LE COMITE CENTRAL DE LA GARDE NATIONALE
a Considérant
« Qu'il y a urgence de constituer immédiatement l'administration communale de la ville de Paris,
« Arrête :
« 1° Les élections du conseil communal de la ville de Paris auront lieu mercredi prochain, 22 mars.
« 2° Le vote se fera au scrutin de liste et par arrondissement.
« Chaque arrondissement nommera un conseiller par chaque vingt mille habitants ou fraction excédante de plus de dix mille.
« 3° Le scrutin sera ouvert de huit heures du matin à six heures du soir. Le dépouillement aura lieu immédiatement.
« 4° Les municipalités des vingt arrondissements sont chargées, chacune en ce qui la concerne, de l'exécution du présent arrêté.
« Une affiche ultérieure indiquera le nombre des conseillers à élire par arrondissement.
« Hôtel de ville, Paris, le 19 mars 1871. »
« Le Comité central de la garde nationale. »
La journée du 20 mars fut encore signalée par une lutte oratoire entre l'insurrection et le gouvernement légal. On lisait dans le Journal officiel de Versailles :
« Hier, 19 mars, ont été envahis à Paris les bureaux du Journal officiel, dont le personnel s'était transporté, avec les archives, à Versailles, auprès du gouvernement et de l'Assemblée nationale. Les envahissseur se sont emparés des presses, du matériel et même des articles officiels et non officiels composés et restés dans l'atelier. C'est ainsi qu'ils ont pu donner à la publication de leurs actes une apparence régulière, et tromper le public de Paris par un faux journal du gouvernement de la France. »
A la suite de cet avis au public, venait cette longue explication des faits accomplis :
« Versailles, 20 mars 1871.
« Le gouvernement n'a pas voulu engager une action sanglante, alors qu'il y était provoqué par la résistance inattendue du Comité central de la garde nationale. Cette résistance, habilement organisée, dirigée par des v conspirateurs audacieux autant que perfides , s'est traduite par l'invasion d'un flot de gardes nationaux sans armes et de population se jetant sur les soldats, rompant leurs rangs et leur arrachant leurs armes. Entraînés par ces coupables excitations, beaucoup de militaires ont
oublié leur devoir. Vainement aussi la garde nationale avait-elle été convoquée; pendant toute la journée, elle n'a parti sur le terrain qu'en nombre insignifiant.
« C'est dans ces conjectures graves que, ne voulant pas livrer une bataille sanglante dans les rues de Paris, alors surtout qu'il semblait n'être pas assez fortement soutenu par la garde nationale , le gouvernement a pris le parti de se retirer à Versailles près l'Assemblée nationale , la seule représentation légale du pays.
« En quittant Paris, M. le ministre de l'intérieur a, sur la demande des maires, délégué à la commission qui serait nommée par eux le pouvoir d'administrer provisoirement la ville. Les maires se sont réunis plusieurs fois sans pouvoir arriver à une entente commune.
« Pendant ce temps, le Comité insurrectionnel s'installait à l'Hôtel de ville et faisait paraître deux proclamations, l'une pour annoncer sa prise de possession du pouvoir, l'autre pour convoquer les électeurs de Paris dans le but de nommer une assemblée communale.
« Pendant que ces faits s'accomplissaient, le Comité de la rue des Rosiers, à Montmartre, était le théâtre du criminel attentat commis sur la personne du général Lecomte et du général Clément Thomas, lâchement assassinés par une bande de sicaires. Le général Chanzy, qui arrivait de Bordeaux, était arrêté à la gare d'Orléans, 1 ainsi que M. Turquet, représentant de l'Aisne. 1 (( Les ministères étaient successivement occupés; les I gares des chemins de fer envahies par des hommes ar-
mes, se livrant sur les voyageurs à des perquisitions arbitraires , mettant en état d'arrestation ceux qui leur paraissaient suspects , désarmant les soldats isolés, ou en corps, qui voulaient entrer à Paris. En même temps, plusieurs quartiers se couvraient de barricades armées de pièces de canon, et partout les citoyens élaieni exposés à toutes les exigences d'une inquisition militaire dont il est impossible de deviner le but.
« Ce honteux état d'anarchie commence cependant à émouvoir les bons citoyens , qui s'aperçoivent trop tard de la faute qu'ils ont commise en ne prêtant pas de suite leur concours actif au gouvernement nommé par l'Assemblée. Qui peut, en effet, sans frémir, accepter les conséquences de cette déplorable sédition , s'abattant sur la ville comme une tempête soudaine , irrésistible , inexplicable ? Les Prussiens sont à nos portes , nous avons traité avec eux. Mais si le gouvernement qui a signé les conventions préliminaires est renversé, tout est rompu. L'état de guerre recommence , et Paris est fatalement voué à l'occupation.
«Ainsi sont frappés de stérilité les longs et douloureux efforts à la suite desquels le gouvernement est parvenu à éviter ce malheur irréparable; mais ce n'est pas tout Avec cette lamentable émeute, il n'y a plus ni crédit , ni travail. La France, ne pouvant pas satisfaire à ses engagements, est livrée à l'ennemi, qui lui imposera sa, dure servitude. Voilà les fruits amers de la folie criminelle de quelques-uns, de l'abandon déplorable des autres.
u II est temps encore de revenir à la raison et de reprendre courage. Le gouvernement et l'Assemblée ne désespèrent pas. Us font appel au pays , ils s'appuient sur lui, décidés à le suivre résolument et à lutter sans faiblesse contre la sédition. Des mesures énergiques vont être prises; que les départements les secondent en se groupant autour de l'autorité qui émane de leurs libres suffrages. Ils ont pour eux le droit, le patriotisme , la décision : ils sauveront la France des horribles malheurs qui l'accablent.
a Déjà, comme nous l'avons dit, la garde nationale de Paris se reconstitue pour avoir raison de la surprise qui lui a été faite. L'amiral Saisset, acclamé sur les boulevards, a été nommé pour la commander. Le gouvernement est prêt à la seconder. Grâce à leur accord , les factieux qui ont porlé à la République une si grave atteinte, seront forcés de rentrer dans l'ombre ; mais ce ne sera pas sans laisser derrière eux , avec les ruines qu'ils ont faites, avec le sang généreux versé par leurs assassins , la preuve certaine de leur affiliation avec les plus détestables agents de l'empire et les intrigues ennemies. Le jour de la justice est prochain. Il dépend de la fermeté de tous les bons citoyens qu'elle soit exemplaire. »
Le même jour, à la même heure, le Journal officiel de l'insurrection publiait ces trois chefs-d'œuvre littéraires, qui méritent bien de passer à la postérité : ,
« Paris, depuis le 18 mars, n'a d'autre gouvernemenl que celui du peuple : c'est le meilleur.
« Jamais révolution ne s'est accomplie dans des conditions pareilles à celles où nous sommes.
« Paris est devenu ville libre.
« Cette puissante centralisation n'existe plus.
« La monarchie est morte de cette constatation d'impuissance.
« Dans cette ville libre , chacun a le droit de parler, sans prétendre influer, en quoi que ce soit, sur les destinées de la France.
« Or, Paris demande :
« 1° L'élection de la mairie de Paris ;
« 2° L'élection des maires, adjoints et conseillers municipaux de la ville de Paris;
« 3° L'élection de tous les chefs de la garde nationale , depuis le premier jusqu'au dernier;
« i° Paris n'a nullement l'intention de se séparer de la France; loin de là : il a souffert pour elle l'empire, le gouvernement de la défense nationale, toutes leurs trahisons et toutes leurs lâchetés. Ce n'est pas, à coup sûr, pour l'abandonner aujourd'hui, mais pour lui dire, en qualité de sœur aînée : Soutiens-toi toi-même comme je me suis soutenue ; oppose-toi à l'oppression comme je m'y suis opposée ! »