DU RHIN
Nous avons vu que le 29 octobre, quand le citoyen Gambetta lança sa circulaire aux préfets de la république, il avait reçu plusieurs officiers de l'armée de Metz ; parmi eux on citait M. de Valcourt, officier du quartier général de Bazaine, dont un rapport sur la capitulation a depuis été inséré au Moniteur. Il doit figurer ici : nous en supprimons seulement la première partie, qui est un exposé des événements militaires depuis Taffiaire du 14 août jusqu'à celle du 31 août-1^ septembre, à Noisseville, en suite de
laquelle le chef de Farmée da Rhin renonça définitivement à percer les lignes allemandes.
§ 1*'. — QMestion militaire.
Depuis lors aucune sortie sérieuse n'est vernie indiquer, de la part du commandant en chef, la volonté de tirer son armée de la terrible fausse position dans laquelle il Tavâit placée; il ne prit pas davantage les mesures nécessaires à un blocus de longue durée; c'est ce que nous allons examiner maintenant, en indiquant la conduite du maréchal depuis que la nouvelle de la capitulation de Sedan et de la révolution du 4 septembre était parvenue jusqu'à lui.
Continuant simplement à examiner le côté militaire de cette étrange situation, nous constaterons que le maréchal Bazaine n'a fait que deux tentatives de sortie depuis le 1" septembre, savoir : le 27 septembi'e, sur le village de Peltre, sortie qui nous a rapporté 40 têtes de bétail et 200 voitures de fourrages au plus, et le 27 octobre^ mouvement stratégique qui consistait à donner plus de libei^té à nos mouvement^ dans la direction de Thionville ; un petit château, appartenant à un M. Ladonchamps et portant le nom de son propriétaire, fut pris d'assaut par
nos troupes, et la division de voltigeurs de la garde se porta à deux ou trois cents mètres en avant, enlevant sur son passage la villa de Saint-Rémy et s'aiTêtant par ordre sur le bord du ruisseau des Tapes. Deux régiments de cette division avaient ordre, en efifet, d'atteindre ce petit cours d'eau et de s'y maintenir jusqu'à cinq heures et demie, puis de faire retraite d'eux-mêmes à cette heure-là.
A peine 17,000 ou 18,000 hommes prirent part à cet engagement, qui ne pourra jamais être expliqué comme une tentative sérieuse de percer les lignes prussiennes.
Du reste, le commandant en chef semblait avoir à tâche de prouver aux soldats l'inutilité de leurs efforts. Le 17 octobre, une note officielle painit dans les journaux de Metz, indiquant la force des troupes prussiennes cernant le camp retranché, insistant sur ce fait que trois lignes d'ennemis redoutables étaient appuyées par de formidables batteries et par des réserves nombreuses et aguerries, paraissant, en un mot, vouloir établir aux yeux de chaque officier ou soldat français l'impossibilité dans laquelle se trouvait le maréchal d'exécuter un mouvement libérateur.
Déjà, au commencement du même mois d'octobre, et particulièrement après le 7 octobre, des bruits de
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capitulation coururent Farmée. Tout ce qu'elle contenait d'ardent et de courageux regimba violemment sous une si honteuse supposition; les journaux, quoique sous une censure sévère, publièrent diverses protestations signées en toutes lettres par des officiers estimés; les citoyens de Metz jetèrent les hauts cris, et le mot de trahison passa de l'un à l'autre comme une traînée de poudre.
Un fait capital semblait, en effet, indiquer chez le maréchal la pensée de hâter une capitulation qu'il regardait sans doute comme plutôt utile à ses projets politiques personnels. Jamais les intendants attachés à l'armée n'avaient pu obtenir la réduction des rations en vivres et fourrages. Presque jusqu'à la fin des ressources en fourrages et avoines, les chevaux reçurent la ration réglementaire, et, quant aux hommes et à leur nourriture, ce ne fut qu'en employant vis-à-vis du maréchal une véritable violence de langage que l'on put obtenir des réductions successives. L'administration de l'intendance a déposé chez un notaire de Metz les minutes de toutes les dépêches adressées par elle au commandant en chef, relativement à la réduction des rations. Elle compte ainsi mettre sa conduite à l'abri des reproches si graves de négligence ou de mauvaise gestion.
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n y avait déjà plusieurs senaines que les ressources de la ville et de la garnison alimentaient les divers corps de Tannée, lorsque le maréchal consentit pour la première fois à diminuer la ration de psdn, 7SQ à 700 grammes, et encore recommanda-t-il aux agents supérieurs de Tintendance de ne point parler de cette réduction et de faire pétrir des pains d'une farine inférieure en cachant aux hommes le fait d'une diminution dans leurs rations. Peu de jours plus tard, nouvelles supplications de Tintendance; cette fois, diminution officiellement annoncée : 500 gr. de pain. Huit jours après, 300 gr. seulement par homme et par jour. Ce dernier pain fut pétri avec une farine toute spéciale, faite de tout ce que contient le blé brut : pellicules, son et farine. Il était amer et coriace, et avait une couleur et une odeur répugnantes. Toutefois, il fut accepté avec bonheur par les hommes, jusqu'à ce que, le 19 octobre, toute distribution de pain fut supprimée. Le biscuit ne fut pas davantage distribué. Â cette même date, les hommes étaient censés avoir dans leur sac quatre rations de biscuit de réserve, et l'ordre général du 49 leur prescrivait de consommer ces rations du 19 au â3. Il va de soi que la plupart des hommes avaient depuis longtemps consommé ce biscuit, dont la majeure partie, restant
dee campagiies de Chine et même d'Italie, ^tait, dès ladi^ribntion, dans un état presque complet de moisissure.
Le sel manquait depuis le IS septembre ; la viande distribuée consistait, depuis le 1" septembre, exclusivement en cheval, et la ration avait toujours augmenté au fur et à mesure de la disparition du pain. En outre, comme il mourait dans les derniers temps trois cents chevaux de plus qu'on n'en abattait, les soldats ne se faisaient pas faute de dépecer les moins maigres, au risque de contracter, en mangeant cette -viande malsaine, les plus effroyables maladies.
Pour achever la partie militaire de ce navrant récit, 4K)us dirons que le maréchal Bazaine ne manquait point de munitions de guerre. Des tableaux faits 4ans les bureaux du commandant général de l'artillerie de l'armée (général Soleille), tableaux que nous -avons eus sous les yeux, accusent, au 20 septembre, 9 millions de cartouches pour chassepots, 498 bouches à feu munies de 150,000 coups. Or, depuis le commencement de la campagne, les 2*"% 3""% 4™® et €*"f corps d'armée de la garde réunis n'ont brûlé que 3,500,000 cartouches et n'ont tiré que 80,000 coups de canon; c'est dire que le maréchal avait en sa possession des éléments plus que suffisants pour tenter
une sortie vigoureuse qui eût décidé du sort de son armée, et, en quelque point sans doute, de la destinée de la France.
Un dernier fait établit d'une façon encore plus précise, s'il est possible, la décision prise dès longtemps par le maréchal de ne faire servir Tarmée du Rhin qu'à l'exécution de ses projets personnels : le 22 octobre, le général de Cissey, du 3"** corps d'armée, apprenant que la deuxième mission du général Boyer avait complètement échoué et que le roi Guillaume était décidé à n'accorder à l'armée de Metz aucunes conditions favorables, a nettement proposé au maréchal Bazaine un plan qui consistait à réunir les ressources de la ville et de l'armée, d'organiser dans les habitations de Metz et de la banlieue des perquisitions de vivres, ce qui n'avait point été fait jusqu'alors^ et après trois ou quatre jours de préparatifs, d'atteler aux canons le plus de chevaux vigoureux que les propriétaires de Metz et des environs pourraient fournir et de marcher en avant, coûte que coûte, plaçant dans le sac de chaque soldat 180 cartouches et quatre jours de vivres en cheval fumé, en café et en pain. Ce plan si patriotique et si certainement praticable fut formellement écarté par le maréchal, qui allégua, pour couvrir sa responsabilité, l'opinion
du conseil des maréchaux, unanimement contraire à un tel projet.
§ 2. — Question politique,
La conduite du maréchal Bazaine, si difficile à expliquer si Ton tente de l'interpréter en suivant les règles de la logique honnête, est, au contraire, ^e la plus entière limpidité si on lexamine au point de vue de l'intérêt personnel. Bazaine, caractère essentiellement ambitieux et encore plus faux, si cela est possible, cherchait depuis le 18 août à faire jouer à son armée un^ rôle politique en France. Persuadé qu'il tenait cette armée tout entière dans sa main, et que le brillant courage dont il faisait parade à chaque combat la lui attacherait tous les jours davantage, il combina ses plans de telle sorte qu'il pût avoir toujours à sa disposition un corps de troupes fortement constitué, dont la pression fût irrésistible et pût décider de l'avenir de la France.
Le désastre de Sedan ne fit que le fortifier dans cette pensée. Aussi se garda-t-il bien de reconnaître par un acte quelconque le gouvernement de la défense nationale, et n'annonça-t-il à ses troupes la captivité de l'empereur et la formation d'un nouveau pouvoir que comme un bruit peu digne de foi qui parcourait
la presse allemande. Son ordre général du 15 septembre commençait, en effet, ainsi :
« Les journaux allemands parvenus au grand quartier général nous disent que. ...»
Après avoir nommé les membres de ce gouvernement dont, à son dire, la rumeur publique en Allemagne s'occupait, il encourageait ses soldats, en quelques mots maladroitement et incorrectement tournés, à Tunion la plus parfaite et à une résignation de plus en plus complète au sort qu'il leur destinait.
Le temps marchait, et ce n'est guère que vers le commencement d'octobre que la voix publique se prononça énergiquement contre Bazaine et se mit ^ citer tout haut des £aiits indiquant chez lui une pensée de restauration bonapartiste. .
Dès celte époque, dans J'armée même, un comité de défense à outrance s'était formé. Ce comité, admirablement bien renseigné, et gagnant chaque jour du terrain parmi les officiers subalternes et supérieurs, avait, dès le 12 octobre, la certitude qu'une capitulation allait èti*e signée par Bazaine et entraînerait la reddition de l'armée et de la ville. Le msiréchal Gahrohert, pessimiste par excellence, s'en était ouvert aux officiers de son état-major, les engageant à faire tous leurs préparatifs pour aller faire un séjour de
quelques semaines en Allemagne, à la suite duquel séjour, ajoutait le commandant du 6"*® corps, « nous rentrerons en France, replacerons le petit prince sur le trône, et rétablirons, de gré ou de force, la dynastie des Bonaparte à la tête des affaires du pays. »
Le comité de la défense chercha alors dans Metz quelques citoyens dévoués, qui acceptassent le rôle de délégués de fait du gouvernement de la défense nationale. Ces citoyens préparèrent des mandats d'arrêt contre Bazaine, Lebœuf et Frossard, nommèrent le général Ladmirault, l'idole de l'armée entière, commandant en chef des troupes soulevées, et donnèrent ordre à plusieurs officiers d'élat-major du génie de combiner un plan stratégique qui pût réunir en quelques heures autour de Metz les régiments rebelles à toute pensée de, capitulation. Les officiers interrogés répondii*ent d'un chiffre de 20,000 hommes résolus, et la question de l'action immédiate ou de l'action postérieure à l'acte de capitulation s'agita entre les membres du comité.
Craignant d'effrayer beaucoup d'officiers dévoués aux idées de discipline aveugle, et qui ne désiraient se mettre en avant que lorsque la reddition les aurait déliés de toute obligation vis-à-vis de leurs supérieurs, le comité décida à la majorité que le mot
d'ordre ne serait envoyé aux troupes conjurées qu'au moment où la capitulation serait un fait accompli. A cette heure-là même, chacun des régiments décidés à marcher devait se diriger sur un point désigné à Tavance et se mettre à la disposition des chefs nouveaux que le gouvernement provisoire placerait à leur tète, aux lieu et place des récalcitrants.
Après avoir excité un grand enthousiasme dans l'armée, ce noble projet vil peu à peu l'immense majorité de ses adhérents l'abandonner, et il n'en eut bientôt qu'un si petit nombre que, dès le 17, les chefs du parti de la défense à outi^nce se séparèrent la mort dans l'àme, 'i*econnaissant l'inanité de leurs effons et déplorant la démoralisation sans nom dont semblait être possédée l'armée entière, des généraux aux soldats.
L'oisiveté absolue dans laquelle Bazaine laissa la majeure partie de ses troupes, depuis les engagements du 31 août au l*"" septembre, avait amené peu à peu dans les camps un dévergondage inouï. Les filles de joie se promenaient impunément parmi les bivacs, au bras d'officiers à demi pris de vin. A peine si quelque rare punition disciplinaire venait frapper les officiers coupables de si honteux excès.
Ceci est un des faits entre mille, servant à établir
jusqu'où s'était peu à peu abaissé l'esprit général de cette glorieuse armée.
« Vers le H octobre, c'est-à-dire à l'époque même où cette conjuration semblait réunir le plus de chances de succès, un jeune officier de l'armée publia» sous un nom supposé, une brochure violente, traitant longuement de la conduite impériale et indiquant, aux habitants de Metz et à l'armée, le danger que couraient leur liberté et leur honneur. La brochure fut supprimée, les formes brisées, et l'éditeur activement recherché. Vers le 16, deux officiers du génie, membres du Comité dont il est parlé ci-dessus, MM. les capitaines Boyenval et Rossel, furent conduits chez le maréchal, et, après un sévère interrogatoire, le premier d'entre eux, qui s'était exprimé sur la situation avec une franchise pleine de dignité, fut conduit par les mains de la gendarmerie dans l'intérieur du fort Saint-Quentin, pour y être gardé à vue.
« La conduite réactionnaire du maréchal s'affichait depuis le 10 octobre sans aucune retenue; c'étaient des phrases entières supprimées aux journaux de la ville, phrases qui appelaient précisément les citoyens, les soldats, à la lutte à outrance, et criaient haine contre la capitulation; c'étaient des agents sans nombre, envoyés par les camps, et par-
lant anx soldats de reddition et de repos; c'étaient des notes officielles, énumérant les capitulations hono* râbles de tous les temps, et en particulier celles de Toul et de Versailles. Enfin, c'étaient surtout ces allées et venues des généraux comme Boyer et autres, partant pour des destinations plus ou moins inconnues, dont ils revenaient ou ne revenaient pas. <( Lundi 17, le général Boyer était de retour au Ban-Saint*Martin ; le lendemain matin, au conseil des maréchaux, il annonça officiellement que, nonseulement Orléans, mais encore Tours, Chatellerault, Bourges, Saint-Étienne, Bouen, Le Havre et Lille étaient entre les mains des Prussiens ; qu'aucun vestige de gouvernement n'existait plus en France; que. dans toutes les villes importantes, les émeutes les plus effroyables existaient en permanence; qu'entre au* très, Lille et Bouen, saccagées par les socialistes» avaient appelé une garnison prussienne, et qu'enfin il importait au salut de la France que l'empereur ou l'impératrice-^régente conclussent la paix avec le roi Guillaume consentant, et qu'à la suite de cette paix l'armée du Bhin se dirigeât vei's l'intérieur du pays, pour rétablir l'ordre gravement compromis et réinstaller partout le r^ime impérial et ses serviteurs.
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(( À la suite de ces explications qu'il ne fat nullement recommandé aux chefs de corps de garder secrètes, le conseil de guerre déclara qu'il y avait lieu de faire part aux troupes de cet état de choses, et de leur faire pressentir, comme prochain, un arrangement entre les -deux années.
« Dès le 20 octobre, en eflfet, un ordre du jour fut lu aux officiers, leur annonçant qu'un traité de paix allait être conclu entre la France et la Prusse; que rimpératrice-régente allait être rétablie et viendrait rejoindre l'armée avec son fils; qu'enfin l'armée ellemême serait dirigée vers les villes rebelles,^ les soumettrait et prot^erait, à Toulouse, la réunion des anciennes Chambres, et que ces Chambres ratifieraient le traité de paix conclu avec les Prussiens, traité dont les conditions ne furent, on le. comprend, nullement communiquées aux soldats.
« Malheureusement pour le plan de Bazaine, l'adhésion du gouvernement du roi Guillaume n'était point aussi certaine qu'on l'avait cru d'abord. Bazame voulant rendre l'armée et non la place, sur laquelle il n'avait qu'un pouvoir restreint, puisque le général Goffinièresen était le commandant supérieur, le prince Frédéric-Charles déclam, en fin de compte, se rrfuser ^ tout arrangement sur de telles bases, et ne vouloir
que d*une double capitulation, comprenant à la fois Tarmée du Rhin, 110,000 hommes prêts à marcher au combat, et la ville et forteresse de Metz.
« C*est le 21 qu^arriva la nouvelle de la rupture des pourparlers; le lendemain matin, le maréchal Bazaino tentait pour la première fais de correspondre avec le gouvernement de la défense nationale, dont il n*avait jusqu'alors jamais reconnu Texistence. La dépèche chifirée qu'il a expédiée, et qui est parvenue au ministère de la gueiTe par les mains de deux officiers de rétat*major général, était conçue dans un chiffre inconnu aux divers départements de Tadministration publique. Par un hasard étrange, sinon par une combinaison machiavélique du maréchal, le chiffre qui avait été employé fut reconnu pour être le chiffre dit impérial, dont la clef ne se trouve qu'entre les mains de l'empereur ou celle de ses anciens ministres. Cette seule communication de Bazaine doit donc être considérée comme non avenue, et il reste acquis à la cause que le maréchal a, dès le 14 sep-tembre, connu et répudié le gouvernement de la défense nationale, et que tous les actes de sa conduite politique et militaire, depuis cette époque jusqu'à maintenant, sont ceux d'un indigne serviteur, sinon d'un traître à la patrie.
« Le 15 octobre, le général Coffinières, poussé par la municipalité et la garde nationale de Metz, reconnut, par une lettre affichée partout, l'existence du gouvernement de la défense nationale, et annonça en même temps aux habitants de la forteresse l'épuisement subit des denrées alimentaires.
« Par un écrit également rendu public, le conseil municipal, à l'unanimité, déclara repousser toute complicité dans l'acte d'incroyable légèreté, pour ne pas dire de honteuse trahison, par lequel le général commandant supérieur de leur ville avait dissipé les ressources de la ville de Metz, pour en nourrir l'armée campée hors des murs.
« Pour résumer la conduite du général Bazaine dans les deux mois et demi qui se sont écoulés entre la bataille du 18 août (Saint -Privât) et maintenant, nous dirons, en nous appuyant sur les faits cités plus haut :
« 1® Que le maréchal n'a jamais tenté, depuis le 18 août, une sortie sérieuse, et que ses essais d'attaque des lignes prussiennes n'ont été faits que pour lui servir plus tard d'excuses aux yeux de son pays et de l'histoire ;
« 2** Que le maréchal ne voulait point tenter un effort suprême qui aurait, même en cas de succès, grande-
meni désorganisé sa splendide aimée et ne lui aurait plus permis à lui, commandant en chef de Tannée du Rhin, d'être Tarbitre des destinées politiques de la France ;
« 3^ Ces mêmes considérations expliquent pourquoi le maréchal n*a jamais consenti à reconnaître le gouvernement de la défense nationale, et a cherché jusqu'aux derniers moments à rassembler les restes de la puissance bonapartiste, dans le but de refaire un troisième empire;
« 4* Une fois convaincu qu'il né poun*ait amener la France et les Finissions tout à la fois à des idées de restauration des Bonaparte, qu'en ajoutant le désastre de la capitulation de l'armée de Metz et de la ville elle-même k tous les malheurs qui pèsent déjà sur notre pauvre pays, le maréchal a pris à tâche de hâter le moment de la reddition.
« Pour ce faire, il s'est refusé à diminuer à temps les rations de fourrages, laissant ainsi subitement les 28,000 chevaux composant sa cavalerie et traînant son artillerie sans aucune denrée alimentaire, au lieu de faire durer le plus longtemps possible les ressources qu'il avait entre les mains au 1®' septembre, date de sa dernière grande sortie.
« De même, il n'a consenti à amoindrir les mtious
des vivres qu'après de longs délais et aIoi*s que cette mesure n'avait plus qu'une utilité minime, puisqu'elle ne pouvait être exercée que sur une quantité peu considérable d'approvisionnements.
Bref, en tous points, le maréchal Bazaine n'a agi que dans un seul but, être et rester maître de la situation politique en France, et, croyant pouvoir se servir des Prussiens pour l'aider dans l'exécution de ses projets ambitieux, U leur a livré sciemment la ville et forteresse de Metz, ainsi que l'armée française de HQ,000 hommes, campée dans l'enceinte retranchée.
E. i)E Valcourt,
Officier attaché au grand quartier général de rarmée du Rhin.
Que répond M. te maréchal Bazaine k tous ces chefs d'accusations? Faisant mine de ne pas comprendre, il défend l'armée qu'on n'accuse pas, au lieu de $e défendre lui-même : . *
Cassel, 2 novembre 1870.
Monsieur le directeur du Nord,
En arrivant à Cassel où nous sommes internés par l'ordre de l'autorité militaire prussienne, j'ai lu votre Bviletin (partie politique) du 1®' novembre, sur la convention militaire de Metz et la proclamation aux
Français de H. Gambetta. Vous avez raison. Tannée n'eût pas suivi un traître, et pour toute réponse à cette élucubration mensongère, afin de continuer à égarer Topinion publique, je vous envoie Tordre du jour adressé à Tarmée après les décisions prises à Tunanimité par les conseils de guerre des 26 et 38 octobre au matin :
(( Vaincus par la famine, nous sommes contraints de subir les lois de la guerre en nous constituant prisonniers. A diverses époques de notre histoire militaire, de braves troupes, commandées par Masséna, Kléber, Gouvion Saint-Cyr, ont éprouvé le même sort, qui n'entache en rien Thonneur militaire, quand, comme vous, on a aussi glorieusement accompli son devoir jusqu'à Textrôme limite humaine.
« Tout ce qu'il était loyalement possible de faire pour éviter cette fin a été tenté et n'a pu aboutir.
« Quant à renouveler un suprême effort pour briser les lignes fortifiées de l'ennemi, malgré notre vaillance et le sacrifice de milliers d'existences qui peuvent encore être utiles à la patrie, il eût été infructueux, par suite de l'armement et des forces écrasantes qui gardent et appuient ces lignes : un désastre en eût été la conséquence.
« Soyons dignes dans l'adversité, respectons les conventions honorables qui ont été stipulées, si nous voulons être respectés comme nous le méritons. Évi-
tons surtout, pour la réputation de cette armée, les actes d'indiscipline comme la destruction d'armes et de matériel, puisque, d'après les usages militaires, places et armements devront faire retour à la France, lorsque la paix sera signée.
« En quittant le commandement, je tiens à exprimer aux généraux, oificiers et soldats, toute ma reconnaissance pour leur loyal concours, leur brillante valeur dans les combats, leur résignation dans les privations, et c'est le cœur brisé que je me sépare de vous. »
Le délégué du gouvernement de la défense nationale ne semble pas avoir conscience de ses expressions ni de la situation de l'armée de Metz, en stigmatisant la conduite du chef de cette armée qui, pendant près de trois mois, a lutté contre des forces presque doubles dont les effectifs étaient toujours tenus au complet, tandis qu'elle ne recevait même pas une communication de ce gouvernement, malgré les tentatives faites pour se mettre en relation. Pendant cette campagne de trois mois, l'armée de Metz a eu un maréchal et vingt- quatre généraux, deux mille cent quarante oificiers et quarante- deux mille -trois cent cinquante soldats atteints par le feu de l'ennemi.
Se faisant respecter dans tous les combats qu'elle
a livrés, une pareille armée ne pouvait être composée
ni de traîtres, ni de lâches. La famine, les intempé-
ries ont fait seules tomber les armes des mains des soixante-cinq mille combattants réels qui restaient . (rartîllerie n'ayant plus d*attelages et la cavalerie étant démontée), et cela après avoir mangé la plus grande partie des chevaux et fouillé la terre dans toutes les directions pour y trouver rarement un £aiible allégement à ses privations. ,
Sans son énergie et son patriotisme, elle aurait dû succomber dans la première quinzaine d'octobre, époque à laquelle les vivres étaient déjà réduits par jour à trois cents grammes de mauvais pain. Ajoulez à ce sombre tableau plus de vingt mille malades ou blessés sur le point de manquer de médicaments, et une pluie torrentielle depuis près de quinze jours, inondant les camps et ne permettant pas aux hommes de se reposer, car ils n'avaient d'autre abri que leurs petites tentes.
La France a toujours été trompée sur notre situation qui a été constamment critique. Pourquoi? je rignoi*e, et la vérité finira par se faire jour. Quant à nous, nous avons la conscience d'avoir fait notre devoir en soldat et en patriote.
Recevez etc. Signé : Bazai!ie.