux étonnement de la tardive connaissance qui lui est donnée, par votre lettre de ce jour seulement, des ressources en subsistances sur lesquelles le commandant supérieur peu compter pour assurer la défense de la place.
« La population en subira néanmoins les conséquences avec courage; elle ne veut, sous aucune forme, assumer la responsabilité d'une situation qu'il ne lui a pas été donné de connaître ni de prévenir.
« Nous vous prions , monsieur le général , de faire parvenir à monsieur le maréchal Bazaine cette expression de nos sentiments. Ils se résument dans le cri : '
« Vive la France!»
Poussé dans ses retranchements, le général Goffinières faisait, le lendemain, la réponse suivante au conseil municipal.
Metz, le 14 octobre 1870.
Monsieur le maire.
Le conseil municipal de Metz m'a fait l'honneur de m'adresser une lettre dans laquelle il exprime les sentiments les plus nobles et les plus patriotiques.
DE LA MOSELLE. loi
Jie m*empresse de vous remercier de cette manifestation qui est loin de me surprendre, car je n'ai jamais douté de Tardent concours que la population de Metz donnera aux troupes chargées de la défense de notre forteresse. Vous pouvez compter également sur rénergiaavec laquelle nous accomplirons notre devoir. Tout ce qu'il sera humainement possible de faire, nous je ferons sans aucune hésitation. Mais je vous prie de dire à vos administrés que, pour atteindre ce résultat désiré par tous, il faut surtout le calme qui caractérise les gens fermement résolus, et qu'il importe de rester unis, en évitant avec soin tout ce qui pourrait ressembler à l'indiscipline, à la sédition et aux vaines déclamations ; il importe surtout cTexcture ta potitique de nos préoccupations, parce que ta politique est un dissolvant qui ne peut que troubler l*harmonie qui doit régner parmi nous.
Un gouvernement de fait existe en France ; il a pris le titre de gouvernement de la défense nationale ; nous devons reconnaître ce gouvernement et attendre les décisions qui seront prises par l'Assemblée constituante élue par le pays. En attendant sa décision , nous devons nous rallier au cri que vous poussez vous-même : « Vive la Finance! »
Vous me dites que la population a été péniblement surprise d'apprendre que les ressources en subsistances étaient très-limitées. Il était cependant facile de se rendre compte que, lorsqu'une population civile et militaire de plus de 230,000 âmes a tiré pendant deux mois tous ses vivres d'une place comme Metz, il ne doit plus rester que de faibles ressources.
Du reste, je n'ai jamais fait mystère de cette situation des subsistances; la réduction de la ration de l'armée, les recensements faits en ville, les mesures prises pour assurer le service de la boulangerie, et les conversations que j'ai eues
soit avec M. le maire, soit avec divers habitante de la ville, démontrent suffisamment Tépuisement progressif de nos vivres.
Il serait, (Tailleurs, inutile de récriminer sur le passé et de rejeter la responsatilité sur les uns ou sur les autres (sic).
Envisageons courageusement la situation telle qu'elle est, et, comme vous le dites avec beaucoup de raison, subissons-en les conséquences avec énergie et avec la ferme résolution d*en tirer le meilleur parti possible.
Le général de division commandant supérieur de la place de Metz,
F. GOFFINIÈRES.
On ne pouvait faire une réponse plus alambiquée ; par sa forme embarrassée, elle justifiait suffisamment les craintes de la population.
Cependant on apprend qu'un mystérieux conseil de guerre s'est tenu le 10 au grand quartier général, et, contre l'habitude, rien n'en transpire. On finit cependant par savoir qu'après un échange de parlementaires, un sauf-conduit aurait été accordé au général Napoléon Boyer, chef du cabinet du maréchal Bazaine, chargé d'une mission pour Versailles.
Le 13, le commandant en chef laisse entrevoir de nouveau la possibilité d'une sortie générale; il s'informe auprès des chefs de corps du nombre d'hommes en état de combattre et demande des renseignciqentâ
sur la route du sud, dans le cas où le général Boyer échouerait dans sa mission. Toutes les précautions habituelles sont ordonnées et prises, chacun s'attend au départ. Vaine illusion ! le maréchal n*a pas Fintentîon de tenter, par un effort désespéré, de permettre à la ville une plus longue résistance et de relever l'honneur de ses armes, le maréchal amuse les troupes dont il craint le mécontentement et dont il veut achever d'user le moral pour lui faire accepter plus facilement la catastrophe dont il connaît le jour prochain.
Le général Bourbaki, dont la loyauté, nous le croyons, a été^dupe d'un honteux stratagème, n'est point revenu; on commence à craindre qu'il n'en soit de même du général Boyer, dont on attend toujours le retour.
Entretemps, la population messine, qu'on tient dans l'ignorance la plus absolue de ce qui se passe, s'agite et se plaint par la voix de ses journaux. Au cercle démocratique de l'hôtel du Nord, on va plus loin et des bruits de trahison circulent déjà.
Enfin, comme légitime satisfaction, on accorde à la garde nationale de garder, conjointement avec la troupe, les portes de la ville.
Mais, d'autre part, le maréchal Bazaine prend soin
de détrairc, par la note confidentielle qu'on va lire, le bon effet de cette mesure :
« Dans le but de prévenir les officiers et soldats contre les manœuvres des agents d'un certain parti (les républicains, sans doute), et notamment contre les fausses nouvelles et les insinuations perfides (1) que les journaux et les brochures répandent à profusion, le maréchal commandant en chef pense qu'il serait utile de lire dans les régiments, à l'appel du midi, le passage suivant d'une proclamation du général Trochu, gouverneur de Paris, traduite d'un journal allemand du 2 octobre, qui a été saisi sur un prisonnier prussien :
« Une panique que n'a pu dissiper Ténergie d'un excel- « lent chef et de ses officiers s'est [emparée du régiment « provisoire des zouaves qui se trouvait à notre gauche; des « le commencement de l'action la plus grande partie de ce « régiment est rentrée eu désordre dans la ville, en y ré- « pandant la terreur. Pour expliquer cette fuite, ces hommes « disaient qu'ils avaient été d'avance voués à une destruc- «' tion certaine ; pourtant, ils ne comptaient ni morts ni c< blessés; qu'ils manquaient de munitions (on constata « qu'ils n'avaient fait aucun usage de celles qu'ils avaient «en leur possession), et enfin qu'ils avaient été trahis
(i) Voir à Y Appendice j l'article supprimé de V Indépendant de la Moselle, auquel fait allusion le commandant en chef, qui avait su lire entre les lignes et en comprenait toute Tironie.
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c< par leurs chefs. Les malheurs qui nous ont accablés « au commencement de la guerre ont eu pour résultat « d'amener dans Paris des soldats fauteurs de désordres, ce qui ont perdu toute crainte des punitions et tout respect tt de leurs supérieurs. »
« Tel est, en efifet, le but que se proposent les fauteurs de désordre, c'est d'affaiblir le sentiment du devoir qui doit unir le soldat à ses chefs, Cependant l'union ne fut jamais plus nécessaire aux intérêts de la patrie, et, plus que jamais, nous devons avoir confiance les uns dans les autres. Aussi, le maréchal commandant en chef continuera-t-il à communiquer à l'armée tous les événements qui surviendront ou qui parviendront à sa connaissance, pouvant intéresser notre destinée et celle de la France. De son côté, l'armée reste persuadée que ses chefs n'ont qu'une seule pensée : c'est de lui montrer le chemin de l'honneur et dû devoir, en marchant à sa tête. »
Bientôt on ne put conserver aucun doute : le maréchal Bazaine avait renoncé à toute tentative de sortie, et chacun racontait que le commandant en chef était entré en négociïitions avec l'ennemi et discutait les conditions de la reddition de la place et de l'armée.
Bien que l'idée d'une reddition sans coup férir
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répugnât à tous les Messins et leur ftt rejeter bien loin cette pensée chaque fois qu'elle se présentait à leur esprit, il fallait bien s'y habituer, car tout la confirmait. Une sorte de trêve tacite existait entre les armées ennemies, les forts étaient muets et nos troupiers allaient marauder chaque jour entre les lignes, sans que les Pinissiens songeassent à tirer sur eux (1).
Le 15 au matin pourtant, Metz et l'armée avaient eu une lueur d'espoir. On racontait partout qu'une vive canonnade avait été entendue pendant la nuit, et les officiers d'artillerie des forts Saint-Julien et Queuleu affirmaient qu'une bataille se livrait dans la direction de Pont-à-Mousson , au delà d'Ars- sur- Moselle; ils avaient entendu à certains instants le bruit distinct des mitrailleuses et avaient vu les obus tomber dans le camp prussien d'Ars.
Ces officiers avaient naturellement fait un rapport détaillé sur ces différents faits et l'avaient adressé au maréchal. *
Pendant toute la journée, on attendit anxieusement un mouvement de l'armée. Il semblait impossible
(1) Nous vîmes cependant tuer, quelques jours après, à quelques pas de nous, une pauvre vieille, la veuve Hulot, de Lessy, dans cette pacifique occupation.
que Bazaine n'essayât point d'aller rejoindre ceux qui venaient à son secours, d'autant plus que des soldats qu'on disait avoir passé les lignes affirmaient, à qui les voulait entendre, que les fraucs-tireurs des Vosges avaient repris Nancy, que sur toute la route les paysans leur avaient répété : — Dites à Metz de tenir bon, une armée vient la secourir! A la joie qui avait envahi tous les cœurs succéda une morne consternation quand on apprit, le 16, que Bazaine s'était contenté de répondre aux officiers qui lui avaient envoyé des nouvelles : — Je sais quelle est cette canonnade, c'est le bombardement de Thionville qui commence !
L'armée qui venait à notre secours n'existait, il i3$t vrai, que dans l'imagination de malheureux trop prompts à. accepter une illusion qui les faisait revivre, mais en tous cas le bruit du canon venait distinctement d'un point absolument opposé à la direction de Thionville.
Il s'agissait, en réalité, du bombardement de Verdun, qui fut canonné les 13, 14 et IS, par les Prussiens.