COMITE CENTRAL
« Citoyens ,
« En quittant Paris , le pouvoir qui vient de crouler sous le mépris populaire a paralysé, a désorganisé tous les services publics.
« Une circulaire a enjoint à tous ses employés de se rendre à Versailles.
« La télégraphie, ce service utile entre tous dans ces moments de crise suprême, de rénovation, n'a pas été oubliée dans ce complot monarchique. Tous les services, toutes les communications avec la province, sont interrompus. On veut nous tromper. Tous les employés supérieurs et beaucoup de subalternes sont déjà à Versailles.
« Nous signalons au peuple de Paris ce procédé criminel. C'est une nouvelle pièce à charge dans ce grand procès entre peuples et rois.
« En attendant et pour consacrer tout entières à Pœuvre du moment les forces qui nous restent, nous suspendons, à partir d'aujourd'hui, le service de la télégraphie, privée dans Paris.
« Le Comité central de la garde nationale a convoqué pour mercredi prochain, 22 du courant, les électeurs des vingt arrondissements dans leurs comices, afin de nommer le conseil communal de Paris.
« Tous les citoyens comprendront l'utilité et l'impor-
tance de ces élections, qui assureront d'une manière régulière tous les services publics et l'administration de la capitale, dont le besoin est si urgent dans les graves circonstances présentes.
« En votant pour des républicains socialistes connus, dévoués, intelligents, probes et courageux, les électeurs parisiens assureront non-seulement le salut de la capitale et de la République, mais encore celui de la France.
a Jamais occasion aussi solennelle et aussi décisive ne s'est présentée pour le peuple de Paris; il tient son salut dans ses mains; du vote de mercredi prochain dépend son avenir.
« S'il suit le conseil que nous lui donnons, il est sauvé; s'il vote pour des réactionnaires, il est perdu.
« Il ne peut donc hésiter : il donnera une nouvelle preuve d'intelligence et de dévouement en consolidant à jamais par son vote la République démocratique. »
Cependant, l'Assemblée nationale se réunissait à Versailles, et dès le lendemain, 21 mars, adressait solennellement au peuple et -à l'armée une proclamation dont voici l'exorde :
(i Le plus grand attentat qui se puisse commettre chez un peuple qui veut être libre, une révolte ouverte contre la souveraineté nationale, ajoute , en ce moment, comme un nouveau désastre à tous les maux de la patrie.
« Des criminels, des insensés, au lendemain de nos revers, quand l'étranger s'éloignait à peine de nos champs ravagés, n'ont pas craint de porter dans ce Paris, qu'ils prétendent honorer et défendre, plus qiie le désordre et la ruine, le déshonneur ! »
La séance de l'Assemblée du 21 mars est trop remarquable à tous égards pour que nous n'en donnions pas une analyse succincte.
Le général Trochu monte, le premier, à la tribune , et dépose une proposition tendant à faire déclarer que le meurtre de Clément Thomas provoque un deuil public et que la France adopte la famille du général Lecomte.
M. Thiers succède au général Trochu. Il fait appel à l'union, au calme, au respect de toutes les opinions contre « le parti du brigandage », contre « les scélérats « qui ont versé dans Paris le sang le plus innocent et le a plus pur », qui,. après l'assassinat de Lecomte et de Clément Thomas, viennent d'arrêter le général Chanzy, de condamner à mort l'amiral Saisset et le républicain Schœlcher. « On demande pour Paris, dit l'orateur, le droit commun en ce qui concerne l'administration municipale. Par le droit commun , entendez-vous que Paris élira ses représentants, que Paris fera ses affaires lui-même? Oui, si vous entendez par droit commun cette pensée-là, c'est la nôtre. Mais voulez-vous dire que Paris sera gouverné comme une ville de 3,000 âmes? Vous êtes trop raisonnables pour 1$ désirer...
Nous vous demandons le temps nécessaire pour que Ton combine les dispositions législatives au moyen desquelles Paris pourra , sans danger pour le pays, et sans danger pour lui-môme , administrer ses propres affaires. Mais si Paris prétendait, sous une forme qu'aucun gouvernement n'admettrait, non pas seulement se rendre maître de ses affaires, mais s'exposer à être esclave des factions, nous aimons trop Paris pour le mettre dans une situation pareille... Donnez-nous quelques jours, et Paris sera en possession de lui-môme. Mais, auparavant, il faut qu'il ne soit plus au pouvoir des factions. »
Après cette déclaration , M. Thiers exposa clairement les faits qui venaient de se produire et d'amener la translation du gouvernement à Versailles. « On nous promettait, dit-il, de nous rendre les cent bouches à feu mises en batterie à Montmartre , et qui ne menaçaient plus les Prussiens, mais la population parisienne elle-même.
« Nous avons attendu quinze jours avant de chercher à rentrer dans l'ordre et la légalité; quand nous avons enfin réclamé les pièces, on nous les a formellement refusées. C'est que nous avions affaire à des hommes qui n'écoutent rien, que rien ne satisfait; qu'on ne saurait, par aucun moyen , se concilier. Nous avons voulu faire cesser cette situation et « quant à moi, » dit l'orateur, « j'aime mieux avoir été vaincu que de ne pas avoir essayé « de les combattre. » Nous avons donné des ordres approuvés par les militaires; les hauteurs de Montmartre
ont été enlevées résolument; mais les factieux se sont bientôt jetés au milieu de nos attelages d'artillerie, et, alors, submergées au milieu de tant d'hommes, de femmes et d'enfants, nos troupes ont hésité!... Fallait-il les laisser ainsi noyées dans les flots d'une multitude affolée? Je les ai fait revenir sur la rive gauche de la Seine, à l'abri de tout contact dangereux.
h Avant d'abandonner Paris, le général d'Aurelle de Paladines u dit à la garde nationale : n Trouvez-moi 10,000 v /tommes gui viennent combattre avec les troupes afin de « leur bien faire comprendre leur devoir, n Car, dans des situations semblables, pour que des troupes voient clair dans ce qu'elles font, il faut que des citoyens ne portant pas le môme uniforme soient au milieu d'elles... Le général d'Aurelle ne trouva pas plus de concours que n'en devait trouver l'amiral Saisset... Paris nous laissait seuls; il nous fallait songer à la France!... Alors, je me suis dit que, malgré les calomnies, malgré les mauvais jugements, il ne fallait pas avoir une révolution de ■48,... que, si Paris était perdu.il ne s'ensuivait pas que la France dût l'être aussi, et, en même temps, sa souveraineté nationale...
« Alors, résolument, et à tous risques, nous avons donné l'ordre de faire une retraite.
il C'est grâce à cette résolution que l'armée de Paris et ses chefs ont été sauvés, et que vous avez pu trouver ici un lieu sûr pour parler au pays.
« Nous ne voulons pas attaquer Paris, nous voulons qu'il
réfléchisse et revienne à la raison, car il est dans l'aveuglement. Quand il en sera là, qu'il ne songera plus à dominer la France, il trouvera nos bras ouverts, mais il faut d'abord qu'il ouvre les siens!... »
Ce que M. Thiers ne disait pas, ce qu'il ne pouvait pas dire, c'est que, en réalité, il venait de battre en retraite devant les progrès de la secte socialiste, de l'Internationale et de l'étranger. Les agents de ces trois puissances occultes étaient manifestement les maîtres de Paris. Ils y menaient l'émeute , agitant dans les meilleures maisons les spectres de la Terreur, et portant la torche incendiaire sous le comptoir d'étain des mastroquets du peuple. Après avoir échoué le 21 septembre, les 8 et 31 octobre 1870; après s'être, au 22 janvier 1871 , retirés l'oreille assez basse , ils venaient enfin de réussir!... En se transférant à Versailles, après la journée du 18 mars, le gouvernement laissait l'ennemi dans le vide; il rompait d'une semelle afin de le combattre, après avoir pris toutes dispositions pour un retour offensif. -
M. Jules Favre prit à son tour la parole. Son discours refléta celui de M. Thiers, mais il s'en distingua par quelques traits où se reconnaît la manière du maître. « C'est à l'unanimité, dit-il, que la presse de Paris proteste contre les coupables attentats dont la capitale est victime... Quand on vous dit qu'un acte de votre souveraineté, relative à la constitution de la Commune, pourrait désarmer des passions indignes, on se trompe. « Je rougirais si « fêtais dans la nécessité de vous répéter les insultes et
« les outrages que ces ennemis du bien public répandent m sur l'autorité légitime issue du suffrage universel, met- « tant au-dessus d'elle je ne sais quel idéal sanglant et € rapace... »
«Ce qu'on a voulu, c'est un essai de cette doctrine funeste qui, en philosophie, peut s'appeler l'individualisme, ou le matérialisme, et qui, en politique, s'appelle la République au-dessus du suffrage universel... Qui ne se rappelle la fable des Membres et de V Estomac?... Paris affiche la prétention de vivre seul, de se séparer du reste de la nation. C'est une erreur politique, économique et sociale; c'est une hérésie ! Paris veut imposer sa domination à la France ; il veut la guerre civile ouverte, audacieuse, accompagnée du meurtre lâche et du pillage dans l'ombre I... »
Paroles magnifiques, mais qui semblaient, à bon droit, étranges dans la bouche de M. Favre, l'un des organisateurs du coup de main du 4 septembre, l'un des hommes qui avaient imposé à la France le caprice d'une dizaine de députés de Paris, présidés par un général.
La péroraison du ministre des affaires étrangères fut, d'ailleurs, tout à fait imprévue. « Si un reproche peut nous être adressé, dit- il, c'est celui d'une excessive mollesse pendaDt le siège. Je me suis trompé en conservant les armes à la garde nationale, « J'en demande pardon à Dieu « et aux hommes ! »
Toute confession, assurément, a le droit de se faire entendre, mais la confession publique est-elle bien un acte d'humilité? Nous avons écouté volontiers ce cri de l'âme
— tôt —
de M. Favre; mais, vraiment, nous ne saurions l'absoudre des erreurs et des fautes qui ont failli perdre la France. Comme le disait Porateur, le sort de Paris, et celui du pays lui-même, était entre les mains d'une garde nationalesque effrénée, dont le comité central s'arrogeait la direction. Pendant que la presse parisienne protestait, et que la foule parcourait les boulevards aux cris de : « Vive le gouvernement ! à bas les comités! à bas les assassins! » le pouvoir insurrectionnel affichait tranquillement sur les murs :
« Le Comité central de la garde nationale est décidé à respecter les conditions de la paix.
« Seulement, il lui paraît de toute justice que les auteurs de la guerre maudite dont nous souffrons subissent la plus grande partie de l'indemnité imposée par nos impitoyables vainqueurs.
« Signé : Grêlier,
« Délégué à l'intérieur. »
Les électeurs avaient été convoqués pour le 22 mars, à l'effet de nommer un conseil municipal exempt de préjugés réactionnaires. Les maires et les députés de Paris, croyant pouvoir arrêter cette convocation illégale rédigèrent aussi, mais bien inutilement, leurs petites proclamations :
« Les maires et adjoints de Paris, et les représentants de la Seine, font savoir à leurs concitoyens que l'As-
semblée nationale a, dans sa séance d'hier, voté l'urgence dn projet de loi relatif aux élections du conseil municipal de la ville de Paris.
<i La garde nationale, ne prenant conseil que de son patriotisme, tiendra à honneur d'écarter toute cause de conflit, en attendant les décisions qui seront prises par l'Assemblée nationale.
a Vive la France! vive la République : a
a La patrie sanglante et mutilée est près d'expirer, et nous, ses enfants, nous lui portons le dernier coup! L'étranger est a nos portes, épiant le moment d'y entrer en maître, et nous tournerions les uns contre les autres nos armes fratricides!
« Au nom de tous les grands souvenirs de noire malheureuse France, au nom de nos enfants, dont nous détruirions à jamais l'avenir, nos cœurs brisés font appel aux vitres.
u Que nos mains s'unissent encore comme elles s'unîssaieut durant les heures douloureuses et glorieuses du siège! Ne perdons pas, en un jour, cethonneur qu'avaient gardé intact cinq mois de courage et de constance sans exemple !
« Cherchons, citoyens, ce qui nous unit et non ce qui nous divise.
« Nous voulions le maintien, l'affermissement de la grande institution de la garde nationale , dont l'existence est î'i^éparablede celle de la République :
« Nous l'aurons.
« Nous voulions que Paris retrouvât sa liberté municipale, si longtemps confisquée par un arrogant despotisme :
« Nous l'aurons.
a Vos vœux ont été portés à l'Assemblée nationale par vos députés : l'Assemblée y a satisfait par un vote unanime, qui garantit les élections municipales, sous bref délai, à Paris et dans toutes les communes de France,
« En attendant ces élections, seules légales et régulières, seules conformes aux vrais principes des institutions républicaines, le devoir des bons citoyens est de ne pas répondre à un appel qui leur est adressé sans titre et sans droit.
« Nous, vos représentants municipaux; nous, vos députés, déclarons donc rester entièrement étrangers aux élections annoncées pour demain, et protestons contre leur illégalité.
« Citoyens, unissons-nous dans le respect de la loi, et la patrie et la République seront sauvées.
« Vive la France ! vive la République ! »
Le Comité central, groupe d'inconnus derrière lesquels se cachaient d'importants personnages, n'en persista pas moins dans sa résolution de faire procéder aux élections municipales. Il lui fallait un pouvoir légal, incontesté, et pour affirmer sa force, pour manifester son audace, il était capable de tout.
La journée du 22 mars, journée de sang etde deuil, fut souillée pat les assassinais de la place Vendôme ; et les habitants de Versailles frémirent d'indignation quand ils lurent ce qui suit dans le Journal officiel :
« Aujourd'hui, vers une heure et demie, quatre mille personnes environ, parmi lesquelles des mobiles et des gardes nationaux sans armes, descendaient la rue de la Paix, aux cris de : a Vive la République I vive l'Assem- « blée ! » Un homme portant un drapeau marchait en léLe. A la hauteur de la place Vendôme, la colonne se heurta contre des gardes nationaux des bataillons insurrectionnels, qui lui barrèrent le passage. Bientôt une force assez considérable se massa sur la place.
« La colonne veut passer outre. Les insurgés chargent leurs armes, font feu, et trois décharges successives atteignent une quinzaine de personnes. On évalue à six le nombre des morts, d
Un autre journal, le Siècle, donnai I sur l'événement ces détails quincsoiilpassans intérêt :
ii Vers une heure del'après-miiîi, un grand nombre de citoyens s'étaient réunis sur la place du nouvel Opéra, pour une manifestation pacîflque. Ils étaient environ deux mille, sans armes.
a Les groupes étaient composés des éléments les plus divers : gardes nationaux, mobiles, soldats de la ligne, ouvriers, bourgeois, négociants, hommes de lettres. L'é-
lément civil s'y trouvait en grande majorité. Il y avait Vu aussi beaucoup de promeneurs, des curieux indifférents, quelques femmes et même des enfants.
» Vers une heure et demie, une pancarte portant ces mots : Appel aux hommes d'ordre! fut promenée dans ces groupes. On se rassemble aux cris de : Vive la République! vive la France! vive l'Assemblée!
« Plusieurs officiers sans armes, de même que tous les citoyens, indistinctement, qui se trouvaient là, sont accueillis par des démonstrations sympathiques de la foule, qui grossit d'instant en instant.
« On dit dans les groupes que la situation actuelle de Paris ne peut pas se prolonger; que tous les ciloyens qui veulent associer la République à la légalité, à l'ordre, doivent prendre part à celte manifestation pacifique.
« Enfin, le drapeau tricolore est déployé, et trois à quatre mille citoyens se mettent en marche.
« Ils s'avancent dans la rue de la Paix, vers la place Vendôme.
h Arrivés à la hauteur de la rue Neuve-des-Pelits- Champs, ils rencontrent les sentinelles d'un bataillon aux ordres du Comité central. Derrière les sentinelles, les compagnies de ce bataillon viennent se former en ligne.
b Les citoyens placés en tête de la manifestation demandent aux sentinelles de leur livrer passage; ils essuient un refus. Une partie de la foule reprend quelques instants la direction des boulavards avec le porteur du drapeau tricolore.
« D'autres citoyens continuent à parlementer avec les sentinelles. Bientôt ceux qui sont groupés autour du drapeau reviennent sur leurs pas vers la place Vendôme.
« Quelqu'un s'écrie : « Ce sont des citoyens comme a nous,etils ne tireront pas sur des hommes désarmés. »
« Tout à coup des roulements de tambour se font entendre dans la partie qui est comprise entre la rue Neuvedes-Petits-Champs et la place Vendôme.
« Ensuite, plusieurs coups de fusil sont tirés en l'air et jettent l'épouvante au sein de la foule. Plusieurs courageux citoyens s'écrient : a Restons ! » L'un d'eux ajoute : « Il n'est pas possible que des Français veuillent tirer « sur des compatriotes sans défense. »
« Mais, au même instant, les fusils s'abaissent, et un feu de mousqueterie est dirigé sur la foule, qui fuit, affolée d'horreur, dans la rue de la Paix. Ceux qui occupent les trottoirs cherchent un abri contre les balles dans l'embrasure des portes cochères, malheureusement fermées ; quelques-unes s'ouvrent, et beaucoup de citoyens y trouvent un refuge contre la mort.
« En un clin d'oeil, la rue de la Paix est vide; mais les victimes, dont le nombre nous est encore inconnu , ne sont point toutes relevées au moment où, le cœur navré de douleur et de dégoût, nous nous éloignons de cette lamentable scène. »
Il y avait une vingtaine de victimes, dont huit ou dix morts, parmi lesquels le colonel Tiby et l'ingénieur Baude,
qui venait d'être nommé officier de la Légion d'honneur pour sa belle conduite pendant le s
Ce crime odieux a déshonoré Paris. II doit, au plus tôt, faire disparaître celte abominable institution qui a nom garde nationale ! Disons cependanl, à la décharge de l'armée du désordre, que ses rangs venaient de s'ouvrir à bien des agents de l'ennemi, à des émissaires de 17mternationaie, à des étrangers de toute race. Des étrangers!.. Les peuples de l'extrême Orient, que nous appelons barbares, suivent une politique invariable : ils ferment leurs ports aux Occidentaux. Que n'imitons-nous donc un peu les Japonais !
Le jeudi, 23 mars, (ut marqué par deux événements importants : le retour à Versailles de quelques braves soldats qui avaient pu se soustraire aux griffes du Comité central , et la séance orageuse provoquée à la Chambre par l'invasion des maires de Paris.
Lors du départ précipilé de l'armée de Paris pour Versailles, dans la nuil du 18 au 19 mars, les ordres n'avaient pu être régulièrement transmis à toutes les troupes, et le 69 e régiment de marche, de la brigade Wolff, avait été laissé au Luxembourg avec un détachement du 43 e et une section d'artillerie. Ces braves gens restaient dans le jardin, attendant toujours des ordres qui n'arrivaient pas.
Pendant troisjours, sollicités par les émeutiers, sommés à tout moment de se rendre, les soldats, fidèles à leur devoir, résistèrent à l'intimidation, aux menaces, aux attaques et aux mauvais conseils. Les vivres manquaient ;
déjà, l'horreur des crimes commis à Montmartre avait donné la mesure exacte du mouvement, et la foule du quartier nourrissant les soldats, ea leur passant des vivres à travers les grilles, semblait vouloir se grouper autour de ce noyau de résistance.
Le Comité central comprit le danger, et envoya, le 21, l'un de ses membres, Lullier, l'officier de marine, pour parlementer avec le 69 e .
Le lieutenant-colonel Périer répondit que, devant la nécessité, il consentait à battre en retraite, mais qu'il entendait emporter ses armes et ses bagages et se faire suivre de son artillerie.
Lullier proposa de faire des concessions , au cas où le colonel en ferait lui-même, et offrit, comme moyen terme, de laisser partir le régiment , à la condition qu'il abandonnât ses canons. Il ajouta que le lendemain, 22, à une heure, il viendrait prendre la réponse.
Une demi-heure avant le terme fixé, le colonel forma sa troupe en colonne, plaça sescanons au centre, ouvrit les grilles et se mit eu marche, battant en retraite par la rue de Vaugirard. Celte opération se fit d'une façon serrée, énergique; les soldats sentaient qu'ils traversaient une population hostile, et se gardaient contre toute surprise; de temps en temps, des manifestations sympathiques et des marques d'admiration les affermissaient dans l'accomplissement de leur devoir.
Arrivés à la porte de Vaugirard, les soldats fidèles se virent barrer la route par un bataillon, qui leva le pont-
levis; mais lèurfière attitude eut raison de l'obstacle; il fallut compter avec eux et leur céder la place.
Le lendemain, 23 mars, ils arrivaient à Versailles à onze heures du matin et se rangeaient en bataille devant l'hôtel de la préfecture. Le général Vinoy, qui était allé au-devant d'eux, avec la musique du 35 e , les présenta au chef du pouvoir exécutif, et M. Thiers les complimenta chaleureusement de leur belle conduite. De plus, en sa séance du même jour, l'Assemblée nationale vota des félicitations aux officiers et soldats du 43 e , du 69 e et de la section d'artillerie qui venaient de donner un si bel exemple d'énergie et de fidélité. Cet acte de vigueur faisait heureusement contraste avec le désarroi des troupes qui avaient trahi leurs devoirs dans la journée du 18 mars. Le drapeau des lâches soldats ne fut point voilé d'un crêpe noir, comme le voulait un député, mais l'Assemblée prit, le 1 er avril, les mesures les plus sévères à l'égard des 88 e et 120 e régiments de marche.
La fin de la séance de la Chambre fut troublée par le dépôt d'une proposition de M. Arnaud de l'Ariége, tendant à obtenir que les maires de Paris pussent venir exposer leurs doléances à la barre de l'Assemblée. La présidence et la questure eurent la faiblesse d'admettre dans une tribune publique ces maires, vêtus de noir, cravatés de blanc, portant en sautoir l'écharpe tricolore, et s'offrant majestueusement en spectacle aux députés, fort émus de cette entrée en scène. Des cris de : « Vive la République! » s'étant échangés entre cette escouade de mai-
res et les bancs de la gauche, il s'ensuivit un tumulte qui pouvait dégénérer en vrai désordre, et l'imprudent M. Grévy ne trouva rien de mieux à faire que de lever brusquement la séance.
C'était une grande imprudence en effet que d'avoir autorisé l'introduction, même dans une tribune de la Chambre, d'une bande de messieurs revêtus d'insignes municipaux. Dès que le public d'une assemblée perd son caractère impersonnel et anonyme de public , il devient aussitôt partie intégrante de cette assemblée ; il y prend place et y conquiert des droits. Un peu d'audace de la part des membres de la gauche, et nous avions une journée pareille à celle du 15 mai 1848!
A.la séance du soir, M. Arnaud de l'Ariége reprit l'affaire en sous- œuvre. 11 exposa candidement que les maires de Paris demandaient à rester en communication permanente avec l'Assemblée ; à être autorisés par elle à prendre telle mesure qu'ils jugeraient convenable; à fixer au 28 mars l'élection du général de la garde nationale , et au 3 avril celle du conseil municipal de Paris. L'Assemblée s'empressa de voter l'urgence, bien résolue d'ailleurs à ne pas donner suite à cette demande oiseuse. « Surtout, disait le lendemain M. Thiers, évitons qu'une discussion puisse s'engager sur ce sujet brûlant. Quelques paroles imprudentes pourraient faire couler des torrents de sang. Au milieu des événements qui se précipitent, on éprouve une agitation intérieure qui ne trouve sa satisfaction que dans des luttes oratoires; voilà les entraînements au x-
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quels il faut savoir résister ! » M. Arnaud de l'Ariége se rendit à ces raisons, et relira sa proposition, dès la séance du 25 mars.
Le 26, pendant que les insurgés de Paris procédaient à leurs élections municipales, l'Assemblée se laissait aller à la joie en apprenant la délivrance du général Chanzy , que le Comité central avait fait arrêter le 19.
Le général Fabrice venait de nier, dans une dépêche adressée à M. Jules Favre, toute participation au mouvement insurrectionnel, tout encouragement, toute connivence. Maïs quelques députés ne craignaient pas d'émettre certains doutes, écho des préventions nationales. Le public ne pouvait, en effet, s'empêcher de remarquer la manière toule prussienne des révoltés parisiens qui prenaient des otages, ainsi que les généraux de M. de Moltke ; et des groupes agités faisaient circuler le nom du docteur allemand Rolph, ancien médecin-major de notre légion étrangère, et agent présumé de M. de Bismarck... On attribuait à ses intrigues l'insurrection de l'Algérie.
L'Assemblée nationale venait d'adopter les décrets destinés à honorer la mémoire des généraux Lecomte et Clément Thomas, quand elle reçut la nouvelle d'un nouvel et horrible attentat. Le préfet de la Loire venait d'être assassiné, le 2o, dans l'une des salles de l'hôtel de ville de Saint-Ëtienne ! C'était encore un martyr, une victime expiatoire qui venait de s'offrir en holocauste pour le salut de notre ordre social, et c'était un homme éminent qui tombait. Ancien élève de l'Ecole polytechnique, ingénieur
distingué du corps des mines, Henry de l'Espée venait, comme son camarade Baude, tué trois jours auparavant, de prendre la part la plus active à la défense de Paris.
A la séance du 27, un député de la Loire vint à la tribune et dit :
« L'Assemblée nationale rendait hier un solennel « hommage à la mémoire des généraux Lecomte et Cléce ment Thomas, traîtreusement assassinés à Paris. La « ville de Saint-Étienne vient d'être souillée par un forfait « non moins exécrable.
« Les scélérats qui profitent de ce que notre infor- « tunée France saigne par tous les pores, pour redou- « bler contre elle leurs coups parricides, ont senti que a le préfet de la Loire ne saurait être vaincu.
« Ils l'ont assassiné!
« Messieurs, pleurons, ou plutôt, honorons ensemble « le trépas et, pour mieux dire, le martyre de ce héros, « et que, dans un temps qu'ont attristé tant de défaila lances morales, l'Assemblée nationale déclare que a Henry de l'Espée, le vaillant magistrat, le généreux a citoyen, a bien mérité de son pays. »
Cette proposition, mise aux voix, fut immédiatement adoptée à l'unanimité.
Il est des gens fâcheux qui ne perdent jamais l'occà-
sion de porter la perturbation dans les situations les plus calmes. La motion Arnaud de l'Ariége étant bien et dûment inhumée, voilà que l'important M. Louis Blanc demande à l'Assemblée de déclarer que les maires de Paris viennent d'agir en bons citoyens. Il était difficile d'émettre une plus dangereuse idée.
M. Thiers, montant à la tribune, réclama de nouveau de la Chambre la gravité de l'attitude, le silence et la fermeté. « Aucun parti, dit-il, ne sera trahi par « nous ; contre aucun parti il ne se prépare de solution « frauduleuse. Nous ne voulons que rétablir Tordre. .. . « et le pays, ensuite, choisira librement ses destinées. « Nous ne cherchons qu'à précipiter une chose : la con- « valescence et la santé de notre cher pays. Nous avons a trouvé la République établie; c'est un fait dont nous « ne sommes pas les auteurs; mais je ne détruirai pas « la forme de gouvernement dont je me sers pour « rétablir Tordre. Je le jure devant Dieu ! J'espère a que la Franôe saura traverser ces épreuves et qu'elle « en sortira avec sa grandeur immortelle que rien n'a « encore atteinte sérieusement. »
Dans le cours de ce beau mouvement oratoire, M. Thiers avait laissé clairement entendre que les droits de Paris ne seraient jamais méconnus, mais que cette ville ne dominerait pas la France, et que, en définitive , force resterait à la loi.
Le même jour, 27 mars, le gouvernement faisait con-
naître les dispositions d'une nouvelle organisation de l'armée de Paris, due à l'initiative dy général Letellier-Va- *lazé, nommé, par décret du 24, sous-secrétaire d'État de la guerre. ï/armée concentrée à Versailles, et se renforçant tous les jours , venait d'être répartie en huit divisions d'infanterie, dont une de réserve, et trois divisions de cavalerie.
La l rt division d'infanterie ( de Maudhuy ) était formée de la brigade Wolff (23 e bataillon de marche de chasseurs à pied, 67 e , 68 e et' 69 e de marche) et de la brigade Hanrion (2 e bataillon de marche de chasseurs, 45 e de marche et 135 e d'infanterie),
La 2 e division (Susbielle) se composait de la brigade Paturel (18 e bataillon de marche de chasseurs, 46 e et 89 e de marche) et de la brigade Bocher (17 e bataillon de marche de chasseurs, 38 e et 76 e de marche).
À la 3 e division ( Bruat ) appartenaient la brigade de Seigneurens (74 e de marche, 1 er régiment d'infanterie de marine, 2 e régiment de marins fusiliers) et la brigade de Langourian (75 e de marche, 2 e régiment d'infanterie de marine et 1 er de marins fusiliers).
La 4 e division (Grenier) réunissait la brigade Garnier ( 10 e bataillon de marche de chasseurs, 48 e et 87 e de marche) et la brigade Fournés (51 e et 72 e de marche).
La 5 e division (Montaudon) mettait en ligne la brigade Dumont (30 e bataillon de marche de chasseurs, 39 e d'infanterie et régiment étranger) et la brigade Bonnet (31 e et 36 e de marche ).
La 6' division {Pelle ) comptait également deux brigades : l'une (Gandil) était formée du 19' bataillon de marche de chasseurs, des 39 e et 41 e de marche; l'autre (Carteret), des 10* et 71" de marche.
La V division { Vergé ) était composée de la brigade Duplessis (24° bataillon de marche de chasseurs, 37' et 79° de marche) et de la brigade Archinard ( 90" et 91 e de marche).
Enfin la division de réserve (Faron), noyau de l'armée primitive , était forte de trois brigades , commandées par les généraux de la Mariouse, Derroja el Daudel, et comprenant respectivement les 33 e et 43 e , les 109* et 110°, les 113 e el 114' régiments d'infanterie. Cette division était destinée a rendre les plus grands services durant les opérations ultérieures.
La cavalerie était, comme il a été dit plus haut, répartie en trois divisions sous les ordres des généraux du Barail, du Preuil et Ressayre.
La V division comprenait les trois brigades Charlemagne (3' et 8 e hussards), de Galiffet (9 e et 12 F chasseurs) et de Lajaille (7* et 11* chasseurs).
La 2° n'avait que deux brigades : l'une (Cousin), formée du 3 e cuirassiers el du 4 e dragons, tous deux de marche ; l'autre (Dargentolle), des deux régiments de gendarmerie à cheval.
La 3 e division (ttessayre) ne comptait encore qu'une brigade organisée (de Bernis) composée des 6' et 9" lanciers. Quant a la seconde brigade, qui devait être placée
sous les ordres du général Bachelier, elle était alors en voie de formation.
Enfin, la garde républicaine à pied et à cheval était immédiatement sous la main du général Vinoy, commandant en chef l'armée de Paris cantonnée à Versailles.
Cette organisation de nos forces n'avait rien de prématuré, car, à des symptômes non équivoques, on pouvait pressentir l'imminence de la lutte... de la lutte entre le pouvoir régulier de la France et Paris affolé , en proie à la fureur des républicains fauves , aux férocités de 17»ternationale, aux provocations sinistres des ennemis de la France. Paris n'était plus la ville héroïque qui avait fait l'admiration du monde ; c'était un bagne , avec ses échappés aux yeux caves, au teint plombé ,. . • et armés jusqu'aux dents. Ses journaux officiels y faisaient l'apologie du tyrannicide et, plus généralement, de l'assassinat. On y marquait d'un trident rouge les maisons des propriétaires a bons à fusiller », et ces horreurs ne faisaient qu'aggraver chaque jour les prétentions de la Prusse menaçante. M. Thiers déclarait, en la séance du 29 mars, que ces désordres arrêtaient le mouvement d'évacuation de l'armée prussienne, a Les scélérats de Paris , disaita il, les assassins, prolongent sur notre sol la présence « de l'ennemi. C'est pour eux un nouveau titre à la grâce titude de la France!... »
Il était, on le voit, urgent de prendre un parti et de combattre énergiquement l'insurrection. Nous étions prêts.
Le 28 mars, un service solennel avait été célébré dans la cathédrale de Versailles, à l'intention des soldats morts pendant la guerre. Pour avoir raison des bandits internationaux, nous allions encore faire couler des torrents de sang généreux.