‹ Guerre des communeux de Paris, 18 mars - 28 mai 1871Chapitre 25 sur 34 · DE MAC-MAHON · texte numérisé non relu

DE MAC-MAHON

Ces documents s'aflichaient à Paris deux heures après qu'avaient eu lieu, dans la cathédrale de Versailles, en présence de l'Assemblée nationale et du gouvernement, les prières publiques ordonnées par la loi du 16 mai. Avant la cérémonie, l'cvêque de Versailles avait prononcé ces patoies :

« Messieurs,

« Laissez-moi vous le dire, sous le poids d'une émotion que j'ai peine à dominer, ce moment est bien solennel. Tous, vous êtes inconsolables des malheurs de la France, et, en ce jour, vous venez au pied des autels conjurer Dieu d'avoir pitié de nous, et d'écouter favorablement nos prières. Catholiques éclairés et convaincus, vous faites un acte de foi. Or, sachez-le, il y a dans cet acte de foi un enseignement immense que je tiens à résumer en deux mots. Vous avez toutes les lumières qu'on peut acquérir par l'élude et par l'expérience; mais, par l'acte que vous accomplissez, vous déclarez qu'il y a une lumière supérieure, et que vous en avez besoin pour résoudre les formidables questions que posent devant vous les événements. Vous avez toute l'autorité dans l'ordre politique et civil; mais vous déclarez également qu'il y a, au-dessus de vous, une autorité suprême qui est la source et qui doit être la règle de tous les pouvoirs dont vous êtes investis. Vous reconnaissez encore, et surtout, que nos erreurs et nos discordes hélas ! ont été des se-

menées de calamités pour notre chère patrie, et tous affirmez hautement, publiquement, qu'il faut sans retard, par d'humbles et ferventes supplications, apaiser la justice divine et désarmer le bras qui nous châtie. 11 y a donc ici de votre part quelque chose de beau, quelque chose de grand, quelque chose de profondément instructif pour le peuple, soyez-en bénis ! Votre courage pour la bonne cause, comme celui de nos héroïques soldats. sera d'un excellent effet au milieu des tristes défaillances de notre époque. Non, l'exemple que vous donnez ne sera pas perdu, il portera ses fruits, il appellera d'abondantes bénédictions sur vos travaux, il laissera une trace profonde dans l'histoire de votre législature.

« Maintenant, messieurs, tous, dans un même sentiment de foi, de repentir et de confiance, élevons nos cœurs vers Dieu. Sursum corda ! »

Quant aux derniers épisodes de la lutte, voici le tableau qu'en a tracé le journal Le Français, en son numéro du 31 .

« Sur le boulevard de la Villelte, à partir du haut de la rue Chàleau-Landon, commence le champ de bataille de la lutte suprême qui a rendu Paris à lui-môme et à Tordre.

« Le combat a été rude sur ce point. Les maisons du boulevard sont criblées de balles et d'obus , depuis le sol jusqu'à la toiture. On voit que les insurgés ne se con-

tentaient pas de faire feu derrière leurs barricades, mais qu'il fallait encore les déloger des fenêtres.

» Les bancs sont arrachés des deux côtés de la chaussée ; les arbres, tordus, broyés, déchiquetés, jonchent littéralement le sol de leurs débris. On marche sur des tapis de branches, de brindilles et de feuilles. Les candélabres brisés gisent à terre , et les baraquements , construits pendant le siège pour abriter les mobiles, sont défoncés, brûlés, percés à jour, mis en pièces. Dans la plupart de ces abris sont entassés, les uns contre les autres, des insurgés tués dans la bataille. Les visages barbouillés de sang et de boue, défoncés par les balles, sont horribles et répugnants à voir. Nous les couvrons de feuillages ramassés sur les avenues; mais la curiosité, cet instinct atroce qui demande à se repaître quand même d'émotions violentes, ne respecte pas longtemps ce suaire; des femmes, surtout, viennent successivement dépouiller les morts de ce dernier linceul.

« L'ancienne maison Bordin, à la gauche du rondpoint de la Rotonde , ne tient plus que par une sorte de prodige : elle est percée à jour, du haut en bas, comme une dentelle.

« Derrière la barricade , faite de pavés maçonnés et de tonneaux remplis de terre, les morts ont été relevés ; mais ils devaient être nombreux : le sang coule dans les ruisseaux. Des canons, des affûts brisés, des fusils en tas, maculés de sang , des chevaux étendus raixles, des mares noirâtres , des bouteilles cassées , des boîtes de

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consente vides et des pains entiers, voilà ce que Ton retrouve derrière chaque barricade du quartier de la Villette.

« Sur l'injonction de la troupe qui monte la garde autour des positions qu'elle a conquises, les habitants renversent les travaux de l'émeute. Nous avons pu passer en voiture jusqu'aux buttes Ghaumont et dans toutes les rues qui aboutissent au canal Saint-Martin. Seule, la rue Grange-aux-Belles n'était pas encore déblayée à cinq heures du soir.

« La bataille a duré là trois jours et trois nuits. A la seule barricade de la ruedePuebla, soixante insurgés se sont fait tuer. Ils sentaient, les infâmes, qu'ils n'avaient plus qu'à vendre leur vie , que leur cause était perdue sans aucune ressource. C'est ce qui explique l'énergie de leur dernière résistance. Ce n'étaient plus des combattants , mais des bêtes féroces acculées se débattant dans les convulsions de l'agonie.

« Nulle part nous n'avons vu autant de fusils abandonnés que dans la rue de Meaux. 11 y en avait par centaines sur tous les tas d'ordures. Les gamins grouillaient au milieu de ces débris, des immondices et des provisions de cartouches laissées à terre. Bien des accidents peuvent arriver, mais il est impossible d'arracher ces imprudents à leur pillage.

« Des légions de chiffonniers, hotte sur le dos, crochet en main, vont fouiller les barricades et les ruisseaux. Il y a de tout dans leur moisson : des fourreaux, des

ceinturons, des sacs, des képis, des uniformes en lambeaux, des bonnets, des casaques et desjupesde femmes. Ce sont les oiseaux de proie qui viennent après la 1 taille.

« Les Greniers d'abondance lancent encore des colonnes de fumée ; la rotonde seule est sauvée. Il ne reste rien que des murs ruinés de la grande scierie mécanique J. Falck et compagnie.

« Surpris par le mouvement tournant du corps Ladmirault, les insurgés, qui s'attendaient à une attaque de front par la Villelte, ont été complètement déroutés.

« Une première fois, ils demandèrent à capituler; on leur donna deux heures pour se rendre. Les parlementaires revinrent solliciter qu'on leur laissât la vie sauve. Sur le refus de nos généraux d'entrer en quelque proposition d'accommodement que ee fût, les séides de la Commune se décidèrent à mourir. Le feu reprit. Mais, cernés par trois corps de notre armée , écrasés par le tir de nos mitrailleuses, ils ne purent tenir.

» Ce ne fut pas un combat, mais un sauve-qui-peul général. Plusieurs milliers tombèrent entre les mains des premières colonnes qui assaillirent les positions. D'autres, un millier peut-être, tentèrent d'atteindre les lignes prussiennes. Là encore, ils eurent à subir le feu, puis à se rendre a merci.

h La rapidité de ce mouvement décisif a sauvé de la ruine et de la destruction les quartiers qui servaient de refuge aux débris de l'insurrection. Nous avions des bal-

tories installées tout autour de ce boulevard de l'émeute.. C'eût été un écrasement qui aurait ajouté de nouvelles ruines à celles qui désolent déjà la capitale. Nos troupes ont eu le bonheur de n'avoir pas à recourir à ces terribles extrémités. Les habitants, prévenus quelques heures à l'avance , avaient en partie déménagé , pour se réfugier dans les caves. On s'attendait à un bombardement. A juger par le tir des batteries de Montmartre, qui avaient tiré jusqu'à cent sept coups en une demi-heure, il fallait compter sur une crise épouvantable. Elle fut épargnée par la rapidité, la précision de nos mouvements, l'entrain des troupes et le profond découragement des rebelles. Dans ces quartiers vides, sur ces hauteurs inhabitées, on voit sans doute de nombreuses traces du passage des bombes et des obus; mais les dégâts ne sont rien auprès de ceux des rues de la Villette. La terre est labourée; les arbres, hachés ; quelques monuments funèbres, ébréchés; mais on oublie ces quelques atteintes à la pensée des désastres qui ont affligé le reste de la capitale. »

Tel est le récit du Français.

Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en reproduisant cet article du numéro du 29 mai du Journal

officiel :

« Il y avait foule aujourd'hui sur la route de Paris. L'insurrection était vaincue définitivement; le dernier coup de fusil était tiré; c'est à peine si quelques déses-

pérés luttaient encore sur les hauteurs de Ménil montant ; tout le monde voulait voir ce que le communisme avait fait de Paris.

(i Il en a fait des ruines. Dès le Poinl-du-Jour, commence la longue suite de toits effondrés, de murs abattus, de poutres noircies. A l'intérieur, la ville est encore debout; c'est par places que l'on trouve la marque terrible de cette révolte contre la civilisation et l'humanité. A droite, le ministère des affaires étrangères criblé de boulets et déballes; à gauche, le palais de l'Industrie, dont la toiture en vitraux a élé brisée par les projectiles. De la place de la Concorde , on voit au loin ce qui subsiste des Tuileries : des murs noircis , avec leurs fenêtres béantes. Plus de toîts : la fumée s'élève lentement audessus des décombres.

« La rue de Rivoli est barrée par les restes d'une barricade formidable; les soldats empêchent les voitures d'y entrer, parce que le ministère des finances fume encore.

« La rue Royale, presque tout entière, est détruite. La barricade qui en défendait l'entrée se confond avec les pans de murailles écroulées qui la couvrent. 11 faut aller par les Champs-Elysées retrouver la place de la Madeleine pour descendre jusqu'à la rue Saint-IIonoré et à la rue Castiglione.

(i La barricade qui, de ce côté, fermait la place Vendôme, est ouverte. La foule se précipite vers le soubassement de la colonne. Elle était làl Pendant trois quarts

de siècle , elle a rendu témoignage du génie de nos généraux, du courage de nos soldats. 11 ne reste à présent que le socle; les débris mêmes ont disparu. La première ruine,, après la place Vendôme , est le Palais-Royal ; puis, on retrouve encore les Tuileries avec leurs pans de muraille qui paraissent énormes depuis qu'ils sont découronnés de leur toiture. Au loin , dans la rue de Rivoli , un nuage d'épaisse et lourde fumée désigne le lieu où s'élevait l'Hôtel de ville.

<( Le Louvre a été sauvé. Les tableaux, les Antiques sont encore dans les galeries. Les sauvages, qui inondaient de pétrole les musées et les bibliothèques ont, échoué au moins dans cette partie de leur tâche. Ils ont brûlé la bibliothèque du Louvre et les Gobelins; mais le musée, la bibliothèque nationale, toutes les autres bibliothèques, les Archives, le musée de Cluny, celui du Luxembourg, l'École des Beaux-Arts, l'Institut, la Sainte-Chapelle, tous ces trésors , toutes ces merveilles nous restent. Le Louvre porte sur son fronton, sur la façade de Jean Goujon , sur la partie extérieure de la salle d'Apollon , de nombreuses traces des boulets et des obus venus de Belleville; mais pas une statue n'a été touchée, pas une toile n'est perdue, pas une figure de Jean Goujon n'est altérée.

« En remontant vers le ministère des affaires étrangegères, il faut passer devant la rue du Bac, un cratère encore fumant, devant la Caisse des dépôts et consignations dont il ne reste que des pierres; l'hôtel du quai d'Orsay est dans le môme état. Voilà Paris! Si le maréchal de Mac-

Mahon et ses glorieux généraux avaient mis quatre jours de plus à conquérir celte ville immense , à anéantir ces hordes de brigands, que serait-il resté de tant de menls, de tant de grandeurs, de tant de souvenirs? Où seraient ces livres, ces manuscrits, ces statues? Chaque heure de durée, que Dieu laissait à l'insurrecLion, anéantissait une des richesses de l'humanité, une de nos gloires nationales!

« La population est sortie aujourd'hui des caves où elle se cachait. Le soleil l'appelait, et aussi la joie de pouvoir circuler sans craindre la mitraille, de respirer en paix, de n'avoir plus a trembler devant !es Yaxjeurs de la République, ou les sbires du comité de salut public, féroces imitateurs de 93. Il y a tant de vitalité dans ce peuple qu'on voit bien qu'il va se relever après ces jours d'effarement. Qu'il n'oublie pasl On lui rebâtira ses édiOces ; cela môme ne sera pas long, avec le génie et l'activité qu'il retrouve toujours après les grandes crises. Quand ses rues seront balayées ; quand elles ne sentiront plus le carnage; quand les murs seront reconstruits, les toits rétablis, les monuments à leur place, qu'il n'oublie pasl

« On aurait dit que la Terreur ne pouvait pas renaître dans le même tîeu, avant qu'un siècle se fût écoulé. Elle est revenue, cependant, barbare, ignoble, toute-puissante ; toute- puissante pour quelques heures ! Elle a régné de nouveau comme en 1793, plus atroce qu'en 1793, remplaçant l'échafaud par la fusillade, et allumant ces

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incendies dont le monde, jusqu'à ces derniers jours, n'avait pas connu l'horreur.

« M. Thiers est arrivé sur les trois heures , entouré de plusieurs ministres, et il a passé toute l'après-midi avec le général de Mac-Mahon. Tout ce monde grouillant dans les rues s'est précipité sur son passage ; les hommes levaient leur chapeau; les femmes agitaient leur mouchoir; on poussait des acclamations; le même enthousiasme a éclaté pendant toute sa marche de Versailles à Paris, et de Paris à Versailles : c'était la délivrance ! Estce la paix, enfin? Cela dépend de notre conduite. Nous avons ajouté une guerre civile à la guerre étrangère : c'est un acte de folie assez nouveau dans l'histoire des peuples. Jl est grand temps de nous arrêter et de nous reposer. Que tant de sang répandu nous apprenne au moins la sagesse !

« Comptons nos morts, guérissons nos plaies , réparons nos ruines; mais surtout raffermissons nos esprits, et soyons des hommes, si nous voulons être un peuple. »

Nous serons un peuple !

Ne fut-ce que dans l'armée, il estencore deshommes !.. des hommes qui portent haut le cœur et répondent du salut de la patrie en deuil.

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