LE FORT D'ISSY
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LES M0UL1NEAUX. LE M0ULIN-SAQUE7.
LE FORT d'iSSY.
Les journées des 2, 3 et 4 avril avaient été employées à repousser le coup de main tenté sur Versailles. Nous avions consacré la quinzaine suivante à reprendre intégralement la presqu'île de Gennevilliers et à nous fortifier dans les positions conquises. Un champ nouveau s'offrait à nos soldats, qui allaient, suivant l'expression du gouvernement, commencer les opérations actives.
Les journées du 20 au 24 avril se passèrent, en importants travaux, exécutés, sous le feu, par les sapeurs du génie, et en diverses concentrations de troupes. Nos soldats prisonniers en Allemagne revenaient peu à peu en France, et l'on prenait soin de les réunir à Cherbourg, à Cambrai, à Auxerre. Dès qu'ils furent suffisamment compactes, ces trois groupes de forces vives furent dirigés sur Versailles. Là, en vertu d'un ordre daté du 24 avril, nos braves gens furent répartis en deux corps (4 e et 5 e corps
de l'armée active), sôus les ordres des généraux Douay et Clinchant.
Le 4 e corps fut formé des divisions Berthaut et l'Hériller.
La première (Berthaut) se composa de la brigade Gàndil ( 10 e bataillon de chasseurs, 26 e d'infanterie et 5 e d'infanterie provisoire) et de la brigade Carteret-Trécourt (94 e d'infanterie et 6 e d'infanterie provisoire). Elle eut pour artillerie les 2 e et 12 e batteries, de 4, du \o e régiment, commandant Bodin; pour génie, la 4 e compagnie (bis) du 1 er régiment, commandant Guichard. — La seconde division (l'Hériller) fut également formée à deux brigades : l'une ( 55 e et 58 e d'infanterie ) commandée par le général Leroy de Dais; l'autre ( détachement du 27° d'infanterie et troupes diverses venant de Cherbourg), par le général Nayral. On lui attacha deux batteries de 4, sous les ordres du commandant Rebillot : la 5 e batterie du 12 e régiment, et la 27 e du 2 e . Le service du génie (commandant Peaucellier) fut confié à la 11 e compagnie (bis) du 2 e régiment. — Le 4 e corps eut, en outre, pour s'éclairer, deux escadrons de lanciers et le 4 e hussards. Enfin , sa réserve d'artillerie fut d'une batterie à balles et de deux batteries de 12.
Le 5 e corps comprit les deux divisions Duplessis et- Garnier.
La première (Duplessis) réunit la brigade Roussel de Gourcy ( 1 er et 3 e d'infanterie provisoires) et la brigade Blot (2 e et 4 e provisoires). Son artillerie fut formée de
deux batteries de 4, les l rc et 2 e (bis) du 15 e régiment, sous les ordres du commandant Putz ; son génie , de la 17 e compagnie du 3 e régiment, commandée par le chef de bataillon Barillon. — La seconde division (Garnier) fut composée de la brigade Brauer ( 13 e et 14 e d'infanterie provisoires) et de la brigade Gollrets (15 e provisoire et détachement du 17 e ). L'artillerie fut représentée par les 28 e et 31 e batteries du 14 e régiment (commandant Lebas), toutes deux du calibre de 4 ; et le génie, par la 19 e compagnie du 2 e régiment, sous les ordres du commandant Varaigne. — Le 5 e corps eut pour s'éclairer le 6 e chasseurs à cheval, et sa réserve d'artillerie fut formée de deux batteries de 12 et d'une batterie à balles.
Tel était le complément d'organisation de l'armée active.
Le jour même (24 avril) où paraissait la décision ministérielle relative à cette formation nouvelle, les insurgés tâtaient nos positions du sud. Déjà, dans la journée du 22, ils avaient, à deux reprises, attaqué les retranchements du village de Bagneux, défendus par deux compagnies du 46 e de marche, et leurs attaques avaient été infructueuses. Ils revenaient à la charge, éclairés par une petite bande que commandait un sergent. L'audace de cette avant-garde ne fut point précisément couronnée de succès, car elle tomba sur une embuscade de nos tirailleurs, du 70 e de marche, et fut en totalité détruite à bout portant. Encore une fois, ces gens de la Commune, dépourvus de toute solidité au feu, faisaient preuve d'une
ténacité comparable à celle de nos ennemis les Prussiens.
Le lendemain, 25 avril, toutes nos batteries du sud furent démasquées, et le feu commença.
Tandis que nos troupes se concentraient et que le génie poursuivait ses travaux, notre artillerie n'était pas, tant s'en faut, restée inactive. Mettant habilement à profit les tristes et singuliers hasards de la guerre, elle avait disposé ses moyens d'action derrière la plupart des épaulements récemment élevés par les Prussiens, et plus de cent-cinquante bouches à feu allaient concourir à l'attaque des défenses de l'insurrection parisienne. On comptait, sur la terrasse de Meudon, 8 canons de 24 et 8 canons de 12, rayés, de siège; à Châtillon, 9 canons de 24, rayés, de place; 8 canons de 24, rayés, de siège; 6 canons de 7; 20 canons de 12, rayés, de siège; et 12 canons de 12 rayés, de campagne; à la station de Meudon (chemin de fer de l'Ouest), 5 canons de 7; à Bellevue (maison des Tourelles), 5 canons de 24, rayés, de place; au Parc crénelé, 2 canons de 24, rayés, de siège; 1 canon de 24, rayé, de place; 3 canons de 12 rayés, de siège; à Y établissement hydrothérapie que, 3 canons de 24, de place; à Brimborion, 6 ca- • nons de 7; au pavillon de Breleuil, 6 canons de m ,16 rayés, de la marine; à la batterie de brèche d'Issy (Moulin-de-Pierre), 6 canons de 24, rayés, de siège; à la lanterne de Démosthènes, 3 canons de 12, rayés, de campagne; m pont de Sèvres, 3 pièces sem-
blables, dont une enfilant le pont de bateaux jeté sur la Seine. Toutes ces batteries étaient servies par l'artillerie du 2 e corps , placée sous le commandement supérieur du général de Berckheim. Le 2 e corps avait, en outre, à sa disposition 8 canons de 4, rayés, de montagne; 4 mortiers de œ ,15 et 4 de m ,22.
De son côté, l'artillerie du 1 er corps (général Lafaille), manœuvrait 6 canons de 24, de siège ; 6 de 12 , de siège ; 2 canons de 4, rayés, de montagne; 6 mortiers de m ,15 et 2 mortiers de m ,22.
Enfin, au moment où tout ce matériel entrait en action, on allait commencer à Montretout une batterie de 70 pièces de gros calibre, dont il sera parlé plus loin, et l'on formait le projet d'établir dans le parc d'Issy une batterie de 20 pièces de 24.
Dès l'ouverture du feu , le 25 avril , nos batteries du centre endommagèrent notablement le fort d'Issy et le réduisirent momentanément au silence. Mais ce premier succès nous coûta quelques morts, parmi lesquelles celle du capitaine d'artillerie Masson, frappé d'un obus sur le terre-plein de la batterie n° 3, située au-dessus de la sabionnière de Châtillon. Le lendemain, 26, nos bouches à feu maintinrent très-heureusement leur supériorité, et le fort se vit littéralement écrasé sous nos projectiles. Malgré tout, nos adversaires faisaient rage. Montrouge et Vanves soutenaient vigoureusement Issy; le Point-du-Jour ne cessait de nous inquiéter. Le bastion 65, armé de 4 pièces; la courtine 65-66, le bastion 68
et la batterie de l'octroi (près de la station du chemin de fer de ceinture), disputaient au Trocadéro la gloire de toucher le Mont- Valérien. Les pièces de l'octroi conlrebattaient, en même temps, Meudon et la lanterne de Démosthènes. Quatre locomotives blindées, en panne sur le viaduc, en arrière du bastion 65, tiraient sans relâche sur notre batterie de Breteuil. Enfin, la canonnière Farcy, flanquée de A autres canonnières et de la batterie flottante n° 5, attaquaient alternativement Breteuil, Sèvres et Brimborion. La batterie flottante, descendant jusqu'à Billancourt, eut même un jour l'audace de s'y tablir pour canonner Meudon.
Au nord-ouest de Paris, le feu n'était pas moins violent. Asnîères se trouvait en butte aux coups d'une batterie établie à l'imprimerie Paul Dupont, et à ceux d'une locomotive blindée sans cesse en mouvement sur la voie. Bécon était canonné par Levallois et la gare de Saint- Ouen; Courbevoie, par les fronts de l'enceinte 50-53. Enfin, maîtres de quelques pièces de marine, que les Prussiens leur avaient laissé prendre à Saint-Ouen, les insurgés procédaient de nouveau à l'armement de Montmartre, afin de couvrir de feux la presqu'île de Gennevilliers.
Malgré cet acharnement, et tant de dispositions comminatoires, nos artilleurs éteignaient Issy, et le génie poussait activement ses cheminements vers le fort, qui, réduit décidément au silence, ne faisait plus guère entendre qu'un coup de canon d'heure en heure. Dans la nuit
du 26 au 27 , nos tranchées du côté de la Seine étant assez avancées pour ne plus permettre à l'ennemi de retours offensifs, on résolut de brusquer une attaque sur les Moulineaux.
Prenant en main quatre compagnies du 35° d'infanterie, auxquelles s'étaient joints 300 hommes du 110° et 100 marins fusiliers, de la division Bruat, le général Faron aborda franchement cette position difficile, que défendaient deux bataillons d'insurgés. Des barricades, des maisons furent lestement enlevées, et la majeure partie du village tomba vite en notre pouvoir. Le succès de cette brillante opération était pour nous d'une haute importance : nous étions débarrassés des batteries installées sur la route 189, lesquelles gênaient beaucoup le tir des nôtres; nous n'étions plus qu'à 8 ou 900 mètres du but; enfin, du village des Moulineaux, nous pouvions facilement cheminer jusqu'au parcd'Issy, qui s'incline vers la Seine, en contre-bas du fort, et échappe ainsi à ses vues.
Les 27, 28 et 29 avril, notre artillerie continua son feu, et l'oreille attentive du public ne fut distraite que par la nouvelle d'une razzia d'insurgés due à l'adresse des éclaireurs du 70 e ; les débris épars de la bande ainsi surprise avaient été menés battant jusqu'aux Hautes-Bruyères.
Nos projectiles pleuvaient sur le parc d'Issy, qui devenait inhabitable , et le génie, travaillant sans relâche, le serrait de plus en plus près. Les approches paraissant suffisamment avancées sur le parc, on résolut de tenter une action de vigueur dans la nuit du 29 au 30 avril. Cette
nuit donc, vers une heure, les batteries de Meudon, de Châtillon et des Moulineatht se turent tout d'un coup ; et nos colonnes tombèrentà l'improvistesurles insurgés, qui, surpris de cette attaque, s'enfuirent aussitôt dans le plus grand désordre, abandonnant canons, mitrailleuses et fusils. Une dépêche du général de Cissey, commandant le 2 e corps, rend exactement compte de ce nouveau succès de nos armes.
« Bel-Air, 30 avril, 6 h. 55 matin.
« Je reçois du général Faron la dépêche suivante :
« Fleury, le 30 avril, à 6 h. matin. — Opération bien « réussie. Le cimetière, les tranchées, les carrières et le (( parc d'Issy ont été enlevés avec beaucoup d'élan par les « bataillons des brigades Derroja, Paturel etBerthe, avec <( le concours des marins fusiliers.
« Nous occupons fortement les nouvelles positions, « très-rapprochées des saillants de l'entrée du fort. .
« Le parc est relié au chemin de fer par une tranchée « passant en avant du cimetière.
a De notre côté, peu de morts; une vingtaine de bles- « ses.
« Les insurgés, en très-grand nombre, se sont précipite tamment retirés, laissant de nombreux morts et des « blessés ainsi qu'une centaine de prisonniers, huhVpièces « d'artillerie, beaucoup de munitions et huit chevaux. »
Pendant que nous prenions ainsi possession du cimetière, des tranchées, des carrières et du parc d'Issy, une diversion s'opérait sur la ferme de Bonnamy, sise en avant de Châtillon, et, dans une seconde dépêche adressée au chef du pouvoir exécutif, le général commandant le 2 e corps faisait le plus grand éloge des troupes auxquelles cette opération avait été confiée. Une compagnie du 70 e et la compagnie d'éclaireurs du 71 e avaient, en s'emparant de la ferme, mis 30 insurgés hors de combat et fait 75 prisonniers.
Le soir, vers cinq heures, ces prisonniers, et ceux qu'on avait faits au parc d'Issy, défilèrent à Versailles, par l'avenue de Paris. Leurs mitrailleuses et leurs canons suivirent, ornés par nos soldats de lilas en fleurs et de quelques-uns de ces guidons rouges que la Commune plantait à profusion sur tous les points qu'elle occupait. Une foule compacte ne cessait d'applaudir à grands cris, et les amateurs d'éphémérides militaires ne manquèrent pas d'observer que cette fête tombait à point pour faire oublier l'anniversaire d'un échec de nos armes.
En effet, vingt-deux ans auparavant, le 30 avril 1849, nous éprouvions un premier mécompte sous les murs d'une autre grande ville, d'une capitale qui servait alors d'asile aux bandits des deux mondes, et nous étions forcés d'en entreprendre le siège... le siège de Rome!.. Aujourd'hui c'est celui de Paris qu'il nous fallait faire!... de nôtre Paris, corrompu par les malfaiteurs de la presse et
devenu le repaire de quelques scélérats , chargés d'y organiser la jacquerie moderne !..
L'affaire du 30 avril mécontenta singulièrement les chefs de l'insurrection parisienne, qui décrétèrent, ab irato, la création d'un comité de salut public", et firent disparaître Cluseret. «L'incurie et la négligence du délégué « à la guerre ayant, disaient-ils, failli compromettre notre « possession du fort d'Issy, la commission executive a cru a de son devoir de proposer l'arrestation du citoyen « Cluseret à la Commune, qui l'a décrétée. » Ainsi la Commune, après chaque désastre, croyait guérir ses plaies originelles en sacrifiant son ministre de la guerre; mais, fort heureusement pour notre ordre social, le salut des coupables ne devait pas dépendre de l'étrange application d'un procédé carthaginois.
11 faut cependant reconnaître que, en ces circonstances, le gouvernement communeux faisait preuve de certaine puissance d'intuition. Il venait de s'ourdir un complot entre les nommés Bourget, de V Internationale; Billioray, membre de la Commune; et Cerisier, ancien zéphyr, alors capitaine au 101 e bataillon de la garde nationale insurgée. Ces messieurs devaient, moyennant finances, livrer le fort d'Issy au général Valentin, préfet de police; mais l'arrivée de Rossel à la guerre déjoua tous leurs projets. La chute du fort et la fuite dudit Rossel devaient bientôt démontrer aux conspirateurs qu'ils n'étaient pas seuls à battre en brèche l'instable édifice de la Commune de Paris.
il nous eût certainement été possible de nous rendre maîtres du fort d'Issy dans la journée du 30, si nous ne nous étions laissé arrêter par des considérations d'humanité. A cinq heures du soir, le feu du fort avait été complètement éteint, et les insurgés, arborant le drapeau parlementaire , demandaient à négocier avec nous. Nos batteries cessèrent alors de tirer. A six heures et demie, un parlementaire leur fut envoyé par le général Faron, avec cette sommation du major de tranchée :