CHAPITRE IX
Bruits de départ. — Combats du 7 octobre. — Le général Gibon. — Continuation du blocus. — Lettre du maréchal Bazaine aux chefs de corps. — Conseils de guerre. — Départ du général Boyer. — Bruits divers. — Situation alimentaire. — Nouvelles de France. — Un ordre du jour mystérieux. — Le général Boyer part pour Londres. — Séance du Conseil municipal de Metz. — Déclaration du général CoiHnières.
Depuis quelques jours divers indices faisaient croire à un départ prochain de Tarmée du maréchal Bazaine : les hommes avaient reçu le complément de leurs vivres de campagne, et Ton avait, tant bien que mal, réorganisé le service du train des équipages en réduisant le nombre des voitures.
En outre, un grand conseil de guerre avait eu lieu au quartier général, auquel avaient pris part les commandants des corps d'armée et les principaux chefs de service. On ne sut que plus taid qu'il n'avait été question dans ce conseil que de questions secondaires. Cependant le bruit d'un départ prochain sac-
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créditait de plus en plus; le renvoi dans les ambu-
lances de tous les hommes qui n'étaient pas absolument valides et différentes mesures de détail donnaient encore plus de poids à cette hypothèse.
Il y avait plus, depuis quatre jours le bruit d'une sortie par la plaine de Thionville s'était répandu dans Metz, peuplé d'espions, et les Prussiens toujours bien informés s'étaient mis sur leurs gardes.
Néanmoins le 7 octobre, par un temps couvert, un mouvement d'ensemble est prescrit sur les Grandes et Petites Tapes afin d'y exécuter un grand fourrage. C'est le 6"* corps qui reçoit Tordre de se porter en avant, soutenu par les 3"® et 4™* corps, et appuyé par une rései-ve des voltigeurs de la garde. Notre attaque allait porter contre la division de la landwehr commandée par le général von Kummer.
Au reste, voici les détails donnés par le rapport officiel français sur cette journée.
« Le maréchal Canrobert (6™* corps) était en position à une heure, s'étendant de la Moselle au bois de Woippy, à la hauteur des Maxes, de Ladonchamps et de Sainte-Agathe ; la division des voltigeurs de la garde, à laquelle on avait adjoint les quatre compagnies de partisans de la division Tixier du G™** corps, occupaijt tout le milieu de la plaine; elle était sur
trois lignes, à cinq cents mètres Tune de Tautre. A sa droite, le 9"' bataillon de chasseurs de la division Tixier bordait la Moselle, observant la rive droite, et destiné à répondre au feu de Tennemi venant de Malroy. A gauche, le bataillon de chasseurs de la garde était massé derrière la ferme de Sainte-Agathe; plus à gauche encore se trouvait la brigade Gibon de la division Levassor-Sorval avec les compagnies de partisans des 3"® et 4"* divisions du 6"® corps ; elle occupait le bois de Woippy et devait en déboucher sur Sainte-Anne et le hameau de Bellevue.
(( Au signal donné, toutes ces troupes s'ébranlent en même temps, la 1" brigade de voltigeurs dépasse les Maxes, refoule les tirailleurs ennemis, enlève Franclonchamps et pousse ses propres tirailleurs jusqu'à la hauteur des Grandes-Tapes , pendant que la 2"* brigade s'empare de Saint-Rémy où elle trouve une résistance énergique. A peine nos troupes ontelles dessiné 'leur mouvement, que l'ennemi ouvre sur elles une violente canonnade des batteries d'Olgy et de Malroy, de Sémécourt et de Fèves et de celles qu'il a placées dans la plaine, en avant de Maizières. Malgré l'intensité de leur feu et les pertes sérieuses qu'il nous fait subir, la division Deligny n'en continue pas moins son mouvement en avant, entraînée par
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l'exemple énergique de ses chefs et de ses officiers ; les Grandes-Tapes sont enlevées par la 1" brigade, et bientôt après la 2""® reste maîtresse des Petites- Tapes. Le bataillon de chasseurs de la garde avait enlevé, en même temps, le hameau de Bellevue que le général met immédiatement en état de défense, et il était venu s'embusquer dans un fossé à cinq cents mètres en avant des maisons.
« A l'extrême gauche, la brigade Gibon, précédée de compagnies de partisans, avait traversé les bois de Woippy et s'était jetée sur Sainte-Anne, dont elle ne s'empara qu'après de sérieux efforts ; non-seulement elle trouva devant elle le feu des batteries ennemies et celui qui partait des tranchées, mais elle eut encore à faire face à la fusillade dirigée sur sa gauche, que les troupes du 4™* corps n'appuyaient pas.
A trois heures, tout le terrain indiqué était en notre pouvoir ; notre première ligne avait atteint le ruisseau des Tapes et le bordait du chemin de fer à la Moselle. Mais l'ennemi semblait augmenter d'heure en heure le déploiement de son artillerie; des rései^ves considérables apparaissaient dans le lointain, et je jugeai prudent pour parer à toute éventualité, et bien qu'une partie des troupes du 6"® corps fût encore
en deuxième ligne, d'appeler comme réserve la 1" brigade de la division Picard des grenadiers de la garde; je la fis placer à la gauche des zouaves, entre le bois de Woippy et Sainte- Agathe; le !•' grenadiers à la Maison-Rouge, avec deux batteries de la garde.
<( L'appui que je voulais donner au maréchal Ganrobert, par la diversion des 3"* et 4"^ corps, n'avait pas produit tout le résultat que j'en attendais. Au 3"* corps, la division Aymard qui avait été chargée par le maréchal Lebœuf d'occuper les positions indiquées, n'avait pas dépassé sur la route de Bonzonville la tranchée que l'ennemi y avait établie, entre la Moselle et le village de Rupigny, et elle se trouvait ainsi dans l'impossibilité d'agir contre les ouvrages de Malroy. Sa 2"® brigade avait enlevé rapidement les villages de Chieulles et de Vany, et s'étendait par sa droite jusqu'à Villers-l'Orme et Mey, sur la route de Sainte-Barbe. Ce mouvement fit sans doute craindre à l'ennemi une nouvelle attaque de ses positions de Poix et de Servigny, aussi déploya-t-il bientôt de ce côté des forces considérables appuyées d'une nombreuse artillerie. Le maréchal Lebœuf fit alors avancer la division Mettman à la droite de celle du général Aymard, sur le versant nord du ravin de Ventoux
jusqu'à Lauvallier ; mais tout se borna sur ce point, de la part des Prussiens, à une démonstration dans laquelle ils n'engagèrent que leurs batteries.
« A la gauche, ce fut la division Grenier du 4"*® corps qui fut chargée de soutenir Topéi'ation du maréchal Canrobert. La 1'® brigade occupa Lorry, VigneuUes et le bois de ce nom sans coup férir, les petits postes ennemis se retirant devant nous; la â*"', à laquelle on avait adjoint le 8™' bataillon de chasseurs, pénétra dans le bois de Woippy au même moment que la brigade Gibon, et s'avança au delà jusque dans la direction de Villers-le-Plesnois ; elle occupait en même temps le poste ruiné de la Tuilerie et le vallon de Saulny où elle se maintint en deçà du village. Mais les troupes ne gardèrent pas assez longtemps leurs positions; elles suivirent un mouvement de retraite momentané de la brigade Gibon, pendant l'attaque de Sainte-Anne, et se retirèrent jusqu'auprès de Woippy, se bornant dès lors à observer les débouchés des bois pour arrêter tout mouvement de l'ennemi du côté de la plaine.
- « En présence de l'intensité du feu de l'ennemi, qui ne diminuait pas, et de la direction convergente qu'il lui avait donnée sur les points dont nous nous étions emparés, il n'était pas possible de réaliser
Topération de fourrages que j'avais voulu faire; nos voilures n'auraient pu traverser un terrain sillonné en tous sens par les obus, et force fut de les faire rentrer au camp. Je fis maintenir néanmoins les troupes sur les positions conquises, afin d'affirmei' notre succès, et je ne donnai qu'à 5 heures et demie l'ordre de se replier dans l'intérieur de nos lignes. La retraite se fit dans le meilleur ordre sous la protection de notre artillerie de campagne et de nos batteries de position ; elle ne fut pas inquiétée par l'ennemi autrement que par le feu de ses batteries, quoiqu'il pût disposer alors de forces considérables : il était d'ailleurs tenu en respect par notre poste avancé de Ladonchamps, où la brigade de Chanaleilles s'était établie dès le de l'action et s'était solidement maintenue sous une véritable pluie d'obus; c'était là pour nos troupes un point d'appui redoutable dont tous les efforts de l'ennemi avaient tendu inutilement à nous déloger. Les divisions des 3"** et 4™® corps suivirent le mouvement du maréchal Canrobert, et se retirèrent également sans être inquiétées.
« Bien que l'opération de fourrages projetée n'ait pu avoir lieu, cette journée n'en constitue pas moins pour nos armes U7i brillant succès. Nos troupes s'y sont vaillamment comportées, et l'ennemi chassé de
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toutes ses positions, abandonnant ses ti*anchées et ses ouvrages, a laissé entre nos mains 838 prisonniers dont 4 officiers. Malheureusement nos perles sont sérieuses; elles s'élèvent à 1,287 hommes mis hors de combat et se répartissent ainsi :
« Officiers : H tués, 83 blessés, parmi lesquels on compte 3 officiers généraux.
« Troupe : 90 tués, 981 blessés, 122 disparus. »
L'ennemi portait celles du 3™* corps et de la division du général von Kummer à 68 officiers et 1,668 hommes, sans compter les 838 prisonniers que nous avions faits.
Ces prisonniers étaient pour la plupart des Polonais du grand-duché de Posen, appartenant aux 68""* et 69™* d'infanterie prussienne, qui se rendirent sans combat, et venaient baiser les mains de Tabbé Lancier présent sur le champ de bataille.
Ce que le maréchal omet, dans son rapport, c'est que les voltigeurs avaient enlevé la batterie d'Ame- . lange, après avoir tué ou dispersé les servants, et que, n'étant pas soutenus, ils furent obligés d'abandonner les 12 pièces qu'ils venaient de conquérir; c'est Tétonnement et le désappointement de nos troupiers arrêtés dans leur victoire au moment où, après avoir enlevé Saint-Remy, ils essayaient d'emporter les batteries de Sémécourt.
Oui, la journée avait été glorieuse pour nos armes, mais suivant Thabitude on n'avait pas su ou pas voulu profiter d'un succès, uniquement dû à Tardeur de nos soldats.
Si le fourrage fut manqué, c'est que le mouvement n'avait pas été tenu secret et que les Prussiens, qui, suivant le dire de nos prisonniers, nous attendaient depuis plusieurs jours avaient eu tout le temps de prendre leurs dispositions pour nous empêcher de mettre à exécution notre projet. Au reste, pour rendre plus certainement inutile un retour offensif de notre part, ils brûlèrent le même soir le village des Tapes.
En résumé, nous avions perdu beaucoup de monde pour un résultat absolument négatif, et le maréchal n'avait pas besoin de cette journée pour savoir ce que valaient ses soldats.
Ce combat donna lieu à une action héroïque du général Gibon, passée sous silence dans le rapport, et dont le récit fut — on ne sait pourquoi: — biffé dans les comptes rendus des journaux par la censure du général Goffinières.
Ce vaillant ofiScier voyant ses hommes hésiter devant un véritable ouragan de fer et de feu, s'élance eu avant en leur criant : N'ayez pas peur, mes enfants^ je vous servirai de gabion I
En effet, le général Gibon enleva ses hommes, mais peu d'instants après il était grièvement blessé et quelques jours plus tard il expirait à Metz, universellement regi'etté de l'armée.
Le lendemain, 8 octobre, il y eut encore quelques combats sans importance entre les postes avancés des deux armées. Durant toute la journée du 9, le fort Saint-Quentin tira sur les batteries prussiennes établies à Saint-Biaise et sur Ars. Il faisait ce jour-là une tempête épouvantable ; aux rafales de vent succédaient des pluies torrentielles et les avant-postes négligeaient de tirailler pour se mettre à l'abri.
Pendant ce temps une souscription s'organisait dans l'armée de Metz pour venir en aide aux habitants malheureux de la cité. Elle atteignait rapidement cent mille francs, chiffre élevé si l'on songe aux privations que nos troupes commençaient à subir.
Au reste, la situation alimentaire de la ville devenait chaque jour plus critique. Le 7 octobre, le général Coffinières avait publié l'arrêté suivant :