UNE RÉPONSE AU RAPPORT SOMMAIRE DU MARÉCHAL BAZAINE
Lubeck, 16 décembre 1870.
Monsieur le Directeur,
La brochure justificative que vient de faire paraître M. le maréchal Bazaine ne justifie décidément qu'une seule chose, à savoir : l'accusation de trahison et de forfaiture si justement et si énergiquement lancée de toutes parts contre Y homme de Metz.
Dans ce plaidoyer « pro domo sua », Tauteur glisse ou se tait sur les principaux griets formulés à sa charge, par ses victimes indignées, mais il s'attache, par contre (machiavélisme cousu avec du fil blanc), à faire Téloge de son armée que personne n'a encore, que je sache, songé k incriminer.
Cet homme, en vérité, semble ne pas comprendre que c'est précisément parce que l'armée placée sous ses ordres était capable des plus grandes choses, qu'il est d'autant plus coupable de l'avoir délibérément sacrifiée à ses visées ambitieuses et à ses intérêts personnels.
Mais ce n'est pas tout : ce document si évasif et si nébuleux, que je viens de lire et relire plusieurs fois.
fourmille d*inexactitudes préméditées, pour ne pas me servir d*un autre mot.
Permettez-moi, Monsieur le Directeur, de rétablir dans toute leur intégrale vérité quelques-uns des faits si cavalièrement dénaturés et travestis par une plume intéressée.
« Le 26, les 4"* et 6"* corps et la garde passèrent « sur la rive droite de la Moselle; j*avais le projet de « forcer le passage le long de cette rive, mais une « véritable tempête nous surprit et rendit inexécutable (( dans de bonnes conditions tout mouvement offensif « dans des terrains aussi détrempés. »
Voilà ce que dit Bazaine, — voici la vérité :
Le 36 août, dès le matin, Tarmée se trouvait postée pour le combat, en avant et sur tous les côtés du fort Saint-Julien; lennemi envoie quelques obus qui viennent tomber jusque dans notre deuxième ligne ; nous ne ripostons pas, nous ne bougeons pas; le temps est couvert, mais il ne pleut pas ; ce n'est que bien plus tard, et aloi*s que nous étions depuis de longues heures à nous morfondre dans une incompréhensible et écœurante inaction, que survient — non pas une véritable tempête, — mais une courte succession d'ondées suivies d'éclaircies ; cela pouvait nous gêner, sans doute, mais cela eût non moins gêné
le tir de rennemi, et Fétonnement des Prussiens dut être aussi profond que le nôtre lorsque nos troupes, après être restées toute la journée prêtes à livrer bataille, se retirèrent tranquillement, le soir, dans leurs camps respectifs.
Si le 26, dès que les dispositions furent prises, — elles Tétaient de bon matin et bien avant l'arrivée de la pluie, — on eût vigoureusement attaqué Tennemi qui ne s'attendait pas à une bataille ce jour-là et en cet endroit, il eût été facilement culbuté et Tarmée du Rhin aurait pu, par suite, aller opérer sa jonction avec l'armée de Mac-Mahon.
C'est à la suite de la bizarre affaire du 26, qu'il vint à l'idée du maréchal de consulter les commandants des corps d'armée et les chefs des armes spéciales, lesquels furent d'avis, paraît-il, que l'armée devait rester sous Metz.
« Malheureusement, les autorités civiles et
« militaires (attention, général GoflSnières!) de cette (( place n'avaient pas pris de dispositions, quand il « en était temps encore, pour faire rentrer dans l'en- « ceinte de Metz toutes les ressources en vivres ei (( fourrages des cantons voisins, et augmenter ainsi les « approvisionnements, en prévision d'un long blocus.
« — Nous étions donc réduits, dès le débuts aux
S8S CAMPAGKK
<( faibles approvisionnements des magasins de Mets « et des villages sur lesquels nous étendions notre « action. »
Qoand un avocat défend une mauvaise cause, il arrive souvent que la langue lui fourche sans qu^il s*eu aperçoive, et qu'il laisse inconsciemment échapper des arguments naïfs qui, loin de militer en feveur de Taccusé, deviennent contre lui une charge acca-« blante. G*est ainsi que Bazaine ne paratt pas se douter le nooins du monde qu'en écrivant ce qui précède il s'est condamné sans rémissioii*
C*est précisément. Monsieur le maréchal, parce que 110$ ressources étaient dès plus modiques, dès le début, que vous auriez dû, dès le début, et en prévi-* sion d'un long blocus, les ménager et les économiser, au lieu de les laisser gaspillei* à ce point que, pendant longtemps, les chevaux mangèrent du blé.
Le 31 août, seconde représentation de la comédie du S6 ; seulement, vei*8 te soir, la comédie devint drame.
« Le 31 — dit le marédial — je réunis Farmée en « avant des forts Queuleu et de Saint-Julien, et j'in- « dîquài comme objectif à enlever de vive force le (( plateau de Sainte-Barbe, ayant le projet, en ca& de « réussite, de gagner ThionviUe par Bettelainville et
« Redange, avec les S***, i™* et 6™* corps, en faisant « filer la garde et le 2"** corps par la route de « Malroy
« L'opération réussit en partie le 81 ; mais, pen- « dant la nuit, les troupes qui occupaient Servigny « furent obligées de se retirer, par suite d'un retoiir « offensif de Tennemi en nombre supérieur. »
L'opération réussit « en partiej>\^ dites-vous ; — à qui la faute si le succès ne fut pas complet ! Vous aviez indiqué comme objectif à enlever le plateau de Sainte-Barbe; eh bien, ce plateau eût été aussi crânement enlevé que le furent Noisseville et Servigny, si vous n'aviez pas tardé, pour fairecommencer l'attaque, jusqu'à quatre heures du soir!
Pourquoi nous avez-vous laissés depuis neuf heures du matin -^ heure à laquelle nous étions déjà en position — jusqu'à ce moment avancé, complètement inactifs? Était-^îe pour permettre à l'ennemi (que votre démonstration du 26 avait déjà mis sur ses garàes de ce côté-là) de masser ses forces pour rendre notre tâche plus difficile? ou bien attendiez-vous qu'une nouvelle averse vint encare une fois, fort à point, faire tomber dans l'eau le mouvement offensif que vous n'entrepreniez qu'à contre-cœur?
Ah! vous saviez fort bien» Monsieur le maréchal,
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que si Ton nous eût lancés à temps, nous eussions pris Sainte-Barbe haut la main, mais cela ne fidsait pas du tout votre compte; non! mille fois non! vous n'aviez pas, le 31 août, le sincère projet de percer les lignes ennemies, car si telle eût été votre ferme intention, le combat eût commencé plus tôt, les 2"^ et 6^ corps de la garde ne fussent plus restés inactifs; une partie de ces corps eût été, dans la nuit, renforcer les troupes du maréchal Lebœuf, et Servigny fût demeuré en notre possession ; il y aurait eu, en outre, des ordres donnés pour faire suivre, en cas de succès probable, les transports essentiels, tandis qu*en réalité, pas une voiture, pas un fourgon n'avaient été avertis de se tenir prêts à marcher.
Vous saviez fort bien d'avance. Monsieur le Maréchal, que cette fois-ci encore, comme le 26, chaque corps reviendrait à son point de départ.
Le combat recommençisL le 1" — dites-vous.
Eutendons-nous ; voici ce qui se passa ce jour-là du côté du g"* corps — cujus parsparva fuit — dans la nuit du 31 au 1", et tandis que les Prussiens reprenaient Sçrvigny, le 2"** corps bivaquait tranquillement entre Montoy et Retoufay; on croyait le succès très-dessiné et on s'attendait à le compléter au matin ; dès l'aube, en effet/le canon tonna et les obus vinrent
labourer remplacement que nous occupions ; chacun se préparait à aller de l'avant, lorsque, après un moment d'indécision, les généraux, que vous aviez laissés sans instructions aucunes, donnèrent — à notre profond étonnement — Tordre de se porter en arrière; nous commençâmes donc à battre en retraite devant un ennemi invisible mais non imaginaire, car il faisait pleuvoir sur nous une grêle de projectiles; nous crûmes pendant un instant que nous ne faisions que nous replier tactiquement sur des troupes de soutien, et que nous ne reculions, autrement dit, que pour mieux prendre notre élan; mais jugez de notre stupéfaction lorsque, arrivés au haut du plateau deMontody, nous vîmes, qu'en fait de 2"** ligne et de réserve, il n'y avait pas un chat autour et derrière nous, et que nous aperçûmes, tranquillement campés sur les flancs du mont Saint-Julien, les corps que nous croyions prêts à poursuivre, de concert avec nous, les avantages obtenus la veille.
Cette retraite mémorable où nous servîmes de jeu de quilles aux obus pinissiens, sans avoir la satisfaction de tirer un seul coup de fusil, dura jusqu^à trois heures du soir.
Et voilà de quelle façon la bataille recommença.
Le 1*' septembre comme le 26 août, comme le 18,
et comme aussi plu6 tard, le 7 octobre, vous avez sacri* fié, Monsieur le maréchal, les destinées de volrearmée et de la France à votre criminel égolsme et à votre ambition insensée; dans chacune de ces affaires, vous avez cherché à sauver les apparences, mais aujourd'hui la vérité nous apparaît tout entière dans sa hidedse nudité : tous ces retards à attaquer, tous ces succès subitement enrayés, tous ces reculs après la victoire, tout ce qui, en un mot, nous paraissait alors si incompréhensible et nous démoralisait tant, nous nous l'expliquons maintenant; tout cela p'était que la conséquence de votre parti pris de subordonner vos opérations militaires à vos calculs politiques.
Dans votre brochure, vous vous contentez de citer au courant de la plume, et sans les faire suivre d'aucun détail, les noms de Ladonchamps et Saint-Remy ; je comprends ça ; si cette dernière affaire surtout, si rondement menée par les troupes qui y prirent part, eût été opérée par des forces imposantes et bien dirigées, le but que Ton semblait poursuivre depuis quelque temps eût été, ce jour-là, très- vraisemblablement atteint, mais la vérité est que vous ne teniez pas plus k aller vous ravitailler à Thionville que vous n'aviez tenu, quand il en était temps, à aller à la rencontre de Mac-Mahon.
DE LA MOSELLE. â87
Livrer batailles et combats pour la défense de son pays envahi ou menacé, c'est fiûre répandre un sang précieux, sans doute, mais qui, versé pour tyie grande et sainte cause, ne crie vengeance que contre l'ennemi. Faire exécuter, au contraire, sans but patrie- " tique et sérieux, des entreprises meurtrières dont on est décidé d'avance à paralyser la réussite et à neutraliser le succès, c'est jongler avec des milliers d'existences, c'est commettre. Monsieur le maréchal, un immense homicide.
Vous vous êtes fait remettre les drapeaux à l'aide d'un subterfuge indigne, je dirai presque d'un guetapens exécrable ; ils nous ont été volés nuitamment et sans bruit; ce n'est qu'au matin que les colonels informèrent leurs officiers que les di*apeaux et étendards avaient été, par votre ordre, transportés à l'arsenal pour y être bi*ûlés.
Or ces trophées, au lieu d'être livrés aux flammes, ont été livrés à l'ennemi qui en ornera ses musées et ses temples, et lorsque le père les montrera avec orgueil à ses enfants, il leur dira : « Voilà les drapeaux que nous avons conquis sur les Français, » et il n'ajoutera certainement pas : « du reste, ils n'ont aucune valeur morale, attendu que nous les avons pris dans un arsenal. »
Vous avez mieux aimé manquer à la promesse qi vous nous aviez faite que de manquer à la pai donnée à nos implacables adversaires : c'était nata^ rel, et votre choix ne pouvait être douteux...
Je m'arrête, car je craindrais de me laisser entraîner trop loin.
Un officier de Vex-armée du Rhin,